Si l'on regarde les détails de cette grande chose, rien de p

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par

le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été

conservée, y compris celle de certains noms propres ou communs en

allemand, et n'a pas été harmonisée.

LE RHIN

II

TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE

Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation

rue de Vaugirard, 9

VICTOR HUGO

LE RHIN

II

COLLECTION HETZEL

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14

1858

Droit de traduction réservé

LETTRE XVIII

BACHARACH.

Les harmonies des vieilles femmes et des

rouets.--Bacharach.--Bric-à-brac.--Les girouettes et les

tourelles.--Les goîtreux et les jolies filles.--L'auteur est

plongé dans l'admiration.--Une des malices que Sibo de Lorch

faisait aux gnomes. A ville sévère paysage féroce.--L'auteur

laisse entrevoir sa haine pour les façades blanches à

contrevents verts.--Il appelle effroyable ce qu'il trouve

admirable.--Où diable une marchande de modes va-t-elle se

nicher?--L'auteur se souvient de ce que Thésée dit au lion dans

le _Songe d'une nuit d'été_.--Le _Wildes Gefæhrt_.--Les grâces

de Bacharach.--Quatre mots sur Frédéric II.--Effet que fait un

voyageur aux gens de Bacharach.--L'Europe, la civilisation et

le dix-neuvième siècle accrochés à un clou dans un

cabinet.--Symptômes graves.--Ce que c'était que cette chose

gaie, jolie et charmante que l'auteur avait sous sa

croisée.--Saint-Werner.

Lorch, 23 août.

Je suis en ce moment dans les vieilles villes les plus jolies, les

plus honnêtes et les plus inconnues du monde. J'habite des intérieurs

de Rembrandt avec des cages pleines d'oiseaux aux fenêtres, des

lanternes bizarres au plafond, et, dans le coin des chambres, des

degrés en colimaçon qu'un rayon de soleil escalade lentement. Une

vieille femme et un rouet à pieds torses bougonnent dans l'ombre

ensemble à qui mieux mieux.

J'ai passé trois jours à Bacharach, façon de cour des Miracles oubliée

au bord du Rhin par le bon goût voltairien, par la révolution

française, par les batailles de Louis XIV, par les canonnades de 97 et

de 1805, et par les architectes élégants et sages qui font des maisons

en forme de commodes et de secrétaires. Bacharach est bien le plus

antique monceau d'habitations humaines que j'aie vu de ma vie. Auprès

de Bacharach, Oberwesel, Saint-Goar et Andernach sont des rues de

Rivoli et des cités Bergère. Bacharach est l'ancienne Bacchi ara. On

dirait qu'un géant, marchand de bric-à-brac, voulant tenir boutique

sur le Rhin, a pris une montagne pour étagère et y a disposé du haut

en bas, avec son goût de géant, un tas de curiosités énormes. Cela

commence sous le Rhin même. Il y a là, à fleur d'eau, un rocher

volcanique selon les uns, un peulven celtique selon les autres, un

autel romain selon les derniers, qu'on appelle l'_ara Bacchi_. Puis,

au bord du fleuve, deux ou trois vieilles coques de navires

vermoulues, coupées en deux et plantées debout en terre, qui servent

de cahutes à des pêcheurs. Puis, derrière les cahutes, une enceinte

jadis crénelée, contre-butée par quatre tours carrées les plus

ébréchées, les plus mitraillées, les plus croulantes qu'il y ait. Puis

contre l'enceinte même, où les maisons se sont percé des fenêtres et

des galeries, et au delà sur le pied de la montagne, un indescriptible

pêle-mêle d'édifices amusant, masures bijoux, tourelles fantasques,

façades bossues, pignons impossibles dont le double escalier porte un

clocheton poussé comme une asperge sur chacun de ses degrés, lourdes

poutres dessinant sur des cabanes de délicates arabesques, greniers en

volutes, balcons à jour, cheminées figurant des tiares et des

couronnes philosophiquement pleines de fumée, girouettes

extravagantes, lesquelles ne sont plus des girouettes, mais des

lettres majuscules de vieux manuscrits découpées dans la tôle à

l'emporte-pièce, qui grincent au vent. (J'ai eu entre autres au-dessus

de ma tête un R qui passait toute la nuit à se nommer:--rrrr.) Dans

cet admirable fouillis une place,--une place tortue, faite par des

blocs de maisons tombés du ciel au hasard, qui a plus de baies,

d'îlots, de récifs et de promontoires qu'un golfe de Norwége. D'un

côté de cette place deux polyèdres composés de constructions

gothiques, surplombant, penchés, grimaçant, et se tenant effrontément

debout contre toute géométrie et tout équilibre. De l'autre côté une

belle et rare église romane, percée d'un portail à losanges, surmontée

d'un haut clocher militaire, cordonné à l'abside d'une galerie de

petites archivoltes à colonnettes de marbre noir, et partout incrustée

de tombes de la renaissance comme une châsse de pierreries. Au-dessus

de l'église byzantine, à mi-côte, la ruine d'une autre église, du

quinzième siècle, en grès rouge, sans portes, sans toit et sans

vitraux, magnifique squelette qui se profile fièrement sur le ciel.

Enfin, pour couronnement, au haut de la montagne, les décombres et les

arrachements couverts de lierre d'un schloss, le château de Stalech,

résidences de comtes palatins au douzième siècle. Tout cela est

Bacharach.

Ce vieux bourg-fée, où fourmillent les contes et les légendes, est

occupé par une population d'habitants pittoresques, qui tous, les

anciens et les jeunes, les marmots et les grands-pères, les goîtreux

et les jolies filles, ont dans le regard, dans le profil et dans la

tournure je ne sais quels airs du treizième siècle.

Ce qui n'empêche pas les jolies filles d'y être très-jolies; au

contraire.

Du haut du schloss on a une vue immense, et l'on découvre dans les

embrasures des montagnes cinq autres châteaux en ruines; sur la rive

gauche, Furstemberg, Sonneck et Heimburg; de l'autre côté du fleuve, à

l'ouest, on entrevoit le vaste Gutenfels, plein du souvenir de

Gustave-Adolphe; et vers l'est, au-dessus d'une vallée qui est le

fabuleux Wisperthal, au faîte d'une colline, sur une petite éminence

qui lui sert de piédestal, cette botte de noires tours qui ressemble à

l'ancienne Bastille de Paris, c'est le manoir inhospitalier dont Sibo

de Lorch refusait d'ouvrir la porte aux gnomes dans les nuits d'orage.

