Pécopin prêt à partir sur son cheval hennissant de joie et plus fier
que s'il eût porté Alexandre le Grand en habits impériaux, lorsqu'elle
voyait Pécopin le flatter, lui passer la main sur le cou, et,
éloignant l'éperon du flanc, présenter au palefroi un bouquet d'herbe
pour le rafraîchir, Bauldour était jalouse du cheval. Quand Bauldour,
cette noble et fière demoiselle, cet astre d'amour, de jeunesse et de
beauté, voyait Pécopin caresser son dogue et approcher amicalement de
son charmant et mâle visage cette tête camuse, ces gros naseaux, ces
larges oreilles et cette gueule noire, Bauldour était jalouse du
chien.
Elle rentrait dans sa chambre secrète, courroucée et triste, et elle
pleurait. Puis elle grondait ses servantes, et après ses servantes
elle grondait son nain. Car la colère chez les femmes est comme la
pluie dans la forêt; elle tombe deux fois. _Bis pluit._
Le soir Pécopin arrivait poudreux et fatigué. Bauldour boudait et
murmurait un peu avec une larme dans le coin de son œil bleu. Mais
Pécopin baisait sa petite main, et elle se taisait; Pécopin baisait
son beau front, et elle souriait.
Le front de Bauldour était blanc, pur et admirable comme la trompe
d'ivoire du roi Charlemagne.
Puis elle se retirait dans sa tourelle et Pécopin dans la sienne. Elle
ne souffrait jamais que ce chevalier lui prît la ceinture. Un soir il
lui pressa légèrement le coude, et elle rougit très-fort. Elle était
fiancée et non mariée. Pudeur est à la femme ce que chevalerie est à
l'homme.
II
L'oiseau Phénix et la planète Vénus.
Ils s'adoraient à faire envie.
Pécopin avait dans sa halle d'armes à Sonneck une grande peinture
dorée représentant le ciel et les neuf cieux, chaque planète avec sa
couleur propre et son nom écrit en vermillon à côté d'elle; Saturne
blanc plombé; Jupiter clair, mais enflambé et un peu sanguin; Vénus
l'orientale, embrasée; Mercure étincelant; la Lune avec sa glace
argentine; le Soleil tout feu rayonnant. Pécopin effaça le nom de
Vénus, et écrivit en place _Bauldour_.
Bauldour avait dans sa chambre aux parfums une tapisserie de haute
lisse où était figuré un oiseau de la grandeur d'un aigle, avec le
tour du cou doré, le corps de couleur de pourpre, la queue bleue mêlée
de pennes incarnates, et sur la tête des crêtes surmontées d'une
houppe de plumes. Au-dessous de cet oiseau merveilleux l'ouvrier avait
écrit ce mot grec: _Phénix_. Bauldour effaça ce mot, et broda à la
place ce nom: _Pécopin_.
Cependant le jour fixé pour les noces approchait. Pécopin en était
joyeux et Bauldour en était heureuse.
Il y avait dans la vénerie de Sonneck un piqueur, drôle fort habile,
de libre parole et de malicieux conseil, qui s'appelait Erilangus. Cet
homme, jadis fort bel archer, avait été recherché en mariage par
plusieurs riches paysannes du pays de Lorch; mais il avait rebuté les
épouseuses et s'était fait valet de chiens. Un jour que Pécopin lui en
demandait la raison, Erilangus lui répondit: _Monseigneur, les chiens
ont sept espèces de rage, les femmes en ont mille_. Un autre jour,
apprenant les prochaines noces de son maître, il vint à lui hardiment
et lui dit: _Sire, pourquoi vous mariez-vous?_ Pécopin chassa ce
valet.
Cela eût pu inquiéter le chevalier, car Erilangus était un esprit
subtil et une longue mémoire. Mais la vérité est que ce valet s'en
alla à la cour du marquis de Lusace, où il devint premier veneur, et
que Pécopin n'en entendit plus parler.
