Quod versu dicere non est,

Signis perfacile est.

_Asculum_, en effet, ne peut entrer dans un vers alexandrin.

C'était la fête du village. La place, l'église et la mairie étaient

endimanchées. Le ciel lui-même, coquettement décoré d'une foule de

jolis nuages blancs et roses, avait je ne sais quoi d'agreste, de

joyeux et de dominical. Des rondes de petits enfants et de jeunes

filles, doucement contemplées par des vieillards, occupaient un bout

de la place qui était tapissé de gazon; à l'autre bout, pavé de

cailloux aigus, la foule entourait une façon de tréteau adossé à une

manière de baraque. Le tréteau était composé de deux planches et d'une

échelle; la baraque était recouverte de cette classique toile à damier

bleu et blanc qui rappelle des souvenirs de grabat et qui, se faisant

au besoin souquenille, a fait donner le nom de _paillasses_ à tous les

valets de tous les charlatans. A côté du tréteau s'ouvrait la porte de

la baraque, une simple fente dans la toile; et au-dessus de cette

porte, sur un écriteau blanc orné de ce mot en grosses majuscules

noires:

MICROSCOPE

fourmillaient, grossièrement dessinés dans mille attitudes

fantastiques, plus d'animaux effrayants, plus de monstres chimériques,

plus d'êtres impossibles que saint Antoine n'en a vu et que Callot

n'en a rêvé.

Deux hommes faisaient figure sur ce tréteau. L'un, sale comme Job,

bronzé comme Ptha, coiffé comme Osiris, gémissant comme Memnon, avait

je ne sais quoi d'oriental, de fabuleux, de stupide et d'égyptien, et

frappait sur un gros tambour tout en soufflant au hasard dans une

flûte. L'autre le regardait faire. C'était une espèce de Sbrigani,

pansu, barbu, velu et chevelu, l'air féroce, et vêtu en Hongrois de

mélodrame.

Autour de cette baraque, de ce tréteau et de ces deux hommes, force

paysans passionnés, force paysannes fascinées, force admirateurs les

plus affreux du monde ouvraient des bouches niaises et des yeux

bêtes. Derrière l'estrade, quelques enfants pratiquaient artistement

des trous à la vieille toile blanche et bleue, qui faisait peu de

résistance et leur laissait voir l'intérieur de la baraque.

Comme nous arrivions, l'Egyptien termina sa fanfare et le Sbrigani se

mit à parler. G-- se mit à écouter.

Excepté l'invitation d'usage: _Entrez et vous verrez_, etc., je

déclare que ce que disait ce fantoche était parfaitement

inintelligible pour moi, pour les paysans et pour l'Egyptien, lequel

avait pris une posture de bas-relief, et prêtait l'oreille avec autant

de dignité que s'il eût assisté à la dédidace des grandes colonnes de

la salle hypostyle de Karnac par Menephta Ier, père de Rhamsès II.

Cependant, dès les premières paroles du charlatan, G--avait

tressailli. Au bout de quelques minutes, il se pencha vers moi et me

dit tout bas: «Vous qui êtes jeune, qui avez de bons yeux et un

crayon, faites-moi le plaisir d'écrire ce que dit cet homme.» Je

voulus demander à G--l'explication de cet étrange désir, mais déjà son

attention était retournée au tréteau avec trop d'énergie pour qu'il

m'entendit. Je pris le parti de satisfaire G--, et comme le charlatan

parlait avec une lenteur solennelle, voici ce que j'écrivis sous sa

dictée:

«La famille des scyres se divise en deux espèces: la première n'a pas

d'yeux; la seconde en a six, ce qui la distingue du genre _cunaxa_,

qui en a deux, et du genre _bdella_, qui en a quatre.»

Ici G--, qui écoutait avec un intérêt de plus en plus profond, ôta son

chapeau, et, s'adressant au charlatan de sa voix la plus gracieuse et

la plus adoucie: «Pardon, monsieur, mais vous ne nous dites rien du

groupe des gamases?

--Qui parle là? dit l'homme, jetant un coup d'œil sur l'assistance,

mais sans surprise et sans hésitation. Ce vieux? Eh bien, mon vieux,

dans le groupe des gamases je n'ai trouvé qu'une espèce, c'est un

dermanyssus, parasite de la chauve-souris pipistrelle.

--Je croyais, reprit G-- timidement, que c'était un glyciphagus

cursor?