Bacharach est dans un paysage farouche. Des nuées presque toujours

accrochées à ses hautes ruines, des rochers abrupts, une eau sauvage,

enveloppent dignement cette vieille ville sévère, qui a été romaine,

qui a été romane, qui a été gothique, et qui ne veut pas devenir

moderne. Chose remarquable, une ceinture d'écueils qui l'entoure de

toutes parts empêche les bateaux à vapeur d'aborder et tient la

civilisation à distance.

Aucune touche discordante, aucune façade blanche à contrevents verts

ne dérange l'austère harmonie de cet ensemble. Tout y concourt,

jusqu'à ce nom, _Bacharach_, qui semble un ancien cri des bacchanales,

accommodé pour le sabbat.

Je dois pourtant dire, en historien fidèle, que j'ai vu une marchande

de modes installée avec ses rubans roses et ses bonnets blancs sous

une effroyable ogive toute noire du douzième siècle.

Le Rhin mugit superbement autour de Bacharach. Il semble qu'il aime et

qu'il garde avec orgueil sa vieille cité. On est tenté de lui crier:

_Bien rugi, lion!_ A une portée d'arquebuse de la ville il s'engouffre

et tourne sur lui-même dans un entonnoir de rochers en imitant

l'écume et le bruit de l'Océan. Ce mauvais pas s'appelle le _Wildes

Gefært_. Il est tout à la fois beaucoup plus effrayant et beaucoup

moins dangereux que la Bank de Saint-Goar.--Il ne faut pas juger des

gouffres, etc.

Quand le soleil écarte un nuage et vient rire à une lucarne du ciel,

rien n'est plus ravissant que Bacharach. Toutes ces façades décrépites

et rechignées se dérident et s'épanouissent. Les ombres des tourelles

et des girouettes dessinent mille angles bizarres. Les fleurs--il y a

là des fleurs partout--se mettent à la fenêtre en même temps que les

femmes, et sur tous les seuils apparaissent, par groupes gais et

paisibles, les enfants et les vieillards, se réchauffant pêle-mêle au

rayon de midi,--les vieillards avec ce pâle sourire qui dit: _Déjà

plus!_ les enfants avec ce doux regard qui dit: _Pas encore!_

Au milieu de ce bon peuple va et vient et se promene un sergent

prussien en uniforme avec une mine entre chien et loup.

Du reste, que ce soit esprit du pays, que ce soit jalousie de la

Prusse, je n'ai pas vu dans les cadres qui pendent aux murailles des

auberges d'autre grand homme que ce conquérant au profil quelque peu

rococo, cette espèce de Napoléon-Louis XV, vrai héros, vrai penseur et

vrai prince d'ailleurs, qu'on appelle Frédéric II.

A Bacharach un passant est un phénomène. On n'est pas seulement

étranger, on est étrange. Le voyageur est regardé et suivi avec des

yeux effarés. Cela tient à ce que, hors quelques pauvres peintres

cheminant à pied, le sac sur le dos, personne ne daigne visiter

l'antique capitale répudiée des comtes palatins, affreux trou dont

s'écartent les dampfschiffs et que tous les répertoires du Rhin

qualifient de _ville triste_.

Cependant je dois avouer encore qu'il y avait dans un cabinet voisin

de ma chambre une lithographie représentant l'EUROPE, c'est-à-dire

deux belles dames décolletées et un beau monsieur à moustaches

chantant autour d'un piano, accompagnés de ce quatrain folâtre peu

digne de Bacharach:

L'EUROPE.

L'Europe enchanteresse où la France en jouant

Donne partout les lois de sa mode éphémère.

Les plaisirs, les beaux-arts et le sexe charmant

Sont les cultes chéris de cette heureuse terre.

La marchande de modes avec ses rubans roses, cette lithographie et ce

quatrain-empire, c'est l'aube du dix-neuvième siècle qui commence à

poindre à Bacharach.

J'avais sous ma croisée tout un petit monde heureux et charmant.

C'était une sorte d'arrière-cour attenante à l'église romane, d'où

l'on peut monter par un roide escalier en lave jusqu'aux ruines de

l'église gothique. Là jouaient tout le jour, avec les hautes herbes

jusqu'au menton, trois petits garçons et deux petites filles qui

battaient volontiers les trois petits garçons. Ils pouvaient

bien avoir à eux cinq une quinzaine d'années. Le gazon, légèrement

ondulé par endroits, était tellement épais, qu'on ne voyait pas la

terre. Sur ce gazon se dressaient joyeusement deux tonnelles vertes

chargées de magnifiques raisins. Au milieu des pampres, deux

mannequins-épouvantails, costumés en Lubins d'opéra-comique,

emperruqués et coiffés d'affreux tricornes, s'efforçaient de faire

peur aux petits oiseaux, ce qui n'empêchait pas d'abonder sur ces

grappes les verdiers, les bergeronnettes et les hochequeues. Dans tous

les coins du jardinet, des gerbes étoilées de soleils, de

roses-trémières et de reines-marguerites, éclataient comme les

bouquets d'un feu d'artifice. Autour de ces touffes flottait sans

cesse une neige vivante de papillons blancs auxquels se mêlaient des

plumes échappées d'un colombier voisin. Chaque fleur et chaque grappe

avait en outre sa nuée de mouches de toutes couleurs qui

resplendissaient au soleil. Les mouches bourdonnaient, les enfants

babillaient et les oiseaux chantaient, et le bourdonnement des

mouches, le babil des enfants et le chant des oiseaux se découpaient

sur un roucoulement continu de colombes et de tourterelles.

Le soir de mon arrivée, après avoir admiré jusqu'à la nuit ce

réjouissant jardin, l'escalier en lave s'offrit à moi et il me prit

fantaisie de monter, par un beau clair d'étoiles, jusqu'aux ruines de

l'église gothique, laquelle était dédiée à saint Werner, qui fut

martyrisé à Oberwesel. Après avoir gravi les soixante ou quatre-vingts

marches sans rampe et sans garde-fou, j'arrivai sur la plate-forme

tapissée d'herbe, où s'enracine puissamment la belle nef démantelée.

Là, pendant que la ville dormait dans une ombre profonde sous mes

pieds, je contemplais le ciel et les ruines difformes du château

palatin à travers le fenestrage noir des meneaux et des rosaces. Un

doux vent de nuit courbait à peine les folles avoines desséchées. Tout

à coup je sentis que la terre pliait et s'enfonçait sous moi. Je

baissai les yeux, et, à la lueur des constellations, je reconnus que

je marchais sur une fosse fraîchement creusée. Je regardai autour de

moi; des croix noires avec des têtes de mort blanches surgissaient

vaguement de toutes parts. Je me rappelai alors les molles ondulations

du terrain d'en bas. J'avoue qu'en ce moment-là je ne pus me défendre

de cette espèce de frisson que donne l'inattendu. Mon charmant

jardinet plein d'enfants, d'oiseaux, de colombes, de papillons, de

musique, de lumière, de vie et de joie, était un cimetière.

