Avant de se risquer à parler anglais, Peyrade avait lâché dans cette

langue un mot qui fit faire à Théodore Gaillard un mouvement de

physionomie par lequel il s’était assuré que le journaliste savait

l’anglais. Madame du Val-Noble alla dès lors très-lentement chez elle,

rue Louis-le-Grand, dans un hôtel garni décent, en regardant de côté

pour voir si le mulâtre la suivait. Cet établissement appartenait à une

madame Gérard que, dans ses jours de splendeur, madame du Val-Noble

avait obligée, et qui lui témoignait de la reconnaissance en la logeant

d’une façon convenable. Cette bonne femme, bourgeoise honnête et pleine

de vertus, pieuse même, acceptait la courtisane comme une femme d’un

ordre supérieur; elle la voyait toujours au milieu de son luxe, elle la

prenait pour une reine déchue; elle lui confiait ses filles; et, chose

plus naturelle qu’on ne le pense, la courtisane était aussi scrupuleuse

en les menant au spectacle que le serait une mère, elle était aimée des

deux demoiselles Gérard. Cette brave et digne hôtesse ressemblait à

ces sublimes prêtres qui voient encore une créature à sauver, à aimer,

dans ces femmes mises hors la loi. Madame du Val-Noble respectait cette

honnêteté, souvent elle l’enviait en causant le soir, et en déplorant

ses malheurs. «--Vous êtes encore belle, vous pouvez faire une bonne

fin,» disait madame Gérard. Madame du Val-Noble n’était d’ailleurs

tombée que relativement. La toilette de cette femme, si gaspilleuse

et si élégante, était encore assez bien fournie pour lui permettre

de paraître, à l’occasion, comme le jour de Richard d’Arlington à la

Porte-Saint-Martin, dans tout son éclat. Madame Gérard payait encore

assez gracieusement les voitures dont la femme à pied avait besoin

pour aller dîner en ville, pour se rendre au spectacle et en revenir.

--Eh! bien, ma chère madame Gérard, dit-elle à cette honnête mère de

famille, mon sort va changer, je crois...

--Allons, madame, tant mieux; mais soyez sage, pensez à l’avenir...

Ne faites plus de dettes. J’ai tant de mal à renvoyer ceux qui vous

cherchent!...

--Eh! ne vous inquiétez pas de ces _chiens_-là, qui tous ont gagné des

sommes énormes avec moi. Tenez, voici des billets de Variétés pour vos

filles, une bonne loge aux deuxièmes. Si quelqu’un me demandait ce soir

et que je ne fusse pas rentrée, on laisserait monter tout de même.

Adèle, mon ancienne femme de chambre, y sera; je vais vous l’envoyer.

Madame du Val-Noble, qui n’avait ni tante ni mère, se trouvait forcée

de recourir à sa femme de chambre (aussi à pied!) pour faire jouer le

rôle d’une Saint-Estève auprès de l’inconnu dont la conquête allait

lui permettre de remonter à son rang. Elle alla dîner avec Théodore

Gaillard, qui, pour ce jour-là, se trouvait avoir une _partie_,

c’est-à-dire un dîner offert par Nathan, qui payait un pari perdu, une

de ces débauches dont on dit aux invités:--_Il y aura des femmes._

Peyrade ne s’était pas décidé sans de puissantes raisons à donner de

sa personne dans le champ de cette intrigue. Sa curiosité, comme celle

de Corentin, était d’ailleurs si vivement excitée que, sans raisons,

il se fût encore mêlé volontiers à ce drame. En ce moment la politique

de Charles X avait achevé sa dernière évolution. Après avoir confié

le timon des affaires à des ministres de son choix, le roi préparait

la conquête d’Alger pour faire servir cette gloire de passe-port à

ce qu’on a nommé son coup d’État. Au dedans, personne ne conspirait

plus, Charles X croyait n’avoir aucun adversaire. En politique comme

en mer, il y a des calmes trompeurs. Corentin était donc tombé dans

une inaction absolue. Dans cette situation, un vrai chasseur, pour

s’entretenir la main, _faute de grives, tue des merles_. Domitien,

lui, tuait des mouches, faute de chrétiens. Témoin de l’arrestation

d’Esther, Contenson avait, avec le sens exquis de l’espion, très-bien

jugé cette opération. Ainsi qu’on l’a vu, le drôle n’avait pas pris

la peine de gazer son opinion au baron de Nucingen. «Au profit de qui

rançonne-t-on la passion du banquier?» fut la première question que se

posèrent les deux amis. Après avoir reconnu dans Asie un personnage

de la pièce, Contenson avait espéré, par elle, arriver à l’auteur;

mais elle lui coula des mains pendant quelque temps en se cachant

comme une anguille dans la vase parisienne, et, lorsqu’il la retrouva

cuisinière chez Esther, la coopération de cette mulâtresse lui parut

inexplicable. Pour la première fois, les deux artistes en espionnage

rencontraient donc un texte indéchiffrable, tout en soupçonnant une

ténébreuse histoire. Après trois attaques successives et hardies sur

la maison rue Taitbout, Contenson trouva le mutisme le plus obstiné.

