diable celui qui l'irrite. Le diable n'a pas cette douceur. Aussi y
a-t-il dans toutes ses colères une pointe qui rentre en lui-même et
qui l'exaspère.
Comme il maugréait en fixant son œil plein de flamme et de fureur sur
le ciel, son ennemi, voilà qu'il aperçoit dans les nuées un point
noir. Ce point grossit, ce point approche; le diable regarde; c'était
un homme,--c'était un chevalier armé et casqué,--c'était un chrétien
ayant la croix rouge sur la poitrine,--qui tombait des nues.
«Que n'importe qui soit loué! cria le démon en sautant de joie. Je
suis sauvé. Voilà mon chrétien qui m'arrive! Je n'ai pas pu venir à
bout de quatre saints, mais ce serait bien le diable si je ne venais
pas à bout d'un homme.
En ce moment-là, Pécopin, doucement déposé sur le rivage, mettait pied
à terre.
Apercevant ce vieillard, lequel était là comme un esclave qui se
repose à côté de son fardeau, il marcha vers lui et lui dit: «Qui
êtes-vous, l'ami? et où suis-je?
Le diable se prit à geindre piteusement: «Vous êtes au bord de la mer
Rouge, monseigneur, et moi je suis le plus malheureux des misérables.»
Sur ce, il chanta au chevalier la même antienne qu'aux saints, le
suppliant pour conclusion de l'aider à charger cette outre sur son
dos.
Pécopin hocha la tête: «Bonhomme, voilà une histoire peu
vraisemblable.
--Mon beau seigneur qui tombez du ciel, répondit le diable, la vôtre
l'est encore moins, et pourtant elle est vraie.
--C'est juste, dit Pécopin.
--Et puis, reprit le démon, que voulez-vous que j'y fasse? si mes
malheurs n'ont pas bonne apparence, est-ce ma faute? Je ne suis qu'un
pauvre de besace et d'esprit; je ne sais pas inventer; il faut bien
que je compose mes gémissements avec mes aventures et je ne puis
mettre dans mon histoire que la vérité. Telle viande, telle soupe.
--J'en conviens, dit Pécopin.
--Et puis enfin, poursuivit le diable, quel mal cela peut-il vous
faire, à vous, mon jeune vaillant, d'aider un pauvre vieillard infirme
à attacher cette outre sur ses épaules?»
Ceci parut concluant à Pécopin. Il se baissa, souleva de terre
l'outre, qui se laissa faire sans difficulté, et, la soutenant entre
ses bras, il s'apprêta à la poser sur le dos du vieillard qui se
tenait courbé devant lui.
Un moment de plus, et c'était fait.
Le diable a des vices; c'est là ce qui le perd. Il est gourmand. Il
eut dans cette minute-là l'idée de joindre l'âme de Pécopin aux
autres âmes qu'il allait emporter; mais pour cela il fallait d'abord
tuer Pécopin.
Il se mit donc à appeler à voix basse un esprit invisible auquel il
commanda quelque chose en paroles obscures.
Tout le monde sait que, lorsque le diable dialogue et converse avec
d'autres démons, il parle un jargon moitié italien, moitié espagnol.
Il dit aussi çà et là quelques mots latins.
Ceci a été prouvé et clairement établi dans plusieurs rencontres, et
en particulier dans le procès du docteur Eugenio Torralva, lequel fut
commencé à Valladolid le 10 janvier 1528 et convenablement terminé le
6 mai 1531 par l'auto-da-fé dudit docteur.
Pécopin savait beaucoup de choses. C'était, je vous l'ai dit, un
cavalier d'esprit qui était homme à soutenir bravement une vespérie.
Il avait des lettres. Il connaissait la langue du diable.
Or, à l'instant où il lui attachait l'outre sur l'épaule, il entendit
le petit vieillard courbé dire tout bas: _Bamos, non cierra occhi,
verbera, frappa, y echa la piedra_. Ceci fut pour Pécopin comme un
éclair.
