disait Lucien. Que se passe-t-il?... Il se perdait en conjectures.
Voici ce qui venait d’avoir lieu. Le matin même, à onze heures, le duc
de Grandlieu dit, en entrant dans le petit salon où l’on déjeunait
en famille, à Clotilde après l’avoir embrassée:--Mon enfant, jusqu’à
nouvel ordre, ne t’occupe plus du sire de Rubempré. Puis il prit la
duchesse par la main et l’emmena dans une embrasure de croisée, où il
lui dit quelques mots à voix basse qui firent changer de couleur la
pauvre Clotilde; car sa mère, qu’elle observait écoutant le duc, laissa
paraître sur sa figure une vive surprise.
--Jean, dit le duc à l’un des domestiques, tenez, portez ce petit mot
à monsieur le duc de Chaulieu, priez-le de vous donner réponse par oui
ou non.--Je l’invite à venir dîner avec nous aujourd’hui, dit-il à sa
femme.
Le déjeuner fut profondément triste: la duchesse parut pensive, le
duc sembla fâché contre lui-même, et Clotilde eut beaucoup de peine à
retenir ses larmes.
--Mon enfant, votre père a raison, obéissez-lui, lui dit-elle d’une
voix attendrie. Je ne puis vous dire comme lui: «Ne pensez pas à
Lucien!» Non, je comprends ta douleur. (Clotilde baisa la main de sa
mère.)--Mais je te dirai, mon ange: «attends, sans faire une seule
démarche, souffre en silence, puisque tu l’aimes, et sois confiante en
la sollicitude de tes parents!» Les grandes dames, mon enfant, sont
grandes parce qu’elles savent toujours faire leur devoir dans toutes
les occasions, et avec noblesse.
--De quoi s’agit-il?... demanda Clotilde pâle comme un lys.
--De choses trop graves pour qu’on puisse t’en parler, mon cœur,
répondit la duchesse; car, si elles sont fausses, ta pensée en serait
inutilement salie; et si elles sont vraies, tu dois les ignorer.
A six heures, le duc de Chaulieu vint trouver dans son cabinet le duc
de Grandlieu qui l’attendait.
--Dis donc, Henri... (Ces deux ducs se tutoyaient et s’appelaient par
leurs prénoms. C’est une de ces nuances inventées pour marquer les
degrés de l’intimité, repousser les envahissements de la familiarité
française et humilier les amours-propres.)--Dis-donc, Henri, je suis
dans un embarras si grand, que je ne peux prendre conseil que d’un
vieil ami qui connaisse bien les affaires et tu en as la triture. Ma
fille Clotilde aime, comme tu le sais, ce petit Rubempré qu’on m’a
quasi contraint de lui promettre pour mari. J’ai toujours été contre
ce mariage; mais, enfin, madame de Grandlieu n’a pas su se défendre
de l’amour de Clotilde. Quand ce garçon a eu acheté sa terre, quand
il l’a eu payée aux trois quarts, il n’y a plus eu d’objections de ma
part. Voici que j’ai reçu hier au soir une lettre anonyme (tu sais le
cas qu’on en doit faire) où l’on m’affirme que la fortune de ce garçon
provient d’une source impure, et qu’il nous ment en nous disant que sa
sœur lui donne les fonds nécessaires à ses acquisitions. On me somme,
au nom du bonheur de ma fille et de la considération de notre famille,
de prendre des renseignements, en m’indiquant les moyens de m’éclairer.
Tiens, lis d’abord.
--Je partage ton opinion sur les lettres anonymes, mon cher Ferdinand,
dit le duc de Chaulieu après avoir lu la lettre; mais, tout en les
méprisant, on doit s’en servir. Il en est de ces lettres, absolument
comme des espions. Ferme ta porte à ce garçon, et voyons à prendre
des renseignements... Eh! bien, j’ai ton affaire. Tu as pour avoué
Derville, un homme en qui nous avons toute confiance; il a les secrets
de bien des familles, il peut bien porter celui-là. C’est un homme
probe, un homme de poids, un homme d’honneur; il est fin, rusé; mais il
n’a que la finesse des affaires, tu ne dois l’employer que pour obtenir
un témoignage auquel tu puisses avoir égard. Nous avons au Ministère
des Affaires Étrangères, par la Police du Royaume, un homme unique
pour découvrir les secrets d’État, nous l’envoyons souvent en mission.
