--C’est l’officier de paix que m’a envoyé le préfet, dit Peyrade à

Corentin.

--Ça! répondit Corentin, tu t’es laissé mettre dedans. Cet homme a

trois jeux de cartes dans ses souliers, cela se voit à la position

du pied dans le soulier; et un officier de paix n’a pas besoin de se

déguiser!

Corentin descendit avec rapidité pour éclaircir ses soupçons; Carlos

montait en fiacre.

--Eh! monsieur l’abbé?... cria Corentin. Carlos tourna la tête, vit

Corentin, et monta dans son fiacre; mais Corentin eut le temps de

lui dire à la portière:--Voilà tout ce que je voulais savoir.--Quai

Malaquais! cria Corentin au cocher en mettant d’infernales railleries

dans son accent et dans son regard.

--Allons, se dit Jacques Collin, je suis cuit, ils y sont, il faut les

gagner de vitesse, et surtout savoir ce qu’ils nous veulent.

Corentin avait vu cinq ou six fois l’abbé Carlos Herrera, et le regard

de cet homme ne pouvait pas s’oublier. Corentin avait reconnu d’abord

la carrure des épaules, puis les boursouflures du visage, et la

tricherie des trois pouces obtenus par un talon intérieur.

--Ah! mon vieux, l’on t’a fait _poser_! dit Corentin en voyant qu’il

n’y avait plus dans la chambre à coucher que Peyrade et Contenson.

--Qui? s’écria Peyrade dont l’accent eut une vibration métallique.

J’emploie mes derniers jours à le mettre sur un gril et à l’y retourner.

--C’est l’abbé Carlos Herrera, probablement le Corentin de l’Espagne.

Tout s’explique. L’Espagnol est un débauché qui a voulu faire la

fortune de ce petit jeune homme en battant monnaie avec le traversin

d’une jolie fille... C’est à toi de savoir si tu veux jouter avec un

abbé qui me paraît diablement roué.

--Oh! cria Contenson, il a reçu les trois cent mille francs le jour de

l’arrestation d’Esther, il était dans le fiacre! je me souviens de ces

yeux-là, de ce front, de ces marques de petite-vérole.

--Ah! quelle dot aurait eue ma pauvre Lydie! s’écria Peyrade.

--Tu peux rester en nabab, dit Corentin. Pour avoir un œil chez Esther,

il faut la lier avec la Val-Noble, elle était la vraie maîtresse de

Lucien de Rubempré.

--On a déjà chippé plus de cinq cent mille francs au Nucingen, dit

Contenson.

--Il leur en faut encore autant, reprit Corentin, la terre de Rubempré

coûte un million. Papa, dit-il en frappant sur l’épaule de Peyrade, tu

pourras avoir plus de cent mille francs pour marier Lydie.

--Ne me dis pas cela, Corentin. Si ton plan manquait, je ne sais pas de

quoi je serais capable...

--Tu les auras peut-être demain! L’abbé, mon cher, est bien fin, nous

devons baiser son ergot, c’est un diable supérieur; mais je le tiens,

il est homme d’esprit, il capitulera. Tâche d’être aussi bête qu’un

nabab, et ne crains plus rien.

Le soir de cette journée où les véritables adversaires s’étaient

rencontrés face à face et sur un terrain aplani, Lucien alla passer la

soirée à l’hôtel de Grandlieu. La compagnie y était nombreuse. A la

face de tout son salon, la duchesse garda pendant quelque temps Lucien

auprès d’elle, en se montrant excellente pour lui.

--Vous êtes allé faire un petit voyage? lui dit-elle.

--Oui, madame la duchesse. Ma sœur, dans le désir de faciliter mon

mariage, a fait de grands sacrifices, et j’ai pu acquérir la terre de

Rubempré, la recomposer en entier. Mais j’ai trouvé dans mon avoué

de Paris un homme habile, il a su m’éviter les prétentions que les

détenteurs des biens auraient élevées en sachant le nom de l’acquéreur.

--Y a-t-il un château? dit Clotilde en souriant trop.

--Il y a quelque chose qui ressemble à un château; mais le plus sage

sera de s’en servir comme de matériaux pour bâtir une maison moderne.

Les yeux de Clotilde jetaient des flammes de bonheur à travers ses

sourires de contentement.

--Vous ferez ce soir un _rubber_ avec mon père, lui dit-elle tout bas.

Dans quinze jours, j’espère que vous serez invité à dîner.