Un soupçon lui vint. Il leva les yeux, et il vit à une grande hauteur
au-dessus de lui une pierre énorme que quelque géant invisible tenait
suspendue sur sa tête.
Se rejeter en arrière, toucher de sa main gauche le talisman, saisir
de la droite son poignard et en percer l'outre avec une violence et
une rapidité formidables, c'est ce que fit Pécopin, comme s'il eût été
le tourbillon qui, dans la même seconde, passe, vole, tourne, brille,
tonne et foudroie.
Le diable poussa un grand cri. Les âmes délivrées s'enfuirent par
l'issue que le poignard de Pécopin venait de leur ouvrir, laissant
dans l'outre leurs noirceurs, leurs crimes et leurs méchancetés,
monceau hideux, verrue abominable qui, par l'attraction propre au
démon, s'incrusta en lui, et, recouverte par la peau velue de l'outre,
resta à jamais fixée entre ses deux épaules. C'est depuis ce jour-là
qu'Asmodée est bossu.
Cependant, au moment où Pécopin se rejetait en arrière, le géant
invisible avait laissé choir sa pierre, qui tomba sur le pied du
diable et le lui écrasa. C'est depuis ce jour-là qu'Asmodée est
boiteux.
Le diable, comme Dieu, a le tonnerre à ses ordres; mais c'est un
affreux tonnerre inférieur qui sort de terre et déracine les arbres.
Pécopin sentit le rivage de la mer trembler sous lui et que quelque
chose de terrible l'enveloppait; une fumée noire l'aveugla, un bruit
effroyable l'assourdit; il lui sembla qu'il était tombé et qu'il
roulait rapidement en rasant le sol, comme s'il était une feuille
morte chassée par le vent. Il s'évanouit.
VII
Propositions amiables d'un vieux savant retiré dans une cabane de
feuillage.
Quand il revint à lui, il entendit une voix douce qui disait: _Phi
smâ_, ce qui en langage arabe signifie: il est dans le ciel. Il sentit
qu'une main était posée sur sa poitrine, et il entendit une autre voix
grave et lente qui répondait: _Lô, lô, machi mouth_, ce qui veut dire:
non, non, il n'est pas mort. Il ouvrit les yeux et vit un vieillard et
une jeune fille agenouillés près de lui. Le vieillard était noir comme
la nuit, il avait une longue barbe blanche tressée en petites nattes à
la mode des anciens mages, et il était vêtu d'un grand suaire de soie
verte sans plis. La jeune fille était couleur de cuivre rouge, avec de
grands yeux de porcelaine et des lèvres de corail. Elle avait des
anneaux d'or au nez et aux oreilles. Elle était charmante.
Pécopin n'était plus au bord de la mer. Le souffle de l'enfer, le
poussant au hasard, l'avait jeté dans une vallée remplie de rochers et
d'arbres d'une forme étrange. Il se leva. Le vieillard et la jeune
fille le regardaient avec douceur. Il s'approcha d'un de ces arbres;
les feuilles se contractèrent; les branches se retirèrent; les fleurs,
qui étaient d'un blanc pâle, devinrent rouges; et tout l'arbre parut
en quelque sorte reculer devant lui. Pécopin reconnut l'arbre de la
honte et en conclut qu'il avait quitté l'Inde et qu'il était dans le
fameux pays de Pudiferan.
Cependant le vieillard lui fit signe. Pécopin le suivit; et quelques
instants après le vieillard, la jeune fille et Pécopin étaient tous
trois assis sur une natte dans une cabane faite en feuilles de
palmier, dont l'intérieur, plein de pierres précieuses de toutes
sortes, étincelait comme un brasier ardent.
