oublié par quelque fagotier; et, appuyé sur ce bâton, il marcha
péniblement vers son château, qui par bonheur était fort proche. Comme
il y arrivait, il vit aux derniers rayons du crépuscule un geai, une
pie, un merle et un corbeau qui étaient perchés sur le toit de la
porte entre les girouettes et qui semblaient l'attendre. Il entendit
une poule qu'il ne voyait pas et qui disait: _Pécopin! Pécopin!_ Et il
entendit un pigeon qu'il ne voyait pas et qui disait: _Bauldour!
Bauldour! Bauldour!_ Alors il se souvint de son rêve de Bacharach et
des paroles que lui avait adressées jadis--hélas! il y avait cent cinq
ans de cela!--le vieillard qui rangeait des souches le long d'un mur:
_Sire, pour le jeune homme, le merle siffle, le geai garrule, la pie
glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la poule glousse; pour
le vieillard, les oiseaux parlent_. Il prêta donc l'oreille, et voici
le dialogue qu'il entendit:
LE MERLE.
Enfin, mon beau chasseur, te voilà de retour!
LE GEAI.
Tel qui part pour un an croit partir pour un jour.
LE CORBEAU.
Tu fis la chasse à l'aigle, au milan, au vautour.
LA PIE.
Mieux eût valu la faire au doux oiseau d'amour!
LA POULE.
Pécopin! Pécopin!
LE PIGEON.
Bauldour! Bauldour! Bauldour!
LETTRE XXII
BINGEN.
Un souvenir au peintre Poterlet.--Bingen.--Un peu
d'histoire.--Comment les villes se font dans les
confluents.--Paysage.--Le Johannisberg.--Le
Niederwald.--L'Ehrenfels.--Le Ruppertsberg.--Les ruines de
Disibodenberg.--Toutes sortes d'antithèses que le bon Dieu se
plaît à faire.--L'auteur dénonce à l'indignation publique
l'abominable _restauration_ de l'abbaye de Saint-Denis.--Bingen
à vol d'oiseau.--Le couplet de Barberousse.--Les poëtes sont
des empereurs; il faut bien que de temps en temps les empereurs
soient des poëtes.--Chant de Quasimodo chanté sur le
Rhin.--Rudesheim.--Eloge senti et littéraire du vent du
sud.--Comment on mange à Bingen.--Un gros major et un savant
chétif.--Monographie de la table d'hôte.--Monsieur Chose et
monsieur Machin.--Le poëte et l'avocat.--Les sagres
bleues.--L'auteur défie qui que ce soit de comprendre quoi que
ce soit aux vingt dernières lignes de cette lettre.
Mayence, 15 septembre.
Vous me grondez dans votre dernière lettre, mon ami, et vous avez un
peu tort et un peu raison. Vous avez tort pour ce qui est de l'église
d'Epernay, car je n'ai pas réellement écrit ce que vous croyez avoir
lu. Et puis en même temps vous avez raison, car il paraît que je n'ai
pas été clair. Vous m'écrivez que vous avez pris des renseignements
au sujet de l'église d'Epernay, «que je me suis trompé en l'attribuant
à monsieur Poterlet-Galichet,» que «monsieur Poterlet-Galichet, brave,
digne et honorable bourgeois d'Epernay, est parfaitement étranger à la
construction de l'église, et qu'en outre il y a dans la ville deux
hommes fort distingués du nom de Poterlet: un ingénieur de rare mérite
et un jeune peintre plein d'avenir.» Je souscris à tout cela; et j'ai
connu moi-même il y a dix ans un jeune et charmant peintre qui
s'appelait _Poterlet_, et qui, si la mort ne l'avait enlevé à
vingt-cinq ans, serait aujourd'hui un grand talent pour le public,
comme il était en 1829 un grand talent pour ses amis. Mais je n'ai pas
dit ce que vous me faites dire. Relisez ma lettre, la seconde, je
crois; je n'y attribue pas le moins du monde l'église d'Epernay à
monsieur Galichet. Je dis seulement: «Cette église _me fait l'effet_
d'avoir été bâtie,» etc. Plaisanterie quelconque qui ne tombe que sur
l'église.
Ce petit compte réglé, je reviens d'Epernay à Bingen. La transition
est brusque et le pas est large; mais vous êtes de ces écouteurs
intelligents et doux, pénétrés de la nécessité des choses et de la loi
des natures, qui accordent aux poëtes les enjambements et aux rêveurs
les enjambées.
