révélation. Peyrade tomba de sa chaise à terre. Aussitôt Paccard
s’empara de Peyrade et le monta dans une mansarde où il s’endormit d’un
profond sommeil. A six heures du soir, le Nabab se sentit réveiller
par l’application d’un linge mouillé avec lequel on le débarbouillait,
et il se trouva sur un mauvais lit de sangle, face à face, avec Asie
masquée et en domino noir.
--Ah! çà, papa Peyrade, comptons-nous deux! dit-elle.
--Où suis-je?... dit-il en regardant autour de lui.
--Écoutez-moi, ça vous dégrisera, répondit Asie. Si vous n’aimez pas
madame de Val-Noble, vous aimez votre fille, n’est-ce pas?
--Ma fille? s’écria Peyrade en rugissant.
--Oui, mademoiselle Lydie...
--Eh! bien.
--Eh! bien, elle n’est plus rue des Moineaux, elle est enlevée.
Peyrade laissa échapper un soupir semblable à celui des soldats qui
meurent d’une vive blessure sur le champ de bataille.
--Pendant que vous contrefaisiez l’Anglais, on contrefaisait Peyrade.
Votre petite Lydie a cru suivre son père, elle est en lieu sûr... oh!
vous ne la trouverez jamais! à moins que vous ne répariez le mal que
vous avez fait...
--Quel mal?
--On a refusé hier, chez le duc de Grandlieu, la porte à monsieur
Lucien de Rubempré. Ce résultat est dû à tes intrigues et à l’homme
que tu nous as détaché. Pas un mot. Écoute! dit Asie en voyant Peyrade
ouvrant la bouche.--Tu n’auras ta fille, pure et sans tache, reprit
Asie en appuyant sur les idées par l’accent qu’elle mit à chaque mot,
que le lendemain du jour où monsieur Lucien de Rubempré sortira de
Saint-Thomas-d’Aquin, marié à mademoiselle Clotilde. Si dans dix jours
Lucien de Rubempré n’est pas reçu, comme par le passé, dans la maison
de Grandlieu, tu mourras d’abord de mort violente, sans que rien puisse
te préserver du coup qui te menace.... Puis, quand tu te sentiras
atteint, on te laissera le temps avant de mourir, de songer à cette
pensée: Ma fille est une prostituée pour le reste de ses jours!...
Quoique tu aies été assez bête pour laisser cette prise à nos griffes,
il te reste encore assez d’esprit pour méditer sur cette communication
de notre gouvernement. N’aboye pas, ne dis pas un mot, va changer de
costume chez Contenson, retourne chez toi, et Katt te dira que, sur un
mot de toi, ta petite Lydie est descendue et n’a plus été revue. Si tu
te plains, si tu fais une démarche, on commencera par où je t’ai dit
qu’on finirait avec ta fille. Avec le père Canquoëlle, il ne faut pas
faire de phrases, ni prendre de mitaines, n’est-ce pas?... Descends et
songe bien à ne plus tripoter nos affaires.
Asie laissa Peyrade dans un état à faire pitié, chaque mot fut un coup
de massue. L’espion avait deux larmes dans les yeux et deux larmes au
bas de ses joues réunies par deux traînées humides.
--On attend monsieur Johnson pour dîner, dit Europe en montrant sa tête
un instant après.
Peyrade ne répondit pas, il descendit, alla par les rues jusqu’à une
place de fiacre, il courut se déshabiller chez Contenson à qui il ne
dit pas une parole, il se remit en père Canquoëlle, et fut à huit
heures chez lui. Il monta les escaliers le cœur palpitant. Quand la
Flamande entendit son maître, elle lui dit si naïvement:--Eh! bien,
mademoiselle, où est-elle? que le vieil espion fut obligé de s’appuyer.
Le coup dépassa ses forces. Il entra chez sa fille, finit par s’y
évanouir de douleur en trouvant l’appartement vide, et en écoutant le
récit de Katt qui lui raconta les circonstances d’un enlèvement aussi
habilement combiné que s’il l’eût inventé lui-même.--Allons, se dit-il,
il faut plier, je me vengerai plus tard, allons chez Corentin... Voilà
la première fois que nous trouvons des adversaires. Corentin laissera
ce beau garçon libre de se marier avec des impératrices, s’il veut!...
Ah! je comprends que ma fille l’ait aimé à la première vue... Oh! le
prêtre espagnol s’y connaît... Du courage, papa Peyrade, dégorge ta
proie! Le pauvre père ne se doutait pas du coup affreux qui l’attendait.
