LA HAINE DES ARBRES

I

Que les Parisiens éprouvent de la haine contre les arbres, nul n'en

saurait douter aujourd'hui. Cela n'est même plus à démontrer, c'est

évident.

On se l'explique du reste assez mal. Car enfin l'aspect seul de nos

boulevards et de nos avenues devrait plaider en faveur des arbres.

Imagine-t-on ce que serait cette abominable succession de boutiques et

de hautes façades couvertes de réclames commerciales, cet amas morne et

hideux de constructions, si la double file des marronniers et des

platanes n'y venait mettre un peu de grâce--même en hiver, avec leurs

branches fines? Ou mieux encore, que l'on se figure simplement l'avenue

de l'Opéra toute plantée d'arbres, comme les boulevards voisins: avouez

qu'elle y gagnerait cette... familiarité, cette élégance qui lui manque?

Et l'Opéra n'aurait-il pas plus belle allure, aperçu de loin entre deux

bouquets de feuillages?

Comment arrive-t-il donc que ce soit précisément en l'une des rares

capitales où l'on ait employé généralement les arbres comme parure, que

cette phobie se développe?

Sans porter encore des cheveux blancs, et même assez loin de là, nous

avons connu cependant à Paris de vastes jardins enfermés entre des

maisons, ou qui bordaient des rues. Il y avait rue Moncey une manière de

château Louis XIII, avec une longue terrasse ombreuse, sous quoi l'on

rêvait d'aller gratter de la guitare à la nuit venue. Il y avait rue de

la Baume un véritable parc où chantaient au printemps des milliers

d'oiseaux. Un couvent, avenue de Messine, protégeait tout un petit bois.

Il y avait la Muette enfin... Or les impôts sur les terrains non bâtis,

et les expulsions des ordres religieux ont mis ordre à tout cela. A la

place du château Louis XIII se dresse je ne sais quelle ignominie à six

étages. Une maison de rapport et un garage d'automobiles ont à demi

dévoré le parc de la rue de la Baume. Le couvent est vendu, ses arbres

par terre, une nouvelle rue les remplace. Quant à la Muette, on peut

voir ce qu'il en reste, et nul n'hésite sur le sort qu'on lui réservera

demain...

Je vous entends bien, notre ville perd ses jardins, mais elle a gagné

ses tramways, son métropolitain, de grandes voies droites et larges,

l'éclairage électrique, cent autres commodités... Euh! il est des

rêveurs pourtant, des attardés peut-être, que ces merveilles touchent

peu. Plus d'un extravagant--admettons qu'il soit extravagant--évoque

avec bien du regret le souvenir d'un Paris aux rues bossues, dont les

murs enserraient souvent des charmilles; un Paris quelquefois silencieux

où se pouvaient encore entendre de ci, de là, le son des cloches; des

boulevards moins encombrés, que parcouraient les carrosses des élégantes

entre les tilburys des dandys, et tout le long desquels nos gigantesques

annonces de _Pâtes dentifrices_ ou d'_Elixirs_ variés n'insultaient

point chaque nuit les yeux. Plus d'un poète--allons, passons encore sur

cet outrage--se détourne avec dégoût de ce qu'on nomme aujourd'hui la

Chaussée d'Antin, et se rappelle tendrement le temps où ce n'était

qu'une venelle parmi les champs, les fleurs, les «folies» et les

roseaux, tandis qu'un village de guinguettes, les Porcherons, s'élevait

à la place de notre niaise Trinité...

Mais que veut-on! évidemment voilà le progrès: tout enlaidir afin de

rendre tout plus commode, déshonorer afin d'améliorer, sacrifier partout

la beauté. L'esprit de l'homme est actif, alors que son goût décroît de

jour en jour. Il n'y a donc rien à espérer. Toute élégance disparaîtra

forcément. Une époque viendra où la Seine toute entière se trouvera

couverte, et où l'église Notre-Dame soutiendra quelque gare pour ballons

dirigeables. Ne nous étonnons pas de voir abattre ces jardins privés,

qui exhalaient au crépuscule des murmures et des parfums: il faut bien

céder sous l'impôt. Regardons seulement de tous nos yeux, dans les

quartiers neufs, les quelques masures basses aux toits de tuiles et les

quelques maisons de campagne qui subsistent, ainsi que cet unique et

délicieux petit enclos non bâti qui se trouve toujours, par miracle,

dans l'Allée du Bois de Boulogne, à droite: tout cela, on va le détruire

peut-être la semaine prochaine. On y construira de l'habitation, et s'il

y demeurait quelques arbres, on en fera des bûches. Nos soupirs n'y

changeront rien, «c'est écrit».