Bingen est une jolie et belle ville, à la fois blanche et noire, grave
comme une ville antique et gaie comme une ville neuve, qui, depuis le
consul Drusus jusqu'à l'empereur Charlemagne, depuis l'empereur
Charlemagne jusqu'à l'archevêque Willigis, depuis l'archevêque
Willigis jusqu'au marchand Montemagno, depuis le marchand Montemagno
jusqu'au visionnaire Holzhausen, depuis le visionnaire Holzhausen
jusqu'au notaire Fabre, actuellement régnant dans le château de
Drusus, s'est peu à peu agglomérée et amoncelée, maison à maison,
dans l'Y du Rhin et de la Nâhe, comme la rosée s'amasse goutte à
goutte dans le calice d'un lis. Passez-moi cette comparaison, qui a le
tort d'être fleurie, mais qui a le mérite d'être vraie et qui
représente fidèlement, et pour tous les cas possibles, le mode de
formation d'une ville dans un confluent.
Tout contribue à faire de Bingen une sorte d'antithèse bâtie au milieu
d'un paysage qui est lui-même une antithèse vivante. La ville, pressée
à gauche par la rivière, à droite par le fleuve, se développe en forme
de triangle autour d'une église gothique adossée à une citadelle
romaine. Dans la citadelle, qui date du premier siècle et qui a
longtemps servi de repaire aux chevaliers bandits, il y a un jardin de
curé; dans l'église, qui est du quinzième siècle, il y a le tombeau
d'un docteur quasi-sorcier, ce Barthélemy de Holzhausen, que
l'électeur de Mayence eût probablement fait brûler comme devin s'il ne
l'avait payé comme astrologue. Du côté de Mayence rayonne, étincelle
et verdoie la fameuse plaine-paradis qui ouvre le Rhingau. Du côté de
Coblenz les sombres montagnes de Leyen froncent le sourcil. Ici la
nature rit comme une belle nymphe étendue toute nue sur l'herbe; là
elle menace comme un géant couché.
Mille souvenirs, représentés l'un par une forêt, l'autre par un
rocher, l'autre par un édifice, se mêlent et se heurtent dans ce coin
du Rhingau. Là-bas ce coteau vert, c'est le joyeux Johannisberg; au
pied du Johannisberg, ce redoutable donjon carré qui flanque l'angle
de la forte ville de Rudesheim, a servi de tête de pont aux Romains.
Au sommet du Niederwald, qui fait face à Bingen, au bord d'une
admirable forêt, sur la montagne qui commence maintenant
l'encaissement du Rhin, et qui avant les temps historiques en barrait
l'entrée, un petit temple à colonnes blanches, pareil à une rotonde
de café parisien, se dresse au-dessus du morose et superbe Ehrenfels,
construit au douzième siècle par l'archevêque Siegfried, mornes tours
qui ont été jadis une formidable citadelle et qui sont aujourd'hui une
ruine magnifique. Le joujou domine et humilie la forteresse. De
l'autre côté du Rhin, sur le Ruppertsberg, qui regarde le Niederwald,
dans les ruines du couvent de Disibodenberg, le puits béni creusé par
sainte Hildegarde avoisine l'infâme tour bâtie par Hatto. Les vignes
entourent le couvent, les gouffres environnent la tour. Des forgerons
se sont établis dans la tour, le bureau des douanes prussiennes s'est
installé dans le couvent. Le spectre de Hatto écoute sonner l'enclume,
et l'ombre de Hildegarde assiste au plombage des colis.
Par un contraste bizarre, l'émeute de Civilis qui détruisit le pont de
Drusus, la guerre du Palatinat qui détruisit le pont de Willigis, les
légions de Tutor, les querelles des gaugraves Adolphe de Nassau et
Didier d'Isembourg, les Normands en 890, les bourgeois de Creuznach en
1279, l'archevêque Baudouin de Trèves en 1334, la peste en 1349,
l'inondation en 1458, le bailli palatin Goler de Ravensberg en 1496,
le landgrave Guillaume de Hesse en 1504, la guerre de trente ans, les
armées de la Révolution et de l'Empire, toutes les dévastations ont
successivement traversé cette plaine heureuse et sereine, tandis que
les plus ravissantes figures de la liturgie et de la légende, Gela,
Jutta, Liba, Guda; Gisèle, la douce fille de Brœmser; Hildegarde,
l'amie de saint Bernard; Hiltrude, la pénitente du pape Eugène, ont
habité tour à tour ces sinistres rochers. L'odeur du sang est encore
dans la plaine, le parfum des saintes et des belles remplit encore la
montagne.