--Eh! bien, mon cher monsieur, dit le duc de Grandlieu, vous avez

acheté, dit-on, la terre de Rubempré; je vous en fais mon compliment.

C’est une réponse à ceux qui vous donnaient des dettes. Nous autres,

nous pouvons, comme la France ou l’Angleterre, avoir une Dette

Publique; mais, voyez-vous, les gens sans fortune, les commençants ne

peuvent pas se donner ce ton-là...

--Eh! monsieur le duc, je dois encore cinq cent mille francs sur ma

terre.

--Eh! bien, il faut épouser une fille qui vous les apporte; mais vous

trouverez difficilement, pour vous, un parti de cette fortune dans

notre faubourg, où l’on donne peu de dot aux filles.

--Mais elles ont assez de leur nom, répondit Lucien.

--Nous ne sommes que trois joueurs de wisk, Maufrigneuse, d’Espard et

moi, dit le duc; voulez-vous être notre quatrième? dit-il à Lucien en

lui montrant la table à jouer.

Clotilde vint à la table du jeu pour voir jouer son père.

--Elle veut que je prenne ça pour moi, dit le duc en tapotant les mains

de sa fille et regardant de côté Lucien qui resta sérieux.

Lucien, le partenaire de monsieur d’Espard, perdit vingt louis.

--Ma chère mère, vint dire Clotilde à la duchesse, il a eu l’esprit de

perdre.

A onze heures, après quelques paroles d’amour échangées avec

mademoiselle de Grandlieu, Lucien revint, se mit au lit en pensant au

triomphe complet qu’il devait obtenir dans un mois, car il ne doutait

pas d’être accepté comme prétendu de Clotilde, et marié avant le carême

de 1830. Le lendemain, à l’heure où Lucien fumait quelques cigarettes

après déjeuner, en compagnie de Carlos devenu très-soucieux, on leur

annonça monsieur de Saint-Estève (quelle épigramme!), qui désirait

parler, soit à l’abbé Carlos Herrera, soit à monsieur Lucien de

Rubempré.

--A-t-on dit, en bas, que je suis parti? s’écria l’abbé.

--Oui, monsieur, répondit le groom.

--Eh! bien, reçois cet homme, dit-il à Lucien; mais ne dis pas un seul

mot compromettant, ne laisse pas échapper un geste d’étonnement, c’est

l’ennemi.

--Tu m’entendras, dit Lucien.

Carlos se cacha dans une pièce contiguë, et par la fente de la porte

il vit entrer Corentin, qu’il ne reconnut qu’à la voix, tant ce grand

homme inconnu possédait le don de transformation! En ce moment,

Corentin ressemblait à un vieux Chef de Division aux Finances.

--Je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous, monsieur, dit Corentin;

mais...

--Excusez-moi de vous interrompre, monsieur, dit Lucien; mais...

--Mais, il s’agit de votre mariage avec mademoiselle Clotilde de

Grandlieu, qui ne se fera pas, dit alors vivement Corentin. (Lucien

s’assit et ne répondit rien.)--Vous êtes entre les mains d’un homme qui

a le pouvoir, la volonté, la facilité de prouver au duc de Grandlieu

que la terre de Rubempré sera payée avec le prix qu’un sot vous a donné

de votre maîtresse, mademoiselle Esther... On trouvera facilement

les minutes des jugements en vertu desquels mademoiselle Esther a

été poursuivie, et l’on a les moyens de faire parler d’Estourny. Les

manœuvres extrêmement habiles employées contre le baron de Nucingen

seront mises à jour... En ce moment, tout peut s’arranger. Donnez une

somme de cent mille francs et vous aurez la paix... Ceci ne me regarde

en rien. Je suis le chargé d’affaires de ceux qui se livrent à ce

_chantage_, voilà tout.

Corentin aurait pu parler une heure, Lucien fumait sa cigarette d’un

air parfaitement insouciant.