--Erreur, mon brave, répliqua le Sbrigani. Il y a un abîme entre le

glyciphagus et le dermanyssus. Puisque vous vous occupez de ces

grandes questions, étudiez la nature. Consultez Degeer, Hering et

Hermann. Observez (j'écrivais toujours) le _sarcoptes ovis_, qui a au

moins une des deux paires de pattes postérieures complète et

caronculée; le _sarcoptes rupicapræ_, dont les pattes postérieuses

sont rudimentaires et sétigères, sans vésicule et sans tarse; le

_sarcoptes hippopodos_, qui est peut-être un glyciphage...

--Vous n'en êtes pas sûr? interrompit G-- presque avec respect.

--Je n'en suis pas sûr, répondit majestueusement le charlatan. Oui, je

dois à la sainte vérité d'avouer que je n'en suis pas sûr. Ce dont je

suis sûr, c'est d'avoir recueilli un glyciphage dans les plumes du

grand-duc. Ce dont je suis sûr, c'est d'avoir trouvé, en visitant des

galeries d'anatomie comparée, des glyciphages dans les cavités, entre

les cartilages et sous les épiphyses des squelettes.

--Voilà qui est prodigieux! murmura G--.

--Mais, poursuivit l'homme, ceci m'entraîne trop loin. Je vous

parlerai une autre fois, messieurs, du glyciphage et du psoropte.

L'animal extraordinaire et redoutable que je vais vous montrer

aujourd'hui, c'est le sarcopte. Chose effrayante et merveilleuse!

l'acarien du chameau, qui ne ressemble pas à celui du cheval,

ressemble à celui de l'homme. De là une confusion possible, dont les

suites seraient funestes (j'écrivais toujours). Etudions-les,

messieurs; étudions ces monstres. La forme de l'un et de l'autre est

a peu près la même; mais le sarcopte du dromadaire est un peu plus

allongé que le sarcopte humain; la paire intermédiaire des poils

postérieurs, au lieu d'être la plus petite, est la plus grande. La

face ventrale a aussi ses particularités. Le collier est plus

nettement séparé dans le _sarcoptes hominis_, et il envoie

inférieurement une pointe aciculiforme qui n'existe pas dans le

_sarcoptes dromadarii_. Ce dernier est plus gros que l'autre. Il y a

aussi une différence énorme aux épines de la base des pattes

postérieures; elles sont simples dans la première espèce, et

inégalement bifides dans la seconde...»

Ici, las d'écrire toutes ces choses ténébreuses et imposantes, je ne

pus m'empêcher de pousser le coude de G--et de lui demander tout bas:

«Mais de quoi diable parle cet homme?»

G-- se tourna à demi vers moi et me dit avec gravité: «De la gale.»

Je partis d'un éclat de rire si violent que le livre de notes me tomba

des mains. G-- le ramassa, m'arracha le crayon, et sans daigner

répliquer à ma gaieté, même par un geste de mépris, plus que jamais

attentif aux paroles du charlatan, il continua d'écrire à ma place,

dans l'attitude recueillie et raphaélesque d'un disciple de l'école

d'Athènes.

Je dois dire que les paysans, de plus en plus éblouis, partageaient,

au suprême degré, l'admiration et la béatitude de G--. L'extrême

science et l'extrême ignorance se touchent par l'extrême naïveté. Le

dialogue obscur et formidable du charlatan avait parfaitement réussi

près des villageois de l'honnête pays de Petit-Sou. Le peuple est

comme l'enfant: il s'émerveille de ce qu'il ne comprend pas. Il aime

l'inintelligible, le hérissé, l'amphigouri déclamatoire et

merveilleux. Plus l'homme est ignorant, plus l'obscur le charme; plus

l'homme est barbare, plus le compliqué lui plaît. Rien n'est moins

simple qu'un sauvage. Les idiomes des hurons, des botocudos et des

chesapeacks sont des forêts de consonnes à travers lesquelles, à demi

engloutis dans la vase des idées mal rendues, se traînent des mots

immenses et hideux, comme rampaient les monstres antédiluviens sous

les inextricables végétations du monde primitif. Les algonquins

traduisent ce mot si court, si simple et si doux, _France_, par

_Mittigouchiouekendalakiank_.

Aussi, quand la baraque s'ouvrit, la foule, impatiente de contempler

les merveilles promises, s'y précipita. Les mittigouchiouekendalakiank

des charlatans se résolvent toujours en une pluie de liards ou de

doublons dans leur escarcelle, selon qu'ils se sont adressés au peuple

d'en bas ou au peuple d'en haut.