Toutefois, parmi l'ensemble des préoccupations inesthétiques que l'on

comprend sous l'étiquette «progrès», il en est une pourtant qui a sauvé

jusqu'à présent quelques espaces libres, poussé même à la création de

plusieurs bosquets si harmonieusement appelés «squares» par nos

spirituels compatriotes: je veux parler de l'hygiène. Par souci de la

santé publique, et pour que les petits citoyens puissent quelquefois

respirer un air un peu moins pourri que celui des rues, on entretient en

quelques quartiers plusieurs milliers d'arbres, des pelouses, des

plates-bandes, des eaux courantes et des bassins. Mais c'est alors ici

que la malignité des Parisiens et leur antipathie pour la grâce et la

beauté se montrent le mieux. Peu à peu en effet, lentement mais

sûrement, ils transforment leurs jardins en cimetières. Dès qu'un coin

secret se présente à leurs yeux, ou un boulingrin bien exposé, un

heureux abri de verdure, vite! on y érige une ignoble statue à quelque

célébrité contemporaine, ou un monument plus hideux encore... Et tout à

l'entour devient intolérable comme par enchantement: les massifs

paraissent avoir été plantés exprès pour «faire bien» derrière le

monstre de marbre, les tilleuls ou les chênes voisins ont l'air de

monter la garde, les corbeilles prennent un aspect bête, à la fois

officiel, prétentieux, endimanché, glacé. Et les Parisiens sont ravis,

car ils ont gâté un décor charmant au moyen d'un grotesque tas de

pierres. C'est ainsi que se manifeste, chez nous, le culte des morts: on

offense en leur nom le goût des vivants.

Mais quoi! le massacre va continuer, et dans le Parc Monceau devenu

nécropole, d'autres monuments funèbres s'élèveront encore, croîtront et

multiplieront. Les Parisiens soutiendront-ils après cela qu'ils ne

haïssent point les arbres? Et n'aura-t-on pas pitié des malheureux

enfants condamnés, dans l'âge où l'on rêve le mieux, à jouer parmi des

tombes, à contempler tous les jours les traits peu romanesques de

Maupassant et de Gounod?

Laissons maintenant les Parisiens qui votent, sculptent, payent et

inaugurent des effigies pour déshonorer tous les jardins, et

rendons-nous seulement au Bois de Boulogne un dimanche... Ah! c'est là

qu'elle se donne carrière, et sous sa forme la plus brutale, la haine de

nos concitoyens envers les arbres! Depuis la construction du

Métropolitain, chaque jour de fête amène une foule innombrable dans le

Bois: et il faut voir l'allégresse avec laquelle les gaillards en

rupture de boutique, leurs épouses et leur marmaille, et les bicyclistes

débraillés, et les électeurs des boulevards extérieurs avec leurs dames

encore en liberté, il faut admirer comment tous ces braves contribuables

bouleversent les taillis, anéantissent les pelouses et les jeunes

pousses, pillent, rompent, ruinent les fourrés! C'est merveille qu'ils

n'y mettent point le feu. Les gardiens sont débordés, et d'ailleurs le

plus souvent désarmés. Car ils ne peuvent que verbaliser. Or, trois fois

sur cinq le délinquant se trouve hors d'état de payer l'amende. Et en ce

cas...

Signalons aussi que récemment encore le Conseil Municipal n'a pas

repoussé tout de suite, rejeté avant la moindre discussion et à

l'unanimité le projet d'une Exposition des Sports sur la pelouse de

Bagatelle. Or une Exposition, nul n'ignore que cela signifiait des

arbres abattus, la pelouse forcément défoncée, perdue, des constructions

d'un style atroce étouffant toute une partie du Bois, un chemin de fer

et trois ou quatre lignes de tramways établis, l'éclairage et

l'affichage partout, un désastre enfin dans notre bel et grand parc

national.

Ce projet semble abandonné pour le moment, mais patience... On a déjà

parlé de créer au même endroit un autodrome, accompagné bien entendu de

l'inévitable chemin de fer desservant Armenonville, la Cascade, le Pré

Catelan, que sais-je! Il serait surprenant que des entrepreneurs n'en

vinssent pas un jour à persuader aux Parisiens qu'il faut civiliser le

Bois de Boulogne. L'existence de cette pelouse à Bagatelle finit par

tourner au scandale. Dame! songez-y donc; une plaine herbue et nue, aux

portes de la Ville Lumière, une prairie, un pré... Quelle honte!

Lettres de Chantilly · 第 10 / 31 题