Préviens Derville qu’il aura, pour cette affaire, un lieutenant. Notre
espion est _un monsieur_ qui se présentera décoré de la croix de la
Légion-d’Honneur, il aura l’air d’un diplomate. Ce drôle sera le
chasseur, et Derville assistera tout simplement à la chasse. Ton avoué
te dira si la montagne accouche d’une souris, ou si tu dois rompre avec
ce petit Rubempré. En huit jours, tu sauras à quoi t’en tenir.
--Le jeune homme n’est pas encore assez marquis pour se formaliser de
ne pas me trouver chez moi pendant huit jours, dit le duc de Grandlieu.
--Surtout si tu lui donnes ta fille, dit l’ancien ministre. Si la
lettre anonyme a raison, qué que ça te fait! Tu feras voyager Clotilde
avec ma belle-fille Madeleine, qui veut aller en Italie....
--Tu me tires de peine!.... dit le duc de Grandlieu, je ne sais encore
si je dois te remercier...
--Attendons l’événement.
--Ah! fit le duc de Grandlieu, quel est le nom de ce monsieur? il faut
l’annoncer à Derville... Envoie-le-moi demain, sur les quatre heures,
j’aurai Derville, je les mettrai tous deux en rapport.
--Le nom vrai, dit l’ancien ministre, est, je crois, Corentin...
(un nom que tu ne dois pas avoir entendu), mais ce monsieur viendra
chez toi bardé de son nom ministériel. Il se fait appeler monsieur
de Saint-quelque chose...--Ah! Saint-Yves! Sainte-Valère, l’un ou
l’autre,--tu peux te fier à lui, Louis XVIII s’y fiait entièrement.
Après cette conférence, le majordome reçut l’ordre de fermer la porte à
monsieur de Rubempré, ce qui venait d’être fait.
Lucien se promenait dans le foyer des Italiens comme un homme ivre.
Il se voyait la fable de tout Paris. Il avait dans le duc de Rhétoré
l’un de ces ennemis impitoyables et auxquels il faut sourire sans
pouvoir s’en venger, car leurs atteintes sont conformes aux lois du
monde. Le duc de Rhétoré savait la scène qui venait de se passer sur
le perron de l’hôtel de Grandlieu. Lucien, qui sentait la nécessité
d’instruire de ce désastre subit son conseiller-privé-intime-actuel,
craignit de se compromettre en se rendant chez Esther, où peut-être il
trouverait du monde. Il oubliait qu’Esther était là, tant ses idées
se confondaient; et, au milieu de tant de perplexités, il lui fallut
causer avec Rastignac, qui, ne sachant pas encore la nouvelle, le
félicitait sur son prochain mariage. En ce moment, Nucingen se montra
souriant à Lucien, et lui dit:--_Fûlez-fus me vaire le blésir te fennir
foir montame te Jamby qui feut fus einfider elle-même à la bentaison te
nodre gremaillière..._
--Volontiers, baron, répondit Lucien à qui le financier apparut comme
un ange sauveur.
--Laissez-nous, dit Esther à monsieur de Nucingen quand elle le vit
entrant avec Lucien, allez voir madame de Val-Noble que j’aperçois dans
une loge des troisièmes avec son Nabab... Il pousse bien des Nabab dans
les Indes, ajouta-t-elle en regardant Lucien d’un air d’intelligence.
--Et, celui-là, dit Lucien en souriant, ressemble terriblement au vôtre.
--Et, dit Esther en répondant à Lucien par un autre signe
d’intelligence tout en continuant de parler au baron, amenez-la-moi
avec son Nabab, il a grande envie de faire votre connaissance, on le
dit puissamment riche. La pauvre femme m’a déjà chanté je ne sais
combien d’élégies, elle se plaint que ce Nabab ne va pas; et si vous le
débarrassiez de son _lest_, il serait peut-être plus leste.