--Monsieur, répondit-il, je ne veux pas savoir qui vous êtes, car les

gens qui se chargent de commissions semblables ne se nomment d’aucune

manière, pour moi, du moins. Je vous ai laissé parler tranquillement:

je suis chez moi. Vous ne me paraissez pas dénué de sens, écoutez

bien mon dilemme. (Une pause se fit, pendant laquelle Lucien opposa

aux yeux de chat que Corentin dirigeait sur lui un regard couvert de

glace.)--Ou vous vous appuyez sur des faits entièrement faux, et je ne

dois en prendre aucun souci; ou vous avez raison, et alors, en vous

donnant cent mille francs, je vous laisse le droit de me demander

autant de cent mille francs que votre mandataire pourra trouver de

Saint-Estèves à m’envoyer... Enfin, pour terminer d’un coup votre

estimable négociation, sachez que moi, Lucien de Rubempré, je ne crains

personne, attendu que je ne suis pour rien dans les tripotages dont

vous me parlez; que, si la maison de Grandlieu fait la difficile, il y

a d’autres jeunes personnes très-nobles à épouser, et qu’en somme il

n’y a pas d’affront pour moi à rester garçon, surtout en faisant, comme

vous le croyez, la traite des blanches avec de pareils bénéfices.

--Si monsieur l’abbé Carlos Herrera...

--Monsieur, dit Lucien en interrompant Corentin, l’abbé Carlos Herrera

se trouve en ce moment sur la route d’Espagne! il n’a rien à faire à

mon mariage, ni rien à voir dans mes intérêts. Cet homme d’État a bien

voulu m’aider pendant longtemps de ses conseils, mais il a des comptes

à rendre à Sa Majesté le roi d’Espagne; si vous avez à causer avec lui,

je vous engage à prendre le chemin de Madrid.

--Monsieur, dit nettement Corentin, vous ne serez jamais le mari de

mademoiselle Clotilde de Grandlieu.

--Tant pis pour elle, répondit Lucien en poussant vers la porte

Corentin avec impatience.

--Avez-vous bien réfléchi? dit froidement Corentin.

--Monsieur, je ne vous connais ni le droit de vous mêler de mes

affaires ni celui de me faire perdre une cigarette, dit Lucien en

jetant sa cigarette éteinte.

--Adieu, monsieur, dit Corentin. Nous ne nous reverrons plus... mais

il y aura certes un moment de votre vie où vous donnerez la moitié de

votre fortune pour avoir eu l’idée de me rappeler sur l’escalier.

En réponse à cette menace, l’abbé fit le geste de couper une tête.--A

l’ouvrage, maintenant! s’écria-t-il en regardant Lucien devenu blême

après cette terrible conférence.

Si, dans le nombre, assez restreint, des lecteurs qui s’occupent de la

partie morale et philosophique d’un livre, il s’en trouvait un seul

capable de croire à la satisfaction du baron de Nucingen, celui-là

prouverait combien il est difficile de soumettre le cœur d’une fille à

des maximes physiologiques quelconques. Esther avait résolu de faire

payer cher au pauvre millionnaire ce que le millionnaire appelait

son _chour te driomphe_. Aussi, dans les premiers jours de février

1830, la crémaillère n’avait-elle pas encore été pendue dans le

_bedid balais_.--Mais, dit Esther confidentiellement à ses amies qui

le redirent au baron, au Carnaval, j’ouvre mon établissement, et je

veux rendre mon homme heureux comme _un coq en plâtre_. Ce mot devint

proverbial dans le monde Fille. Le baron se livrait donc à beaucoup

de lamentations. Comme les gens mariés, il devenait assez ridicule,

il commençait à se plaindre devant ses intimes, et son mécontentement

transpirait. Cependant Esther continuait consciencieusement son rôle

de Pompadour du prince de la Spéculation. Elle avait déjà donné deux

ou trois petites soirées uniquement pour introduire Lucien au Logis.

Lousteau, Rastignac, du Tillet, Bixiou, Nathan, le comte de Brambourg,

la fleur des roués, devinrent les habitués de la maison. Enfin

Esther accepta, pour actrices dans la pièce qu’elle jouait, Tullia,

Florentine, Fanny-Beaupré, Florine, deux actrices et deux danseuses,

puis madame du Val-Noble. Rien n’est plus triste qu’une maison de

courtisane sans le sel de la rivalité, le jeu des toilettes et la

diversité des physionomies. En six semaines, Esther devint la femme la

plus spirituelle, la plus amusante, la plus belle et la plus élégante

des Pariahs femelles qui composent la classe des femmes entretenues.