La semaine qui devait précéder le mariage, Bauldour filait dans
l'embrasure d'une fenêtre. Son nain vint l'avertir que Pécopin montait
l'escalier. Elle voulut courir au-devant de son fiancé, et en sortant
de sa chaise, qui était à dossier droit et sculpté, son pied
s'embarrassa dans le fil de sa quenouille. Elle tomba. La pauvre
Bauldour se releva. Elle ne s'était fait aucun mal, mais elle se
souvint qu'un accident pareil était arrivé jadis à la châtelaine Liba,
et elle se sentit le cœur serré.
Pécopin entra rayonnant, lui parla de leur mariage et de leur bonheur,
et le nuage qu'elle avait dans l'âme s'envola.
III
Où est expliquée la différence qu'il y a entre l'oreille d'un jeune
homme et l'oreille d'un vieillard.
Le lendemain de ce jour-là Bauldour filait dans sa chambre et Pécopin
chassait dans le bois. Il était seul et n'avait avec lui qu'un chien.
Tout en suivant le hasard de la chasse, il arriva près d'une métairie
qui était à l'entrée de la forêt de Sonn et qui marquait la limite des
domaines de Sonneck et de Falkenburg. Cette métairie était ombragée à
l'orient par quatre grands arbres, un frêne, un orme, un sapin et un
chêne, qu'on appelait dans le pays les _quatre Evangélistes_. Il
paraît que c'étaient des arbres-fées. Au moment où Pécopin passait
sous leur ombre, quatre oiseaux étaient perchés sur ces quatre arbres:
un geai sur le frêne, un merle sur l'orme, une pie sur le sapin et un
corbeau sur le chêne. Les quatre ramages de ces quatre bêtes emplumées
se mêlaient d'une façon bizarre et semblaient par instants
s'interroger et se répondre. On entendait en outre un pigeon, qu'on ne
voyait pas parce qu'il était dans le bois, et une poule, qu'on ne
voyait pas parce qu'elle était dans la basse-cour de la ferme.
Quelques pas plus loin un vieillard tout courbé rangeait le long d'un
mur des souches pour l'hiver. Voyant approcher Pécopin, il se retourna
et se redressa.--Sire chevalier, s'écria-t-il, entendez-vous ce que
disent ces oiseaux?--Bonhomme, répondit Pécopin, que m'importe!--Sire,
reprit le paysan, pour le jeune homme, le merle siffle, le geai
garrule, la pie glapit, le corbeau croasse, le pigeon roucoule, la
poule glousse; pour le vieillard, les oiseaux parlent.--Le chevalier
éclata de rire.--Pardieu! voilà des rêveries.--Le vieillard repartit
gravement:--Vous avez tort, sire Pécopin.--Vous ne m'avez jamais vu,
s'écria le jeune homme, comment savez-vous mon nom?--Ce sont les
oiseaux qui le disent, répondit le paysan.--Vous êtes un vieux fou,
brave homme, dit Pécopin. Et il passa outre.
Environ une heure après, comme il traversait une clairière, il
entendit une sonnerie de cor et il vit paraître dans la futaie une
belle troupe de cavaliers; c'était le comte palatin qui allait en
chasse. Le comte palatin allait en chasse accompagné des burgraves,
qui sont les comtes des châteaux, des wildgraves, qui sont les comtes
des forêts, des landgraves, qui sont les comtes des terres, des
rhingraves, qui sont les comtes du Rhin, et des raugraves, qui sont
les comtes du droit du poing. Un cavalier gentilhomme du pfalzgraf,
nommé Gaïrefroi, aperçut Pécopin, et lui cria:--Holà, beau chasseur!