--_Fûs nus brenez tonc bir tes follères_, dit le baron.
--Qu’as-tu, mon Lucien?... dit-elle dans l’oreille de son ami en la lui
effleurant avec ses lèvres dès que la porte de la loge fut fermée.
--Je suis perdu! On vient de me refuser l’entrée de l’hôtel de
Grandlieu, sous prétexte qu’il n’y avait personne, le duc et la
duchesse y étaient, et cinq équipages piaffaient dans la cour...
--Comment, le mariage manquerait! dit Esther d’une voix émue, car elle
entrevoyait le paradis.
--Je ne sais pas encore ce qui se trame contre moi...
--Mon Lucien, lui répondit-elle d’une voix adorablement câline,
pourquoi te chagriner? tu feras un plus beau mariage plus tard.... Je
te gagnerai deux terres....
--Donne à souper, ce soir, afin que je puisse parler secrètement à
Carlos, et surtout invite le faux Anglais et la Val-Noble. Ce Nabab a
causé ma ruine, il est notre ennemi, nous le tiendrons, et nous... Mais
Lucien s’arrêta en faisant un geste de désespoir.
--Eh! bien, qu’y a-t-il? demanda la pauvre fille qui se sentait comme
dans un brasier.
--Oh! madame de Sérizy me voit! s’écria Lucien, et pour comble de
malheur, le duc de Rhétoré, l’un des témoins de ma déconvenue, est avec
elle.
En effet, en ce moment même, le duc de Rhétoré jouait avec la douleur
de la comtesse de Sérizy.
--Vous laissez Lucien se montrer dans la loge de mademoiselle Esther,
disait le jeune duc en montrant et la loge et Lucien. Vous qui vous
intéressez à lui, vous devriez l’avertir que cela ne se fait pas.
On peut souper chez elle, on peut même y.... mais, en vérité, je ne
m’étonne plus du refroidissement des Grandlieu pour ce garçon, je viens
de le voir refusé à la porte, sur le perron....
--Ces filles-là sont bien dangereuses, dit madame de Sérizy qui tenait
sa lorgnette braquée sur la loge d’Esther.
--Oui, dit le duc, autant pour ce qu’elles peuvent que pour ce qu’elles
veulent...
--Elles le ruineront! dit madame de Sérizy, car elles sont, m’a-t-on
dit, aussi coûteuses quand on ne les paye pas que quand on les paye.
--Pas pour lui!.... répondit le jeune duc en faisant l’étonné. Elles
sont loin de lui coûter de l’argent, elles lui en donneraient au
besoin, elles courent toutes après lui.
La comtesse eut autour de la bouche un petit mouvement nerveux qui ne
pouvait pas être compris dans la catégorie de ses sourires.
--Eh! bien, dit Esther, viens souper à minuit. Amène Blondet et
Rastignac. Ayons au moins deux personnes amusantes, et ne soyons pas
plus de neuf.
--Il faudrait trouver un moyen d’envoyer chercher Europe par le baron,
sous prétexte de prévenir Asie, et tu lui dirais ce qui vient de
m’arriver, afin que Carlos en soit instruit avant d’avoir le Nabab sous
sa coupe.
--Ce sera fait, dit Esther.
Ainsi Peyrade allait probablement se trouver, sans le savoir, sous le
même toit avec son adversaire. Le tigre venait dans l’antre du lion et
d’un lion accompagné de ses gardes.
Quand Lucien rentra dans la loge de madame de Sérizy, au lieu de
tourner la tête vers lui, de lui sourire et de ranger sa robe pour lui
faire place à côté d’elle, elle affecta de ne pas faire la moindre
attention à celui qui entrait, elle continua de lorgner dans la salle;
mais Lucien s’aperçut au tremblement des jumelles que la comtesse était
en proie à l’une de ces agitations formidables par lesquelles s’expient
les bonheurs illicites. Il n’en descendit pas moins sur le devant de la
loge, à côté d’elle, et se campa dans l’angle opposé, laissant entre
la comtesse et lui un petit espace vide; il s’appuya sur le bord de la
loge, y mit son coude droit, et le menton sur sa main gantée; puis,
il se posa de trois quarts, attendant un mot. Au milieu de l’acte, la
comtesse ne lui avait encore rien dit, et ne l’avait pas encore regardé.
