Messieurs les touristes, lorsque dans la banlieue ou à la campagne les
maçons arrivent et s'installent quelque part, quand leurs détestables
échafaudages commencent à se dresser le long d'une belle route ombreuse
ou dans un carrefour pittoresque, sur une colline ou au fond d'un
bosquet, est-ce que vous ne frémissez pas, est-ce que vous n'avez pas le
coeur serré?
Personnellement, je vous avoue cette faiblesse: la vue du moindre
échafaudage me fait horreur. Et je ne suis point seul à partager cette
crainte et cette répugnance: aux yeux de maints Français raisonnables et
nullement neurasthéniques ni maniaques, je vous assure, le maçon est
devenu l'ennemi, le fléau, l'annonciateur de la calamité... Pourquoi?
Parce qu'en chaque lieu où paraît sa blouse blanche, des hommes ont
acheté du terrain, des hommes font bâtir, des hommes habiteront tôt ou
tard: et aussitôt, avant tout autre travail, que fait-on? On coupe des
arbres, d'abord, avec rage!
Oh! cela, c'est un rite, c'est sacré! Songez donc! Jeter bas des
tilleuls et des platanes, massacrer des chênes, abattre de gros hêtres
et des ormes superbes! Quelle ivresse! Quel plaisir délicat!... Voir
tout à coup un bel espace vide s'élargir et s'arrondir devant la villa,
comme une cour d'honneur devant un château, cela vous a, n'est-ce pas?
je ne sais quoi de seigneurial et de grand siècle... Et cela vaut bien,
à coup sûr, la disparition de ce petit bois frais et délicieux au
crépuscule; cela console devant ce tournant de route désormais nu et
sans mystère, ou devant ce point de vue devenu bête et froid comme une
gravure de prospectus, depuis qu'on a mutilé les marronniers touffus et
les pins qui le voilaient à demi. Ce jardin, naguère encore romantique
et gracieux, se trouve maintenant tout plat, tout laid, tout carré: mais
c'est plus hygiénique, car ces grands diables d'arbres le rendaient bien
humide! Ce chemin avait une poésie mélancolique et charmante entre ses
peupliers: seulement on vient de les livrer au bûcheron, parce que le
sol était sans cesse boueux et défoncé sous ces maudites feuilles...
Je n'exagère rien. J'habite un pays boisé: et je n'y ai point vu un seul
terrain changer de propriétaires depuis cinq ans, sans qu'aussitôt la
cognée ne se mette à l'oeuvre. Ici on bâtit, on dégage, on «donne de la
vue» (!); là-bas, il y a un ruisseau, on veut pouvoir le regarder de sa
fenêtre couler librement; plus loin, on fera une prairie, plus loin
encore une ou deux allées qui ne serviront à rien: et les beaux vieux
troncs centenaires tombent l'un après l'autre... Et je ne parle pas même
du propriétaire qui a pris une culotte la veille au baccara, et qui
liquide sa futaie pour quelques billets bleus dont il a besoin; ni des
conseils municipaux imbéciles qui veulent du pâturage à toute force,
aujourd'hui, sans songer que demain ils regretteront amèrement ces
taillis qu'ils ont rasés trop vite; ni du petit bourgeois qui après
déjeuner, pour faire sa digestion, prend sa hachette et tout en
cheminant dans son jardinet, taille ici, taille là, un peu plus,
toujours un peu plus--jusqu'à ce qu'il ne reste plus un arbuste...
C'est une maladie terrible, dont souffrent les Français; ils haïssent
les arbres, ou plus justement, ils ont la rage de la destruction. Depuis
dix ans, depuis vingt ans, on a fait des efforts immenses pour arrêter
tous les vandalismes et principalement celui qui s'exerce contre les
arbres. On a multiplié les articles et les livres, les conférences, les
campagnes de presse, on a organisé des tournées dans les villages, dans
les montagnes, harangué les paysans et prêché les grands propriétaires,
on a fondé des ligues, institué des fêtes; on a expliqué, démontré au
peuple que les arbres étaient la cause de mille bienfaits pour
l'agriculture, qu'ils fixaient les terres, influaient heureusement sur
l'état climatérique!... Rien n'y fait. Le Français déboise, détruit,
ravage. Et il déboisera toujours: il a ça dans le sang. Il faut qu'il
abîme tout ce qu'il possède.
On ne me croit pas?
Vous savez que les habitants de Versailles ont signé une vaste pétition
afin que les crédits affectés à l'entretien du château et du parc soient
augmentés. Eh bien! allez donc y rêver un peu, dans ce parc: hélas! dans
quelle misère vous le trouverez, en effet! Mais ce n'est point seulement
les charmilles rongées et les allées à l'abandon qui vous feront peine:
ce sont aussi, et surtout, les dégâts volontaires commis sur les vases
et les statues par des brutes qui y ont écrit leurs noms, à défaut
d'immondes ordures, qui les ont mutilés, brisés, etc. Et s'ils en
agissent ainsi pour les marbres ou les bronzes, qu'on juge de ce qu'ils
peuvent faire aux arbres, leurs ennemis personnels!... Le Français, vous
dis-je, aime le sacrilège: il s'y complaît.
Il va de la sorte contre son intérêt, pourtant. La beauté d'un pays
constitue, pour ce pays même, une source de revenus. Ruiner un château
Renaissance ou un bois pittoresque, c'est éloigner le touriste qui se
fût arrêté, qui eût déjeuné là, goûté, couché peut-être. Qu'on prenne
exemple sur les Italiens: de quels soins n'entourent-ils point toutes
ces merveilles qu'ils possèdent et qui les enrichissent!
Il est vrai qu'ils les aiment, aussi. Un jour à Florence, un lazzarone
de très mauvaise mine se trouvait confortablement assis devant un
bas-relief que je voulais voir. Avec une politesse prudente, je lui
demandai de se lever. Non seulement il y consentit volontiers, mais
encore il se mit à considérer longuement le bas-relief en même temps que
moi; puis, et sans me demander l'aumône--notez bien ce détail,--il me
dit: «_Ah! signore, che bellezza!_» Je crois entendre et je n'écrirai
certainement pas ce qu'un brave apache de Paris m'eût répondu, en pareil
cas.
Messieurs les touristes, vous qui avez souffert de rencontrer dans notre
belle France tant de lieux indignement déboisés, de grâce, si jamais
vous devenez propriétaires du moindre petit bout de terrain ou de la
plus chétive maisonnette, ne coupez rien! Avez-vous dans un coin une
hachette, une serpette? Jetez-moi ça dans la rivière... Ne conservez
qu'un petit sécateur--tout au plus. Songez qu'un gros arbre s'abat en
moins d'une heure, et qu'il faut cinquante ans à un chêne pour devenir
seulement présentable.
Ou plutôt, non, ne songez à aucun précepte sage, si vous voulez, mais
observez seulement que le bois ne vous gêne en rien dès novembre,
puisque les feuilles sont tombées, puisque les branches ne barrent donc
point la vue et ne causent pas la moindre humidité: alors attendez le
printemps, ou mieux encore, l'été. L'ombre, en ces mois caressants, et
les oiseaux vous charmeront, et sauveront sans doute vos pauvres arbres.
Je ne parle point de l'automne: c'est une féerie. Vous ne voudrez pas en
priver vos yeux. Après l'automne, ce sera de nouveau l'hiver: mais il
n'y aura plus de feuilles, et... (voir plus haut).