_Maüsethurm_ est un mot commode. On y voit ce qu'on désire y voir. Il

y a des esprits qui se croient positifs et qui ne sont qu'arides; qui

chassent la poésie de tout, et qui sont toujours prêts à lui dire,

comme cet autre homme positif au rossignol: _Veux-tu te taire, vilaine

bête!_ Ces esprits-là affirment que Maüsethurm vient de _maus_ ou

_mauth_, qui signifie _péage_. Ils déclarent qu'au dixième siècle,

avant que le lit du fleuve fût élargi, le passage du Rhin n'était

ouvert que du côté gauche, et que la ville de Bingen avait établi, au

moyen de cette tour, son droit de barrière sur les bateaux. Ils

s'appuient sur ce qu'il y a encore près de Strasbourg deux tours

pareilles consacrées à une perception d'impôt sur les passants,

lesquelles s'appellent également Maüsethurm. Pour ces graves penseurs

inaccessibles aux fables, la tour maudite est un octroi et Hatto est

un douanier.

Pour les bonnes femmes, parmi lesquelles je me range avec

empressement, Maüsethurm vient de _maüse_, qui vient de _mus_ et qui

veut dire _rat_. Ce prétendu péage est la Tour des Souris et ce

douanier est un spectre.

Après tout, les deux opinions peuvent se concilier. Il n'est pas

absolument impossible que, vers le seizième ou le dix-septième siècle,

après Luther, après Erasme, des bourgmestres esprits forts aient

_utilisé_ la tour de Hatto et momentanément installé quelque taxe et

quelque péage dans cette ruine mal hantée. Pourquoi pas? Rome a bien

fait du temple d'Antonin sa douane, la _dogana_. Ce que Rome a fait à

l'histoire, Bingen a bien pu le faire à la légende.

De cette façon _Mauth_ aurait raison et _Maüse_ n'aurait pas tort.

Quoi qu'il en soit, depuis qu'une vieille servante m'avait conté le

conte de Hatto, la Maüsethurm avait toujours été une des visions

familières de mon esprit. Vous le savez, il n'y a pas d'homme qui

n'ait ses fantômes, comme il n'y a pas d'homme qui n'ait ses chimères.

La nuit nous appartenons aux songes; tantôt c'est un rayon qui les

traverse, tantôt c'est une flamme; et, selon le reflet colorant, le

même rêve est une gloire céleste ou une apparition de l'enfer. Effet

de feux de Bengale qui se produit dans l'imagination.

Je dois dire que jamais la Tour des Rats, au milieu de sa flaque

d'eau, ne m'était apparue autrement qu'horrible.

Aussi, vous l'avouerai-je? quand le hasard, qui me promène un peu à sa

fantaisie, m'a amené sur les bords du Rhin, la première pensée qui

m'est venue, ce n'est pas que je verrais le dôme de Mayence, ou la

cathédrale de Cologne, ou la Pfalz, c'est que je visiterais la Tour

des Rats.

Jugez donc de ce qui se passait en moi, pauvre poëte croyeur, sinon

croyant, et pauvre antiquaire passionné que je suis. Le crépuscule

succédait lentement au jour, les collines devenaient brunes, les

arbres devenaient noirs, quelques étoiles scintillaient, le Rhin

bruissait dans l'ombre, personne ne passait sur la route blanchâtre et

confuse qui se raccourcissait pour mon regard à mesure que la nuit

s'épaississait, et qui se perdait, pour ainsi dire, dans une fumée à

quelques pas devant moi. Je marchais lentement, l'œil tendu dans

l'obscurité; je sentais que j'approchais de la Maüsethurm et que dans

peu d'instants cette masure redoutable, qui n'avait été pour moi

jusqu'à ce jour qu'une hallucination, allait devenir une réalité.

