II

Messieurs les touristes, lorsque dans la banlieue ou à la campagne les

maçons arrivent et s'installent quelque part, quand leurs détestables

échafaudages commencent à se dresser le long d'une belle route ombreuse

ou dans un carrefour pittoresque, sur une colline ou au fond d'un

bosquet, est-ce que vous ne frémissez pas, est-ce que vous n'avez pas le

coeur serré?

Personnellement, je vous avoue cette faiblesse: la vue du moindre

échafaudage me fait horreur. Et je ne suis point seul à partager cette

crainte et cette répugnance: aux yeux de maints Français raisonnables et

nullement neurasthéniques ni maniaques, je vous assure, le maçon est

devenu l'ennemi, le fléau, l'annonciateur de la calamité... Pourquoi?

Parce qu'en chaque lieu où paraît sa blouse blanche, des hommes ont

acheté du terrain, des hommes font bâtir, des hommes habiteront tôt ou

tard: et aussitôt, avant tout autre travail, que fait-on? On coupe des

arbres, d'abord, avec rage!

Oh! cela, c'est un rite, c'est sacré! Songez donc! Jeter bas des

tilleuls et des platanes, massacrer des chênes, abattre de gros hêtres

et des ormes superbes! Quelle ivresse! Quel plaisir délicat!... Voir

tout à coup un bel espace vide s'élargir et s'arrondir devant la villa,

comme une cour d'honneur devant un château, cela vous a, n'est-ce pas?

je ne sais quoi de seigneurial et de grand siècle... Et cela vaut bien,

à coup sûr, la disparition de ce petit bois frais et délicieux au

crépuscule; cela console devant ce tournant de route désormais nu et

sans mystère, ou devant ce point de vue devenu bête et froid comme une

gravure de prospectus, depuis qu'on a mutilé les marronniers touffus et

les pins qui le voilaient à demi. Ce jardin, naguère encore romantique

et gracieux, se trouve maintenant tout plat, tout laid, tout carré: mais

c'est plus hygiénique, car ces grands diables d'arbres le rendaient bien

humide! Ce chemin avait une poésie mélancolique et charmante entre ses

peupliers: seulement on vient de les livrer au bûcheron, parce que le

sol était sans cesse boueux et défoncé sous ces maudites feuilles...

Je n'exagère rien. J'habite un pays boisé: et je n'y ai point vu un seul

terrain changer de propriétaires depuis cinq ans, sans qu'aussitôt la

cognée ne se mette à l'oeuvre. Ici on bâtit, on dégage, on «donne de la

vue» (!); là-bas, il y a un ruisseau, on veut pouvoir le regarder de sa

fenêtre couler librement; plus loin, on fera une prairie, plus loin

encore une ou deux allées qui ne serviront à rien: et les beaux vieux

troncs centenaires tombent l'un après l'autre... Et je ne parle pas même

du propriétaire qui a pris une culotte la veille au baccara, et qui

liquide sa futaie pour quelques billets bleus dont il a besoin; ni des

conseils municipaux imbéciles qui veulent du pâturage à toute force,

aujourd'hui, sans songer que demain ils regretteront amèrement ces

taillis qu'ils ont rasés trop vite; ni du petit bourgeois qui après

déjeuner, pour faire sa digestion, prend sa hachette et tout en

cheminant dans son jardinet, taille ici, taille là, un peu plus,

toujours un peu plus--jusqu'à ce qu'il ne reste plus un arbuste...

C'est une maladie terrible, dont souffrent les Français; ils haïssent

les arbres, ou plus justement, ils ont la rage de la destruction. Depuis

dix ans, depuis vingt ans, on a fait des efforts immenses pour arrêter

tous les vandalismes et principalement celui qui s'exerce contre les

arbres. On a multiplié les articles et les livres, les conférences, les

campagnes de presse, on a organisé des tournées dans les villages, dans

les montagnes, harangué les paysans et prêché les grands propriétaires,

on a fondé des ligues, institué des fêtes; on a expliqué, démontré au

peuple que les arbres étaient la cause de mille bienfaits pour

l'agriculture, qu'ils fixaient les terres, influaient heureusement sur

l'état climatérique!... Rien n'y fait. Le Français déboise, détruit,

ravage. Et il déboisera toujours: il a ça dans le sang. Il faut qu'il

abîme tout ce qu'il possède.

On ne me croit pas?

Vous savez que les habitants de Versailles ont signé une vaste pétition

afin que les crédits affectés à l'entretien du château et du parc soient

augmentés. Eh bien! allez donc y rêver un peu, dans ce parc: hélas! dans

quelle misère vous le trouverez, en effet! Mais ce n'est point seulement

les charmilles rongées et les allées à l'abandon qui vous feront peine:

ce sont aussi, et surtout, les dégâts volontaires commis sur les vases

et les statues par des brutes qui y ont écrit leurs noms, à défaut

d'immondes ordures, qui les ont mutilés, brisés, etc. Et s'ils en

agissent ainsi pour les marbres ou les bronzes, qu'on juge de ce qu'ils

peuvent faire aux arbres, leurs ennemis personnels!... Le Français, vous

dis-je, aime le sacrilège: il s'y complaît.

Il va de la sorte contre son intérêt, pourtant. La beauté d'un pays

constitue, pour ce pays même, une source de revenus. Ruiner un château

Renaissance ou un bois pittoresque, c'est éloigner le touriste qui se

fût arrêté, qui eût déjeuné là, goûté, couché peut-être. Qu'on prenne

exemple sur les Italiens: de quels soins n'entourent-ils point toutes

ces merveilles qu'ils possèdent et qui les enrichissent!

Il est vrai qu'ils les aiment, aussi. Un jour à Florence, un lazzarone

de très mauvaise mine se trouvait confortablement assis devant un

bas-relief que je voulais voir. Avec une politesse prudente, je lui

demandai de se lever. Non seulement il y consentit volontiers, mais

encore il se mit à considérer longuement le bas-relief en même temps que

moi; puis, et sans me demander l'aumône--notez bien ce détail,--il me

dit: «_Ah! signore, che bellezza!_» Je crois entendre et je n'écrirai

certainement pas ce qu'un brave apache de Paris m'eût répondu, en pareil

cas.

Messieurs les touristes, vous qui avez souffert de rencontrer dans notre

belle France tant de lieux indignement déboisés, de grâce, si jamais

vous devenez propriétaires du moindre petit bout de terrain ou de la

plus chétive maisonnette, ne coupez rien! Avez-vous dans un coin une

hachette, une serpette? Jetez-moi ça dans la rivière... Ne conservez

qu'un petit sécateur--tout au plus. Songez qu'un gros arbre s'abat en

moins d'une heure, et qu'il faut cinquante ans à un chêne pour devenir

seulement présentable.

Ou plutôt, non, ne songez à aucun précepte sage, si vous voulez, mais

observez seulement que le bois ne vous gêne en rien dès novembre,

puisque les feuilles sont tombées, puisque les branches ne barrent donc

point la vue et ne causent pas la moindre humidité: alors attendez le

printemps, ou mieux encore, l'été. L'ombre, en ces mois caressants, et

les oiseaux vous charmeront, et sauveront sans doute vos pauvres arbres.

Je ne parle point de l'automne: c'est une féerie. Vous ne voudrez pas en

priver vos yeux. Après l'automne, ce sera de nouveau l'hiver: mais il

n'y aura plus de feuilles, et... (voir plus haut).

Lettres de Chantilly · 第 11 / 31 题