Une heure après nous avions repris notre promenade et nous suivions la

lisière d'un petit bois. G-- ne m'avait pas encore adressé une parole.

Je faisais mille efforts inutiles pour rentrer en grâce. Tout à coup,

paraissant sortir d'une profonde rêverie et comme se répondant à

lui-même, il dit: «Et il en parle fort bien!

--De la gale, n'est-ce pas? fis-je fort timidement.

--Oui, pardieu, de la gale,» me répondit G-- avec fermeté.

Il ajouta après un silence: «Cet homme a fait de magnifiques

observations microscopiques. De vraies découvertes.»

Je hasardai encore un mot. «Il aura étudié son sujet sur ce pharaon

d'Égypte dont il a fait son laquais et son musicien.»

Mais G-- ne m'entendait déjà plus. «Quelle prodigieuse chose!

s'écria-t-il, et quel sujet de méditation mélancolique! La maladie

suit l'homme après la mort. Les squelettes ont la gale!»

Il y eut encore un silence, puis il reprit: «Cet homme manque à la

troisième classe de l'Institut. Il y a bien des académiciens qui sont

charlatans; voilà un charlatan qui devrait être académicien.»

Maintenant, mon ami, je vous vois d'ici rire à votre tour et vous

écrier: «Est-ce tout? oh! les aimables aventures, les engageantes

histoires, et quel voyageur à pied vous êtes! Rencontrer des ours, ou

entendre un avaleur de sabres, bras nus et ceinturonné de rouge,

confronter en plein air l'acarus de l'homme à l'acarus du chameau et

faire à des paysans un cours philosophique de gale comparée! Mais, en

vérité, il faut en grande hâte se jeter en bas de sa chaise de poste,

et ce sont là de merveilleux bonheurs.»

Comme il vous plaira. Quant à moi, je ne sais si c'est le matin, si

c'est le printemps ou si c'est ma jeunesse qui se mêle à ces

souvenirs, déjà anciens, hélas! mais ils rayonnent en moi. Je leur

trouve des charmes que je ne puis dire. Riez donc tant que vous

voudrez du _voyageur à pied_, je suis toujours tout prêt à

recommencer, et s'il m'arrivait encore aujourd'hui quelque aventure

pareille, «j'y prendrais un plaisir extrême.»

Mais de semblables bonnes fortunes sont rares, et quand j'entreprends

une excursion à pied, pourvu que le ciel ait un air de joie, pourvu

que les villages aient un air de bonheur, pourvu que la rosée tremble

à la pointe des herbes, pourvu que l'homme travaille, que le soleil

brille et que l'oiseau chante, je remercie le bon Dieu, et je ne lui

demande pas d'autres aventures.--L'autre jour donc, à cinq heures et

demie du matin, après avoir donné les ordres nécessaires pour faire

transporter mon bagage à Bingen, dès l'aube, je quittais Lorch, et un

bateau me transportait sur le bord opposé. Si vous suivez jamais cette

route, faites de même. Les ruines romaines, romanes et gothiques de

la rive gauche ont beaucoup plus d'intérêt pour le piéton que les

ardoises de la rive droite. A six heures j'étais assis, après une

assez rude ascension à travers les vignes et les broussailles, sur la

croupe d'une colline de lave éteinte qui domine le château de

Furstemberg et la vallée de Diebach, et là je constatais une erreur

des antiquaires. Ils racontent, et je vous écrivais d'après eux dans

ma précédente lettre, que la grosse tour de Furstemberg, ronde au

dehors, est hexagone au dedans. Or, du point élevé ou je m'étais

placé, je plongeais assez profondément dans la tour, et je puis vous

affirmer, si la chose vous intéresse, qu'elle est ronde à l'intérieur

comme à l'extérieur. Ce qui est remarquable, c'est sa hauteur qui est

prodigieuse et sa forme qui est singulière. Comme elle a d'énormes

créneaux sans mâchicoulis et comme elle va s'élargissant du sommet à

la base, sans baies, sans fenêtres, percée à peine de quelques longues

meurtrières, elle ressemble de la plus étrange manière aux mystérieux

et massifs donjons de Samarcande, de Calicut ou de Granganor; et l'on

s'attend à voir plutôt apparaître au faîte de cette grosse tour

presque hindoue le maharadja de Lahore ou le zamorin de Malabar que

Louis de Bavière ou Gustave de Suède. Pourtant cette citadelle, plutôt

orientale que gothique, a joué un grand rôle dans les luttes de

l'Europe. Au moment où je songeais à toutes les échelles qui ont été

successivement appliquées aux flancs de cette géante de pierre, et où

je me rappelais le triple siége des Bavarois en 1321, des Suédois en

1632 et des Français en 1689, un grimpereau l'escaladait gaiement.