Un proverbe chinois dit: Tendez trop l'arc, le javelot dévie. C'est ce

qui arrive à la pensée. Peu à peu cette vapeur qu'on appelle la

rêverie entra dans mon esprit. Les vagues rumeurs du feuillage

murmuraient à peine dans la montagne; le cliquetis clair, faible et

charmant d'une forge éloignée et invisible arrivait jusqu'à moi;

j'oubliai insensiblement la Maüsethurm, les rats et l'archevêque; je

me mis à écouter, tout en marchant, ce bruit d'enclume, qui est parmi

les voix du soir une de celles qui éveillent en moi le plus d'idées

inexprimables; il avait cessé que je l'écoutais encore, et je ne sais

comment il se trouva au bout d'un quart d'heure que j'avais fait,

presque sans le vouloir, les vers quelconques que voici:

L'Amour forgeait. Au bruit de son enclume,

Tous les oiseaux, troublés, rouvraient les yeux;

Car c'était l'heure où se répand la brume,

Où sur les monts, comme un feu qui s'allume,

Brille Vénus, l'escarboucle des cieux.

La grive au nid, la caille en son champ d'orge,

S'interrogeaient, disant: Que fait-il là?

Que forge-t-il si tard?--Un rouge-gorge

Leur répondit: Moi, je sais ce qu'il forge;

C'est un regard qu'il a pris à Stella.

Et les oiseaux, riant du jeune maître,

De s'écrier: Amour, que ferez-vous

De ce regard qu'aucun fiel ne pénètre?

Il est trop pur pour vous servir, ô traître!

Pour vous servir, méchant, il est trop doux!

Mais Cupido, parmi les étincelles,

Leur dit: Dormez, petits oiseaux des bois;

Couvez vos œufs et repliez vos ailes.

Les purs regards sont mes flèches mortelles;

Les plus doux yeux sont mes pires carquois.

Comme je terminais cette chose, la route tourna, et je m'arrêtai

brusquement. Voici ce que j'avais devant moi. A mes pieds, le Rhin

courant et se hâtant dans les broussailles avec un murmure rauque et

furieux, comme s'il s'échappait d'un mauvais pas; à droite et à

gauche, des montagnes ou plutôt de grosses masses d'obscurité perdant

leur sommet dans les nuées d'un ciel sombre piqué çà et là de quelques

étoiles; au fond, pour horizon, un immense rideau d'ombre; au milieu

du fleuve, au loin, debout dans une eau plate, huileuse et comme

morte, une grande tour noire, d'une forme horrible, du faîte de

laquelle sortait, en s'agitant avec des balancements étranges, je ne

sais quelle nébulosité rougeâtre. Cette clarté, qui ressemblait à la

réverbération de quelque soupirail embrasé, ou à la vapeur d'une

fournaise, jetait sur les montagnes un rayonnement pâle et blafard,

faisait saillir à mi-côte sur la rive droite une ruine lugubre,

semblable à la larve d'un édifice, et se reflétait jusqu'à moi dans le

miroitement fantastique de l'eau.

Figurez vous, si vous pouvez, ce paysage sinistre vaguement dessiné

par des lueurs et des ténèbres.

Du reste, pas un bruit humain dans cette solitude, pas un cri

d'oiseau; un silence glacial et morne, troublé seulement par la

plainte irritée et monotone du Rhin.

J'avais sous les yeux la Maüsethurm.

Je ne me l'étais pas imaginée plus effrayante. Tout y était: la nuit,

les nuées, les montagnes, les roseaux frissonnants, le bruit du fleuve

plein d'une secrète horreur comme si l'on entendait le sifflement des

hydres cachées sous l'eau, les souffles tristes et faibles du vent,

l'ombre, l'abandon, l'isolement, et jusqu'à la _vapeur de fournaise_

sur la tour, jusqu'à l'âme de Hatto!

Je tenais donc mon rêve, et il restait rêve?

