J'allais et venais dans ces décombres, cherchant, furetant,

interrogeant; je retournais les pierres brisées dans l'espoir d'y

trouver quelque inscription qui me signalerait un fait ou quelque

sculpture qui me révélerait une époque, quand une baie, qui avait

jadis été une porte, m'a ouvert passage sous une voûte où pénétrait

par une crevasse un éclatant rayon de soleil. J'y suis entré et je me

suis trouvé dans une façon de chambre basse éclairée par des

meurtrières, dont la forme et l'embrasure indiquaient qu'elles avaient

servi au jeu des onagres, des fauconneaux et des scorpions. Je me suis

penché à l'une de ces meurtrières en écartant la touffe de fleurs qui

la bouche aujourd'hui. Le paysage de cette fenêtre n'est pas gai. Il y

a là une vallée étroite et obscure, ou plutôt un déchirement de la

montagne, jadis traversé par un pont dont il ne reste plus que l'arche

d'appui. D'un côté un éboulement de terres et de roches, de l'autre

une eau noircie par le fond de basalte, se précipitent et se brisent

dans le ravin. Des arbres malades et malsains y ombragent de petites

prairies tapissées d'un gazon dru comme celui d'un cimetière. J'ignore

si c'était une illusion ou le jeu de l'ombre et du vent, mais je

croyais voir par places sur les hautes herbes de grands cercles

mollement tracés, comme si de mystérieuses rondes nocturnes les

avaient affaissées çà et là. Ce ravin n'est pas seulement solitaire,

il est lugubre. On dirait qu'il assiste en de certains moments à des

spectacles hideux, qu'il voit se faire dans les ténèbres des choses

mauvaises et surnaturelles, et qu'il en garde, même en plein jour,

même en plein soleil, je ne sais quelle tristesse mêlée d'horreur.

Dans cette vallée plus qu'en tout autre lieu on sent distinctement que

les sombres et froides heures de la nuit passent là; il semble

qu'elles y déposent, sur la senteur des herbes, sur la couleur de la

terre et sur la forme des rochers, ce qu'elles ont de vague, de

sinistre et de désolé.

Comme j'allais sortir de la chambre basse, la corne d'une pierre

tumulaire sortant de dessous les gravois a frappé mes yeux. Je me suis

baissé vivement. Jugez de mon empressement; j'allais peut-être trouver

là l'explication que je cherchais, la réponse que je demandais à cette

mystérieuse ruine, le nom du château. Des pieds et des mains j'ai

écarté les décombres, et en peu d'instants j'avais mis à nu une fort

belle lame sépulcrale du quatorzième siècle, en grès rouge de

Heilbron. Sur cette lame gisait, sculpté presque en ronde-bosse, un

chevalier armé de toutes pièces, mais auquel manquait la tête. Sous

les pieds de cet homme de pierre était gravé en majuscules romaines ce

distique fruste, encore lisible pourtant et facile à déchiffrer:

VOX TACVIT. PERIIT LVX. NOX RVIT ET RVIT VMBRA.

VIR CARET IN TVMBA QVO CARET EFFIGIES.

J'étais un peu moins avancé qu'auparavant. Ce château était une

énigme, j'en avais cherché le mot, et je venais de le trouver. Le mot

de cette énigme, c'était une inscription sans date, une épitaphe sans

nom, un homme sans tête. Voilà, vous en conviendrez, une réponse

sombre et une explication ténébreuse.

De quel personnage parlait ce distique, lugubre par le fond, barbare

par la forme? S'il fallait en croire le second vers gravé sur cette

pierre sépulcrale, le squelette qui était dessous était sans tête

comme l'effigie qui était dessus. Que signifiaient ces trois X

détachées, pour ainsi dire, du reste de l'inscription par la grandeur

des majuscules? En regardant avec plus d'attention et en nettoyant la

lame avec une poignée d'herbes, j'ai trouvé sur la statue des gravures

étranges. Trois chiffres étaient tracés à trois endroits différents;

celui-ci sur la main droite

[Illlustration: chiffre romain XXX]

celui-là sur la main gauche

[Illustration: chiffre romain XXX imbriqué],

et cet autre à la place de la tête:

[Illustration: deux grand X et au mileu du losange formé par leur pieds

un petit x]

Or ces trois chiffres ne sont que des combinaisons variées du même

monogramme. Chacun des trois est composé des trois X que le graveur de

l'épitaphe a fait saillir dans l'inscription. Si cette tombe eût été

en Bretagne, ces trois X eussent pu faire allusion au combat des

trente; si elle eût daté du dix-septième siècle, ces trois X eussent

pu indiquer la guerre de trente ans; mais en Allemagne et au

quatorzième siècle, quel sens pouvaient-ils avoir? et puis, était-ce

le hasard qui, pour épaissir l'obscurité, n'avait employé dans la

formation de ce chiffre funèbre d'autre élément que cette lettre X,

qui barre l'entrée de tous les problèmes et qui désigne

l'_Inconnu_?--J'avoue que je n'ai pu sortir de cette ombre.