Ce qui a causé l'erreur des antiquaires, c'est une tourelle qui défend

la citadelle du côté de la montagne, et qui, ronde au dedans, est

armée à son sommet d'un couronnement de mâchicoulis taillé à six pans.

Ils ont pris la tourelle pour la tour et le dehors pour le dedans. Du

reste, à cette heure matinale, grâce aux vapeurs encore posées et

appuyées sur le sol, je ne distinguais que la tête du donjon, la cime

des murailles, et à l'horizon, tout autour de moi, la haute crête des

collines. A mes pieds, le fond du paysage était caché par une brume

blanche et épaisse dont le soleil dorait le bord. On eût dit qu'un

nuage était tombé dans la vallée.

Comme sept heures sonnaient dans ce nuage au clocher de Rheindiebach,

qui est un hameau au pied de Furstemberg, le grimpereau s'envola et je

me levai. Pendant que je descendais, le brouillard montait, et lorsque

je parvins au village, les rayons du soleil y arrivaient. Quelques

instants après, j'avais laissé le village derrière moi, sans même

avoir pensé, je l'avoue, à interroger l'écho fameux de son ravin; je

cheminais joyeusement le long du Rhin, et j'échangeais un bonjour

amical avec trois jeunes peintres qui s'en allaient, eux, vers

Bacharach, le sac et le parapluie sur le dos. Toutes les fois que je

rencontre trois jeunes gens qui voyagent à pied en mince équipage,

allègres d'ailleurs et les yeux rayonnants comme si leur prunelle

reflétait les féeries de l'avenir, je ne puis m'empêcher d'espérer

pour eux la réalisation de leurs chimères et de songer à ces trois

frères, Cadenet, Luynes et Brandes, qui, il y a de cela deux cents

ans, partirent un beau matin à pied pour la cour du roi Henri IV,

n'ayant à eux trois qu'un manteau porté par chacun à son tour, et qui,

quinze ans après, sous Louis XIII, étaient, le premier, duc de

Chaulnes; le deuxième, connétable de France; le troisième, duc de

Luxembourg.--Rêvez donc, jeunes gens, et marchez!

Ce voyage à trois paraît du reste être à la mode sur les bords du

Rhin; car je n'avais pas fait une demi-lieue, j'atteignais à peine

Niederheimbach, que je rencontrais encore trois jeunes gens cheminant

de compagnie. Ceux-là étaient évidemment des étudiants de quelqu'une

de ces nobles universités qui fécondent la vieille Teutonie en

civilisant la jeune Allemagne. Ils portaient la casquette classique,

les longs cheveux, le ceinturon, la redingote serrée, le bâton à la

main, la pipe de faïence coloriée à la bouche, et, comme les peintres,

le bissac sur le dos. Sur la pipe du plus jeune des trois étaient

peintes des armoiries, probablement les siennes. Ils paraissaient

discuter avec chaleur et s'en allaient, de même que les peintres, du

côté de Bacharach. En passant près de moi, l'un d'eux me cria, en me

saluant de la casquette: «_Dic nobis, domine, in qua parte corporis

animam veteres locant philosophi?_» Je rendis le salut et je répondis:

«_In corde Plato, in sanguine Empedocles, inter duo supercilia

Lucretius._» Les trois jeunes gens sourirent et le plus âgé s'écria:

«_Vivat Gallia regina!_» Je répliquai: «_Vivat Germania mater!_» Nous

nous saluâmes encore une fois de la main, et je passai outre.

J'approuve cette façon de voyager à trois. Deux amants, trois amis.

Au-dessus de Niederheimbach s'étagent et se superposent les mamelons

de la sombre forêt de Sann ou de Sonn, et là, parmi les chênes, se

dressent deux forteresses écroulées, Heimburg, château des Romains,

Sonneck, château des brigands. L'empereur Rodolphe a détruit Sonneck

en 1282; le temps a démoli Heimburg. Une ruine plus mélancolique

encore se cache dans les plis de ces montagnes, c'est Falkenburg.