LETTRE XIX

FEUER! FEUER!

Comment on est réveillé à Bacharach.--Comment on est réveillé à

Lorches.--L'échelle du diable.--Gilgen.--La fée Ave.--Le

chevalier Heppius.--L'auteur va en Chine.--L'auteur recommande

Lorch aux ivrognes.--Comment il se fait qu'une feuille de

papier blanc devient rouge.--L'auteur ouvre sa

croisée.--Effrayant spectacle qu'il voit.--_Feuer!

Feuer!_--Silhouettes de gens en chemise.--L'auteur monte dans

le grenier.--Le spectacle reste effrayant et devient

magnifique.--L'auteur assiste à la plus éternelle de toutes les

luttes et au plus ancien de tous les combats.--Paysage vu à

travers cela.--Grande chose pleine de petites, comme toutes les

grandes choses.--Feux de veuve.--Croisées qui s'ouvrent et qui

se ferment.--Les flammes bleues.--Les poutres qui se

dandinent.--Le papier à fleurs.--Première bucolique, le berger

qui joue avec la bergère.--Deuxième bucolique, l'arbre qui joue

avec le feu.--Les Anglaises.--Les marmots.--La catastrophe.--Ce

qui reste de la chose à quatre heures du matin.--Propreté des

servantes.--Probité des paysans.--Histoire de l'Anglais qui

soupe et qui se couche et qui ne se dérange pas.

Lorch, août.

A Bacharah, minuit venu, on se couche, on ferme les yeux, on laisse

tomber les idées qu'on a portées toute la journée, on arrive à cet

instant où l'on a en soi tout ensemble quelque chose d'éveillé et

quelque chose d'endormi, où le corps fatigué se repose déjà, où la

pensée opiniâtre travaille encore, où il semble que le sommeil se

sente vivre et que la vie se sente sommeiller. Tout à coup un bruit

perce l'ombre et parvient jusqu'à vous, un bruit singulier,

inexprimable, horrible, une espèce de grondement fauve, à la fois

menaçant et plaintif, qui se mêle au vent de la nuit et qui semble

venir de ce haut cimetière situé au-dessus de la ville où vous avez vu

le matin même les onze gargouilles de pierre de l'église écroulée de

Saint-Werner ouvrir la gueule comme si elles se préparaient à hurler.

Vous vous réveillez en sursaut, vous vous dressez sur votre séant,

vous écoutez:--Qu'est cela?--C'est le crieur de nuit qui souffle dans

sa trompe et qui avertit la ville que tout est bien, qu'elle peut

dormir tranquille. Soit; mais je ne crois pas qu'il soit possible de

rassurer les gens d'une manière plus effrayante.

A Lorch on peut être réveillé d'une façon encore plus dramatique.

Mais d'abord, mon ami, laissez-moi vous dire ce que c'est que Lorch.

Lorch est un gros bourg d'environ dix-huit cents habitants, situé sur

la rive droite du Rhin et se prolongeant en équerre le long de la

Wisper, dont il marque l'embouchure. C'est la vallée des contes et des

fables; c'est le pays des petites fées-sauterelles. Lorch est placé au

pied de l'Echelle-du-Diable, haute roche presque à pic que le vaillant

Gilgen escalada à cheval pour aller chercher sa fiancée, cachée par

les gnomes sur le sommet du mont. C'est à Lorch que la fée Ave

inventa, disent les légendes, l'art de faire du drap pour vêtir son

amant, le frileux chevalier romain Heppius,--lequel a donné son nom à

Heppenheim. Il est remarquable, soit dit en passant, que, chez tous

les peuples et dans toutes les mythologies, l'art de tisser les

étoffes a été inventé par une femme: pour les Egyptiens, c'est Isis;

pour les Lydiens, Arachné; pour les Grecs, Minerve; pour les

Péruviens, Menacella, femme de Manco-Capac; pour les villages du Rhin,

c'est la fée Ave. Les Chinois seuls attribuent cette imagination à un

homme, l'empereur Yas; et encore pour les Chinois l'empereur n'est-il

pas un homme, c'est un être fantastique dont la réalité disparaît sous

les titres bizarres dont ils l'affublent. Ils ne connaissent pas sa

nature, car ils l'appellent le _Dragon_; ils ignorent son âge, car ils

l'appellent _Dix-Mille-Ans_; ils ne savent pas son sexe, car ils

l'appellent la _Mère_. Mais que vais-je faire en Chine? Je reviens à

Lorch. Pardonnez-moi l'enjambée.

Le premier vin rouge du Rhin s'est fait à Lorch. Lorch existait avant

Charlemagne et a laissé trace dans des chartes de 732. Henri III,

archevêque de Mayence, s'y plaisait et y résida en 1348. Aujourd'hui

il n'y a plus à Lorch ni chevaliers romains, ni fées, ni archevêques;

mais la petite ville est heureuse, le paysage est magnifique, les

habitants sont hospitaliers. La belle maison de la Renaissance qui est

au bord du Rhin a une façade aussi originale et aussi riche en son

genre que celle de notre manoir français de Meillan. La forteresse

fabuleuse du vieux Sibo protége le bourg, que menace de l'autre rive

du fleuve le château historique de Furstemberg avec sa grande tour,

ronde au dehors, hexagone au dedans. Et rien n'est charmant comme de

voir prospérer joyeusement cette petite colonie vivace de paysans

entre ces deux effrayants squelettes qui ont été deux citadelles.

Maintenant voici comment une de mes nuits a été troublée à Lorch:

L'autre semaine, il pouvait être une heure du matin, tout le bourg

dormait, j'écrivais dans ma chambre, lorsque tout à coup je

m'aperçois que mon papier est devenu rouge sous ma plume. Je lève les

yeux, je n'étais plus éclairé par ma lampe, mais par mes fenêtres. Mes

deux fenêtres s'étaient changées en deux grandes tables d'opale rose à

travers lesquelles se répandait autour de moi une réverbération

étrange. Je les ouvre, je regarde. Une grosse voûte de flamme et de

fumée se courbait à quelques toises au-dessus de ma tête avec un bruit

effrayant. C'était tout simplement l'hôtel P., le gasthaus voisin du

mien, qui avait pris feu et qui brûlait.