Le vieillard se tourna vers Pécopin et lui dit en allemand: «Mon fils,
je suis l'homme qui sait tout, le grand lapidaire éthiopien, le taleb
des Arabes. Je m'appelle Zin-Eddin pour les hommes et Evilmerodach
pour les génies. Je suis le premier homme qui ait pénétré dans cette
vallée, tu es le deuxième. J'ai passé ma vie à dérober à la nature la
science des choses, et à verser aux choses la science de l'âme. Grâce
à moi, grâce à mes leçons, grâce aux rayons qui sont tombés depuis
cent ans de mes prunelles, dans cette vallée les pierres vivent, les
plantes pensent et les animaux savent. C'est moi qui ai enseigné aux
bêtes la médecine vraie, qui manque à l'homme. J'ai appris au pélican
à se saigner lui-même pour guérir ses petits blessés des vipères, au
serpent aveugle à manger du fenouil pour recouvrer la vue, à l'ours
attaqué de la cataracte à irriter les abeilles pour se faire piquer
les yeux. J'ai apporté aux aigles, lesquelles sont étroites, la pierre
œtites qui les fait pondre aisément. Si le geai se purge avec la
feuille du laurier, la tortue avec la ciguë, le cerf avec le dictame,
le loup avec la mandragore, le sanglier avec le lierre, la tourterelle
avec l'herbe helxine; si les chevaux gênés par le sang s'ouvrent
eux-mêmes une veine de la cuisse de derrière; si le stellion, à
l'époque de la mue, dévore sa peau pour se guérir du mal caduc; si
l'hirondelle guérit les ophthalmies de ses petits avec la pierre
calidoine qu'elle va chercher au delà des mers; si la belette se
munit de la rue quand elle veut combattre la couleuvre,--c'est moi,
mon fils, qui le leur ai enseigné. Jusqu'ici je n'ai eu que des
animaux pour disciples. J'attendais un homme. Tu es venu. Sois mon
fils. Je suis vieux. Je te laisserai ma cabane, mes pierreries, ma
vallée et ma science. Tu épouseras ma fille, qui s'appelle Aïssab, et
qui est belle. Je t'apprendrai à distinguer le rubis sandastre du
chrysolampis, à mettre la mère perle dans un pot de sel et à rallumer
le feu des rubis trop mornes en les trempant dans le vinaigre. Chaque
jour de vinaigre leur donne un an de beauté. Nous passerons notre vie
doucement à ramasser des diamants et à manger des racines. Sois mon
fils.
--Merci, vénérable seigneur, dit Pécopin. J'accepte avec joie.»
La nuit venue, il s'enfuit.
VIII
Le chrétien errant.
Il erra longtemps dans les pays. Dire tous les voyages qu'il fit, ce
serait raconter le monde. Il marcha pieds nus et en sandales: il monta
toutes les montures, l'âne, le cheval, le mulet, le chameau, le zèbre,
l'onagre et l'éléphant. Il subit toutes les navigations et tous les
navires, les vaisseaux ronds de l'Océan et les vaisseaux longs de la
Méditerranée, _oneraria et remigia_, galère et galion, frégate et
frégaton, felouque, polaque et tartane, barque, barquette et
barquerolle. Il se risqua sur les caracores de bois des Indiens de
Bantan et sur les chaloupes de cuir de l'Euphrate dont a parlé
Hérodote. Il fut battu de tous les vents, du levante-sirocco et du
sirocco-mezzogiorno, de la tramontane et de la galerne. Il traversa la
Perse, le Pégu, Bramaz, Tagatai, Transiane, Sagistan, l'Hasubi. Il vit
le Monomotapa comme Vincent le Blanc, Sofala comme Pedro Ordoñez,
Ormus comme le sieur de Fines, les sauvages comme Acosta, et les
géants comme Malherbe de Vitré. Il perdit dans le désert quatre doigts
du pied, comme Jérôme Costilla. Il se vit dix-sept fois vendu comme
Mendez-Pinto, fut forçat comme Texeus, et faillit être eunuque comme
Parisol. Il eut le mal des pyans, dont périssent les nègres, le
scorbut, qui épouvantait Avicenne, et le mal de mer, auquel Cicéron