Du reste, je me rappelais que cette façon de voiler, tout en la

signalant, la tombe et la mémoire de l'homme décapité est propre à

toutes les époques et à tous les peuples. A Venise, dans la galerie

ducale du grand-conseil, un cadre noir remplace le portrait du

cinquante-septième doge, et au-dessous la morne république a écrit ce

memento sinistre:

LOCUS MARINI FALIERI DECAPITATI.

En Egypte, quand le voyageur fatigué arrive à Biban-el-Molouk, il

trouve dans les sables, parmi les palais et les temples écroulés, un

sépulcre mystérieux qui est le sépulcre de Rhamsès V, et sur ce

sépulcre il voit cette légende:

[Illustration: hiéroglyphe]

Et cet hiéroglyphe, qui raconte l'histoire au désert, signifie: _qui

est sans tête_.

Mais en Egypte comme à Venise, au palais ducal comme à

Biban-el-Molouk, on sait où l'on est, on sait qu'on a affaire à Marino

Faliero ou à Rhamsès V. Ici j'ignorais tout, et le nom du lieu et le

nom de l'homme. Ma curiosité était éveillée au plus haut point. Je

déclare que cette ruine si parfaitement muette m'intriguait et me

fâchait presque. Je ne reconnais pas à une ruine, pas même à un

tombeau, le droit de se taire à ce point.

J'allais sortir de la chambre basse, charmé d'avoir trouvé ce curieux

monument, mais désappointé de n'en pas savoir davantage, quand un

bruit de voix sonores, claires et gaies arriva jusqu'à moi. C'était un

vif et rapide dialogue, où je ne distinguais au milieu des rires et

des cris joyeux que ces quelques mots: _Fall of the mountain.....

Subterranean passage... Very ogly foot-path._ Un moment après, comme

je me levais du tombeau où j'étais assis, trois sveltes jeunes filles,

vêtues de blanc, trois têtes blondes et roses au frais sourire et aux

yeux bleus, entrèrent subitement sous la voûte, et, en m'apercevant,

s'arrêtèrent tout court dans le rayon de soleil qui en illuminait le

seuil. Rien de plus magique et de plus charmant pour un rêveur assis

sur un sépulcre dans une ruine, que cette apparition dans cette

lumière. Un poëte, à coup sûr, eût eu le droit de voir là des anges et

des auréoles. J'avoue que je n'y vis que des Anglaises.

Je confesse même à ma honte qu'il me vint sur-le-champ la plate et

prosaïque idée de profiter de ces anges pour savoir le nom du château.

Voici comment je raisonnai, et cela très rapidement: Ces

Anglaises,--car ce sont évidemment des Anglaises, elles parlent

anglais et elles sont blondes,--ces Anglaises, selon toute apparence,

sont des visiteuses qui viennent de quelque station de plaisir des

environs, de Bingen ou de Rudesheim. Il est clair qu'elles se sont

fait de cette masure un objet d'excursion et qu'elles savent

nécessairement le nom du lieu qu'elles ont choisi pour but de

promenade.--Une fois cela posé dans mon esprit, il ne restait plus

qu'à entamer la conversation, et je confesse encore que j'eus recours

au plus gauche des moyens employés en pareil cas. J'ouvris mon

portefeuille pour me donner une contenance, j'appelai à mon aide le

peu d'anglais que je crois savoir et je me mis à regarder par la

meurtrière dans le ravin, en murmurant, comme si je me parlais à

moi-même, je ne sais quels épiphonémes admiratifs et ridicules:

_Beautiful wiew!--Very fine, very pretty waterfall!_ etc., etc.--Les

jeunes filles, d'abord intimidées et surprises de ma rencontre, se

mirent à chuchoter tout bas avec un petit rire étouffé. Elles étaient

charmantes ainsi, mais il est évident qu'elles se moquaient de moi. Je

pris alors un grand parti, je résolu d'aller droit au fait; et,

quoique je prononce l'anglais comme un Irlandais, quoique le _th_ en

particulier soit pour moi un écueil formidable, je fis un pas vers le

groupe toujours immobile, et m'adressant de mon air le plus gracieux

à la plus grande des trois: _Miss_, lui dis-je en corrigeant le

laconisme de la phrase par l'exagération du salut, _what is, if you

please, the name of this castle?_ La belle enfant sourit; comme

je méritais un éclat de rire et que je m'y attendais, je fus touché

de cette clémence, puis elle regarda ses deux compagnes et me répondit

en rougissant légèrement et dans le meilleur français du

monde:--Monsieur, il paraît que ce château s'appelle Falkenburg. C'est

du moins ce qu'a dit un chevrier qui est Français et qui cause avec

notre père dans la grande tour. Si vous voulez aller de ce côté, vous

les trouverez.

Ces Anglaises étaient des Françaises.

Ces paroles si nettes et dites sans le moindre accent suffisaient pour

me le démontrer; mais la belle enfant prit la peine d'ajouter:--Nous

n'avons pas besoin de parler anglais, monsieur, nous sommes Françaises

et vous êtes Français.

--Mais, mademoiselle, repris-je, à quoi avez-vous vu que j'étais

Français?

--A votre anglais, dit la plus jeune.

Sa sœur aînée la regarda d'un air presque sévère, si jamais la

beauté, la grâce, l'adolescence, l'innocence et la joie peuvent avoir

l'air sévère. Moi, je me mis à rire.

--Mais, mesdemoiselles, vous-mêmes vous parliez anglais tout à

l'heure.

--Pour nous amuser, dit la plus jeune.

--Pour nous exercer, reprit l'aînée.

Cette rectification imposante et quasi maternelle fut perdue pour la

jeune, qui courut gaiement au tombeau en soulevant sa robe à cause des

pierres et en laissant voir le plus joli petit pied du monde.--Oh!

s'écria-t-elle, venez donc voir! une statue par terre! tiens! elle n'a

pas de tête. C'est un homme.

--C'est un chevalier, dit l'aînée qui s'était approchée. Il y avait

encore dans cette parole une ombre de reproche, et le son de voix dont

elle fut prononcée signifiait: _Ma sœur, une jeune personne ne doit

pas dire_ c'est un homme, _mais elle peut dire_ c'est un chevalier.

En général ceci est un peu l'histoire des femmes. Elles en sont toutes

là. Elles repoussent les choses, mais habillez les choses de mots,

elles les acceptent. Choisissez bien le mot pourtant. Elles

s'indignent du mot cru, elles s'effarouchent du mot propre, elles

tolèrent le mot détourné, elles accueillent le mot élégant, elles

sourient à la périphrase. Elles ne savent que plus tard,--trop tard

souvent,--combien il y a de réalité dans l'à peu près. La plupart des

femmes glissent et beaucoup tombent sur la pente dangereuse des

traductions adoucies.

Du reste cette simple nuance, _c'est un homme--c'est un chevalier_,

disait l'état de ces deux jeunes cœurs. L'un dormait encore

profondément, l'autre était éveillé. L'aînée des deux sœurs était

déjà une femme, la dernière était encore une enfant. Il n'y avait

pourtant guère que deux ans entre elles. La cadette seule était une

jeune fille. Depuis leur entrée dans le caveau, elle avait beaucoup

rougi, un peu souri, et n'avait pas dit un mot.

Cependant elles s'étaient penchées toutes les trois sur le tombeau, et

la réverbération fantastique du rayon de soleil dessinait leurs

gracieux profils sur le spectre de granit. Tout à l'heure je me

demandais le nom du fantôme, maintenant je me demandais le nom des

jeunes filles, et je ne saurais dire ce que j'éprouvais à voir se

mêler ainsi ces deux mystères, l'un plein de terreur, l'autre plein de

charme.