Tant qu’Esther y demeura, le portier sembla dominé par une profonde

terreur. Peut-être Asie avait-elle promis des boulettes empoisonnées

à toute la famille en cas d’indiscrétion. Le lendemain du jour où

Esther quitta son appartement, Contenson trouva ce portier un peu plus

raisonnable, il regrettait beaucoup cette petite dame qui, disait-il,

le nourrissait des restes de sa table. Contenson, déguisé en courtier

de commerce, marchandait l’appartement, et il écoutait les doléances

du portier en se moquant de lui, mettant en doute tout ce qu’il disait

par des: «--Est-ce possible?...--Oui, monsieur, cette petite dame a

demeuré cinq ans ici sans en être jamais sortie, à preuve que son

amant, jaloux quoiqu’elle fût sans reproche, prenait les plus grandes

précautions pour venir, pour entrer, pour sortir. C’était d’ailleurs

un très-beau jeune homme.» Lucien se trouvait encore à Marsac, chez sa

sœur, madame Séchard; mais, dès qu’il fut revenu, Contenson envoya le

portier quai Malaquais, demander à monsieur de Rubempré s’il consentait

à vendre les meubles de l’appartement quitté par madame Van-Bogseck.

Le portier reconnut alors dans Lucien l’amant mystérieux de la jeune

veuve, et Contenson n’en voulait pas savoir davantage. On doit juger

de l’étonnement profond, quoique contenu, dont furent saisis Lucien et

Carlos, qui parurent croire le portier fou; ils essayèrent de le lui

persuader.

En vingt-quatre heures, une contre-police fut organisée par Carlos, qui

fit surprendre Contenson en flagrant délit d’espionnage. Contenson,

déguisé en porteur de la Halle, avait déjà deux fois apporté les

provisions achetées le matin par Asie, et deux fois il était entré

dans le petit hôtel de la rue Saint-Georges. Corentin, de son côté,

se remuait; la réalité du personnage de Carlos Herrera l’arrêta net;

mais il sut promptement que cet abbé, l’envoyé secret de Ferdinand

VII, était venu vers la fin de l’année 1823 à Paris. Néanmoins,

Corentin dut étudier les raisons qui portaient cet Espagnol à protéger

Lucien de Rubempré. Il fut démontré bientôt à Corentin que Lucien

avait eu pendant cinq ans Esther pour maîtresse. Ainsi la substitution

de l’Anglaise à Esther avait eu lieu dans les intérêts du dandy. Or

Lucien n’avait aucun moyen d’existence, on lui refusait mademoiselle

de Grandlieu pour femme, et il venait d’acheter un million la terre

de Rubempré. Corentin fit mouvoir adroitement le directeur-général de

la Police du royaume, à qui le préfet de Police apprit, à propos de

Peyrade, qu’en cette affaire les plaignants n’étaient rien moins que

le comte de Sérizy et Lucien de Rubempré.--Nous y sommes! s’étaient

écriés Peyrade et Corentin. Le plan des deux amis fut dessiné dans un

moment.--«Cette fille, avait dit Corentin, a eu des liaisons, elle a

des amies. Parmi ces amies, il est impossible qu’il ne s’en trouve pas

une dans le malheur; un de nous doit jouer le rôle d’un riche étranger

qui l’entretiendra; nous les ferons camarader. Elles ont toujours

besoin les unes des autres pour le _tric-trac_ des amants, et nous

serons alors au cœur de la place.» Peyrade pensa tout naturellement

à prendre son rôle d’Anglais. La vie de débauche à mener, pendant

le temps nécessaire à la découverte du complot dont il avait été la

victime, lui souriait, tandis que Corentin, vieilli par ses travaux

et assez malingre, s’en souciait peu. En mulâtre, Contenson échappa

sur-le-champ à la contre-police de Carlos. Trois jours avant la

rencontre de Peyrade et de madame du Val-Noble aux Champs-Élysées,

le dernier des agents de messieurs de Sartine et Lenoir, muni d’un

passe-port parfaitement en règle, avait débarqué rue de la Paix, à

l’hôtel Mirabeau, venant des colonies par le Havre dans une petite

calèche aussi crottée que si elle arrivait du Havre, quoiqu’elle n’eût

fait que le chemin de Saint-Denis à Paris.