préféra la mort. Il gravit des montagnes si hautes, qu'arrivé au
sommet il vomissait le sang, les flegmes et la colère. Il aborda l'île
qu'on rencontre parfois ne la cherchant point, et qu'on ne peut jamais
trouver la cherchant, et il vérifia que les habitants de cette ville
sont bons chrétiens. En Midelpalie, qui est au nord, il remarqua un
château dans un lieu où il n'y en a pas, mais les prestiges du
septentrion sont si grands, qu'il ne faut pas s'étonner de cela. Il
demeura plusieurs mois chez le roi de Mogor Ekebas, bien vu et caressé
de ce prince, de la cour duquel il racontait plus tard tout ce qu'ont
depuis couché par écrit les Anglais, les Hollandais et même les pères
jésuites. Il devint docte, car il avait les deux maîtres de toute
doctrine: voyage et malheur. Il étudia les faunes et les flores de
tous les climats. Il observa les vents par les migrations des oiseaux
et les courants par les migrations des céphalopodes. Il vit passer
dans les régions sous-marines l'ommastrephes sagittatus allant au pôle
nord, et l'ommastrephes giganteus allant au pôle sud. Il vit les
hommes et les monstres ainsi que l'ancien Grec Ulysse. Il connut
toutes les bêtes merveilleuses, le rosmar, le râle noir, le
solendguse, les garagians semblables à des aigles de mer, les queues
de jonc de l'île de Comore, les capercalzes d'Ecosse, les antenales
qui vont par troupes, les alcatrazes grands comme des oies, les
moraxos plus grands que les tiburons, les peymones des îles Maldives
qui mangent des hommes, le poisson manare qui a une tête de bœuf,
l'oiseau claki qui naît de certains bois pourris, le petit saru qui
chante mieux que le perroquet, et enfin le boranet, l'animal-plante
des pays tartares, qui a une racine en terre et qui broute l'herbe
autour de lui. Il tua à la chasse un triton de mer de l'espèce
yapiara et il inspira de l'amour à un triton de rivière de l'espèce
baëpapina. Un jour étant en l'île de Manar, qui est à deux cents
lieues de Goa, il fut appelé par des pêcheurs, lesquels lui montrèrent
sept hommes-évêques et neuf sirènes qu'ils avaient pris dans leurs
filets. Il entendit le bruit nocturne du forgeron marin, et il mangea
des cent cinquante-trois sortes de poissons qu'il y a dans la mer et
qui se trouvèrent tous dans le filet des apôtres quand ils pêchèrent
par ordre du Seigneur. En Scythie il perça à coups de flèches un
griffon auquel les peuples arimaspes faisaient la guerre pour avoir
l'or que cette bête gardait. Ces peuples voulurent le faire roi, mais
il se sauva. Enfin il manqua naufrager en mainte rencontre, et
notamment près du cap Gardafù, que les anciens appelaient Promontorium
aromatorum; et à travers tant d'aventures, tant d'erreurs, de
fatigues, de prouesses, de travaux et de misères, le brave et fidèle
chevalier Pécopin n'avait qu'un but, retrouver l'Allemagne; qu'une
espérance, rentrer au Falkenburg; qu'une pensée, revoir Bauldour.
Grâce au talisman de la sultane qu'il portait toujours sur lui, il ne
pouvait, on s'en souvient, ni vieillir ni mourir.
Il comptait pourtant tristement les années. A l'époque où il parvint
enfin à atteindre le nord du pays de France, cinq ans s'étaient
écoulés depuis qu'il n'avait vu Bauldour. Quelquefois il songeait à
cela le soir après avoir cheminé depuis l'aube, il s'asseyait sur une
pierre au bord de la route et il pleurait.
Puis il se ranimait et prenait courage: «Cinq ans, pensait-il; oui,
mais je vais la revoir enfin. Elle avait quinze ans, eh bien, elle en
aura vingt!» Ses vêtements étaient en lambeaux, sa chaussure était
déchirée, ses pieds étaient en sang, mais la force et la joie lui
étaient revenues, et il se remettait en marche.