Arrivé chez Corentin, Bruno, le domestique de confiance qui connaissait
Peyrade, lui dit:--Monsieur est parti...
--Pour long-temps?
--Pour dix jours!...
--Où?
--Je ne sais pas!...
--Oh! mon Dieu, je deviens stupide! je demande où?... comme si nous le
leur disions, pensa-t-il.
Deux heures avant le moment où Peyrade allait être réveillé dans sa
mansarde de la rue Saint-Georges, Corentin, venu de sa campagne de
Passy, se présentait chez le duc de Grandlieu, sous le costume d’un
valet de chambre de bonne maison. A une boutonnière de son habit
noir se voyait le ruban de la Légion-d’honneur. Il s’était fait une
petite figure de vieillard, à cheveux poudrés, très-ridée, blafarde.
Ses yeux étaient voilés par des lunettes en écaille. Enfin il avait
l’air d’un vieux chef de bureau. Quand il eut dit son nom (monsieur
de Saint-Denis) il fut conduit dans le cabinet du duc de Grandlieu,
où il trouva Derville, lisant la lettre qu’il avait dictée lui-même
à l’un de ses agents, le Numéro chargé des Écritures. Le duc prit à
part Corentin pour lui expliquer tout ce que savait Corentin. Monsieur
de Saint-Denis écouta froidement, respectueusement, en s’amusant à
étudier ce grand seigneur, à pénétrer jusqu’au tuf vêtu de velours, à
mettre à jour cette vie, alors et pour toujours, occupée de wisk et de
la considération de la maison de Grandlieu. Les grands seigneurs sont
si naïfs avec leurs inférieurs, que Corentin n’eut pas beaucoup de
questions à soumettre humblement à monsieur de Grandlieu pour en faire
jaillir des impertinences.
--Si vous m’en croyez, monsieur, dit Corentin à Derville après avoir
été présenté convenablement à l’avoué, nous partirons ce soir même pour
Angoulême par la diligence de Bordeaux, qui va tout aussi vite que la
malle, nous n’aurons pas à séjourner plus de six heures pour y obtenir
les renseignements que veut monsieur le duc. Ne suffit-il pas, si j’ai
bien compris Votre Seigneurie, de savoir si la sœur et le beau-frère
de monsieur de Rubempré ont pu lui donner douze cent mille francs?...
dit-il en regardant le duc.
--Parfaitement compris, répondit le pair de France.
--Nous pourrons être ici dans quatre jours, reprit Corentin en
regardant Derville, et nous n’aurons, ni l’un ni l’autre, laissé nos
affaires pour un laps de temps pendant lequel elles pourraient souffrir.
--C’était la seule objection que j’avais à faire à Sa Seigneurie, dit
Derville. Il est quatre heures, je rentre dire un mot à mon premier
clerc, faire mon paquet de voyage; et après avoir dîné, je serai à huit
heures... Mais aurons-nous des places? dit-il à monsieur de Saint-Denis
en s’interrompant.
--J’en réponds, dit Corentin, soyez à huit heures dans la cour des
Messageries du Grand-Bureau. S’il n’y a pas de places, j’en aurai fait
faire, car voilà comme il faut servir monseigneur le duc de Grandlieu...
--Messieurs, dit le duc avec une grâce infinie, je ne vous remercie pas
encore...
Corentin et l’avoué, qui prirent ce mot pour une phrase de congé,
saluèrent et sortirent. Au moment où Peyrade interrogeait le domestique
de Corentin, monsieur de Saint-Denis et Derville, placés dans le coupé
de la diligence de Bordeaux, s’observaient en silence à la sortie de
Paris. Le lendemain matin, d’Orléans à Tours, Derville, ennuyé, devint
causeur, et Corentin daigna l’amuser, mais en gardant sa distance; il
lui laissa croire qu’il appartenait à la diplomatie, et s’attendait
à devenir consul-général par la protection du duc de Grandlieu. Deux
jours après leur départ de Paris, Corentin et Derville arrêtaient à
Mansle, au grand étonnement de l’avoué qui croyait aller à Angoulême.
--Nous aurons dans cette petite ville, dit Corentin à Derville, des
renseignements positifs sur madame Séchard.
--Vous la connaissez donc? demanda Derville surpris de trouver Corentin
si bien instruit.
--J’ai fait causer le conducteur en m’apercevant qu’il est d’Angoulême,
il m’a dit que madame Séchard demeure à Marsac, et Marsac n’est qu’à
une lieue de Mansle. J’ai pensé que nous serions mieux placés ici qu’à
Angoulême pour démêler la vérité.