ne venez-vous pas avec nous?--Où allez-vous? dit Pécopin.--Beau
chasseur, répondit Gaïrefroi, nous allons chasser un milan qui est à
Heimburg et qui détruit nos faisans; nous allons chasser un vautour
qui est à Vaugsberg et qui extermine nos lanerets; nous allons chasser
un aigle qui est à Rheinstein et qui tue nos émérillons. Venez avec
nous.--Quand serez-vous de retour? demanda Pécopin.--Demain, dit
Gaïrefroi.--Je vous suis, dit Pécopin. La chasse dura trois jours. Le
premier jour Pécopin tua le milan, le second jour Pécopin tua le
vautour, le troisième jour Pécopin tua l'aigle. Le comte palatin
s'émerveilla d'un si excellent archer.--Chevalier de Sonneck, lui
dit-il, je te donne le fief de Rhineck, mouvant de ma tour de
Gutenfels. Tu vas me suivre à Stæhlech pour en recevoir l'investiture
et me prêter le serment d'allégeance, en mail public et en présence
des échevins, _in mallo publico et coram scabinis_, comme disent les
chartes du saint empereur Charlemagne. Il fallait obéir. Pécopin
envoya à Bauldour un message dans lequel il lui annonçait tristement
que la gracieuse volonté du pfalzgraf l'obligeait de se rendre
sur-le-champ à Stahleck pour une très-grande et très-grosse
affaire.--Soyez tranquille, madame ma mie, ajoutait-il en terminant,
je serai de retour le mois prochain.--Le messager parti, Pécopin
suivit le palatin et alla coucher avec les chevaliers de la suite du
prince dans la châtellenie basse à Bacharach. Cette nuit-là il eut un
rêve. Il revit en songe l'entrée de la forêt de Sonneck, la métairie,
les quatre arbres et les quatre oiseaux; les oiseaux ne criaient, ni
ne sifflaient, ni ne chantaient, ils parlaient. Leur ramage, auquel se
mêlaient les voix de la poule et du pigeon, s'était changé en cet
étrange dialogue, que Pécopin endormi entendit distinctement:
LE GEAI.
Le pigeon est au bois.
LE MERLE.
La poule dans la cour
Va disant: Pécopin.
LE GEAI.
Le pigeon dit: Bauldour.
LE CORBEAU.
Le sire est en chemin.
LA PIE.
La dame est dans la tour.
LE GEAI.
Reviendra-t-il d'Alep?
LE MERLE.
De Fez?
LE CORBEAU.
De Damanhour?
LA PIE.
La poule a parié contre et le pigeon pour.
LA POULE.
Pécopin! Pécopin!
LE PIGEON.
Bauldour! Bauldour! Bauldour!
Pécopin se réveilla, il avait une sueur froide; dans le premier moment
il se rappela le vieillard et il s'épouvanta, sans savoir pourquoi, de
ce rêve et de ce dialogue; puis il chercha à comprendre, puis il ne
comprit pas; puis il se rendormit, et le lendemain, quand le jour
parut, quand il revit le beau soleil qui chasse les spectres, dissipe
les songes et dore les fumées, il ne songea plus ni aux quatre arbres,
ni aux quatre oiseaux.
IV
Où il est traité des diverses qualités propres aux diverses
ambassades.
Pécopin était un gentilhomme de renommée, de race, d'esprit et de
mine. Une fois introduit à la cour du pfalzgraf et installé dans son
nouveau fief, il plut à ce point au palatin, que ce digne prince lui
dit un jour:--Ami, j'envoie une ambassade à mon cousin de Bourgogne,
et je t'ai choisi pour ambassadeur, à cause de ta gentille renommée.