Plus vous examinez ce beau lieu, plus l'antithèse se multiplie sous le
regard et sous la pensée. Elle se continue sous mille formes. Au
moment où la Nâhe débouche à travers les arches du pont de pierre sur
le parapet duquel le lion de Hesse tourne le dos à l'aigle de Prusse,
ce qui fait dire aux Hessois qu'il dédaigne et aux Prussiens qu'il a
peur, au moment, dis-je, où la Nâhe, qui arrive tranquille et lente du
mont Tonnerre, sort de dessous ce pont-limite, le bras vert de bronze
du Rhin saisit brusquement la blonde et indolente rivière et la plonge
dans le Bingerloch. Ce qui se fait dans le gouffre est l'affaire des
dieux. Mais il est certain que jamais Jupiter ne livra naïade plus
endormie à fleuve plus violent.
L'église de Bingen est badigeonnée en gris au dehors comme au dedans.
Cela est absurde. Pourtant je vous déclare que les abominables
restaurations qui se font maintenant en France finiront par me
réconcilier avec le badigeon. Pour le dire en passant, je ne connais
rien en ce genre de plus déplorable que la restauration de l'abbaye de
Saint-Denis, achevée à cette heure, hélas! et la restauration de
Notre-Dame de Paris, ébauchée en ce moment. Je reviendrai quelque
jour, soyez-en certain, sur ces deux opérations barbares. Je ne puis
me défendre d'un sentiment de honte personnelle quand je songe que la
première s'est accomplie à nos portes et que la seconde se fait au
centre même de Paris. Nous sommes tous coupables de ce double crime
architectural, par notre silence, par notre tolérance, par notre
inertie, et c'est sur nous tous contemporains que la postérité fera un
jour justement retomber son blâme et son indignation, lorsqu'en
présence de deux édifices défigurés, abâtardis, parodiés, mutilés,
travestis, déshonorés, méconnaissables, elle nous demandera compte de
ces deux admirables basiliques, belles entre les belles églises,
illustres entre les illustres monuments, l'une qui était la métropole
de la royauté, l'autre qui est la métropole de la France.
Baissons la tête d'avance. De pareilles restaurations équivalent à des
démolitions.
Le badigeonnage, lui, se contente d'être stupide. Il n'est pas
dévastateur. Il salit, il englue, il souille, il enfarine, il tatoue,
il ridiculise, il enlaidit; il ne détruit pas. Il accommode la pensée
de César Césariano ou de Herwyn de Steinbach comme la face de Gautier
Garguille; il lui met un masque de plâtre. Rien de plus. Débarbouillez
cette pauvre façade empâtée de blanc, de jaune, ou de rose, ou de
gris, vous retrouverez vivant et pur le vénérable visage de l'église.
S'asseoir au haut du Klopp, vers l'heure où le soleil décline, et de
là regarder la ville à ses pieds et autour de soi l'immense horizon;
voir les monts se rembrunir, les toits fumer, les ombres s'allonger et
les vers de Virgile vivre dans le paysage; aspirer dans un même
souffle le vent des arbres, l'haleine du fleuve, la brise des
montagnes et la respiration de la ville, quand l'air est tiède, quand
la saison est douce, quand le jour est beau, c'est une sensation
intime, exquise, inexprimable, pleine de petites jouissances secrètes
voilées par la grandeur du spectacle et la profondeur de la
contemplation. Aux fenêtres des mansardes, de jeunes filles chantent
les yeux baissés sur leur ouvrage; les oiseaux babillent gaiement dans
les lierres de la ruine, les rues fourmillent de peuple, et ce peuple
fait un bruit de travail et de bonheur; des barques se croisent sur le
Rhin, on entend les rames couper la vague, on voit frissonner les
voiles; les colombes volent autour de l'église; le fleuve miroite, le
ciel pâlit; un rayon de soleil horizontal empourpre au loin la
poussière sur la route ducale de Rudesheim à Biberich et fait
étinceler de rapides calèches, qui semblent fuir dans un nuage d'or,
portées par quatre étoiles. Les laveuses du Rhin étendent leur toile
sur les buissons; les laveuses de la Nâhe battent leur linge, vont et
viennent, jambes nues et les pieds mouillés, sur des radeaux formés de
troncs de sapins amarrés au bord de l'eau, et rient de quelque
touriste qui dessine l'Ehrenfels. La tour des Rats, présente et debout
au milieu de cette joie, fume dans l'ombre des montagnes.