En un instant l'auberge se réveille, tout le bourg est sur pied, le

cri _Feuer! feuer!_ emplit le quai et les rues, le tocsin éclate. Moi,

je ferme mes croisées et j'ouvre ma porte. Autre spectacle. Le grand

escalier de bois de mon gasthaus, touchant presque à la maison

incendiée et éclairé par de larges fenêtres, semblait lui-même tout en

feu; et sur cet escalier, du haut en bas, se heurtait, se pressait et

se foulait une cohue d'ombres surchargées de silhouettes bizarres.

C'était toute l'auberge qui déménageait, l'un en caleçon, l'autre en

chemise, les voyageurs avec leurs malles, les domestiques avec les

meubles. Tous ces fuyards étaient encore à moitié endormis. Personne

ne criait ni ne parlait. C'était le bruit d'une fourmilière.

Un horrible flamboiement remplissait les intervalles de toutes les

têtes.

Quant à moi, car chacun pense à soi dans ces moments-là, j'ai fort peu

de bagage, j'étais logé au premier, et je ne courais d'autre risque

que d'être forcé de sortir de la maison par la fenêtre.

Cependant un orage était survenu, il pleuvait à verse. Comme il arrive

toujours lorsqu'on se hâte, l'hôtel se vidait lentement; et il y eut

un instant d'affreuse confusion. Les uns voulaient entrer, les autres

sortir; les gros meubles descendaient lourdement des fenêtres attachés

à des cordes, les matelas, les sacs de nuit et les paquets de linge

tombaient du haut du toit sur le pavé; les femmes s'épouvantaient, les

enfants pleuraient; les paysans, réveillés par le tocsin, accouraient

de la montagne avec leurs grands chapeaux ruisselant d'eau et leurs

seaux de cuir à la main. Le feu avait déjà gagné le grenier de la

maison, et l'on se disait qu'il avait été mis exprès à l'auberge P.;

circonstance qui ajoute toujours un intérêt sombre et une sorte

d'arrière-scène dramatique à un incendie.

Bientôt les pompes sont arrivées, les chaînes de travailleurs se sont

formées, et je suis monté dans le grenier, énorme enchevêtrement, à

plusieurs étages, de charpentes pittoresques comme en recouvrent tous

ces grands toits d'ardoise des bords du Rhin. Toute la charpente de la

maison voisine brûlait dans une seule flamme. Cette immense pyramide

de braise, surmontée d'un vaste panache rouge que secouait le vent de

l'orage, se penchait avec des craquements sourds sur notre toit, déjà

allumé et pétillant çà et là. La question était sérieuse; si notre

toit prenait feu, dix maisons à coup sûr, et peut-être avec l'aide du

vent, le tiers de la ville brûlaient. La besogne a été rude. Il a

fallu, sous les flammèches et les tourbillons d'étincelles, écorcer

les ardoises d'une partie du toit et couper les pignons-girouettes des

lucarnes. Les pompes étaient admirablement servies.

Des lucarnes du grenier, je plongeais dans la fournaise et j'étais

pour ainsi dire dans l'incendie même. C'est une effroyable et

admirable chose qu'un incendie vu à brûle-pourpoint. Je n'avais jamais

eu ce spectacle;--puisque j'y étais,--je l'ai accepté.

Au premier moment, quand on se voit comme enveloppé dans cette

monstrueuse caverne de feu où tout flambe, reluit, petille, crie,

souffre, éclate et croule, on ne peut se défendre d'un mouvement

d'anxiété; il semble que tout est perdu et que rien ne saura lutter

contre cette force affreuse qu'on appelle le feu; mais dès que les

pompes arrivent on reprend courage.

On ne peut se figurer avec quelle rage l'eau attaque son ennemi. A

peine la pompe, ce long serpent qu'on entend haleter en bas dans les

ténèbres, a-t-elle passé au-dessus du mur sombre son cou effilé et

fait étinceler dans la flamme sa fine tête de cuivre, qu'elle crache

avec fureur un jet d'acier liquide sur l'épouvantable chimère à mille

têtes. Le brasier, attaqué à l'improviste, hurle, se dresse, bondit

effroyablement, ouvre d'horribles gueules pleines de rubis et lèche de

ses innombrables langues toutes les portes et les fenêtres à la fois.

La vapeur se mêle à la fumée; des tourbillons blancs et des

tourbillons noirs s'en vont à tous les souffles du vent et se tordent

et s'étreignent dans l'ombre sous les nuées. Le sifflement de l'eau

répond au mugissement du feu. Rien n'est plus terrible et plus grand

que cet ancien et éternel combat de l'hydre et du dragon.

La force de la colonne d'eau lancée par la pompe est prodigieuse. Les

ardoises et les briques qu'elle touche se brisent et s'éparpillent

comme des écailles. Quand la charpente enfin s'est écroulée,

magnifique moment où le panache écarlate de l'incendie a été remplacé

au milieu d'un bruit terrible par une immense et haute aigrette

d'étincelles, une cheminée est restée debout sur la maison comme une

espèce de petite tour de pierre. Un jet de pompe l'a jetée dans le

gouffre.

Le Rhin, les villages, les montagnes, les ruines, tout le spectre

sanglant du paysage reparaissant à cette lueur, se mêlaient à la

fumée, aux flammes, au glas continuel du tocsin, au fracas des pans du

mur s'abattant tout entiers comme des ponts-levis, aux coups sourds de

la hache, au tumulte de l'orage et à la rumeur de la ville. Vraiment

c'était hideux, mais c'était beau.

Si l'on regarde les détails de cette grande chose, rien de plus

singulier. Dans l'intervalle d'un tourbillon de feu et d'un tourbillon

de fumée, des têtes d'hommes surgissent au bout d'une échelle. On voit

ces hommes inonder, en quelque sorte à bout portant, la flamme

acharnée qui lutte et voltige et s'obstine sous le jet même de l'eau.

Au milieu de cet affreux chaos, il y a des espèces de réduits

silencieux où de petits incendies tranquilles petillent doucement dans

des coins comme un feu de veuve. Les croisées des chambres devenues

inaccessibles s'ouvrent et se ferment au vent. De jolies flammes

bleues frissonnent aux pointes des poutres. De lourdes charpentes se

détachent du bord du toit et restent suspendues à un clou, balancées

par l'ouragan au-dessus de la rue et enveloppées d'une longue flamme.

D'autres tombent dans l'étroit entre-deux des maisons et établissent

là un pont de braise. Dans l'intérieur des appartements, les papiers

parisiens à bordures prétentieuses disparaissent et reparaissent à

travers des bouffées de cendre rouge. Il y avait au troisième étage un

pauvre trumeau Louis XV, avec des arbres-rocaille et des bergers de

Gentil-Bernard, qui a lutté longtemps. Je le regardais avec

admiration. Je n'ai jamais vu une églogue faire si bonne contenance.