--Je ne sais pas, lui dit-elle, pourquoi vous êtes ici; votre place est
dans la loge de mademoiselle Esther...
--J’y vais, dit Lucien qui sortit sans regarder la comtesse.
--Ah! ma chère, dit madame de Val-Noble en entrant dans la loge
d’Esther avec Peyrade que le baron de Nucingen ne reconnut pas, je suis
enchantée de te présenter monsieur Samuel Johnson; il est admirateur
des talents de monsieur de Nucingen.
--Vraiment, monsieur, dit Esther en souriant à Peyrade.
--_O, yes, bocop_, dit Peyrade.
--Eh! bien, baron, voilà un français qui ressemble au vôtre, à peu près
comme le bas-breton ressemble au bourguignon. Ça va bien m’amuser de
vous entendre causer finances... Savez-vous ce que j’exige de vous,
monsieur Nabab, pour faire connaissance avec mon baron? dit-elle en
souriant.
--_O!... jé... vôs mercie, vôs mé présenterez au sir berronet._
--Oui, reprit-elle. Il faut me faire le plaisir de souper chez moi...
Il n’y a pas de poix plus forte que la cire du vin de Champagne pour
lier les hommes, elle scelle toutes les affaires, et surtout celles où
l’on s’enfonce. Venez ce soir, vous trouverez de bons garçons! Et quant
à toi, mon petit Frédéric, dit-elle à l’oreille du baron, vous avez
votre voiture, courez rue Saint-Georges et ramenez-moi Europe, j’ai
deux mots à lui dire pour mon souper... J’ai retenu Lucien, il nous
amènera deux gens d’esprit...--Nous ferons poser l’Anglais, dit-elle à
l’oreille de madame de Val-Noble.
Peyrade et le baron laissèrent les deux femmes seules.
--Ah! ma chère, si tu fais jamais poser ce gros infâme-là, tu auras de
l’esprit, dit la Val-Noble.
--Si c’était impossible, tu me le prêterais huit jours, répondit Esther
en riant.
--Non, tu ne le garderais pas une demi-journée, répliqua madame de
Val-Noble, je mange un pain trop dur, mes dents s’y cassent. Je ne
veux plus, de ma vie vivante, me charger de faire le bonheur d’aucun
Anglais... C’est tous égoïstes froids, des pourceaux habillés...
--Comment, pas d’égards? dit Esther en souriant.
--Au contraire, ma chère, ce monstre-là ne m’a pas encore dit _toi_.
--Dans aucune situation? dit Esther.
--Le misérable m’appelle toujours madame, et garde le plus beau
sang-froid du monde au moment où tous les hommes sont plus ou moins
gentils. L’amour, tiens, ma foi, c’est pour lui, comme de se faire la
barbe. Il essuie ses rasoirs, il les remet dans l’étui, se regarde dans
la glace, et a l’air de se dire:--Je ne me suis pas coupé. Puis il me
traite avec un respect à rendre une femme folle. Cet infâme milord
Pot-au-Feu ne s’amuse-t-il pas à faire cacher ce pauvre Théodore,
et à le laisser debout dans mon cabinet de toilette pendant des
demi-journées. Enfin il s’étudie à me contrarier en tout. Et avare...
comme Gobseck et Gigonnet ensemble. Il me mène dîner, il ne me paye pas
la voiture qui me ramène, si par hasard je n’ai pas demandé la mienne.
--Hé! bien, dit Esther, que te donne-t-il pour ce service-là?