Pécopin dut faire ce que voulait son prince. Arrivé à Dijon, il se fit
si bien distinguer par sa belle parole, que le duc lui dit un soir,
après avoir vidé trois larges verres de vin de Bacharach:--Sire
Pécopin, vous êtes notre ami; j'ai quelque démêlé de bec avec
monseigneur le roi de France, et le comte palatin permet que je vous
envoie près du roi, car je vous ai choisi pour ambassadeur, à cause de
votre grande race.--Pécopin se rendit à Paris. Le roi le goûta fort,
et le prenant à part un matin:--Pardieu, chevalier Pécopin, lui
dit-il, puisque le palatin vous a prêté au Bourguignon pour le service
de la Bourgogne, le Bourguignon vous prêtera bien au roi de France
pour le service de la chrétienté. J'ai besoin d'un très-noble seigneur
qui aille faire certaines remontrances de ma part au miramolin des
Maures en Espagne, et je vous ai choisi pour ambassadeur, à cause de
votre bel esprit.--On peut refuser son vote à l'empereur, on peut
refuser sa femme au pape; on ne refuse rien au roi de France. Pécopin
fit route pour l'Espagne. A Grenade le miramolin l'accueillit à
merveille et l'invita aux zambras de l'Alhambra. Ce n'était chaque
jour que fêtes, courses de cannes et de lances et chasses au faucon,
et Pécopin y prenait part en grand jouteur et en grand chasseur qu'il
était. En sa qualité de moricaud, le miramolin avait de bons lanerets,
d'excellents sacrets et d'admirables tuniciens, et il y eut à ces
chasses les plus belles volées imaginables. Cependant Pécopin n'oublia
pas de faire les affaires du roi de France. Quand la négociation fut
terminée, le chevalier se présenta chez le sultan pour lui faire ses
adieux.--Je reçois vos adieux, sire chrétien, dit le miramolin, car
vous allez en effet partir tout de suite pour Bagdad.--Pour Bagdad!
s'écria Pécopin.--Oui, chevalier, reprit le prince maure; car je ne
puis signer le traité avec le roi de Paris sans le consentement du
calife de Bagdad, qui est commandeur des croyants; il me faut envoyer
quelqu'un de considérable auprès du calife, et je vous ai choisi pour
ambassadeur à cause de votre bonne mine. Quand on est chez les Maures,
on va où veulent les Maures. Ce sont des chiens et des infidèles.
Pécopin alla à Bagdad. Là il eut une aventure. Un jour qu'il passait
sous les murs du sérail, la sultane favorite le vit, et comme il était
beau, triste et fier, elle se prit d'amour pour lui. Elle lui envoya
une esclave noire qui parla au chevalier dans le jardin de la ville à
côté d'un grand tilleul mycrophylla qu'on y voit encore, et qui lui
remit un talisman en lui disant: Ceci vient d'une princesse qui vous
aime et que vous ne verrez jamais. Gardez ce talisman. Tant que vous
le porterez sur vous, vous serez jeune. Quand vous serez en danger de
mort, touchez-le, et il vous sauvera.--Pécopin à tout hasard accepta
le talisman, qui était une fort belle turquoise incrustée de
caractères inconnus. Il l'attacha à sa chaîne de cou.--Maintenant,
monseigneur, ajouta l'esclave en le quittant, prenez garde à ceci:
Tant que vous aurez cette turquoise à votre cou, vous ne vieillirez
pas d'un jour; si vous la perdez, vous vieillirez en une minute de
toutes les années que vous aurez laissées derrière vous. Adieu, beau
giaour.--Cela dit, la négresse s'en alla. Cependant le calife avait vu
l'esclave de la sultane accoster le chevalier chrétien. Ce calife
était fort jaloux et un peu magicien. Il convia Pécopin à une fête,
et, la nuit venue, il conduisit le chevalier sur une haute tour.
Pécopin, sans y prendre garde, s'était avancé fort près du parapet,
qui était très-bas, et le calife lui parla ainsi:--Chevalier, le comte
palatin t'a envoyé au duc de Bourgogne à cause de ta noble renommée,
le duc de Bourgogne t'a envoyé au roi de France à cause de ta grande
race, le roi de France t'a envoyé au miramolin de Grenade à cause de
ton bel esprit, le miramolin de Grenade t'a envoyé au calife de Bagdad
à cause de ta bonne mine; moi, à cause de ta bonne renommée, de ta
grande race, de ton bel esprit et de ta bonne mine, je t'envoie au
diable.--En prononçant ce dernier mot, le calife poussa violemment
Pécopin, qui perdit l'équilibre et tomba du haut de la tour.