Enfin une grande flamme est entrée dans la chambre, a saisi

l'infortuné paysage vert-céladon, et le villageois embrassant la

villageoise, et Tircis cajolant Glycère s'en est allé en fumée. Comme

pendant, un pauvre petit jardinet, affreusement arrosé de charbons

ardents, brûlait au bas de la maison. Un jeune acacia, appuyé à un

treillage embrasé, s'est obstiné à ne pas prendre feu et est resté

intact pendant quatre heures, secouant sa jolie tête verte sous une

pluie d'étincelles.

Ajoutez à cela quelques blondes et pâles Anglaises demi-nues sous

l'averse à côté de leurs valises, à quelques pas de l'auberge, et tous

les enfants du lieu riant aux éclats et battant des mains chaque fois

qu'un jet de pompe se dispersait jusqu'à eux, et vous aurez une idée

assez complète de l'incendie de l'hôtel P.--à Lorch.

Une maison qui brûle, ce n'est qu'une maison qui brûle; mais le côté

vraiment triste de la chose, c'est qu'un pauvre homme y a été tué.

Vers quatre heures du matin, on était ce qu'on appelle _maître du

feu_; le gasthaus P.--, toits, plafonds, escaliers et planchers

effondrés, flambait entre ses quatre murs, et nous avions réussi à

sauver notre auberge.

Alors, et presque sans entr'acte, l'eau a succédé au feu. Une nuée de

servantes, brossant, frottant, épongeant, essuyant, a envahi les

chambres, et en moins d'une heure la maison a été lavée du haut en

bas.

Chose remarquable, rien n'a été dérobé. Tous ces effets déménagés en

hâte, sous la pluie, au milieu de la nuit, ont été religieusement

rapportés par les très-pauvres paysans de Lorch.

Au reste, ces accidents ne sont pas rares sur les bords du Rhin. Toute

maison de bois contient un incendie, et ici les maisons de bois

abondent. A Saint-Goar seulement, il y a en ce moment, à différentes

places de la ville, quatre ou cinq masures faites par des incendies.

Le lendemain matin, je remarquai avec quelque surprise au

rez-de-chaussée de la maison incendiée deux ou trois chambres fermées,

parfaitement entières, au dessus desquelles tout cet embrasement avait

fait rage sans y rien déranger. Voici à ce propos une historiette

qu'on raconte dans le pays. Je ne la garantis pas.--Il y a quelques

années, un Anglais arriva assez tard à une auberge de Braubach, soupa

et se coucha. Dans le milieu de la nuit, l'auberge prend feu. On entre

en hâte dans la chambre de l'Anglais. Il dormait. On le réveille. On

lui explique la chose, et que le feu est au logis, et qu'il faut

décamper sur-le-champ.--Au diable! dit l'Anglais, vous me réveillez

pour cela! Laissez-moi tranquille. Je suis fatigué et je ne me lèverai

pas. Sont-ils fous de s'imaginer que je vais me mettre à courir les

champs en chemise à minuit! Je prétends dormir mes neuf heures tout à

mon aise. Eteignez le feu si bon vous semble, je ne vous en empêche

pas. Quant à moi, je suis bien dans mon lit, j'y reste. Bonne nuit,

mes amis, à demain.--Cela dit, il se recoucha. Il n'y eut aucun moyen

de lui faire entendre raison, et, comme le feu gagnait, les gens se

sauvèrent, après avoir refermé la porte sur l'Anglais rendormi et

ronflant. L'incendie fut terrible, on l'éteignit à grand'peine. Le

lendemain matin, les hommes qui déblayaient les décombres arrivèrent à

la chambre de l'Anglais, ouvrirent la porte et trouvèrent le voyageur

à demi éveillé, se frottant les yeux dans son lit, qui leur cria en

bâillant dès qu'il les aperçut: «Pourriez-vous me dire s'il y a un

tire-bottes dans cette maison?» Il se leva, déjeuna très-fort et

repartit admirablement reposé et frais, au grand déplaisir des garçons

du pays, lesquels comptaient bien faire avec la momie de l'Anglais ce

qu'on appelle dans la vallée du Rhin un _bourgmestre sec_,

c'est-à-dire un mort parfaitement fumé et conservé, qu'on montre pour

quelques liards aux étrangers.

LETTRE XX

DE LORCH A BINGEN.

La langue légale et la langue française.--Loi. _Article unique_:

Qui parlera français payera l'amende.--Théorie du voyage à

pied.--Souvenirs.--Première aventure.--Note sur Claye.--Ce qui

apparaît à l'auteur entre la quatrième et la cinquième ligne.--

L'auteur voit des ours en plein midi.--Peinture gracieuse d'après

nature.--L'auteur laisse entrevoir l'inexprimable plaisir que lui

font les tragédies classiques.--Intéressant épisode de la

mouche.--Incident.--Ce que signifie l'intervalle qui sépare les mots

_entendre passer_ des mots _les sérénades_.--Incident.--Incident.--

Incident.--Incident.--Explication.--Cela n'empêche pas que l'auteur

eût fort bien pu être accepté par ces saltimbanques à quatre pattes

comme le dessert de leur déjeuner.--Deuxième aventure.--G.--Histoire

naturelle chimérique d'Aristote et de Pline.--En quels

lieux les hommes font volontiers leurs plus monstrueuses

inepties.--Incident.--Un rébus d'Horace.--D'où venait le

vacarme.--Portraits de deux hommes admirés.--Tableau de

beaucoup d'hommes qui admirent.--L'homme chevelu parle.--G.

tressaille.--L'auteur écrit ce que dit le charlatan.--Dialogue de

celui qui est en haut avec celui qui est en bas.--L'auteur éclate de

rire et indigne tous ceux qui l'entourent.--Puissance de ce qui est

inintelligible sur ce qui est inintelligent.--Mot amer de G. sur la

troisième classe de l'institut.--Dans quelles circonstances l'auteur

voyage à pied.--Fursteneck.--L'auteur grimpe assez haut pour

constater une erreur des antiquaires.--Cadenet, Luynes,

Branbes.--L'auteur subit sur la grande route son examen de

bachelier.--Heimberg.--Sonneck.--Falkenburg.--L'auteur va devant

lui.--Noms et fantômes évoqués.--Contemplation.--Un château en

ruine.--L'auteur y entre.--Ce qu'il y trouve.--Tombeau

mystérieux.--Apparition gracieuse.--L'auteur se met à parler

anglais de la façon le plus grotesque.--Esquisse d'une théorie des

femmes, des filles et des enfants.--Stella.--L'auteur, quoique

découragé et humilié, s'aventure à faire quatre vers français.--

Conjectures sur l'homme sans tête.--L'auteur cherche dans le

Falkenburg les traces de Guntram et de Liba.--La langue de l'homme

a de si singuliers caprices, que _Trajani Castrum_ devient

_Trecktlingshausen_.--L'auteur déjeune d'un gigot horriblement

dur.--Sa grandeur d'âme à cette occasion.--Paysage.--Saint-Clément.