Le soleil se couche, le soir vient, la nuit tombe, les toits de la
ville ne font plus qu'un seul toit, les monts se massent en un seul
tas de ténèbres où s'enfonce et se perd la grande clarté blanche du
Rhin. Des brumes de crêpe montent lentement de l'horizon au zénith; le
petit dampschiff de Mayence à Bingen vient prendre sa place de nuit le
long du quai, vis-à-vis de l'hôtel Victoria; les laveuses, leurs
paquets sur la tête, s'en retournent chez elles par les chemins creux;
les bruits s'éteignent, les voix se taisent; une dernière lueur rose,
qui ressemble au reflet de l'autre monde sur le visage blême d'un
mourant, colore encore quelque temps, au faîte de son rocher,
l'Ehrenfels, pâle, décrépit et décharné.--Puis elle s'efface,--et
alors il semble que la tour de Hatto, presque inaperçue deux heures
auparavant, grandit tout à coup et s'empare du paysage. Sa fumée, qui
était sombre pendant que le jour rayonnait, rougit maintenant peu à
peu aux réverbérations de la forge, et, comme l'âme d'un méchant qui
se venge, devient lumineuse à mesure que le ciel devient noir.
J'étais, il y a quelques jours, sur la plate-forme du Klopp, et,
pendant que toute cette rêverie s'accomplissait autour de moi, j'avais
laissé mon esprit aller je ne sais où, quand une petite croisée s'est
subitement ouverte sur un toit au-dessous de mes pieds, une chandelle
a brillé, une jeune fille s'est accoudée à la fenêtre, et j'ai entendu
une voix claire, fraîche, pure,--la voix de la jeune fille,--chanter
ce couplet sur un air lent, plaintif et triste:
Plas mi cavalier frances,
E la dona catalana,
E l'onraz del ginoes,
E la court de castelana,
Lou contaz provencales,
E la danza trevizana,
E lou corps aragones,
La mans a kara d'angles,
E lou donzel de Toscana.
J'ai reconnu les joyeux vers de Frédéric Barberousse, et je ne saurais
vous dire quel effet m'a fait, dans cette ruine romaine métamorphosée
en villa de notaire, au milieu de l'obscurité, à la lueur de cette
chandelle, à deux cents toises de la tour des Rats, changée en
serrurerie, à quatre pas de l'hôtel Victoria, à dix pas d'un bateau à
vapeur omnibus, cette poésie d'empereur devenue poésie populaire, ce
chant de chevalier devenu chanson de jeune fille, ces rimes romanes
accentuées par une bouche allemande, cette gaieté du temps passé
transformée en mélancolie, ce vif rayon des croisades perçant l'ombre
d'à présent et jetant brusquement sa lumière jusqu'à moi, pauvre
rêveur effaré.
Au reste, puisque je vous parle ici des musiques qu'il m'est arrivé
d'entendre sur les bords du Rhin, pourquoi ne vous dirais-je pas qu'à
Braubach, au moment où notre dampschiff stationnait devant le port
pour le débarquement des voyageurs, des étudiants, assis sur le tronc
d'un sapin détaché de quelque radeau de la Murg, chantaient en chœur,
avec des paroles allemandes, cet admirable air de Quasimodo, qui est
une des beautés les plus vives et les plus originales de l'opéra de
mademoiselle Bertin? L'avenir, n'en doutez pas, mon ami, remettra à sa
place ce sévère et remarquable opéra, déchiré à son apparition avec
tant de violence et proscrit avec tant d'injustice. Le public, trop
souvent abusé par les tumultes haineux qui se font autour de toutes
les grandes œuvres, voudra enfin reviser le jugement passionné
fulminé unanimement par les partis politiques, les rivalités musicales
et les coteries littéraires, et saura admirer un jour cette douce et
profonde musique, si pathétique et si forte, si gracieuse par
endroits, si douloureuse par moments; création où se mêlent, pour
ainsi dire dans chaque note, ce qu'il y a de plus tendre et ce qu'il y
a de plus grave, le cœur d'une femme et l'esprit d'un penseur.
L'Allemagne lui rend déjà justice, la France la lui rendra bientôt.