Il me prit alors une idée, la plus simple du monde, mais qui dans ce

moment-là me fit l'effet d'un vertige: je voulus sur-le-champ, à cette

heure, sans attendre au lendemain, sans attendre au jour, aborder

cette masure. L'apparition était sous mes yeux, la nuit était

profonde, le pâle fantôme de l'archevêque se dressait sur le Rhin;

c'était le moment de visiter la Tour des Rats.

Mais comment faire? où trouver un bateau? à une telle heure? dans un

tel lieu? Traverser le Rhin à la nage, c'eût été pousser le goût des

spectres un peu loin. D'ailleurs, eussé-je été assez grand nageur et

assez grand fou pour cela, il y a précisément à cet endroit, à

quelques brasses de la Maüsethurm, un gouffre des plus redoutables, le

Bingerloch, qui avalait jadis des galiotes comme un requin avale un

hareng, et pour qui, par conséquent, un nageur ne serait pas même un

goujon. J'étais fort embarrassé.

Tout en cheminant pour me rapprocher de la ruine, je me rappelai que

les palpitations de la cloche d'argent et les revenants du donjon de

Velmich n'empêchaient pas les ceps et les échalas d'exploiter leur

colline et d'escalader leurs décombres, et j'en conclus que, le

voisinage d'un gouffre rendant nécessairement la rivière

très-poissonneuse, je rencontrerais probablement au bord de l'eau,

près de la tour, quelque cabane de pêcheur de saumon. Quand des

vignerons bravent Falkenstein et sa souris, des pêcheurs peuvent bien

affronter Hatto et ses rats.

Je ne me trompais pas. Je marchai pourtant longtemps encore sans rien

rencontrer. J'atteignis le point de la rive le plus voisin de la

ruine, je le dépassai, j'arrivai presque jusqu'au confluent de la

Nahe, et je commençais à ne plus espérer de batelier, lorsque, en

descendant jusqu'aux osiers du bord, j'aperçus une de ces grandes

araignées-filets dont je vous ai parlé. A quelques pas du filet était

amarrée une barque dans laquelle dormait un homme enveloppé dans une

couverture. J'entrai dans la barque, je réveillai l'homme, je lui

montrai un de ces gros écus de Saxe qui valent deux florins

quarante-deux kreutzers, c'est-à-dire six francs; il me comprit, et

quelques minutes après, sans avoir dit un mot, comme si nous eussions

été deux spectres nous-mêmes, nous nagions vers la Maüsethurm.

Quand je fus au milieu du fleuve, il me sembla que la tour, dont nous

approchions, au lieu de croître, diminuait; c'était la grandeur du

Rhin qui la rapetissait. Cet effet dura peu. Comme j'avais pris le

bateau à un point du rivage situé plus haut que la Maüsethurm, nous

descendions le Rhin et nous avancions rapidement.

J'avais les yeux fixés sur la tour, au sommet de laquelle

apparaissait toujours la vague lueur, et que je voyais maintenant

grandir distinctement, à chaque coup de rame, d'une manière qui, je ne

sais pourquoi, me semblait terrible. Tout à coup je sentis la barque

s'affaisser brusquement sous moi comme si l'eau pliait sous elle, la

secousse fit rouler ma canne à mes pieds; je regardai mon compagnon,

lui-même me regarda avec un sourire qui, éclairé sinistrement par la

réverbération surnaturelle de la Maüsethurm, avait quelque chose

d'effrayant, et il me dit: _Bingerloch_. Nous étions sur le gouffre.

Le bateau tourna; l'homme se leva, saisit un croc d'une main et une

corde de l'autre, plongea le croc dans la vague en s'y appuyant de

tout son poids et se mit à marcher sur le bordage. Pendant qu'il

marchait, le dessous de la barque froissait avec un bruit rauque la

crête des rochers cachés sous l'eau.

Cette délicate manœuvre se fit simplement, avec une adresse

merveilleuse et un admirable sang-froid, sans que l'homme proférât une

parole.