--Le Reichenstein.--Le Rheinstein.--Le Vaugtsberg.--L'auteur

raconte des choses de son enfance.--Légende du mauvais

archevêque.--Au neuvième siècle on était mangé par les rats

sur le Rhin comme on l'est aujourd'hui à l'Opéra.--Moralité

des contes différente de la moralité de l'histoire.--_Mauth_

et _Maüse_.--Comment une petite estampe encadrée de noir,

accrochée au-dessus du lit d'un enfant devient pour lui quand

il est homme une grande et formidable vision.--Crépuscule.--L'auteur

se risque encore à faire des vers français.--Effrayante apparition

entre deux montagnes de l'estampe encadrée de noir.--Le

Maüsethurm.--Vertige.--L'auteur réveille un batelier qui se trouve

là.--A quel trajet l'auteur se hasarde.--Le Bingerloch.--Réalités

difformes et fantastiques vues au milieu de la nuit.--Ce que

l'auteur trouve dans le lieu sinistre où il est allé.--Description

minutieuse et détaillée de cette chose horrible et célèbre.--Salut

au drapeau.--Arrivée à Bingen.--Visite au Klopp.--La Grande-Ourse.

Bingen, 27 août.

De Lorch à Bingen, il y a deux milles d'Allemagne, en d'autres termes,

quatre lieues de France, ou seize _kilomètres_, dans l'affreuse langue

que la loi veut nous faire, comme si c'était à la loi de faire la

langue. Tout au contraire, mon ami, dans une foule de cas, c'est à la

langue de faire la loi.

Vous savez mon goût. Toutes les fois que je puis continuer un peu ma

route à pied, c'est-à-dire convertir le voyage en promenade, je n'y

manque pas.

Rien n'est charmant, à mon sens, comme cette façon de voyager.--A

pied!--On s'appartient, on est libre, on est joyeux; on est tout

entier et sans partage aux incidents de la route, à la ferme où l'on

déjeune, à l'arbre où l'on s'abrite, à l'église où l'on se recueille.

On part, on s'arrête; on repart, rien ne gêne, rien ne retient. On va

et on rêve devant soi. La marche berce la rêverie; la rêverie voile la

fatigue. La beauté du paysage cache la longueur du chemin. On ne

voyage pas, on erre. A chaque pas qu'on fait, il vous vient une idée.

Il semble qu'on sente des essaims éclore et bourdonner dans son

cerveau. Bien des fois, assis à l'ombre au bord d'une grande route, à

côté d'une petite source vive d'où sortaient avec l'eau la joie, la

vie et la fraîcheur, sous un orme plein d'oiseaux, près d'un champ

plein de faneuses, reposé, serein, heureux, doucement occupé de mille

songes, j'ai regardé avec compassion passer devant moi, comme un

tourbillon où roule la foudre, la chaise de poste, cette chose

étincelante et rapide qui contient je ne sais quels voyageurs lents,

lourds, ennuyés et assoupis; cet éclair qui emporte des tortues.--Oh!

comme ces pauvres gens, qui sont souvent des gens d'esprit et de

cœur, après tout, se jetteraient vite à bas de leur prison, où

l'harmonie du paysage se résout en bruit, le soleil en chaleur et la

route en poussière, s'ils savaient toutes les fleurs que trouve dans

les broussailles, toutes les perles que ramasse dans les cailloux,

toutes les houris que découvre parmi les paysannes l'imagination

ailée, opulente et joyeuse d'un homme à pied! _Musa pedestris._

Et puis tout vient à l'homme qui marche. Il ne lui surgit pas

seulement des idées; il lui échoit des aventures, et, pour ma part,

j'aime fort les aventures qui m'arrivent. S'il est amusant pour

autrui d'inventer des aventures, il est amusant pour soi-même d'en

avoir.

Je me rappelle qu'il y a sept ou huit ans j'étais allé à Claye, à

quelques lieues de Paris. Pourquoi? Je ne m'en souviens plus. Je

trouve seulement dans mon livre de notes ces quelques lignes. Je vous

les transcris, parce qu'elles font, pour ainsi dire, partie de la

chose quelconque que je veux vous raconter:

--«Un canal au rez-de-chaussée, un cimetière au premier étage,

quelques maisons au second, voilà Claye. Le cimetière occupe une

terrasse avec balcon sur le canal, d'où les mânes des paysans de Claye

peuvent entendre passer les sérénades, s'il y en a, sur le

bateau-poste de Paris à Meaux, qui fait quatre lieues à l'heure. Dans

ce pays-là on n'est pas enterré, on est enterrassé. C'est un sort

comme un autre.»

Je m'en revenais à Paris à pied; j'étais parti d'assez grand matin,

et, vers midi, les beaux arbres de la forêt de Bondy m'invitant, à un

endroit où le chemin tourne brusquement, je m'assis, adossé à un

chêne, sur un talus d'herbe, les pieds pendants dans un fossé, et je

me mis à crayonner sur mon livre vert la note que vous venez de lire.

Comme j'achevais la quatrième ligne,--que je vois aujourd'hui sur le

manuscrit séparée de la cinquième par un assez large intervalle,--je

lève vaguement les yeux et j'aperçois de l'autre coté du fossé, sur le

bord de la route, devant moi, à quelques pas, un ours qui me regardait

fixement. En plein jour on n'a pas de cauchemar; on ne peut être dupe

d'une forme, d'une apparence, d'un rocher difforme ou d'un tronc

d'arbre absurde. _Lo que puede un sastre_ est formidable la nuit; mais

à midi, par un soleil de mai, on n'a pas d'hallucinations. C'était

bien un ours, un ours vivant, un véritable ours, parfaitement hideux

du reste. Il était gravement assis sur son séant, me montrant le

dessous poudreux de ses pattes de derrière, dont je distinguais toutes

les griffes, ses pattes de devant mollement croisées sur son ventre.

Sa gueule était entr'ouverte; une de ses oreilles, déchirée et

saignante, pendait à demi; sa lèvre inférieure, à moitié arrachée,

laissait voir ses crocs déchaussés; l'un de ses yeux était crevé, et

avec l'autre il me regardait d'un air sérieux.