V
Bons effets d'une bonne pensée.
Quand un homme tombe dans un gouffre, c'est un terrible éclair que
celui qui frappe sa paupière en ce moment-là et qui lui montre à la
fois la vie dont il va sortir et la mort où il va entrer. Dans cette
minute suprême, Pécopin éperdu envoya sa dernière pensée à Bauldour et
mit la main à son cœur; ce qui fit que, sans y songer, il toucha le
talisman. A peine eut-il effleuré du doigt la turquoise magique, qu'il
se sentit emporté comme par des ailes. Il ne tombait plus, il planait.
Il vola ainsi toute la nuit. Au moment où le jour paraissait, la main
invisible qui le soutenait le déposa sur une grève solitaire, au bord
de la mer.
VI
Où l'on voit que le diable lui-même a tort d'être gourmand.
Or, en ce temps-là même, il était arrivé au diable une aventure
désagréable et singulière. Le diable a coutume d'emporter les âmes qui
sont à lui dans une hotte, ainsi que cela peut se voir sur le portail
de la cathédrale de Fribourg en Suisse, où il est figuré avec une tête
de porc sur les épaules, un croc à la main et une hotte de chiffonnier
sur le dos; car le démon trouve et ramasse les âmes des méchants dans
les tas d'ordures que le genre humain dépose au coin de toutes les
grandes vérités terrestres ou divines. Le diable n'avait pas
l'habitude de fermer sa hotte, ce qui fait que beaucoup d'âmes
s'échappaient, grâce à la céleste malice des anges. Le diable s'en
aperçut et mit à sa hotte un bon couvercle orné d'un bon cadenas. Mais
les âmes, qui sont fort subtiles, furent peu gênées du couvercle; et,
aidées par les petits doigts roses des chérubins, trouvèrent encore
moyen de s'enfuir par les claires-voies de la hotte. Ce que voyant, le
diable, fort dépité, tua un dromadaire, et de la peau de la bosse se
fit une outre qu'il sut clore merveilleusement avec l'assistance du
démon Hermès, et de laquelle il se sentait plus joyeux quand elle
était remplie d'âmes qu'un écolier d'une bourse remplie de sequins
d'or. C'est ordinairement dans la Haute-Egypte, sur les bords de la
mer Rouge, que le diable, après avoir fait sa tournée dans le pays des
païens et des mécréants, remplit cette outre. Le lieu est fort désert;
c'est une grève de sable près d'un petit bois de palmiers qui est
situé entre Coma, où est né saint Antoine et Clisma, où est mort saint
Sisoës.
Un jour donc que le diable avait fait encore meilleure chasse qu'à
l'ordinaire, il remplissait gaiement son outre lorsque, se retournant
par hasard, il vit à quelques pas de lui un ange qui le regardait en
souriant. Le diable haussa les épaules et continua d'empiler dans ce
sac les âmes qu'il avait, les épluchant fort peu, je vous jure; car
tout est assez bon pour cette chaudière-là. Quand il eut fini, il
empoigna l'outre d'une main pour la charger sur ses épaules; mais il
lui fut impossible de la lever du sol, tant il y avait mis d'âmes et
tant les iniquités dont elles étaient chargées les rendaient lourdes
et pesantes. Il saisit alors cette besace d'enfer à deux bras; mais le
second effort fut aussi inutile que le premier, l'outre ne bougea pas
plus que si elle eût été la tête d'un rocher sortant de terre. «Oh!
Ames de plomb!» dit le diable, et il se prit à jurer. En se
retournant, il vit le bel ange qui le regardait en riant. «Que fais-tu
là? cria le démon.--Tu le vois, dit l'ange, je souriais tout à l'heure
et à présent je ris.--Oh! céleste volaille! grand innocent, va!»
répliqua Asmodée. Mais l'ange devint sévère et lui parla ainsi:
«Dragon, voici les paroles que je te dis de la part de celui qui est
le Seigneur: tu ne pourras emporter cette charge d'âmes dans la
géhenne tant qu'un saint du paradis ou un chrétien tombé du ciel ne
t'aura pas aidé à la soulever de terre et à la poser sur tes épaules.»