Carlos Herrera, de son côté, fit viser son passe-port à l’ambassade

espagnole, et disposa tout quai Malaquais pour un voyage à Madrid.

Voici pourquoi. Sous quelques jours Esther allait être propriétaire

du petit hôtel de la rue Saint-Georges, elle devait obtenir une

inscription de trente mille francs de rentes; Europe et Asie étaient

assez rusées pour la lui faire vendre et en remettre secrètement le

prix à Lucien. Lucien, soi-disant riche par la libéralité de sa sœur,

achèverait ainsi de payer le prix de la terre de Rubempré. Personne

n’avait rien à reprendre dans cette conduite. Esther seule pouvait être

indiscrète; mais elle serait morte plutôt que de laisser échapper un

mouvement de sourcils. Clotilde venait d’arborer un petit mouchoir

rose à son cou de cigogne, la partie était donc gagnée à l’hôtel de

Grandlieu. Les actions des Omnibus donnaient déjà trois capitaux pour

un. Carlos, en disparaissant pour quelques jours, déjouait toute

malveillance. La prudence humaine avait tout prévu, pas une faute

n’était possible. Le faux Espagnol devait partir le lendemain du jour

où Peyrade avait rencontré madame du Val-Noble aux Champs-Élysées.

Or, dans la nuit même, à deux heures du matin, Asie arriva quai

Malaquais en fiacre, et trouva le chauffeur de cette machine fumant

dans sa chambre, et se livrant au résumé qui vient d’être traduit en

quelques mots, comme un auteur épluchant une feuille de son livre pour

y découvrir des fautes à corriger. Un pareil homme ne voulait pas

commettre deux fois un oubli comme celui du portier de la rue Taitbout.

--Paccard, dit Asie à l’oreille de son maître, a reconnu ce matin, à

deux heures et demie, aux Champs-Élysées, Contenson déguisé en mulâtre

et servant de domestique à un Anglais qui, depuis trois jours, se

promène aux Champs-Élysées pour observer Esther. Paccard a reconnu ce

mâtin-là, comme moi quand il était en porteur de la Halle, aux yeux.

Paccard a ramené la petite de manière à ne pas perdre de vue notre

drôle. Il est à l’hôtel Mirabeau; mais il a échangé de tels signes

d’intelligence avec l’Anglais, qu’il est impossible, dit Paccard, que

l’Anglais soit un Anglais.

--Nous avons un taon sur le dos, dit Carlos. Je ne pars

qu’après-demain. Ce Contenson est bien celui qui nous a lancé jusqu’ici

le portier de la rue Taitbout; il faut savoir si le faux Anglais est

notre ennemi.

A midi, le mulâtre de monsieur Samuel Johnson servait gravement son

maître, qui déjeunait toujours trop bien, par calcul. Peyrade voulait

se faire passer pour un Anglais du genre _Buveur_, il ne sortait jamais

qu’entre deux vins. Il avait des guêtres en drap noir qui lui montaient

jusqu’aux genoux et rembourrées de manière à lui grossir les jambes;

son pantalon était doublé d’une futaine énorme; il avait un gilet

boutonné jusqu’au menton; sa cravate bleue lui entourait le cou jusqu’à

fleur des joues; il portait une petite perruque rousse qui lui cachait

la moitié du front; il s’était donné trois pouces de plus environ;

en sorte que le plus ancien habitué du café David n’aurait pu le

reconnaître. A son habit carré, noir, ample et propre comme un habit

anglais, un passant devait le prendre pour un Anglais millionnaire.

Contenson avait manifesté l’insolence froide du valet de confiance

d’un nabab, il était muet, rogue, méprisant, peu communicatif, et se

permettait des gestes étrangers et des cris féroces. Peyrade achevait

sa seconde bouteille quand un garçon de l’hôtel introduisit sans

cérémonie dans l’appartement un homme en qui Peyrade, aussi bien que

Contenson, reconnut un gendarme en bourgeois.

--Monsieur Peyrade, dit le gendarme en s’adressant au nabab et en lui

parlant à l’oreille, j’ai l’ordre de vous amener à la Préfecture.

Peyrade se leva sans faire la moindre observation et chercha son

chapeau.--Vous trouverez un fiacre à la porte, lui dit le gendarme

dans l’escalier. Le préfet voulait vous faire arrêter, mais il s’est

contenté de vous envoyer demander des explications sur votre conduite

par l’officier de paix que vous trouverez dans la voiture.