A force d'écouter leur doux chuchotement, je saisis au passage un de

leurs trois noms, le nom de la cadette. C'était la plus jolie. Une

vraie princesse des contes de fées. Ses longs cils blonds cachaient sa

prunelle bleue dont la pure lumière les pénétrait pourtant. Elle était

entre sa jeune sœur et sa sœur aînée comme la pudeur entre la

naïveté et la grâce, doucement colorée d'un vague reflet de toutes les

deux. Elle me regarda deux fois, et ne me parla pas. Elle fut la seule

des trois dont je n'entendis pas le son de voix, mais elle fut aussi

la seule dont je sus le nom. Il y eut un instant où sa jeune sœur lui

dit très-bas: _Vois donc, Stella!_ Je n'ai jamais mieux compris qu'en

cet instant-là tout ce qu'il y a de limpide, de lumineux et de

charmant dans ce nom d'étoile.

La plus jeune faisait ses réflexions tout haut.--Pauvre homme

(la leçon avait été perdue)! On lui a coupé la tête. C'était

des temps comme cela où l'on coupait la tête aux hommes!--Tout à

coup elle s'interrompit:--Ah! voici l'épitaphe! c'est du

latin.--_Vox--tacuit--periit--lux..._--C'est difficile à lire. Je

voudrais bien savoir ce que cela veut dire.

--Mesdemoiselles, dit l'aînée, allons chercher mon père, il nous

l'expliquera.

Et elles s'élancèrent hors de la crypte comme trois biches.

Elles n'avaient pas même songé à s'adresser à moi; j'étais un peu

humilié que mon anglais leur eût donné si mauvaise idée de mon latin.

On avait fait jadis sur ce tombeau je ne sais quel scellement qui

avait laissé à côté de l'épitaphe une tache de plâtre aplanie à la

truelle. Je pris un crayon, et sur cette page blanche j'écrivis cette

traduction du distique:

Dans la nuit la voix s'est tue.

L'ombre éteignit le flambeau.

Ce qui manque à la statue

Manque à l'homme en son tombeau.

Les jeunes filles étaient à peine partie depuis deux minutes, que

j'entendis leurs voix crier: _Par ici, père! par ici!_ Elles

revenaient. J'écrivis en hâte le dernier vers, et, avant qu'elles

reparussent, je m'esquivai.

Ont-elles trouvé l'explication que je leur laissais? je l'ignore; je

me suis enfoncé dans les détours de la ruine et je ne les ai plus

revues.

Je n'ai rien su non plus du mystérieux chevalier décapité. Triste

destinée! Quel crime avait donc commis ce misérable? Les hommes lui

avaient infligé la mort, la Providence y a ajouté l'oubli. Ténèbres

sur ténèbres. Sa tête a été retranchée de la statue, son nom de la

légende, son histoire de la mémoire des hommes. Sa pierre sépulcrale

elle-même va sans doute bientôt disparaître. Quelque vigneron de

Sonneck ou du Ruppertsberg la prendra un beau jour, dispersera du pied

le squelette mutilé qu'elle recouvre peut-être encore, coupera en deux

cette tombe et en fera le chambranle d'une porte de cabaret. Et les

paysans s'attableront, et les vieilles femmes fileront, et les enfants

riront autour de la statue sans nom décapitée jadis par le bourreau et

sciée aujourd'hui par un maçon. Car de nos jours, en Allemagne comme

en France, on utilise les ruines. Avec les vieux palais on fait des

cabanes neuves.

Hélas! les vieilles lois et les vieilles sociétés subissent à peu près

la même transformation.

Regardons, étudions, méditons et ne nous plaignons pas. Dieu sait ce

qu'il fait.

Seulement je me demande quelquefois: Pourquoi faut-il que «le goujat»

ne se contente pas d'être _debout_, et qu'il ait toujours l'air de

chercher à se venger de _l'empereur enterré_?

Mais, mon ami, me voici bien loin du Falkenburg. J'y reviens.--C'était

beaucoup pour moi de me savoir dans ce nid de légendes, et de pouvoir

dire des choses précises à ces vieilles tours qui se tiennent encore

si fières et si droites quoique mortes et laissant aller leurs

entrailles dans l'herbe. J'étais donc dans ce manoir fameux dont je

vous conterai peut-être les aventures, si vous ne les savez pas.

Guntram et Liba surtout me revenaient à l'esprit. C'est sur ce pont

que Guntram rencontra les deux hommes qui portaient un cercueil. C'est

dans cet escalier que Liba se jeta dans ses bras et lui dit en riant:

Un cercueil? non, c'est le lit nuptial que tu auras vu. C'est près de

cette cheminée, encore scellée au mur sans plancher et sans plafond,

qu'était le bois de lit qu'on venait d'apporter et qu'elle lui montra.