Comme je me défie un peu des curiosités locales exploitées, je n'ai
pas été voir, je vous l'avoue, la miraculeuse corne de bœuf, ni le
lit nuptial, ni la chaîne de fer du vieux Brœmser. En revanche j'ai
visité le donjon carré de Rudesheim, habité à cette heure par un
maître intelligent qui a compris que cette ruine devait garder son air
de masure pour garder son air de palais. Les logis sont comme les
gentilshommes, d'autant plus nobles qu'ils sont plus anciens.
L'admirable manoir que ce donjon carré! Des caves romaines, des
murailles romanes, une salle des Chevaliers, dont la table est
éclairée d'une lampe fleuronnée pareille à celle du tombeau de
Charlemagne, des vitraux de la renaissance, des molosses presque
homériques qui aboient dans la cour, des lanternes de fer du treizième
siècle accrochées au mur, d'étroits escaliers à vis, des oubliettes
dont l'abîme effraye, des urnes sépulcrales rangées dans une espèce
d'ossuaire, tout un ensemble de choses noires et terribles, au sommet
duquel s'épanouit une énorme touffe de verdure et de fleurs. Ce sont
les mille végétations de la ruine que le propriétaire actuel, homme de
vrai goût, entretient, épaissit et cultive. Cela forme une terrasse
odorante et touffue, d'où l'on contemple les magnificences du Rhin. Il
y a des allées dans ce monstrueux bouquet, et l'on s'y promène. De
loin, c'est une couronne, de près, c'est un jardin.
Les coteaux de Johannisberg abritent ce vénérable donjon et le
protégent contre le nord. Le vent tiède du midi y entre par les
fenêtres ouvertes sur le Rhin. Je ne connais pas de souffle plus
charmant et de vent plus littéraire que le vent du sud. Il fait germer
dans la tête des idées riantes, profondes, sérieuses et nobles. En
réchauffant le corps il semble qu'il éclaire l'esprit. Les Athéniens,
qui s'y connaissaient, ont exprimé cette pensée dans une de leurs plus
ingénieuses sculptures. Dans les bas-reliefs de la tour des Vents, les
vents glacés sont hideux et poilus, et ont l'air stupide, et sont
vêtus comme des barbares; les vents doux et chauds sont habillés comme
des philosophes grecs.
A Bingen, je voyais quelquefois à l'extrémité de la salle où je dînais
deux tables fort différemment servies. A l'une était assis, tout seul,
un gros major bavarois, parlant un peu français, lequel regardait tous
les jours passer devant lui, sans presque y toucher, un vrai dîner
allemand complet à cinq services. A l'autre table s'accoudait
mélancoliquement devant un plat de choucroute un pauvre diable, qui,
après avoir mangé sa maigre pitance, achevait de dîner en dévorant des
yeux le festin pantagruélique de son voisin. Je n'ai jamais mieux
compris qu'en présence de cette vivante parabole le mot de
d'Ablancourt: _La Providence met volontiers l'argent d'un côté et
l'appétit de l'autre_.
Le pauvre diable était un jeune savant, pâle, sérieux et chevelu, fort
épris d'entomologie et un peu amoureux d'une servante de l'auberge, ce
qui est un goût de savant. Du reste un savant amoureux est un problème
pour moi. Comment se comporte la passion, avec ses soubresauts, ses
colères, sa jalousie et son temps perdu, au milieu de ce calme
enchaînement d'études exactes, d'expérimentations froides et
d'observations minutieuses qui compose la vie du savant? Vous
représentez-vous, par exemple, de quelle façon pouvait être amoureux
le docte Huxham, qui dans son beau traité _de Aere et Morbis
epidemicis_, a consigné, mois par mois, de 1724 à 1746, les quantités
de pluie tombées à Plymouth pendant vingt-deux années consécutives?
Vous figurez-vous Roméo, l'œil au microscope, comptant les dix-sept
mille facettes de l'œil d'une mouche; don Juan, en tablier de serge,
analysant le paratartrate d'antimoine et le paratartrovinate de
potasse; et Othello, courbé sur une lentille de premier grossissement,
cherchant des gaillonnelles et des gomphonèmes dans la farine fossile
des Chinois?
Quoi qu'il en soit, en dépit de toute théorie contraire, mon
entomologiste était amoureux. Il causait parfois, parlait français
mieux que le major, et avait un assez beau système du monde, mais il
n'avait pas le sou.
J'aime les systèmes, quoique j'y croie peu. Descartes rêve, Huyghens
modifie les rêveries de Descartes, Mariotte modifie les modifications
de Huyghens. Où Descartes voit des étoiles, Huyghens voit des globules
et Mariotte voit des aiguilles. Qu'y a-t-il de prouvé dans tout cela?