--Au surplus, pensa Derville, je ne suis, comme me l’a dit monsieur
le duc, que le témoin des perquisitions à faire par cet homme de
confiance...
L’auberge de Mansle, appelée la Belle Étoile, avait pour maître un de
ces gras et gros hommes qu’on a peur de ne pas retrouver au retour,
et qui sont encore, dix ans après, sur le seuil de leur porte, avec
la même quantité de chair, le même bonnet de coton, le même tablier,
le même couteau, les mêmes cheveux gras, le même triple menton, et
qui sont stéréotypés chez tous les romanciers, depuis l’immortel
Cervantès jusqu’à l’immortel Walter Scott. Ne sont-ils pas tous pleins
de prétentions en cuisine, n’ont-ils pas tous tout à vous servir et ne
finissent-ils pas tous par vous donner un poulet étique et des légumes
accommodés avec du beurre fort? Tous vous vantent leurs vins fins,
et vous forcent à consommer les vins du pays. Mais depuis son jeune
âge, Corentin avait appris à tirer d’un aubergiste des choses plus
essentielles que des plats douteux et des vins apocryphes. Aussi se
donna-t-il pour un homme très-facile à contenter et qui s’en remettait
absolument à la discrétion du meilleur cuisinier de Mansle, dit-il à ce
gros homme.
--Je n’ai pas de peine à être le meilleur, je suis le seul, répondit
l’hôte.
--Servez-nous dans la salle à côté, dit Corentin en faisant un
clignement d’yeux à Derville, et surtout ne craignez pas de mettre le
feu à la cheminée, il s’agit de nous débarrasser de _l’onglée_.
--Il ne faisait pas chaud dans le coupé, dit Derville.
--Y a-t-il loin d’ici à Marsac? demanda Corentin à la femme de
l’aubergiste qui descendit des régions supérieures en apprenant que la
diligence avait débarqué chez elle des voyageurs à coucher.
--Monsieur, vous allez à Marsac? demanda l’hôtesse.
--Je ne sais pas, répondit-il d’un petit ton sec.--La distance d’ici à
Marsac est-elle considérable? redemanda Corentin après avoir laissé le
temps à la maîtresse de voir son ruban rouge.
--En cabriolet, c’est l’affaire d’une petite demi-heure, dit la femme
de l’aubergiste.
--Croyez-vous que monsieur et madame Séchard y soient en hiver?...
--Sans aucun doute, ils y passent toute l’année...
--Il est cinq heures, nous les trouverons bien encore debout à neuf
heures.
--Oh! jusqu’à dix heures, ils ont du monde tous les soirs, le curé,
monsieur Marron, le médecin.
--C’est de braves gens, dit Derville.
--Oh! monsieur, la crème, répondit la femme de l’aubergiste, des gens
droits, probes... et pas ambitieux, allez! Monsieur Séchard, quoiqu’à
son aise, aurait eu des millions, à ce qu’on dit, s’il ne s’était pas
laissé dépouiller d’une invention qu’il a trouvée dans la papeterie, et
dont profitent les frères Cointet...
--Ah! oui, les frères Cointet! dit Corentin.
--Tais-toi donc, dit l’aubergiste. Qu’est-ce que cela fait à
ces messieurs que monsieur Séchard ait droit ou non à un brevet
d’invention pour faire du papier? ces messieurs ne sont pas des
marchands de papier... Si vous comptez passer la nuit chez moi--à la
Belle-Étoile--dit l’aubergiste en s’adressant à ses deux voyageurs,
voici le livre, je vous prierai de vous inscrire. Nous avons un
brigadier qui n’a rien à faire et qui passe son temps à nous
tracasser...
--Diable, diable, je croyais les Séchard très-riches, dit Corentin
pendant que Derville écrivait ses noms et sa qualité d’avoué près le
Tribunal de Première Instance de la Seine.
--Il y en a, répondit l’aubergiste, qui les disent millionnaires; mais
vouloir empêcher les langues d’aller, c’est entreprendre d’empêcher la
rivière de couler. Le père Séchard a laissé deux cent mille francs de
biens au soleil, comme on dit, et c’est assez beau déjà pour un homme
qui a commencé par être ouvrier. Eh! bien, il avait peut-être autant
d’économies...--car il a fini par tirer dix à douze mille francs de ses
biens.--Donc, une supposition, qu’il ait été assez bête pour ne pas
placer son argent pendant dix ans, c’est le compte! Mais mettez trois
cent mille francs, s’il a fait l’usure, comme on l’en soupçonne, voilà
toute l’affaire. Cinq cent mille francs, c’est bien loin d’un million.