--Mais, ma chère, absolument rien. Cinq cents francs, tout sec, par
mois, et il me paye la remise. Mais, ma chère, qu’est-ce que c’est?...
une voiture comme celles qu’on loue aux épiciers le jour de leur
mariage pour aller à la Mairie, à l’Église et au Cadran-Bleu... Il me
taonne avec le respect. Si j’essaie d’avoir mal aux nerfs et d’être mal
disposée, il ne se fâche pas, il me dit:--_Ie veuie qué milédy fesse sa
petite voloir, por que rienne n’est pius détestabel,--no gentlemen--qué
dé dire à ioune genti phâme: «Vos été ioune bellôt dé cottône, ioune
merchendise!... Hé! hé! vos étez à ein member of society de temprence,
and anti-Slavery.»_ Et mon drôle reste pâle, sec, froid, en me faisant
ainsi comprendre qu’il a du respect pour moi comme il en aurait pour
un nègre, et que cela ne tient pas à son cœur, mais à ses opinions
d’abolitionniste.
--Il est impossible d’être plus infâme, dit Esther, mais je le
ruinerais, ce chinois-là!
--Le ruiner? dit madame de Val-Noble, il faudrait qu’il m’aimât!...
Mais toi-même, tu ne voudrais pas lui demander deux liards. Il
t’écouterait gravement, et te dirait, avec ces formes britanniques qui
font trouver les _giffles_ aimables, qu’il te paye assez cher, _por le
petit chose qu’été lé amor dans son paour existence_.
--Dire que, dans notre état, ou peut rencontrer des hommes comme
celui-là, s’écria Esther.
--Ah! ma chère, tu as eu de la chance, toi!... soigne bien ton Nucingen.
--Mais il a une idée, ton Nabab!
--C’est ce que me dit Adèle, répondit madame de Val-Noble.
--Tiens, cet homme-là, ma chère, aura pris le parti de se faire haïr
par une femme, et de se faire renvoyer en tant de temps, dit Esther.
--Ou bien, il veut faire des affaires avec Nucingen, et il m’aura prise
en sachant que nous étions liées, c’est ce que croit Adèle, répondit
madame de Val-Noble. Voilà pourquoi je te le présente ce soir. Ah! si
je pouvais être certaine de ses projets, comme je m’entendrais joliment
avec toi et Nucingen!
--Tu ne t’emportes pas, dit Esther, tu ne lui dis pas son fait de temps
en temps?
--Tu l’essayerais, tu es bien fine... eh! bien, malgré ta gentillesse,
il te tuerait avec ses sourires glacés. Il te répondrait: _Yeu souis
anti-slaveri, et vos étés libre_... Tu lui dirais les choses les plus
drôles, il te regarderait et dirait: _Véry good!_ et tu t’apercevrais
que tu n’es pas autre chose, à ses yeux, qu’un polichinelle.
--Et la colère?
--Même chose! Ce serait un spectacle pour lui. On peut l’opérer à
gauche, sous le sein, on ne lui fera pas le moindre mal; ses viscères
doivent être en fer-blanc. Je le lui ai dit. Il m’a répondu:--_Yeu
souis trei-contente de cette dispeusitionne physicale..._ Et toujours
poli. Ma chère, il a l’âme gantée... Je continue encore quelques jours
d’endurer ce martyre pour satisfaire ma curiosité. Sans cela, j’aurais
fait déjà souffleter milord par Philippe, qui n’a pas son pareil à
l’épée, il n’y a plus que cela...
--J’allais te le dire! s’écria Esther; mais tu devrais auparavant
savoir s’il sait boxer, car ces vieux Anglais, ma chère, ça garde un
fond de malice.
--Celui-là n’a pas son double!... Non, si tu le voyais me demandant
mes ordres, et à quelle heure il peut se présenter, pour venir me
surprendre (bien entendu!), et déployant les formules de respect,
soi-disant des _gentlemen_, tu dirais: Voilà une femme adorée, et il
n’y a pas une femme qui n’en dirait autant...
--Et l’on nous envie, ma chère! fit Esther.