Rien que la brièveté de l'homme et la grandeur de Dieu.
C'est quelque chose.
Après tout, je le dis, j'aime les systèmes. Les systèmes sont les
échelles au moyen desquelles on monte à la vérité.
Quelquefois mon jeune savant venait boire une bouteille de bière à
l'heure de la table d'hôte; je prenais un journal, je m'asseyais dans
l'embrasure d'une croisée et je l'observais. La table d'hôte de
l'hôtel Victoria était fort mêlée et fort peu harmonieuse, comme tout
ce que le hasard fait par juxtaposition. Il y avait au haut bout une
assez vieille dame anglaise avec trois jolis enfants. Une duègue
plutôt qu'une nourrice; une tante plutôt qu'une mère. Je plaignais
fort les pauvres petits. La main de la bonne dame était un magasin de
tapes. Le major dînait quelquefois à côté de la dame pour se mettre en
appétit. Il causait avec un avocat parisien en vacances, lequel allait
à Bade _parce que_, disait-il, _il faut bien y aller, tout le monde y
va_. Près de l'avocat s'asseyait un noble et digne gentilhomme à
cheveux blancs, plus qu'octogénaire, qui avait cet air doux que donne
l'approche de la tombe et qui citait volontiers des vers d'Horace.
Comme il n'avait pas de dents, le mot _mors_ dans sa prononciation se
changeait en _mox_: ce qui dans cette bouche de vieillard avait un
sens mélancolique.
En face du vieillard se posait un monsieur qui faisait des vers
français et qui lut un jour à ses voisins, après boire, un dithyrambe
en vers libres sur la Hollande, où il parlait pompeusement des
harangues qui sortent de la mer. Des harangues dans la mer! J'avoue
que, pour ma part, je n'y aurais guère trouvé que des harengs.
Le tout était complété par deux gros marchands alsaciens, enrichis par
la contrebande des peaux de belettes, qui sont aujourd'hui électeurs
et jurés et qui fumaient leurs pipes tout en se racontant l'un à
l'autre des histoires toujours les mêmes. Quand ils les avaient finies
ils les recommençaient. Comme ils avaient invariablement oublié le nom
des personnages dont ils parlaient, l'un disait _M. Chose_, et l'autre
_M. Machine_. Ils se comprenaient.
Le faiseur de vers,--le poëte, si vous voulez,--était un gaillard
classique, philosophe, constitutionnel, ironique et voltairien, qui se
plaisait à _saper_, comme il disait, _les préjugés_, c'est-à-dire à
insulter, tout en répétant des lieux communs contre des vieilleries,
beaucoup de choses graves, mystérieuses et saintes que les hommes
respectent. Il aimait à _donner_, c'était son expression, _de grands
coups de lance dans les erreurs humaines_; et, quoiqu'il ne lui
arrivât jamais d'attaquer les véritables moulins à vent du siècle, il
s'appelait lui-même dans ses gaietés _don Quichotte_. Je l'appelais
_don Quichoque_.
Quelquefois le poëte et l'avocat, bien que faits pour s'entendre, se
querellaient. Le poëte, pour compléter son portrait, était une
intelligence inintelligible, un esprit trouble en tout, un de ces
hommes empêchés qui bredouillent en parlant et qui griffonnent en
écrivant. L'avocat l'écrasait de sa supériorité. Parfois le poëte
s'emportait et fâchait l'autre. Alors l'avocat irrité parlait deux
heures durant avec une éloquence claire, limpide, coulante,
transparente, intarissable, comme parle le robinet de ma fontaine
quand il a mis son bonnet de travers.
Sur ce, l'entomologiste, qui avait de l'esprit, s'amusait à son tour à
écraser l'avocat. Il parlait sérieusement bien, se faisait admirer de
la cantonnade, et regardait de temps en temps de côté si la jolie
maritorne l'écoutait.
Il avait un jour fort pertinemment péroré à propos de vertu, de
résignation et de renoncement; mais il n'avait pas mangé. Or c'est un
maigre souper que la philosophie quand on n'a rien à mettre dessus. Je
l'invitai à dîner, et, quoiqu'il eût à peine pu deviner, aux deux ou
trois mots que j'avais prononcés, de quel pays j'étais, il voulut bien
accepter. Nous causâmes. Il me prit en amitié, et nous fîmes dans
l'île des Rats et sur la rive droite du Rhin quelques excursions
ensemble. Je payais le batelier.