C'est dans cette cour, aujourd'hui pleine de ciguës en fleurs, que

Guntram, conduisant sa fiancée à l'autel, vit marcher devant lui,

visibles pour lui seul, un chevalier vêtu de noir et une femme voilée.

C'est dans cette chapelle romane écroulée, où des lézards vivants se

promènent sur les lézards sculptés, qu'au moment de passer l'anneau

bénit au joli doigt rose de sa fiancée, il sentit tout à coup une main

froide dans la sienne,--la main de la pucelle du château de la forêt

qui se peignait la nuit en chantant près d'un tombeau ouvert et

vide.--C'est dans cette salle basse qu'il expira et que Liba mourut de

le voir mourir.

Les ruines font vivre les contes, et les contes le leur rendent.

J'ai passé plusieurs heures dans les décombres, assis sous

d'impénétrables broussailles et laissant venir les idées qui me

venaient. _Spiritus loci._ Ma prochaine lettre vous les portera

peut-être.

Cependant la faim aussi m'était venue, et vers trois heures, grâce au

chevrier français dont les belles voyageuses m'avaient parlé et que

j'avais heureusement rencontré, j'ai pu gagner un village au bord du

Rhin, qui est, je crois, Trecktlingshausen, l'ancien Trajani Castrum.

Il n'y avait là pour toute auberge qu'une taverne à bière et pour tout

dîner qu'un gigot fort dur, dont un étudiant, lequel fumait sa pipe à

la porte, essaya de me détourner en me disant qu'un Anglais affamé,

arrivé une heure avant moi, n'avait pu l'entamer et s'y était rebuté.

Je n'ai pas répondu fièrement comme le maréchal de Créqui devant la

forteresse génoise de Gavi: _Ce que Barberousse n'a pu prendre,

Barbegrise le prendra_; mais j'ai mangé le gigot.

Je me suis remis en marche comme le soleil baissait.

Le paysage était ravissant et sévère. J'avais laissé derrière moi la

chapelle gothique de Saint-Clément. J'avais à ma gauche la rive droite

du Rhin chargée de vignes et d'ardoises. Les derniers rayons du soleil

rougissaient au loin les fameux coteaux d'Assmannshausen, au pied

duquel des vapeurs, des fumées peut-être, me révélaient Aulhausen, le

village des potiers de terre. Au-dessus de la route que je suivais,

au-dessus de ma tête, se dressaient échelonnés de montagne en

montagne, trois châteaux: le Reichenstein et le Rheinstein, démolis

par Rodolphe de Habsburg et rebâtis par le comte palatin; et le

Vaugtsberg, habité en 1348 par Kuno de Falkenstein et restauré

aujourd'hui par le prince Frédéric de Prusse. Le Vaugtsberg a joué un

grand rôle dans les guerres du droit manuel. L'archevêque de Mayence

l'engagea un jour à l'empereur d'Allemagne pour quarante mille livres

tournois. Ceci me rappelle que, lorsque Thibaut, comte de Champagne,

ne sachant comment s'acquitter vis-à-vis de la reine de Chypre, vendit

à _son très-cher seigneur Louis roi de France_ la comté de Chartres,

la comté de Blois, la comté de Sancerre et la vicomté de Châteaudun,

ce fut également pour la somme de quarante mille livres. Aujourd'hui

quarante mille livres, c'est le prix dont un huissier retiré paye sa

maison de campagne à Bagatelle ou à Pantin.

Cependant je faisais à peine attention à ce paysage et à ces

souvenirs. Depuis que le jour déclinait, je n'avais plus qu'une

pensée. Je savais qu'avant d'arriver à Bingen, un peu en deçà du

confluent de la Nahe, je rencontrerais un étrange édifice, une lugubre

masure debout dans les roseaux au milieu du fleuve entre deux hautes

montagnes. Cette masure, c'est la Maüsethurm.

Dans mon enfance, j'avais au-dessus de mon lit un petit tableau

entouré d'un cadre noir que je ne sais quelle servante allemande avait

accroché au mur. Il représentait une vieille tour isolée, moisie,

délabrée, entourée d'eaux profondes et noires qui la couvraient de

vapeurs et de montagnes qui la couvraient d'ombre. Le ciel de cette

tour était morne et plein de nuées hideuses. Le soir, après avoir prié

Dieu et avant de m'endormir, je regardais toujours ce tableau. La nuit

je le revoyais dans mes rêves, et je l'y revoyais terrible. La tour

grandissait, l'eau bouillonnait, un éclair tombait des nuées, le vent

sifflait dans les montagnes et semblait par moments jeter des

clameurs. Un jour je demandai à la servante comment s'appelait cette

tour. Elle me répondit, en faisant un signe de croix: la Maüsethurm.