Je ne demanderais pour fortune que la différence, je ne serais pas à la
Belle-Étoile.
--Comment, dit Corentin, monsieur David Séchard et sa femme n’ont pas
deux ou trois millions de fortune...
--Mais, s’écria la femme de l’aubergiste, c’est ce qu’on donne à
messieurs Cointet, qui l’ont dépouillé de son invention, et il n’a pas
eu d’eux plus de vingt mille francs... Où donc voulez-vous que ces
honnêtes gens aient pris des millions? ils étaient bien gênés pendant
la vie de leur père. Sans Kolb, leur régisseur, et madame Kolb, qui
leur est tout aussi dévouée que son mari, ils auraient eu bien de la
peine à vivre. Qu’avaient-ils donc, avec la Verberie?... mille écus de
rentes!...
Corentin prit à part Derville et lui dit: _In vino veritas!_ la
vérité se trouve dans les bouchons. Pour mon compte, je regarde une
auberge comme le véritable État Civil d’un pays, le notaire n’est pas
plus instruit que l’aubergiste de tout ce qui se passe dans un petit
endroit... Voyez! nous sommes censés connaître les Cointet, Kolb,
etc... Un aubergiste est le répertoire vivant de toutes les aventures,
il fait la police sans s’en douter. Un gouvernement doit entretenir
tout au plus deux cents espions; car, dans un pays comme la France, il
y a dix millions d’honnêtes mouchards. Mais nous ne sommes pas obligés
de nous fier à ce rapport, quoique déjà l’on saurait dans cette petite
ville quelque chose des douze cent mille francs disparus pour payer la
terre de Rubempré... Nous ne resterons pas ici long-temps....
--Je l’espère, dit Derville.
--Voilà pourquoi, reprit Corentin. J’ai trouvé le moyen le plus naturel
pour faire sortir la vérité de la bouche des époux Séchard. Je compte
sur vous pour appuyer, de votre autorité d’avoué, la petite ruse dont
je me servirai pour vous faire entendre un compte clair et net de leur
fortune.--Après le dîner, nous partirons pour aller chez monsieur
Séchard, dit Corentin à la femme de l’aubergiste, vous aurez soin
ne nous préparer des lits, nous voulons chacun notre chambre. A la
Belle-Étoile, il doit y avoir de la place.
--Oh! monsieur, dit la femme, nous avons trouvé l’enseigne.
--Oh! le calembour existe dans tous les départements, dit Corentin,
vous n’en avez pas le monopole.
--Vous êtes servis, messieurs, dit l’aubergiste.
--Et, où diable ce jeune homme aurait-il pris son argent?... L’anonyme
aurait-il raison? serait-ce la monnaie d’une belle fille? dit Derville
à Corentin en s’attablant pour dîner.
--Ah! ce serait le sujet d’une autre enquête, dit Corentin. Lucien
de Rubempré vit, m’a dit monsieur le duc de Chaulieu, avec une juive
convertie, qui se faisait passer pour Hollandaise, et nommée Esther
Van-Bogseck.
--Quelle singulière coïncidence! dit l’avoué, je cherche l’héritière
d’un Hollandais appelé Gobseck, c’est le même nom avec un changement de
consonnes...
--Eh! bien, dit Corentin, à Paris, je vous aurai des renseignements sur
la filiation à mon retour à Paris.
Une heure après, les deux chargés d’affaires de la maison de Grandlieu
partaient pour la Verberie, maison de monsieur et madame Séchard.