Placée sur son vrai piédestal, elle savourait toutes les jouissances

de vanité qui séduisent les femmes ordinaires, mais en femme qu’une

pensée secrète mettait au-dessus de sa caste. Elle gardait en son cœur

une image d’elle-même qui tout à la fois la faisait rougir et dont elle

se glorifiait, l’heure de son abdication était toujours présente à sa

conscience; aussi vivait-elle comme double, en prenant son personnage

en pitié. Ses sarcasmes se ressentaient de la disposition intérieure

où la maintenait le profond mépris que l’ange d’amour, contenu dans

la courtisane, portait à ce rôle infâme et odieux joué par le corps

en présence de l’âme. A la fois le spectateur et l’acteur, le juge et

le patient, elle réalisait l’admirable fiction des Contes Arabes, où

se trouve presque toujours un être sublime caché sous une enveloppe

dégradée, et dont le type est, sous le nom de Nabuchodonosor, dans

le livre des livres, la Bible. Après s’être accordé la vie jusqu’au

lendemain de l’infidélité, la victime pouvait bien s’amuser un peu du

bourreau. D’ailleurs, les lumières acquises par Esther sur les moyens

secrètement honteux auxquels le baron devait sa fortune colossale

lui ôtèrent tout scrupule, elle se plut à jouer le rôle de la déesse

Até, la Vengeance, selon le mot de Carlos. Aussi se faisait-elle

tour-à-tour charmante et détestable pour ce millionnaire qui ne vivait

que par elle. Quand le baron en arrivait à un degré de souffrance

auquel il désirait quitter Esther, elle le ramenait à elle par une

scène de tendresse.

Herrera, très-ostensiblement parti pour l’Espagne, était allé jusqu’à

Tours. Il avait fait continuer le chemin à sa voiture jusqu’à Bordeaux,

en y laissant un domestique de place chargé de jouer le rôle du maître,

et de l’attendre dans un hôtel de Bordeaux. Puis, revenu par la

diligence sous le costume d’un commis-voyageur, il s’était secrètement

installé chez Esther, d’où, par Asie, par Europe et par Paccard,

il dirigeait avec soin ses machinations, en surveillant tout, et

particulièrement Peyrade.

Une quinzaine environ avant le jour choisi pour donner sa fête, et qui

devait être le lendemain du premier bal de l’Opéra, la courtisane,

que ses bons mots commençaient à rendre redoutable, se trouvait aux

Italiens, dans le fond de la loge que le baron, forcé de lui donner

une loge, lui avait obtenue au rez-de-chaussée, afin d’y cacher sa

maîtresse et ne pas se montrer en public avec elle, à quelques pas de

madame de Nucingen. Esther avait choisi sa loge de manière à pouvoir

contempler celle de madame de Sérizy, que Lucien accompagnait presque

toujours. La pauvre courtisane mettait son bonheur à regarder Lucien

les mardis, les jeudis et les samedis, auprès de madame de Sérizy.

Esther vit alors, vers les neuf heures et demie, Lucien entrant dans

la loge de la comtesse le front soucieux, pâle, et la figure presque

décomposée. Ces signes de désolation intérieure n’étaient visibles que

pour Esther. La connaissance du visage d’un homme est, chez la femme

qui l’aime, comme celle de la pleine mer pour un marin.--Mon Dieu!

que peut-il avoir?... qu’est-il arrivé? Aurait-il besoin de parler à

cet ange infernal, qui est un ange gardien pour lui, et qui vit caché

dans une mansarde entre celle d’Europe et celle d’Asie? Occupée de

pensées si cruelles, Esther entendait à peine la musique. Aussi peut-on

facilement croire qu’elle n’écoutait pas du tout le baron, qui tenait

entre ses deux mains une main de son _anche_, eu lui parlant dans son

patois de juif polonais, dont les singulières désinences ne doivent pas

donner moins de mal à ceux qui les lisent qu’à ceux qui les entendent.

--_Esder_, dit-il en lui lâchant la main, et la repoussant avec un

léger mouvement d’humeur, _fus ne m’égoudez bas!_

--Baron, tenez, vous baragouinez l’amour comme vous baragouinez le

français.

--_Terteifle!_

--Je ne suis pas ici dans mon boudoir, je suis aux Italiens. Si vous

n’étiez pas une des caisses fabriquées par Huret ou par Fichet, qui

s’est métamorphosée en homme par un tour de force de la Nature, vous ne

feriez pas tant de tapage dans la loge d’une femme qui aime la musique.