--Ah! bien!... s’écria madame de Val-Noble. Tiens, nous avons toutes
plus ou moins, dans notre vie, appris le peu de cas qu’on fait de nous;
mais, ma chère, je n’ai jamais été si cruellement, si profondément, si
complétement méprisée par la brutalité, que je le suis par le respect
de cette grosse outre pleine de Porto. Quand il est gris, il s’en va,
_por ne pas êté displaisante_, dit-il à Adèle, et ne pas être à deux
_pouissances_ à la fois: la femme et le vin. Il abuse de mon fiacre, il
s’en sert plus que moi... Oh! si nous pouvions le faire rouler ce soir
sous la table... mais il boit dix bouteilles, et il n’est que gris: il
a l’œil trouble et il y voit clair.
--C’est comme ces gens dont les fenêtres sont sales à l’extérieur,
dit Esther, et qui du dedans voient ce qui se passe dehors..... Je
connais cette propriété de l’homme: du Tillet a cette qualité-là,
superlativement.
--Tâche d’avoir du Tillet, et à eux deux Nucingen, s’ils pouvaient le
fourrer dans quelques-unes de leurs combinaisons, je serais au moins
vengée!... ils le réduiraient à la mendicité! Ah! ma chère, tomber
à un hypocrite de protestant, après ce pauvre Falleix, qui était si
drôle, si bon enfant, si _gouailleur_!... Avons-nous ri!... On dit les
Agents de change tous bêtes... Eh! bien, celui-là n’a manqué d’esprit
qu’une fois...
--Quand il t’a laissée sans le sou, c’est ce qui t’a fait connaître les
désagréments du plaisir.
Europe, amenée par monsieur de Nucingen, passa sa tête vipérine par
la porte; et, après avoir entendu quelques phrases que lui dit sa
maîtresse à l’oreille, elle disparut.
A onze heures et demie du soir, cinq équipages étaient arrêtés rue
Saint-Georges, à la porte de l’illustre courtisane: c’était celui de
Lucien qui vint avec Rastignac, Blondet et Bixiou, celui de du Tillet,
celui du baron de Nucingen, celui du Nabab et celui de Florine que
du Tillet raccola. La triple clôture des fenêtres était déguisée par
les plis des magnifiques rideaux de la Chine. Le souper devait être
servi à une heure, les bougies flambaient, le petit salon et la salle
à manger déployaient leurs somptuosités. On se promit une de ces nuits
de débauche auxquelles ces trois femmes et ces hommes pouvaient seuls
résister. On joua d’abord, car il fallait attendre environ deux heures.
--Jouez-vous, mylord?... dit du Tillet à Peyrade.
--_Ie aye jouié avec O’Connell, Pitt, Fox, Canning, lort Brougham,
lort..._
--Dites tout de suite une infinité de lords, lui dit Bixiou.
--_Lort Fitz-William, lort Ellenborough, lort Hertfort, lort..._
Bixiou regarda les souliers de Peyrade et se baissa.
--Que cherches-tu... lui dit Blondet.
--Parbleu, le ressort qu’il faut pousser pour arrêter la machine, dit
Florine.
--Jouez-vous vingt francs la fiche?... dit Lucien.
--_Ie ioue tot ce que vos vodrez peirdre..._
--Est-il fort?... dit Esther à Lucien, ils le prennent tous pour un
Anglais!...
Du Tillet, Nucingen, Peyrade et Rastignac se mirent à une table de
wisk. Florine, madame de Val-Noble, Esther, Blondet, Bixiou restèrent
autour du feu à causer. Lucien passa le temps à feuilleter un
magnifique ouvrage à gravures.
--Madame est servie, dit Paccard dans une magnifique tenue.
Peyrade fut mis à gauche de Florine et flanqué de Bixiou à qui Esther
avait recommandé de faire boire outre mesure le Nabab en le défiant.
Bixiou possédait la propriété de boire indéfiniment. Jamais, dans
toute sa vie, Peyrade n’avait vu pareille splendeur, ni goûté pareille
cuisine, ni vu de si jolies femmes.