Jamais Lucien n’avait éprouvé des émotions aussi profondes que celles
dont il fut saisi à la Verberie par la comparaison de sa destinée avec
celle de son beau-frère. Les deux Parisiens allaient y trouver le même
spectacle qui, quelques jours auparavant avait frappé Lucien. Là tout
respirait le calme et l’abondance. A l’heure où les deux étrangers
devaient arriver, le salon de la Verberie était occupé par une société
de cinq personnes: le curé de Marsac, jeune prêtre de vingt-cinq ans
qui s’était fait, à la prière de madame Séchard, le précepteur de son
fils Lucien; le médecin du pays, nommé monsieur Marron; le maire de la
commune, et un vieux colonel retiré du service qui cultivait les roses
dans une petite propriété, située en face de la Verberie, de l’autre
côté de la route. Tous les soirs d’hiver, ces personnes venaient faire
un innocent boston à un centime la fiche, prendre les journaux ou
rapporter ceux qu’ils avaient lus. Quand monsieur et madame Séchard
achetèrent la Verberie, belle maison bâtie en tufau et couverte en
ardoises, ses dépendances d’agrément consistaient en un petit jardin de
deux arpents. Avec le temps, en y consacrant ses économies, la belle
madame Séchard avait étendu son jardin jusqu’à un petit cours d’eau, en
sacrifiant les vignes qu’elle achetait et les convertissant en gazons
et en massifs. En ce moment, la Verberie, entourée d’un petit parc
d’environ vingt arpents, clos de murs, passait pour la propriété la
plus importante du pays. La maison de feu Séchard et ses dépendances
ne servaient plus qu’à l’exploitation de vingt et quelques arpents de
vignes laissés par lui, outre cinq métairies d’un produit d’environ six
mille francs, et dix arpents de prés, situés de l’autre côté du cours
d’eau, précisément en face du parc de la Verberie; aussi madame Séchard
comptait-elle bien les y comprendre l’année prochaine. Déjà, dans le
pays, on donnait à la Verberie le nom de château, et l’on appelait Ève
Séchard la dame de Marsac. En satisfaisant sa vanité, Lucien n’avait
fait qu’imiter les paysans et les vignerons. Courtois, propriétaire
d’un moulin assis pittoresquement à quelques portées de fusil des
prés de la Verberie, était, dit-on, en marché pour ce moulin avec
madame Séchard. Cette acquisition probable allait finir de donner à la
Verberie la tournure d’une terre de premier ordre dans le département.
Madame Séchard, qui faisait beaucoup de bien et avec autant de
discernement que de grandeur, était aussi estimée qu’aimée. Sa beauté,
devenue magnifique, atteignait alors son plus grand développement.
Quoique âgée d’environ vingt-six ans, elle avait gardé la fraîcheur de
la jeunesse en jouissant du repos et de l’abondance que donne la vie
de campagne. Toujours amoureuse de son mari, elle respectait en lui
l’homme de talent assez modeste pour renoncer au tapage de la gloire;
enfin, pour la peindre, il suffit peut-être de dire que, dans toute sa
vie, elle n’avait pas à compter un seul battement de cœur qui ne fût
inspiré par ses enfants ou par son mari. L’impôt que ce ménage payait
au malheur, on le devine: c’était le chagrin profond que causait la
vie de Lucien, dans laquelle Ève Séchard pressentait des mystères et
les redoutait d’autant plus que, pendant sa dernière visite, Lucien
brisa sèchement à chaque interrogation de sa sœur en lui disant que les
ambitieux ne devaient compte de leurs moyens qu’à eux-mêmes. En six
ans, Lucien avait vu sa sœur trois fois, et il ne lui avait pas écrit
plus de six lettres. Sa première visite à la Verberie eut lieu lors de
la mort de sa mère, et la dernière avait eu pour objet de demander le
service de ce mensonge si nécessaire à sa politique. Ce fut le sujet
d’une scène assez grave entre monsieur, madame Séchard et leur frère,
qui leur laissa des doutes affreux.
L’intérieur de la maison, transformé tout aussi bien que l’extérieur,
sans présenter de luxe, était comfortable. On en jugera par un coup
d’œil rapide jeté sur le salon où se tenait en ce moment la compagnie.
Un joli tapis d’Aubusson, des tentures en croisé de coton gris ornées
de galons en soie verte, des peintures imitant le bois de Spa, un
meuble en acajou sculpté, garni de casimir gris à passementeries
vertes, des jardinières pleines de fleurs, malgré la saison, offraient
un ensemble doux à l’œil. Les rideaux des fenêtres en soie verte, la
garniture de la cheminée, l’encadrement des glaces étaient exempts de
ce faux goût qui gâte tout en province. Enfin les moindres détails
élégants et propres, tout reposait l’âme et les regards par l’espèce de
poésie qu’une femme aimante et spirituelle peut et doit introduire dans
son ménage.
Madame Séchard, encore en deuil de son père, travaillait au coin du feu
à un ouvrage en tapisserie, aidée par madame Kolb, la femme de charge,
sur qui elle se reposait de tous les détails de la maison. Au moment
où le cabriolet atteignit aux premières habitations de Marsac, la
compagnie habituelle de la Verberie s’augmenta de Courtois, le meunier,
veuf de sa femme, qui voulait se retirer des affaires, et qui espérait
_bien_ vendre sa propriété à laquelle madame Ève paraissait tenir, et
Courtois savait le pourquoi.