J'avais, comme je vous l'ai dit, laissé le village derrière moi. Le

soleil était ardent, la fraîche haleine du Rhin s'attiédissait, la

route se couvrait de poussière; à ma droite s'ouvrait étroitement

entre deux rochers un charmant ravin plein d'ombre; un tas de petits

oiseaux y babillaient à qui mieux mieux et se livraient à d'affreux

commérages les uns sur les autres dans les profondeurs des arbres; un

ruisseau d'eau vive grossi par les pluies, tombant de pierre en

pierre, prenait des airs de torrent, dévastait les pâquerettes,

épouvantait les moucherons et faisait de petites cascades tapageuses

dans les cailloux; je distinguais vaguement le long de ce ruisseau,

dans les douces ténèbres que versaient les feuillages, un sentier que

mille fleurs sauvages, le liseron, le passe-velours, l'hélicryson, le

glaïeul aux lancéoles cannelées, la flambe aux neuf feuilles perses,

cachaient pour le profane et tapissaient pour le poëte. Vous savez

qu'il y a des moments où je crois presque à l'intelligence des choses;

il me semblait qu'une foule de voix murmuraient dans ce ravin et me

disaient: «Où vas-tu? tu cherches les endroits où il y a peu de pas

humains et où il y a beaucoup de traces divines; tu veux mettre ton

âme en équilibre avec l'âme de la solitude; tu veux de l'ombre et de

la lumière, du mouvement et de la paix, des transformations et de la

sérénité; tu cherches le lieu où le Verbe s'épanouit dans le silence,

où l'on voit la vie à la surface de tout et où l'on sent l'éternité au

fond; tu aimes le désert et tu ne hais pas l'homme; tu cherches de

l'herbe et des mousses, des feuilles humides, des branches gonflées de

séve, des oiseaux qui fredonnent, des eaux qui courent, des parfums

qui se répandent. Eh bien! entre. Ce sentier est ton chemin.»

Je ne me suis pas fait prier longtemps, je suis entré dans le ravin.

Vous dire ce que j'ai fait là, ou plutôt ce que la solitude m'y a

fait; comment les guêpes bourdonnaient autour des clochettes

violettes; comment les nécrophores cuivrés et les féronies bleues se

réfugiaient dans les petits antres microscopiques que les pluies leur

creusent sous les racines des bruyères; comment les ailes froissaient

les feuilles; ce qui tressaillait sourdement dans les mousses, ce qui

jasait dans les nids; le bruit doux et indistinct des végétations,

des minéralisations et des fécondations mystérieuses; la richesse des

scarabées, l'activité des abeilles, la gaieté des libellules, la

patience des araignées; les aromes, les reflets, les épanouissements,

les plaintes; les cris lointains; les luttes d'insecte à insecte, les

catastrophes de fourmilières, les petits drames de l'herbe; les

haleines qui s'exhalaient des roches comme des soupirs, les rayons qui

venaient du ciel à travers les arbres comme des regards, les gouttes

d'eau qui tombaient des fleurs comme des larmes; les demi-révélations

qui sortaient de tout; le travail calme, harmonieux, lent et continu

de tous ces êtres et de toutes ces choses qui vivent en apparence plus

près de Dieu que l'homme; vous dire tout cela, mon ami, ce serait vous

exprimer l'ineffable, vous montrer l'invisible, vous peindre l'infini.

Qu'ai-je fait là? Je ne le sais plus. Comme dans les ravins de

Saint-Goarshausen, j'ai erré, j'ai songé, j'ai adoré, j'ai prié. A

quoi pensais-je? Ne me le demandez pas. Il y a des instants, vous le

savez, où la pensée flotte comme noyée dans mille idées confuses.