--J’en ai ce soir pour les mille écus que me coûte déjà la Val-Noble,
pensa-t-il, et d’ailleurs je viens de leur gagner mille francs.
--Voilà un exemple à suivre, lui cria madame de Val-Noble qui se
trouvait à côté de Lucien et qui montra par un geste les magnificences
de la salle à manger.
Esther avait mis Lucien à côté d’elle et lui tenait le pied entre les
siens sous la table.
--Entendez-vous? dit la Val-Noble en regardant Peyrade qui faisait
l’aveugle, voilà comment vous devriez m’arranger une maison! Quand on
revient des Indes avec des millions et qu’on veut faire des affaires
avec des Nucingen, on se met à leur niveau.
--_Ie souis of society de temprence..._
--Alors vous allez boire joliment, dit Bixiou, car c’est bien chaud les
Indes, mon oncle?...
La plaisanterie de Bixiou pendant le souper fut de traiter Peyrade
comme un de ses oncles revenus des Indes.
--_Montame ti Fal-Nople m’a tidde que fus afiez tes itées_... demanda
Nucingen en examinant Peyrade.
--Voilà ce que je voulais entendre, dit du Tillet à Rastignac, les deux
baragouins ensemble.
--Vous verrez qu’ils finiront par se comprendre, dit Bixiou qui devina
ce que du Tillet venait de dire à Rastignac.
--_Sir Beronette, ie aye conciu eine litle spécouléchienne, ô! very
comfortable... bocob treiz-profitable, ant ritche de bénéfices..._
--Vous allez voir, dit Blondet à du Tillet, qu’il ne parlera pas une
minute sans faire arriver le parlement et le gouvernement anglais.
--_Ce êdre dans lé China... por le opiume..._
--_Ui, che gonnais_, dit aussitôt Nucingen en homme qui possédait son
Globe commercial, _mais le Coufernement Enclès avait un moyen t’agtion
te l’obium pir s’oufrir la Chine, et ne nus bermeddrait boint_...
--Nucingen lui a pris la parole sur le gouvernement, dit du Tillet à
Blondet.
--Ah! vous avez fait le commerce de l’opium, s’écria madame de
Val-Noble, je comprends maintenant pourquoi vous êtes si stupéfiant, il
vous en est resté dans le cœur...
--_Foyez!_ cria le baron au soi-disant marchand d’opium et lui montrant
madame de Val-Noble, _fus êdes gomme moi: chamais les milionaires ne
beufent se vaire amer tes phâmes_.
--_Ie aimé bocop et sôvent, milédi_, répondit Peyrade.
--Toujours à cause de la tempérance, dit Bixiou qui venait d’entonner
à Peyrade sa troisième bouteille de vin de Bordeaux, et qui lui fit
entamer une bouteille de vin de Porto.
_O!_ s’écria Peyrade, _it is very vine de Pôrtiugal of Engleterre_.
Blondet, du Tillet et Bixiou échangèrent un sourire. Peyrade avait
la puissance de tout travestir en lui, même l’esprit. Il y a peu
d’Anglais qui ne vous soutiennent que l’or et l’argent sont meilleurs
en Angleterre que partout ailleurs. Les poulets et les œufs venant
de Normandie et envoyés au marché de Londres autorisent les Anglais
à soutenir que les poulets et les œufs de Londres sont supérieurs
(_very fines_) à ceux de Paris qui viennent des mêmes pays. Esther et
Lucien restèrent stupéfaits devant cette perfection de costume, de
langage et d’audace. On buvait, on mangeait, tant et si bien en causant
et en riant, qu’on atteignit à quatre heures du matin. Bixiou crut
avoir remporté l’une de ces victoires si plaisamment racontées par
Brillat-Savarin. Mais, au moment où il se disait en offrant à boire à
son oncle: «J’ai vaincu l’Angleterre!...» Peyrade répondit à ce féroce
railleur un:--_Toujours, mon garçon!_ qui ne fut entendu que de Bixiou.
--Eh! les autres, il est Anglais comme moi!... Mon oncle est un Gascon!
je ne pouvais pas en avoir d’autre!