Il n'y avait pas un bûcheron dans la forêt, et le peu que je voyais du

chemin à cet endroit-là était absolument désert.

Je n'étais pas sans éprouver quelque émotion. On se tire parfois

d'affaire avec un chien en l'appelant _Fox_, _Soliman_ ou _Azor_; mais

que dire à un ours? D'où venait cet ours? Que signifiait cet ours dans

la forêt de Bondy, sur le grand chemin de Paris à Claye? A quoi rimait

ce vagabond d'un nouveau genre?--C'était fort étrange, fort ridicule,

fort déraisonnable, et, après tout, fort peu gai. J'étais, je vous

l'avoue, très-perplexe. Je ne bougeais pas cependant; je dois dire que

l'ours, de son côté, ne bougeait pas non plus; il me paraissait même,

jusqu'à un certain point, bienveillant. Il me regardait aussi

tendrement que peut regarder un ours borgne. A tout prendre, il

ouvrait bien la gueule, mais il l'ouvrait comme on ouvre une bouche.

Ce n'était pas un rictus, c'était un bâillement; ce n'était pas

féroce, c'était presque littéraire. Cet ours avait je ne sais quoi

d'honnête, de béat, de résigné et d'endormi; et j'ai retrouvé depuis

cette expression de physionomie à de vieux habitués de théâtre qui

écoutaient des tragédies. En somme, sa contenance était si bonne que

je résolus, aussi moi, de faire bonne contenance. J'acceptai l'ours

pour spectateur, et je continuai ce que j'avais commencé. Je me mis

donc à crayonner sur mon livre la cinquième ligne de la note

ci-dessus, laquelle cinquième ligne, comme je vous le disais tout à

l'heure, est sur mon manuscrit très-écartée de la quatrième; ce qui

tient à ce que, en commençant à écrire, j'avais les yeux fixés sur

l'œil de l'ours.

Pendant que j'écrivais, une grosse mouche vint se poser sur l'oreille

ensanglantée de mon spectateur. Il leva lentement sa patte droite et

la passa par-dessus son oreille avec le mouvement d'un chat. La mouche

s'envola. Il la chercha du regard; puis, quand elle eut disparu, il

saisit ses deux pattes de derrière avec ses deux pattes de devant, et,

comme satisfait de cette attitude classique, il se remit à me

contempler. Je déclare que je suivais ces mouvements variés avec

intérêt.

Je commençais à me faire à ce tête-à-tête, et j'écrivais la sixième

ligne de la note, lorsque survint un incident: un bruit de pas

précipités se fit entendre dans la grande route, et tout à coup je vis

déboucher du tournant un autre ours, un grand ours noir; le premier

était fauve. Cet ours noir arriva au grand trot, et, apercevant l'ours

fauve, vint se rouler gracieusement à terre auprès de lui. L'ours

fauve ne daigna pas regarder l'ours noir, et l'ours noir ne daignait

pas faire attention à moi.

Je confesse qu'à cette seconde apparition, qui élevait mes perplexités

à la seconde puissance, ma main trembla. J'étais en train d'écrire

cette ligne: «..... peuvent entendre passer les sérénades.» Sur mon

manuscrit, je vois aujourd'hui un assez grand intervalle entre ces

mots: «_entendre passer_» et ces mots: «_les sérénades_.» Cet

intervalle signifie:--_Un deuxième ours!_

Deux ours! pour le coup, c'était trop fort. Quel sens cela avait-il? A

qui en voulait le hasard? Si j'en jugeais par le côté d'où l'ours noir

avait débouché, tous deux venaient de Paris, pays où il y a pourtant

peu de bêtes,--sauvages surtout.

J'étais resté comme pétrifié. L'ours fauve avait fini par prendre part

aux jeux de l'autre, et, à force de se rouler dans la poussière, tous

deux étaient devenus gris. Cependant j'avais réussi à me lever, et je

me demandais si j'irais ramasser ma canne qui avait roulé à mes pieds

dans le fossé, lorsqu'un troisième ours survint, un ours rougeâtre,

petit, difforme, plus déchiqueté et plus saignant encore que le

premier; puis un quatrième, puis un cinquième et un sixième, ces

deux-là trottant de compagnie. Ces quatre derniers ours traversèrent

la route comme des comparses traversent le fond d'un théâtre, sans

rien voir et sans rien regarder, presque en courant et comme s'ils

étaient poursuivis. Cela devenait trop inexplicable pour que je ne

touchasse pas à l'explication. J'entendis des aboiements et des cris;

dix ou douze bouledogues, sept ou huit hommes armés de bâtons ferrés

et des muselières à la main, firent irruption sur la route, talonnant

les ours qui s'enfuyaient. Un de ces hommes s'arrêta, et, pendant que

les autres ramenaient les bêtes muselées, il me donna le mot de cette

bizarre énigme. Le maître du cirque de la barrière du Combat profitait

des vacances de Pâques pour envoyer ses ours et ses dogues donner

quelques représentations à Meaux. Toute cette ménagerie voyageait à

pied. A la dernière halte on l'avait démuselée pour la faire manger;

et, pendant que leurs gardiens s'attablaient au cabaret voisin, les

ours avaient profité de ce moment de liberté pour faire à leur aise,

joyeux et seuls, un bout de chemin.

C'étaient des acteurs en congé.

Voilà une de mes aventures de voyageur à pied.

Dante raconte en commençant son poëme qu'il rencontra un jour dans un

bois une panthère, puis après la panthère un lion, puis après le lion

une louve. Si la tradition dit vrai, dans leurs voyages en Egypte, en

Phénicie, en Chaldée et dans l'Inde, les sept sages de Grèce eurent

tous de ces aventures-là. Ils rencontrèrent chacun une bête

différente, comme il sied à des sages qui ont tous une sagesse

différente. Thalès de Milet fut suivi longtemps par un griffon ailé;

Bias de Priène fit route côte à côte avec un lynx; Périandre de

Corinthe fit reculer un léopard en le regardant fixement; Solon

d'Athènes marcha hardiment droit à un taureau furieux; Pittacus de

Mitylène fit rencontre d'un souassouaron; Cléobule de Rhodes fut

accosté par un lion, et Chilon de Lacédémone par une lionne. Tous ces

faits merveilleux, si on les examinait d'un peu près, s'expliqueraient

probablement par des ménageries en congé, par des vacances de Pâques

et des barrières du Combat. En racontant convenablement mon aventure

des ours, dans deux mille ans, j'aurais peut-être eu je ne sais quel

air d'Orphée. _Dictus ob hoc lenire tigres._ Voyez-vous, mon ami, mes

pauvres ours saltimbanques donnent la clef de beaucoup de prodiges.