Tout, dans ces montagnes, se mêlait à ma méditation et se combinait

avec ma rêverie: la verdure, les masures, les fantômes, le paysage,

les souvenirs, les hommes qui ont passé dans ces solitudes, l'histoire

qui a flamboyé là, le soleil qui y rayonne toujours. César, me

disais-je, cheminant à pied comme moi, a peut-être franchi ce

ruisseau, suivi du soldat qui portait son épée. Presque toutes les

grandes voix qui ont ébranlé l'intelligence humaine ont troublé les

échos du Rhingau et du Taunus. Ces montagnes sont les mêmes qui

s'émurent quand le prince Thomas d'Aquin, si longtemps surnommé _Bos

mutus_, poussa enfin dans la doctrine ce mugissement qui fit

tressaillir le monde. «_Dedit in doctrina mugitum, quod in toto mundo

sonavit._» C'est sur ces monts que Jean Huss, prédisant Luther, comme

si le rideau qui se déchire à la dernière heure laissait voir

distinctement l'avenir, répandit du haut de son bûcher de Constance ce

cri prophétique: _Aujourd'hui vous brûlez l'oie[1], mais dans cent ans

le cygne naîtra_. Enfin, c'est à travers ces rochers que Luther, cent

ans après, surgissant à l'heure dite, ouvrit ses ailes et jeta cette

clameur formidable: _Meurent les évêques et les princes, les

monastères, les cloîtres, les églises et les palais, plutôt qu'une

seule âme!_

[1] _Huss_ veut dire _oie_.

Et il me semblait que, du milieu des branchages et des ronces, les

ruines répondaient de toutes parts: O Luther, les évêques et les

princes, les monastères, les cloîtres, les églises et les palais sont

morts!

Plongée ainsi dans ces choses inépuisables et vivaces qui sont, qui

persistent, qui fleurissent, qui verdoient, et qui la recouvrent sous

leur végétation éternelle, l'histoire est-elle grande ou est-elle

petite? Décidez cette question si vous pouvez. Quant à moi, il me

semble que le contact de la nature, qui est le voisinage de Dieu,

tantôt amoindrit l'homme, tantôt le grandit. C'est beaucoup pour

l'homme d'être une intelligence qui a sa loi à part, qui fait son

œuvre et qui joue son rôle au milieu des faits immenses de la

création. En présence d'un grand chêne plein d'antiquité et plein de

vie, gonflé de séve, chargé de feuillages, habité par mille oiseaux,

c'est beaucoup qu'on puisse songer encore à ce fantôme qui a été

Luther, à ce spectre qui a été Jean Huss, à cette ombre qui a été

César.

Cependant, je vous l'avoue, il y eut dans ma promenade un moment où

toutes ces mémoires disparurent, où l'homme s'évanouit, où je n'eus

plus dans l'âme que Dieu seul. J'étais arrivé, je ne pourrais plus

dire par quels sentiers, au sommet d'une très-haute colline couverte

de bruyères courtes, ayant quelque analogie avec le chêne-kermès de

Provence, et j'avais sous les yeux un désert, mais un désert joyeux et

superbe, un désert divin. Je n'ai rien vu de plus beau dans toutes mes

excursions aux environs du Rhin. Je ne sais comment s'appelle cet

endroit. Ce n'était autour de moi à perte de vue que montagnes,

prairies, eaux vives, vagues verdures, molles brumes, lueurs humides

qui chatoyaient comme des yeux entr'ouverts, vifs reflets d'or noyés

dans le bleu des lointains, magiques forêts pareilles à des touffes de

plumes vertes, horizons moirés d'ombres et de clartés. C'était un de

ces lieux où l'on croit voir faire la roue à ce paon magnifique qu'on

appelle la nature.

Derrière la colline où j'étais assis, au haut d'un monticule couvert

de sapins, de châtaigniers et d'érables, j'apercevais une sombre

ruine, colossal monceau de basalte brune. On eût dit un tas de lave

pétri par quelque géant en forme de citadelle. Qu'était-ce que ce

château? Je n'aurais pu le dire, je ne savais où j'étais.

Questionner un édifice de près, vous le savez, c'est ma manie. Au bout

d'un quart d'heure j'étais dans la ruine.

Un antiquaire qui fait le portrait de sa ruine, comme un amant qui

fait le portrait de sa maîtresse, se charme lui-même et risque

d'ennuyer les autres. Pour les indifférents qui écoutent l'amoureux,

toutes les belles se ressemblent et toutes les ruines aussi. Je ne dis

pas, mon ami, que je m'abstiendrai désormais avec vous de toute

description d'édifices. Je sais que l'histoire et l'art vous

passionnent; je sais que vous êtes du public intelligent, et non du

public grossier. Cette fois pourtant, je vous renverrai au portrait

minutieux que je vous ai fait de la Souris. Figurez-vous force

broussailles, force plafonds effondrés, force fenêtres défoncées, et

au-dessus de tout cela quatre ou cinq grandes diablesses de tours,

noires, éventrées et formidables.

Le Rhin, Tome II · 第 2 / 10 段