--Voilà un cabriolet qui arrête ici! dit Courtois en entendant à la
porte un bruit de la voiture; et, à la ferraille, on peut présumer
qu’il est du pays...
--Ce sera sans doute Postel et sa femme qui viennent me voir, dit le
médecin.
--Non, dit Courtois, le cabriolet vient du côté de Mansle.
--_Matame_, dit Kolb (un grand et gros Alsacien), _foissi ein afoué té
Baris qui témente à barler à moncière_.
--Un avoué!... s’écria Séchard, ce mot-là me donne la colique.
--Merci, dit le maire de Marsac, nommé Cachan, avoué pendant vingt ans
à Angoulême, et qui jadis avait été chargé de poursuivre Séchard.
--Mon pauvre David ne changera pas, il sera toujours distrait! dit Ève
en souriant.
--Un avoué de Paris, dit Courtois, vous avez donc des affaires à Paris?
--Non, dit Ève.
--Vous y avez un frère, dit Courtois en souriant.
--Gare que ce ne soit à cause de la succession du père Séchard, dit
Cachan. Il a fait des affaires véreuses, le bonhomme!...
En entrant, Corentin et Derville, après avoir salué la compagnie et
décliné leurs noms, demandèrent à parler en particulier à madame
Séchard et à son mari.
--Volontiers, dit Séchard. Mais, est-ce pour affaires?
--Uniquement pour la succession de monsieur votre père, répondit
Corentin.
--Permettez alors que monsieur le maire, qui est un ancien avoué
d’Angoulême, assiste à la conférence.
--Vous êtes monsieur Derville?... dit Cachan en regardant Corentin.
--Non, monsieur, c’est monsieur, répondit Corentin en montrant l’avoué
qui salua.
--Mais, dit Séchard, nous sommes en famille, nous n’avons rien de caché
pour nos voisins, nous n’avons pas besoin d’aller dans mon cabinet où
il n’y a pas de feu... Notre vie est au grand jour...
--Celle de monsieur votre père, dit Corentin, a eu quelques mystères
que, peut-être, vous ne seriez pas bien aise de publier.
--Est-ce donc une chose qui puisse nous faire rougir?... dit Ève
effrayée.
--Oh! non, c’est une peccadille de jeunesse, dit Corentin en tendant
avec le plus grand sang-froid une de ses mille _souricières_. Monsieur
votre père vous a donné un frère aîné....
--Ah! le vieil ours! cria Courtois, il ne vous aimait guère, monsieur
Séchard, et il vous a gardé cela, le sournois... Ah! je comprends
maintenant ce qu’il voulait dire, quand il me disait:--Vous en verrez
de belles lorsque je serai enterré!
--Oh! rassurez-vous, monsieur, dit Corentin à Séchard en étudiant Ève
par un regard de côté.
--Un frère! s’écria le médecin, mais voilà votre succession partagée en
deux!...
Derville affectait de regarder les belles gravures avant la lettre qui
se trouvaient exposées sur les panneaux du salon.
--Oh! rassurez-vous, madame, dit Corentin en voyant la surprise qui
parut sur la belle figure de madame Séchard, il ne s’agit que d’un
enfant naturel. Les droits d’un enfant naturel ne sont pas ceux d’un
enfant légitime. Cet enfant est dans la plus profonde misère, il a
droit à une somme basée sur l’importance de la succession... Les
millions laissés par monsieur votre père...
A ce mot, _millions_, il y eut un cri de l’unanimité la plus complète
dans le salon. En ce moment, Derville n’examinait plus les gravures.
--Le père Séchard, des millions?... dit le gros Courtois. Qui vous a
dit cela? quelque paysan.
--Monsieur, dit Cachan, vous n’appartenez pas au Fisc, ainsi l’on peut
vous dire ce qui en est...
--Soyez tranquille, dit Corentin, je vous donne ma parole d’honneur de
ne pas être un employé des Domaines.
Cachan, qui venait de faire signe à tout le monde de se taire, laissa
échapper un mouvement de satisfaction.
--Monsieur, reprit Corentin, n’y eût-il qu’un million, la part de
l’enfant naturel serait encore assez belle. Nous ne venons pas faire
un procès, nous venons au contraire vous proposer de nous donner cent
mille francs, et nous nous en retournons...