Je crois bien que je ne vous écoute pas! Vous êtes là, tracassant dans

ma robe comme un hanneton dans du papier, et vous me faites rire de

pitié. Vous me dites:--«_Fus êdes cholie, fis êdes à groguer..._» Vieux

fat! si je vous répondais:--«Vous me déplaisez moins ce soir qu’hier,

rentrons chez nous.» Eh! bien, à la manière dont je vous vois soupirer

(car si je ne vous écoute pas, je vous sens), je vois que vous avez

énormément dîné, votre digestion commence. Apprenez de moi (je vous

coûte assez cher pour que je vous donne de temps en temps un conseil

pour votre argent!) apprenez, mon cher, que quand on a des digestions

embarrassées comme le sont les vôtres, il ne vous est pas permis de

dire indifféremment, et à des heures indues, à votre maîtresse:--_Fus

êdes cholie..._ Un vieux soldat est mort de cette fatuité-là _dans les

bras de la Religion_, a dit Blondet... Il est dix heures, vous avez

fini de dîner à neuf heures chez du Tillet avec votre pigeon, le comte

de Brambourg, vous avez des millions et des truffes à digérer, repassez

demain à dix heures!

--_Gomme fus êdes grielle!_... s’écria le baron qui reconnut la

profonde justesse de cet argument médical.

--Cruelle!... fit Esther en regardant toujours Lucien. N’avez-vous

pas consulté Bianchon, Desplein, le vieil Haudry... Depuis que vous

entrevoyez l’aurore de votre bonheur, savez-vous de quoi vous me faites

l’effet?...

--_Te guoi?_

--D’un petit bonhomme enveloppé de flanelle, qui, d’heure en heure, se

promène de son fauteuil à sa croisée pour savoir si le thermomètre est

à l’article _vers à soie_, la température que son médecin lui ordonne...

--_Dennez, fus èdes eine incrade!_ s’écria le baron au désespoir

d’entendre une musique que les vieillards amoureux entendent cependant

assez souvent aux Italiens.

--Ingrate! dit Esther. Et que m’avez-vous donné jusqu’à présent?...

beaucoup de désagrément. Voyons, papa! puis-je être fière de vous?

Vous! vous êtes fier de moi, je porte très-bien vos galons et votre

livrée. Vous avez payé mes dettes!... soit. Mais vous avez _chippé_

assez de millions... (Ah! ah! ne faites pas la moue, vous en êtes

convenu avec moi...) pour n’y pas regarder. Et c’est là votre plus beau

titre de gloire... Fille et voleur, rien ne s’accorde mieux. Vous avez

construit une cage magnifique pour un perroquet qui vous plaît... Allez

demander à un ara du Brésil s’il doit de la reconnaissance à celui

qui l’a mis dans une cage dorée...--Ne me regardez pas ainsi, vous

avez l’air d’un bonze...--Vous montrez votre ara rouge et blanc à tout

Paris. Vous dites: «Y a-t-il quelqu’un à Paris qui possède un pareil

perroquet?... Et comme il jacasse! comme il rencontre bien dans ses

mots!... Du Tillet entre, il lui dit:--Bonjour, petit fripon...» Mais

vous êtes heureux comme un Hollandais qui possède une tulipe unique,

comme un ancien nabab, pensionné en Asie par l’Angleterre, à qui un

commis-voyageur a vendu la première tabatière suisse qui a joué trois

ouvertures. Vous voulez mon cœur! Eh! bien, tenez, je vais vous donner

les moyens de le gagner.

--_Tiddes, tiddes!... che verai dut bir fus... Ch’aime à èdre plagué

bar fus!_

--Soyez jeune, soyez beau, soyez comme Lucien de Rubempré, que voilà

chez votre femme, et vous obtiendrez _gratis_ ce que vous ne pourrez

jamais acheter avec tous vos millions!...

--_Che fus guiddes, gar, fraimante! fus êdes ecgsegraple ce soir_...

dit le Loup-cervier, dont la figure s’allongea.

--Eh! bien, bonsoir, répondit Esther. Recommandez à _Chorche_ de tenir

la tête de votre lit très-haut, de mettre les pieds bien en pente, vous

avez ce soir le teint à l’apoplexie... Cher, vous ne direz pas que je

ne m’intéresse point à votre santé.

Le baron était debout et tenait le bouton de la porte.

--Ici, Nucingen!... fit Esther en le rappelant par un geste hautain.

Le baron se pencha vers elle avec une servilité canine.

--Voulez-vous me voir gentille pour vous et vous donner ce soir chez

moi des verres d’eau sucrée en vous _choûchoûtant_, gros monstre?...

--_Fus me prissez le cueir..._

--_Briser le cuir_, ça se dit en un seul mot: _tanner!_... reprit-elle

en se moquant de la prononciation du baron. Voyons, amenez-moi Lucien,

que je l’invite à notre festin de Balthazar, et que je sois sûre qu’il

n’y manquera pas. Si vous réussissez à cette petite négociation, je te

dirai si bien que je t’aime, mon gros Frédéric, que tu le croiras...