N'en déplaise aux poëtes antiques et aux philosophes grecs, je ne

crois guère à la vertu d'une strophe contre un léopard ni à la

puissance d'un syllogisme sur une hyène; mais je pense qu'il y a

longtemps que l'homme, cette intelligence qui transforme à sa guise

les instincts, a trouvé le secret de dégrader les lions et les tigres,

de détériorer les animaux et d'abrutir les bêtes.

L'homme croit toujours et partout avoir fait un grand pas quand il a

substitué, à force d'enseignements intelligents, la stupidité à la

férocité.

A tout prendre, c'en est peut-être un. Sans ce pas-là, j'aurais été

mangé,--et les sept sages de Grèce aussi.

Puisque je suis en train de souvenirs, permettez-moi encore une petite

histoire.

Vous connaissez G--, ce vieux poëte-savant qui prouve qu'un poëte peut

être patient, qu'un savant peut être charmant et qu'un vieillard peut

être jeune. Il marche comme à vingt ans. En avril 183... nous faisions

ensemble je ne sais quelle excursion dans le Gâtinais. Nous cheminions

côte a côte par une fraîche matinée réchauffée d'un soleil

réjouissant. Moi que la vérité charme et que le paradoxe amuse, je ne

connais pas de plus agréable compagnie que G--. Il sait toutes les

vérités prouvées, et il invente tous les paradoxes possibles.

Je me souviens que sa fantaisie en ce moment-là était de me soutenir

que le basilic existe. Pline en parle et le décrit, me disait-il. Le

basilic naît dans le pays de Cyrène, en Afrique. Il est long d'environ

douze doigts; il a sur la tête une tache blanche qui lui fait un

diadème; et quand il siffle, les serpents s'enfuient. La Bible dit

qu'il a des ailes. Ce qui est prouvé, c'est que du temps de saint Léon

il y eut à Rome, dans l'église de Sainte-Luce, un basilic qui infecta

de son haleine toute la ville. Le saint pape osa s'approcher de la

voûte humide et sombre sous laquelle était le monstre, et Scaliger dit

en assez beau style qu'il _l'éteignit par ses prières_.

G-- ajoutait, me voyant incrédule au basilic, que certains lieux ont

une vertu particulière sur certains animaux: qu'à Sériphe, dans

l'Archipel, les grenouilles ne coassent point; qu'à Reggio, en

Calabre, les cigales ne chantent pas; que les sangliers sont muets en

Macédoine; que les serpents de l'Euphrate ne mordent point les

indigènes, même endormis, mais seulement les étrangers; tandis que les

scorpions du mont Latmos, inoffensifs pour les étrangers, piquent

mortellement les habitants du pays. Il me faisait, ou plutôt il se

faisait à lui-même une foule de questions, et je le laissais aller.

Pourquoi y a-t-il une multitude de lapins à Mayorque, et pourquoi n'y

en a-t-il pas un seul à Yviza? Pourquoi les lièvres meurent-ils à

Ithaque? D'où vient qu'on ne saurait trouver un loup sur le mont

Olympe, ni une chouette dans l'île de Crète, ni un aigle dans l'île de

Rhodes?

En me voyant sourire, il s'interrompait: «Tout beau, mon cher! mais ce

sont là des opinions d'Aristote!» A quoi je me contentais de répondre:

«Mon ami, c'est de la science morte; et la science morte n'est plus de

la science, c'est de l'érudition.» Et G-- me répliquait avec son doux

regard plein de gravité et d'enthousiasme: «Vous avez raison. La

science meurt. Il n'y a que l'art qui soit immortel. Un grand savant

fait oublier un autre grand savant; quant aux grands poëtes du passé,

les grands poëtes du présent et de l'avenir ne peuvent que les égaler.

Aristote est dépassé, Homère ne l'est pas.»

Cela dit, il devenait pensif, puis il se mettait à chercher un

bupreste dans l'herbe ou une rime dans les nuages.

Nous arrivâmes ainsi près de Milly, dans une plaine où l'on voit

encore les vestiges d'une masure devenue fameuse dans les procès de

sorciers du dix-septième siècle. Voici à quelle occasion. Un

loup-cervier ravageait le pays. Des gentilshommes de la vénerie du roi

le traquèrent avec grand renfort de valets et de paysans. Le loup,

poursuivi dans cette plaine, gagna cette masure et s'y jeta. Les

chasseurs entourèrent la masure, puis y entrèrent brusquement. Ils y

trouvèrent une vieille femme. Une vieille femme hideuse, sous les

pieds de laquelle était encore la peau du loup que Satan n'avait pas

eu le temps de faire disparaître dans sa chausse-trape. Il va sans

dire que la vieille fut brûlée sur un fagot vert; ce qui s'exécuta

devant le beau portail de la cathédrale de Sens.

J'admire que les hommes, avec une sorte de coquetterie inepte, soient

toujours venus chercher ces calmes et sereines merveilles de

l'intelligence humaine pour faire devant elles leurs plus grosses

bêtises.

Cela se passait en 1636, dans l'année où Corneille faisait jouer le

_Cid_.

Comme je racontais cette histoire à G--: «Ecoutez, me dit-il.» Nous

entendions en effet sortir d'un petit groupe de maisons caché dans les

arbres, à notre gauche, la fanfare d'un charlatan. G-- a toujours eu

du goût pour ce genre de bruit grotesque et triomphal. «Le monde, me

disait-il un jour, est plein de grands tapages sérieux dont ceci est

la parodie. Pendant que les avocats déclament sur le tréteau

politique, pendant que les rhéteurs pérorent sur le tréteau

scolastique, moi je vais dans les prés, je catalogue des moucherons et

je collationne des brins d'herbe, je me pénètre de la grandeur de

Dieu, et je serai toujours charmé de rencontrer à tout bout de champ

cet emblème bruyant de la petitesse des hommes, ce charlatan

s'essoufflant sur sa grosse caisse, ce Bobino, ce Bobèche, cette

ironie! Le charlatan se mêle à mes études et les complète; je fixe

cette figure avec une épingle dans mon carton comme un scarabée ou

comme un papillon, et je classe l'insecte humain parmi les autres.»

G-- m'entraîna donc vers le groupe de maisons d'où venait le

bruit;--un assez chétif hameau qui se nomme, je crois, Petit-Sou, ce

qui m'a rappelé ce bourg d'Asculum, sur la route de Trivicum à

Brindes, lequel fit faire un rébus à Horace:

Le Rhin, Tome II · 第 1 / 10 段