Tout à coup il tira son croc de l'eau et le tint en arrêt

horizontalement en jetant un des bouts de la corde hors du bateau. La

barque s'arrêta rudement. Nous abordions.

Je levai les yeux. A une demi-portée de pistolet, sur une petite île

qu'on n'aperçoit pas du bord du fleuve, se dressait la Maüsethurm,

sombre, énorme, formidable, déchiquetée à son sommet, largement et

profondément rongée à sa base, comme si les rats effroyables de la

légende avaient mangé jusqu'aux pierres.

La lueur n'était plus une lueur; c'était un flamboiement éclatant et

farouche qui jetait au loin de longs rayonnements jusqu'aux montagnes

et sortait par les crevasses et par les baies difformes de la tour

comme par les trous d'une lanterne sourde gigantesque.

Il me semblait entendre dans le fatal édifice une sorte de bruit

singulier, strident et continu, pareil à un grincement.

Je mis pied à terre, je fis signe au batelier de m'attendre, et je

m'avançai vers la masure.

Enfin j'y étais!--C'était bien la tour de Hatto, c'était bien la tour

des rats, la Maüsethurm! elle était devant mes yeux, à quelques pas de

moi, et j'allais y entrer!--Entrer dans un cauchemar, marcher dans un

cauchemar, toucher aux pierres d'un cauchemar, arracher de l'herbe

d'un cauchemar, se mouiller les pieds dans l'eau d'un cauchemar, c'est

là, à coup sûr, une sensation extraordinaire.

La façade vers laquelle je marchais était percée d'une petite lucarne

et de quatre fenêtres inégales toutes éclairées, deux au premier

étage, une au second et une au troisième. A hauteur d'homme,

au-dessous des deux fenêtres d'en bas, s'ouvrait toute grande une

porte basse et large, communiquant avec le sol au moyen d'une épaisse

échelle de bois à trois échelons. Cette porte, qui jetait plus de

clarté encore que les fenêtres, était munie d'un battant de chêne

grossièrement assemblé que le vent du fleuve faisait crier doucement

sur ses gonds. Comme je me dirigeais vers cette porte, assez lentement

à cause des pointes de rochers mêlées aux broussailles, je ne sais

quelle masse ronde et noire passa rapidement auprès de moi, presque

entre mes pieds, et il me sembla voir un gros rat s'enfuir dans les

roseaux.

J'entendais toujours le grincement.

Je n'en continuai pas moins d'avancer, et en quelques enjambées je fus

devant la porte.

Cette porte, que l'architecte du méchant évêque n'avait pratiquée qu'à

quelques pieds au-dessus du sol, probablement pour faire de cette

escalade un obstacle aux rats, avait jadis été l'entrée de la chambre

basse de la tour; maintenant il n'y avait plus dans la masure ni

chambre basse ni chambres hautes. Tous les étages tombés l'un sur

l'autre, tous les plafonds successivement écroulés, ont fait de la

Maüsethurm une salle enfermée entre quatre hautes murailles, qui a

pour sol des décombres et pour plafond les nuées du ciel.

Cependant j'avais hasardé mon regard dans l'intérieur de cette salle,

d'où sortaient un grincement si étrange et un rayonnement si

extraordinaire. Voilà ce que je vis:

Dans un angle faisant face à la porte il y avait deux hommes. Ces

hommes me tournaient le dos. Ils se penchaient, l'un accroupi, l'autre

courbé, sur une espèce d'étau en fer qu'avec un peu d'imagination on

aurait fort bien pu prendre pour un instrument de torture. Ils étaient

pieds nus, bras nus, vêtus de haillons, avec un tablier de cuir sur

les genoux et une grosse veste à capuchon sur le dos. L'un était

vieux, je voyais ses cheveux gris; l'autre était jeune, je voyais ses

cheveux blonds, qui semblaient rouges, grâce au reflet de pourpre

d'une grande fournaise allumée à l'angle opposé de la masure. Le vieux

avait son capuchon incliné à droite comme les guelfes, le jeune le

portait incliné à gauche comme les gibelins. Du reste ce n'était ni un

gibelin ni un guelfe; ce n'étaient pas non plus deux bourreaux, ni

deux démons, ni deux spectres; c'étaient deux forgerons. Cette

fournaise, où rougissait une longue barre de fer, était leur cheminée.