--_Fus êdes eine engeanderesse_, dit le baron en baisant le gant

d’Esther. _Che gonzentirais à andandre eine hire t’inchures, s’il y

afait tuchurs eine garesse au poud..._

--Allons, si je ne suis pas obéie, je... dit-elle en menaçant le baron

du doigt comme on fait avec les enfants.

Le baron hocha la tête en oiseau pris dans un traquenard et qui implore

le chasseur.

--Mon Dieu! qu’a donc Lucien? se dit-elle quand elle fut seule en ne

retenant plus ses larmes qui tombèrent, il n’a jamais été si triste!

Voici ce qui le soir même était arrivé à Lucien. A neuf heures,

Lucien était sorti, comme tous les soirs, dans son coupé, pour aller

à l’hôtel de Grandlieu. Réservant son cheval de selle et son cheval

de cabriolet pour ses matinées, comme font tous les jeunes gens, il

avait pris un coupé pour ses soirées d’hiver, et avait choisi chez le

premier loueur de carrosses un des plus magnifiques avec de magnifiques

chevaux. Tout lui souriait depuis un mois: il avait dîné trois fois

à l’hôtel de Grandlieu, le duc était charmant pour lui; ses actions

dans l’entreprise des _Omnibus_ vendues trois cent mille francs lui

avaient permis de payer encore un tiers du prix de sa terre; Clotilde

de Grandlieu, qui faisait de délicieuses toilettes, avait dix pots

de fard sur la figure quand il entrait dans le salon, et avouait

hautement d’ailleurs sa passion pour lui. Quelques personnes assez

haut placées parlaient du mariage de Lucien et de mademoiselle de

Grandlieu comme d’une chose probable. Le duc de Chaulieu, l’ancien

ambassadeur en Espagne et ministre des Affaires étrangères pendant un

moment, avait promis à la duchesse de Grandlieu de demander au roi le

titre de marquis pour Lucien. Après avoir dîné chez madame de Sérizy,

Lucien était donc allé, ce soir-là, de la rue de la Chaussée-d’Antin au

faubourg Saint-Germain y faire sa visite de tous les jours. Il arrive,

son cocher demande la porte, elle s’ouvre, il arrête au perron. Lucien,

en descendant de voiture, voit dans la cour quatre équipages. En

apercevant monsieur de Rubempré, l’un des valets de pied, qui ouvrait

et fermait la porte du péristyle, s’avance, sort sur le perron et se

met devant la porte, comme un soldat qui reprend sa faction.

--Sa Seigneurie n’y est pas! dit-il.

--Madame la duchesse reçoit, fit observer Lucien au valet.

--Madame la duchesse est sortie, répond gravement le valet.

--Mademoiselle Clotilde...

--Je ne pense pas que mademoiselle Clotilde reçoive monsieur en

l’absence de madame la duchesse...

--Mais il y a du monde, repartit Lucien foudroyé.

--Je ne sais pas, répondit le valet de pied en tâchant d’être à la fois

bête et respectueux.

Il n’y a rien de plus terrible que l’étiquette pour ceux qui

l’admettent comme la loi la plus formidable de la société. Lucien

devina facilement le sens de cette scène atroce pour lui: le duc et la

duchesse ne voulaient pas le recevoir. Il sentit sa moelle épinière se

gelant dans les anneaux de sa colonne vertébrale, et une petite sueur

froide lui mit quelques perles au front. Ce colloque avait lieu devant

son valet de chambre à lui, qui tenait la poignée de la portière et qui

hésitait à la fermer; Lucien lui fit signe qu’il allait repartir; mais,

en remontant, il entendit le bruit que font des gens en descendant

un escalier, et un domestique vint crier successivement:--Les gens

de monsieur le duc de Chaulieu!--Les gens de madame la vicomtesse

de Grandlieu! Lucien ne dit qu’un mot à son domestique:--Vite aux

Italiens!... Malgré sa prestesse, l’infortuné dandy ne put éviter le

duc de Chaulieu et son fils le duc de Rhétoré, avec lesquels il fut

forcé d’échanger des saluts, et qui ne lui dirent pas un mot. Une

grande catastrophe à la cour, la chute d’un favori redoutable est

souvent consommée au seuil d’un cabinet par le mot d’un huissier à

visage de plâtre.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 51 / 56 段