C'est ainsi qu'il parvint jusqu'aux montagnes des Vosges.
IX
Où l'on voit à quoi peut s'amuser un nain dans une forêt.
Un soir, après avoir fait route toute la journée dans les rochers,
cherchant un passage pour descendre vers le Rhin, il arriva à l'entrée
d'un bois de sapins, de frênes et d'érables. Il n'hésita pas à y
pénétrer. Il y marchait depuis plus d'une heure quand tout à coup le
sentier qu'il suivait se perdit dans une clairière semée de houx, de
genévriers et de framboisiers sauvages. A côté de la clairière il y
avait un marais. Epuisé de lassitude, mourant de faim et de soif,
exténué, il regardait de côté et d'autre, cherchant une chaumière, une
charbonnerie ou un feu de pâtre, quand tout à coup une troupe de
tadornes passa près de lui en agitant ses ailes et en criant. Pécopin
tressaillit en reconnaissant ces étranges oiseaux qui font leurs nids
sous terre et que les paysans des Vosges appellent canards-lapins. Il
écarta les touffes de houx et vit fleurir et verdoyer de toutes parts
dans l'herbe le perce-pierre, l'angélique, l'ellébore et la grande
gentiane. Comme il se baissait pour s'en assurer, une coquille de
moule tombée sur le gazon frappa son regard. Il la ramassa. C'était
une de ces moules de la Vologne qui contiennent des perles grosses
comme des pois. Il leva les yeux; un grand-duc planait au-dessus de sa
tête.
Pécopin commençait à s'inquiéter. On conviendra qu'il y avait de quoi.
Ces houx et ces framboisiers, ces tadornes, ces herbes magiques, cette
moule, ce grand-duc, tout cela était peu rassurant. Il était donc fort
alarmé et se demandait avec angoisse où il était, lorsqu'un chant
éloigné parvint jusqu'à lui. Il prêta l'oreille. C'était une voix
enrouée, cassée, chagrine, fâcheuse, sourde et criarde à la fois, et
voici ce qu'elle chantait:
Mon petit lac engendre, en l'ombre qui l'abrite,
La riante Amphitrite et le noir Neptunus;
Mon humble étang nourrit, sur des monts inconnus,
L'empereur Neptunus et la reine Amphitrite.
Je suis le nain, grand-père des géants.
Ma goutte d'eau produit deux océans.
Je verse de mes rocs, que n'effleure aucune aile,
Un fleuve bleu pour elle, un fleuve vert pour lui.
J'épanche de ma grotte, où jamais feu n'a lui,
Le fleuve vert pour lui, le fleuve bleu pour elle.
Je suis le nain, grand-père des géants.
Ma goutte d'eau produit deux océans.
Une fine émeraude est dans mon sable jaune.
Un pur saphir se cache en mon humide écrin.
Mon émeraude fond et devient le beau Rhin;
Mon saphir se dissout, ruisselle et fait le Rhône.
Je suis le nain, grand-père des géants.
Ma goutte d'eau produit deux océans.
Pécopin n'en pouvait plus douter. Pauvre voyageur fatigué, il était
dans le fatal _bois des Pas-Perdus_. Ce bois est une grande forêt
pleine de labyrinthes, d'énigmes et de dédales où se promène le nain
Roulon. Le nain Roulon habite un lac dans les Vosges, au sommet d'une
montagne; et parce que de là il envoie un ruisseau au Rhône et un
autre ruisseau au Rhin, ce nain fanfaron se dit le père de la
Méditerranée et de l'Océan. Son plaisir est d'errer dans la forêt et
d'y égarer les passants. Le voyageur qui est entré dans le bois des
Pas-Perdus n'en sort jamais.
Cette voix, cette chanson, c'étaient la chanson et la voix du méchant
nain Roulon.
Pécopin éperdu se jeta la face contre terre.--Hélas! s'écria-t-il,
c'est fini, je ne reverrai jamais Bauldour.