La lueur, qui figurait si étrangement dans ce mélancolique paysage

l'âme de Hatto changée par l'enfer en flamme vivante, c'était le feu

et la fumée de cette cheminée. Le grincement, c'était le bruit d'une

lime. Près de la porte, à côté d'un baquet plein d'eau, deux marteaux

à longs manches s'appuyaient sur une enclume; c'est cette enclume que

j'avais entendue environ une heure auparavant et qui m'avait fait

faire les vers que vous venez de lire.

Ainsi aujourd'hui la Maüsethurm est une forge. Pourquoi n'aurait-elle

pas été une douane jadis? Vous voyez, mon ami, que décidément _Mauth_

n'a peut-être pas tort...

Rien de plus dégradé et de plus décrépit que l'intérieur de cette

tour. Ces murs, auxquels furent attachées les splendides tapisseries

épiscopales où les rats, disent les légendes, _rongèrent partout le

nom de Hatto_, ces murs sont à présent nus, ridés, creusés par les

pluies, verdis au dehors par les brumes du fleuve, noircis au dedans

par la fumée de la forge.

Les deux forgerons étaient du reste les meilleures gens du monde. Je

montai l'échelle et j'entrai dans la masure. Ils me montrèrent à côté

de leur cheminée la porte étroite et crevassée d'une tourelle sans

fenêtres, aujourd'hui inaccessible, où, dirent-ils, l'archevêque se

réfugia d'abord. Puis ils m'ont prêté une lanterne et j'ai pu visiter

toute la petite île. C'est une longue et étroite langue de terre où

croît partout, au milieu d'une ceinture de joncs et de roseaux,

l'_euphorbia officinalis_. A chaque instant, en parcourant cette île,

le pied se heurte à des monticules ou s'enfonce dans des galeries

souterraines. Les taupes y ont remplacé les rats.

Le Rhin a déchaussé et mis à nu la pointe orientale de l'îlot qui

lutte comme une proue contre son courant. Il n'y a là ni terre ni

végétation, mais un rocher de marbre rose qui, à la lueur de ma

lanterne, me semblait veiné de sang.

C'est sur ce marbre qu'est bâtie la tour.

La Tour des Rats est carrée. La tourelle, dont les forgerons m'avaient

montré l'intérieur, fait sur la face qui regarde Bingen un renflement

pittoresque. La coupe pentagonale de cette tourelle longue et élancée,

et les mâchicoulis postiches sur lesquels elle s'appuie, indiquent

une construction du onzième siècle. C'est au-dessous de la tourelle

que les rats semblent avoir rongé profondément la base de la tour. Les

baies de la tour ont tellement perdu toute forme, qu'il serait

impossible d'en conclure aucune date. Le parement, écorché çà et là,

dessine sur les parois extérieures une lèpre hideuse. Des pierres

informes, qui ont été des créneaux ou des mâchicoulis, figurent au

sommet de l'édifice des dents de cachalot ou des os de mastodonte

scellés dans la muraille.

Au-dessus de la tourelle, à l'extrémité d'un long mât, flotte et se

déchire au vent un triste haillon blanc et noir. Je trouvai d'abord je

ne sais quelle harmonie entre cette ruine de deuil et cette loque

funèbre. Mais c'est tout simplement le drapeau prussien.

Je me suis rappelé qu'en effet les domaines du grand-duc de Hesse

finissent à Bingen. La Prusse rhénane y commence.

Ne prenez pas, je vous prie, en mauvaise part ce que je vous dis là du

drapeau de Prusse. Je vous parle de l'effet produit; rien de plus.