Cela dit, l'ange ouvrit ses ailes d'aigle et s'envola.
Le diable était fort empêché. «Que veut dire cet imbécile?
grommelait-il entre ses dents. Un saint du paradis? ou un chrétien
tombé du ciel? J'attendrai longtemps si je dois rester là jusqu'à ce
qu'une pareille assistance m'arrive! Pourquoi diantre aussi ai-je si
outrageusement bourré cette sacoche? Et ce niais, qui n'est ni homme
ni oiseau, se hurlait de moi! Allons! il faut maintenant que j'attende
le saint qui viendra du paradis ou le chrétien qui tombera du ciel.
Voilà une stupide histoire, et il faut convenir qu'on s'amuse de peu
de chose là-haut!» Pendant qu'il se parlait ainsi à lui-même, les
habitants de Coma et de Clisma croyaient entendre le tonnerre gronder
sourdement à l'horizon. C'était le diable qui bougonnait.
Pour un charretier embourbé, jurer est quelque chose, mais sortir de
l'ornière c'est encore mieux. Le pauvre diable se creusait la tête et
rêvait. C'est un drôle fort adroit que celui qui a perdu Eve. Il entre
partout. Quand il veut, de même qu'il se glisse dans l'amour, il se
glisse dans le paradis. Il a conservé des relations avec saint Cyprien
le magicien, et il sait dans l'occasion se faire bienvenir des autres
saints, tantôt en leur rendant de petits services mystérieux, tantôt
en leur disant des paroles agréables. Il sait, ce grand savant, la
conversation qui plaît à chacun. Il les prend tous par leur faible. Il
apporte à saint Robert d'York les petits pains d'avoine au beurre. Il
cause orfévrerie avec saint Eloi et cuisine avec saint Théodote. Il
parle au saint évêque Germain du roi Childebert, au saint abbé
Wandrille du roi Dagobert et au saint eunuque Usthazade du roi Sapor.
Il parle à saint Paul le Simple de saint Antoine et il parle à saint
Antoine de son cochon. Il parle à saint Loup de sa femme Piméniole, et
il ne parle pas à saint Gomer de sa femme Gwinmarie.--Car le diable
est le grand flatteur. Cœur de fiel, bouche de miel.
Cependant quatre saints, qui sont connus pour leur étroite amitié,
saint Nil le Solitaire, saint Autremoine, saint Jean le Nain et saint
Médard, étaient précisément allés ce jour-là se promener sur les
bords de la mer Rouge. Comme ils arrivaient, tout en conversant, près
du bois de palmiers, le diable les vit venir vers lui avant d'être
aperçu par eux. Il prit incontinent la forme d'un vieillard
très-pauvre et très-cassé et se mit à pousser des cris lamentables.
Les saints s'approchèrent. «Qu'est-ce? dit saint Nil.--Hélas! hélas!
mes bons seigneurs, s'écria le diable, venez à mon aide, je vous en
supplie. J'ai un très-méchant maître, je suis un pauvre esclave, j'ai
un très-méchant maître qui est un marchand du pays de Fez. Or vous
savez que tous ceux de Fez, les Maures, Numides, Garamantes et tous
les habitants de la Barbarie, de la Nubie et de l'Egypte, sont
mauvais, pervers, sujets aux femmes et aux copulations illicites,
téméraires, ravisseurs, hasardeux et impitoyables à cause de la
planète Mars. De plus, mon maître est un homme que tourmentent la bile
noire, la bile jaune et la pituite à Cicéron; de là une mélancolie
froide et sèche qui le rend timide, de peu de courage, avec beaucoup
d'inventions néanmoins pour le mal. Ce qui retombe sur nous, pauvres
esclaves, sur moi, pauvre vieux.--Où voulez-vous en venir, mon ami?