--Si fait, dit quelqu'un près de lui.
X
Equis canibusque.
Il se redressa; un vieux seigneur, vêtu d'un habit de chasse
magnifique, était debout devant lui à quelques pas. Ce gentilhomme
était complétement équipé. Un coutelas à poignée d'or ciselée lui
battait la hanche, et à sa ceinture pendait un cor incrusté d'étain et
fait de la corne d'un buffle. Il y avait je ne sais quoi d'étrange, de
vague et de lumineux dans ce visage pâle qui souriait éclairé de la
dernière lueur du crépuscule. Ce vieux chasseur ainsi apparu
brusquement dans un pareil lieu, à une pareille heure, vous eût
certainement semblé singulier ainsi qu'à moi; mais dans le bois des
Pas-Perdus on ne songe qu'à Roulon; ce vieillard n'était pas un nain,
et cela suffit à Pécopin.
Le bonhomme, d'ailleurs, avait la mine gracieuse, accorte et avenante.
Et puis, bien qu'accoutré en déterminé chasseur, il était si vieux, si
usé, si courbé, si cassé, avait les mains si ridées et si débiles, les
sourcils si blancs et les jambes si amaigries, que c'eût été pitié
d'en avoir peur. Son sourire, mieux examiné, était le sourire banal et
sans profondeur d'un roi imbécile.
--Que me voulez-vous? demanda Pécopin.
--Te rendre à Bauldour, dit le vieux chasseur toujours souriant.
--Quand?
--Passe seulement une nuit en chasse avec moi.
--Quelle nuit?
--Celle qui commence.
--Et je reverrai Bauldour?
--Quand notre nuit de chasse sera finie, au soleil levant, je te
déposerai à la porte du Falkenburg.
--Chasser la nuit?
--Pourquoi pas?
--Mais c'est fort étrange.
--Bah!
--Mais c'est très-fatigant.
--Non.
--Mais vous êtes bien vieux.
--Ne t'inquiète pas de moi.
--Mais je suis las, mais j'ai marché tout le jour, mais je suis mort
de faim et de soif, dit Pécopin. Je ne pourrai seulement monter à
cheval.
Le vieux seigneur détacha de sa ceinture une gourde damasquinée
d'argent qu'il lui présenta.
--Bois ceci.
Pécopin porta avidement la gourde à ses lèvres. A peine avait-il avalé
quelques gorgées qu'il se sentit ranimé. Il était jeune, fort, alerte,
puissant. Il avait dormi, il avait mangé, il avait bu.--Il lui
semblait même par instant qu'il avait trop bu.
--Allons, dit-il, marchons, courons, chassons toute la nuit, je le
veux bien; mais je reverrai Bauldour?
--Après cette nuit passée, au soleil levant.
--Et quel garant de votre promesse me donnez-vous?
--Ma présence même. Le secours que je t'apporte. J'aurais pu te
laisser mourir ici de faim, de lassitude et de misère, t'abandonner au
nain promeneur du lac Roulon; mais j'ai eu pitié de toi.
--Je vous suis, dit Pécopin. C'est dit, au soleil levant, à
Falkenburg.
--Holà! vous autres! arrivez! en chasse! cria le vieux seigneur,
faisant effort avec sa voix décrépite.
En jetant ce cri vers le taillis, il se retourna, et Pécopin vit qu'il
était bossu. Puis il fit quelques pas, et Pécopin vit qu'il était
boiteux.
A l'appel du vieux seigneur, une troupe de cavaliers vêtus comme des
princes et montés comme des rois, sortit de l'épaisseur du bois.
Ils vinrent se ranger dans un profond silence autour du vieux qui
paraissait leur maître. Tous étaient armés de couteaux ou d'épieux;
lui seul avait un cor. La nuit était tombée; mais autour des
gentilshommes se tenaient debout deux cents valets portant deux cents
torches.