Tous les drapeaux sont glorieux. Qui aime le drapeau de Napoléon

n'insultera jamais le drapeau de Frédéric.

Après avoir tout vu et cueilli un brin d'euphorbe, j'ai quitté la

Maüsethurm. Mon batelier s'était rendormi. Au moment où il reprenait

son aviron et où la barque s'éloignait de l'île, les deux forgerons

s'étaient remis à l'enclume, et j'entendais siffler dans le baquet

d'eau la barre de fer rouge qu'ils venaient d'y plonger.

Maintenant que vous dirai-je? Qu'une demi-heure après j'étais à

Bingen, que j'avais grand'faim, et qu'après mon souper, quoique je

fusse fatigué, quoiqu'il fût très-tard, quoique les bons bourgeois

fussent endormis, je suis monté, moyennant un thaler offert à propos,

sur le Klopp, vieux château ruiné qui domine Bingen.

Là j'ai eu un spectacle digne de clore cette journée où j'avais vu

tant de choses et coudoyé tant d'idées.

La nuit était à son moment le plus assoupi et le plus profond.

Au-dessous de moi un amas de maisons noires gisait comme un lac de

ténèbres. Il n'y avait plus dans toute la ville que sept fenêtres

éclairées. Par un hasard étrange, ces sept fenêtres, pareilles à sept

rouges étoiles, reproduisaient avec une exactitude parfaite la

Grande-Ourse, qui étincelait, en cet instant-là même, pure et blanche

au fond du ciel; si bien que la majestueuse constellation, allumée à

des millions de lieues au-dessus de nos têtes, semblait se refléter à

mes pieds dans un miroir d'encre.

LETTRE XXI

LÉGENDE DU BEAU PÉCOPIN ET DE LA BELLE BAULDOUR.

I Légende.

II L'oiseau Phénix et la planète Vénus.

III Où est expliquée la différence qu'il y a entre l'oreille d'un

jeune homme et l'oreille d'un vieillard.

IV Où il est traité des diverses qualités propres aux diverses

ambassades.

V Bons effets d'une bonne pensée.

VI Où l'on voit que le diable lui-même a tort d'être gourmand.

VII Propositions amiables d'un vieux savant retiré dans une cabane

de feuillage.

VIII Le chrétien errant.

IX Où l'on voit à quoi peut s'amuser un nain dans une forêt.

X _Equis canibusque._

XI A quoi l'on s'expose en montant un cheval qu'on ne connaît pas.

XII Description d'un mauvais gîte.

XIII Telle auberge, telle table d'hôte.

XIV Nouvelle manière de tomber de cheval.

XV Où l'on voit quelle est la figure de rhétorique dont le bon

Dieu use le plus volontiers.

XVI Où est traitée la question de savoir si l'on peut reconnaître

quelqu'un qu'on ne connaît pas.

XVII Les bagatelles de la porte.

XVIII Où les esprits graves apprendront quelle est la plus

impertinente des métaphores.

XIX Belles et sages paroles de quatre philosophes à deux pieds

ornés de plumes.

Bingen, août.

Je vous avais promis quelqu'une des légendes fameuses du Falkenburg,

peut-être même la plus belle, la sombre aventure de Guntram et de

Liba. Mais j'ai réfléchi. A quoi bon vous conter des contes que le

premier recueil venu vous contera, et vous contera mieux que moi?

Puisque vous voulez absolument des histoires pour vos petits enfants,

en voici une, mon ami. C'est une légende que du moins vous ne

trouverez dans aucun légendaire. Je vous l'envoie telle que je l'ai

écrite sous les murailles mêmes du manoir écroulé, avec la fantastique

forêt de Sonn sous les yeux, et, à ce qu'il me semblait, sous la

dictée même des arbres, des oiseaux et du vent des ruines. Je venais

de causer avec ce vieux soldat français qui s'est fait chevrier dans

ces montagnes, et qui est devenu presque sauvage et presque sorcier;

singulière fin pour un tambour-maître du trente-septième léger. Ce

brave homme, ancien enfant de troupe dans les armées voltairiennes de

la République, m'a paru croire aujourd'hui aux fées et aux gnomes

comme il a cru jadis à l'empereur. La solitude agit toujours ainsi sur

l'intelligence; elle développe la poésie qui est toujours dans

l'homme; tout pâtre est rêveur.