dit saint Autremoine avec intérêt.--Voilà, mon bon seigneur, répondit
le démon. Mon maître est un grand voyageur. Il a des manies. Dans tous
les pays où il va, il a le goût de bâtir dans son jardin une montagne
du sable qu'on ramasse au bord des mers près desquelles ce méchant
homme s'établit. Dans la Zélande il a édifié un tas de sable fangeux
et noir; dans la Frise un tas de gros sable mêlé de ces coquilles
rouges, parmi lesquelles on trouve le cône tigré; et dans la
Chersonèse cimbrique, qu'on nomme aujourd'hui Jutland, un tas de sable
fin mêlé de ces coquilles blanches parmi lesquelles il n'est pas rare
de rencontrer la telline-soleil-levant...--Que le diable t'emporte!
interrompit saint Nil, qui est d'un naturel impatient. Viens au fait.
Voilà un quart d'heure que tu nous fais perdre à écouter des
sornettes. Je compte les minutes.» Le diable s'inclina humblement:
«Vous comptez les minutes, monseigneur? c'est un noble goût. Vous
devez être du Midi; car ceux du Midi sont ingénieux et adonnés aux
mathématiques, parce qu'ils sont plus voisins que les autres hommes du
cercle des étoiles errantes.» Puis, tout à coup, éclatant en sanglots
et se meurtrissant la poitrine du poing: «Hélas! hélas! mes bons
princes, j'ai un bien cruel maître. Pour bâtir sa montagne il m'oblige
à venir tous les jours, moi vieillard, remplir cette outre de sable au
bord de la mer. Il faut que je la porte sur mes épaules. Quand j'ai
fait un voyage, je recommence, et cela dure depuis l'aube du jour
jusqu'au coucher du soleil. Si je veux me reposer, si je veux dormir,
si je succombe à la fatigue, si l'outre n'est pas bien pleine, il me
fait fouetter. Hélas! je suis bien misérable et bien battu et bien
accablé d'infirmités. Hier, j'avais fait six voyages dans la journée;
le soir venu, j'étais si las que je n'ai pu hausser jusqu'à mon dos
cette outre que je venais d'emplir; et j'ai passé ici toute la nuit,
pleurant à côté de ma charge et épouvanté de la colère de mon maître.
Mes seigneurs, mes bons seigneurs, par grâce et par pitié, aidez-moi à
mettre ce fardeau sur mes épaules, afin que je puisse m'en retourner
auprès de mon maître, car, si je tarde, il me tuera. Ahi! ahi!»
En écoutant cette pathétique harangue, saint Nil, saint Autremoine et
saint Jean le Nain se sentirent émus, et saint Médard se mit à
pleurer, ce qui causa sur la terre une pluie de quarante jours.
Mais saint Nil dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en ai
regret; mais il faudrait mettre la main à cette outre qui est une
chose morte, et un verset de la très-sainte Ecriture défend de
toucher aux choses mortes sous peine de rester impur.»
Saint Autremoine dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en
ai regret; mais je considère que ce serait une bonne action, et les
bonnes actions ayant l'inconvénient de pousser à la vanité celui qui
les fait, je m'abstiens d'en faire pour conserver l'humilité.»
Saint Jean le Nain dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon ami, et j'en
ai regret; mais, comme tu vois, je suis si petit que je ne pourrais
atteindre à ta ceinture. Comment ferais-je pour te mettre cette charge
sur les épaules?»
Saint Médard, tout en larmes, dit au démon: «Je ne puis t'aider, mon
ami, et j'en ai regret; mais je suis si ému vraiment, que j'ai les
bras cassés.»
Et ils continuèrent leur chemin.
Le diable enrageait. «Voilà des animaux! s'écria-t-il en regardant les
saints s'éloigner. Quels vieux pédants! Sont-ils absurdes avec leurs
grandes barbes! Ma parole d'honneur, ils sont encore plus bêtes que
l'ange!»