--_Ebbene_, dit le maître, _ubi sunt los perros?_
Ce mélange d'italien, de latin et d'espagnol fut désagréable à
Pécopin.
Mais le vieux reprit avec impatience:--Les chiens! les chiens!
Il achevait à peine, que d'effroyables aboiements remplissaient la
clairière. Une meute venait d'y apparaître.
Une meute admirable, une vraie meute d'empereur. Des valets en
jaquettes jaunes et en bas rouges, des estafiers de chenil au visage
féroce et des nègres tout nus la tenaient robustement en laisse.
Jamais concile de chiens ne fut plus complet. Il y avait là tous les
chiens possibles, accouplés et divisés par grappes et par raquettes,
selon les races et les instincts. Le premier groupe se composait de
cent dogues d'Angleterre et de cent lévriers d'attache avec douze
paires de chiens-tigres et douze paires de chiens-bauds. Le deuxième
groupe était entièrement formé de greffiers de Barbarie blancs et
marquetés de rouge, braves chiens qui ne s'étonnent pas du bruit,
demeurent trois ans dans leur bonté, sont sujets à courir au bétail et
servent pour la grande chasse. Le troisième groupe était une légion de
chiens de Norwége: chiens fauves, au poil vif tirant sur le roux, avec
une tache blanche au front ou au cou, qui sont de bons nez et de grand
cœur, et se plaisent au cerf surtout; chiens gris, léopardés sur
l'échine, qui ont les jambes de même poil que les pattes d'un lièvre
ou cannelées de rouge et de noir. Le choix en était excellent. Il n'y
avait pas un bâtard parmi ces chiens. Pécopin, qui s'y connaissait,
n'en vit pas parmi les fauves un seul qui fût jaune ou marqué de gris,
ni parmi les gris un seul qui fût argenté ou qui eût les pattes
fauves. Tous étaient authentiques et bons. Le quatrième groupe était
formidable; c'était une cohue épaisse, serrée et profonde de ces
puissants dogues noirs de l'abbaye de Saint-Aubert-en-Ardennes, qui
ont les jambes courtes et qui ne vont pas vite, mais qui engendrent de
si redoutables limiers et qui chassent si furieusement les sangliers,
les renards et les bêtes puantes. Comme ceux de Norwége, tous étaient
de bonne race et vrais chiens gentilshommes, et avaient évidemment
teté près du cœur. Ils avaient la tête moyenne, plutôt longue
qu'écrasée, la gueule noire et non rouge, les oreilles vastes, les
reins courbés, le râble musculeux, les jambes larges, la cuisse
troussée, le jarret droit bien herpé, la queue grosse près des reins
et le reste grêlé, le poil de dessous le ventre rude, les ongles
forts, le pied sec, en forme de pied de renard. Le cinquième groupe
était oriental. Il avait dû coûter des sommes immenses; car on n'y
avait mis que des chiens de Palimbotra, qui mordent les taureaux, des
chiens de Cintiqui, qui attaquent les lions, et des chiens du
Monomotapa, qui font partie de la garde de l'empereur des Indes. Du
reste tous, anglais, barbaresques, norwégiens, ardennais et indous,
hurlaient abominablement. Un parlement d'hommes n'eût pas fait mieux.
Pécopin était ébloui de cette meute. Tous ses appétits de chasseur se
réveillaient.
Cependant elle était un peu venue on ne sait d'où, et il ne pouvait
s'empêcher de se dire à lui-même qu'il était singulier qu'aboyant de
la sorte on ne l'eût pas entendue avant de la voir.
Le maître-valet qui menait toute cette vénerie était à quelques pas de
Pécopin, lui tournant le dos. Pécopin alla à lui pour le questionner,
et lui mit la main sur l'épaule; le valet se retourna. Il était
masqué.
Cela rendit Pécopin muet.--Il commençait même à se demander fort
sérieusement s'il suivrait en effet cette chasse, quand le vieillard
l'aborda.--Eh bien, chevalier, que dis-tu de nos chiens?