J'ai donc écrit ce conte bleu dans le lieu même, caché dans le

ravin-fossé, assis sur un bloc qui a été un rocher jadis, qui a été

une tour au douzième siècle et qui est redevenu un rocher, cueillant

de temps en temps, pour en aspirer l'âme, une fleur sauvage, un de ces

liserons qui sentent si bon et qui meurent si vite, et regardant tour

à tour l'herbe verte et le ciel radieux pendant que de grandes nuées

d'or se déchiraient aux sombres ruines du Falkenburg.

Cela dit, voici l'histoire:

I

LÉGENDE.

Le beau Pécopin aimait la belle Bauldour, et la belle Bauldour aimait

le beau Pécopin. Pécopin était fils du burgrave de Sonneck, et

Bauldour était fille du sire de Falkenburg. L'un avait la forêt,

l'autre avait la montagne. Or quoi de plus simple que de marier la

montagne à la forêt? Les deux pères s'entendirent, et l'on fiança

Bauldour à Pécopin.

Ce jour-là, c'était un jour d'avril, les sureaux et les aubépines en

fleurs s'ouvraient au soleil dans la forêt, mille petites cascades

charmantes, neiges et pluies changées en ruisseaux, horreurs de

l'hiver devenues les grâces du printemps, sautaient harmonieusement

dans la montagne, et l'amour, cet avril de l'homme, chantait,

rayonnait et s'épanouissait dans le cœur des deux fiancés.

Le père de Pécopin, vieux et vaillant chevalier, l'honneur du Nahegau,

mourut quelque temps après les accordailles, en bénissant son fils et

en lui recommandant Bauldour. Pécopin pleura, puis peu à peu, de la

tombe où son père avait disparu, ses yeux se reportèrent au doux et

radieux visage de sa fiancée, et il se consola. Quand la lune se lève,

songe-t-on au soleil couché?

Pécopin avait toutes les qualités d'un gentilhomme, d'un jeune homme

et d'un homme. Bauldour était une reine dans le manoir, une sainte

vierge à l'église, une nymphe dans les bois, une fée à l'ouvrage.

Pécopin était grand chasseur, et Bauldour était belle fileuse. Or il

n'y a pas de haine entre le fuseau et la carnassière. La fileuse file

pendant que le chasseur chasse. Il est absent, la quenouille console

et désennuie. La meute aboie, le rouet chante. La meute qui est au

loin et qu'on entend à peine, mêlée au cor et perdue profondément dans

les halliers, dit tout bas avec un vague bruit de fanfare: Songe à ton

amant. Le rouet, qui force la belle rêveuse à baisser les yeux, dit

tout haut et sans cesse avec sa petite voix douce et sévère: Songe à

ton mari. Et, quand le mari et l'amant ne font qu'un, tout va bien.

Mariez donc la fileuse au chasseur, et ne craignez rien.

Cependant, je dois le dire, Pécopin aimait trop la chasse. Quand il

était sur son cheval, quand il avait le faucon au poing ou quand il

suivait le tartaret du regard, quand il entendait le jappement féroce

de ses limiers aux jambes torses, il partait, il volait, il oubliait

tout. Or en aucune chose il ne faut excéder. Le bonheur est fait de

modération. Tenez en équilibre vos goûts et en bride vos appétits. Qui

aime trop les chevaux et les chiens fâche les femmes; qui aime trop

les femmes fâche Dieu.

Le Rhin, Tome II · 第 4 / 10 段