Et puis elle me raconta une histoire. Qu'autrefois à Mayence, dans son

pays, il y avait eu un méchant archevêque nommé Hatto, qui était aussi

abbé de Fuld, prêtre avare, disait-elle, _ouvrant plutôt la main pour

bénir que pour donner_. Que dans une année mauvaise il acheta tout le

blé pour le revendre fort cher au peuple, car ce prêtre voulait être

riche. Que la famine devint si grande, que les paysans mouraient de

faim dans les villages du Rhin. Qu'alors le peuple s'assembla autour

du burg de Mayence, pleurant et demandant du pain. Que l'archevêque

refusa. Ici l'histoire devint horrible. Le peuple affamé ne se

dispersait pas et entourait le palais de l'archevêque en gémissant.

Hatto, ennuyé, fit cerner ces pauvres gens par ses archers, qui

saisirent les hommes et les femmes, les vieillards et les enfants, et

enfermèrent cette foule dans une grange à laquelle ils mirent le feu.

Ce fut, ajoutait la bonne vieille, _un spectacle dont les pierres

eussent pleuré_. Hatto n'en fit que rire; et comme les misérables,

expirant dans les flammes, poussaient des cris lamentables, il se prit

à dire: _Entendez-vous siffler les rats?_ Le lendemain la grange

fatale était en cendres; il n'y avait plus de peuple dans Mayence; la

ville semblait morte et déserte, quand tout à coup une multitude de

rats, pullulant dans la grange brûlée comme les vers dans les ulcères

d'Assuérus, sortant de dessous terre, surgissant d'entre les pavés, se

faisant jour aux fentes des murs, renaissant sous le pied qui les

écrasait, se multipliant sous les pierres et sous les massues,

inondèrent les rues, la citadelle, le palais, les caves, les chambres

et les alcôves. C'était un fléau, c'était une plaie, c'était un

fourmillement hideux. Hatto éperdu quitta Mayence et s'enfuit dans la

plaine, les rats le suivirent; il courut s'enfermer dans Bingen, qui

avait de hautes murailles, les rats passèrent par-dessus les murailles

et entrèrent dans Bingen. Alors l'archevêque fit bâtir une tour au

milieu du Rhin et s'y réfugia à l'aide d'une barque autour de laquelle

dix archers battaient l'eau; les rats se jetèrent à la nage,

traversèrent le Rhin, grimpèrent sur la tour, rongèrent les portes, le

toit, les fenêtres, les planchers et les plafonds, et, arrivés enfin

jusqu'à la basse fosse où s'était caché le misérable archevêque, l'y

dévorèrent tout vivant.--Maintenant la malédiction du ciel et

l'horreur des hommes sont sur cette tour, qui s'appelle la Maüsethurm.

Elle est déserte; elle tombe en ruine au milieu du fleuve; et

quelquefois la nuit on en voit sortir une étrange vapeur rougeâtre,

qui ressemble à la fumée d'une fournaise: c'est l'âme de Hatto qui

revient.

Avez-vous remarqué une chose? L'histoire est parfois immorale, les

contes sont toujours honnêtes, moraux et vertueux. Dans l'histoire

volontiers le plus fort prospère, les tyrans réussissent, les

bourreaux se portent bien, les monstres engraissent, les Sylla se

transforment en bons bourgeois, les Louis XI et les Cromwell meurent

dans leur lit. Dans les contes, l'enfer est toujours visible. Pas de

faute qui n'ait son châtiment, parfois même exagéré; pas de crime qui

n'amène son supplice, souvent effroyable; pas de méchant qui ne

devienne un malheureux, quelquefois fort à plaindre. Cela tient à ce

que l'histoire se meut dans l'infini, et le conte dans le fini.

L'homme, qui fait le conte, ne se sent pas le droit de poser les faits

et d'en laisser supposer les conséquences; car il tâtonne dans

l'ombre, il n'est sûr de rien, il a besoin de tout borner par un

enseignement, un conseil et une leçon; et il n'oserait pas inventer

des événements sans conclusion immédiate. Dieu, qui fait l'histoire,

montre ce qu'il veut et sait le reste.

Le Rhin, Tome II · 第 3 / 10 段