--Dois-je rester avec vous? demanda le gendarme à l’officier de paix

quand Peyrade fut monté.

--Non, répondit l’officier de paix. Dites tout bas au cocher d’aller à

la Préfecture.

Peyrade et Carlos se trouvaient ensemble dans le même fiacre. Carlos

tenait à portée un stylet. Le fiacre était mené par un cocher de

confiance, capable d’en laisser sortir Carlos sans s’en apercevoir et

de s’étonner, en arrivant sur une place, de trouver un cadavre dans

sa voiture. On ne réclame jamais un espion. La justice laisse presque

toujours ces meurtres impunis, tant il est difficile d’y voir clair.

Peyrade jeta son coup d’œil d’espion sur le magistrat que lui détachait

le préfet de Police, Carlos lui présenta des lignes satisfaisantes: un

crâne pelé, sillonné de rides à l’arrière; des cheveux poudrés; puis,

sur des yeux tendres bordés de rouge et qui voulaient des soins, une

paire de lunettes d’or très-légères, très-bureaucratiques, à verres

verts et doubles. Ces yeux offraient des certificats de maladies

ignobles. Une chemise en percale à jabot plissé dormant, un gilet de

satin noir usé, un pantalon d’homme de justice, des bas de filoselle

noire et des souliers noués par des rubans, une longue redingote noire,

des gants à quarante sous, noirs et portés depuis dix jours, une chaîne

de montre en or. C’était, ni plus ni moins, le magistrat inférieur

appelé très-antinomiquement _officier de paix_.

--Mon cher monsieur Peyrade, je regrette qu’un homme comme vous

soit l’objet d’une surveillance, et que vous preniez à tâche de

la justifier. Votre déguisement n’est pas du goût de monsieur le

préfet. Si vous croyez échapper ainsi à notre vigilance, vous êtes

dans l’erreur. Vous avez sans doute pris la route d’Angleterre à

Beaumont-sur-Oise?...

--A Beaumont-sur-Oise, répondit Peyrade.

--Ou à Saint-Denis? reprit l’abbé.

Peyrade se troubla. Cette nouvelle demande exigeait une réponse. Or

toute réponse était dangereuse. Une affirmation devenait une moquerie;

une négation, si l’homme savait la vérité, perdait Peyrade.--Il est

fin, pensa-t-il. Il essaya de regarder l’officier de paix en souriant,

et lui donna son sourire pour une réponse. Le sourire fut accepté sans

protêt.

--Dans quel but vous êtes-vous déguisé, avez-vous pris un appartement

à l’hôtel Mirabeau, et mis Contenson en mulâtre? demanda le faux

magistrat.

--Monsieur le préfet fera de moi ce qu’il voudra, mais je ne dois

compte de mes actions qu’à mes chefs, dit Peyrade avec dignité.

--Si vous voulez me donner à entendre que vous agissez pour le compte

de la Police Générale du Royaume, dit sèchement Carlos, nous allons

changer de direction, et aller rue de Grenelle au lieu d’aller rue de

Jérusalem. J’ai les ordres les plus positifs à votre égard. Mais prenez

bien garde? on ne vous en veut pas énormément, et, en un moment, vous

brouilleriez vos cartes. Quant à moi, je ne vous veux pas de mal....

Mais, marchons!.... Dites-moi la vérité...

--La vérité? la voici, dit Peyrade en jetant un regard fin sur les yeux

rouges de son cerbère.

La figure de Carlos resta muette, impassible, l’officier de paix

faisait son métier, toute vérité lui paraissait indifférente, il avait

l’air de taxer le Préfet de quelque caprice. Les Préfets ont des lubies.

--Je suis devenu amoureux comme un fou d’une femme, la maîtresse de cet

Agent de change qui voyage pour son plaisir et pour le déplaisir de ses

créanciers, Falleix.

--Madame du Val-Noble, dit l’officier.

--Oui, reprit Peyrade. Pour pouvoir l’entretenir pendant un mois, ce

qui ne me coûtera guère plus de mille écus, je me suis mis en nabab et

j’ai pris Contenson pour domestique. Cela, monsieur, est si vrai que,

que si vous voulez me laisser dans le fiacre, où je vous attendrai,

foi d’ancien Commissaire-général de police, montez à l’hôtel, vous y

questionnerez Contenson. Non-seulement Contenson vous confirmera ce que

j’ai l’honneur de vous dire, mais vous verrez venir la femme de chambre

de madame du Val-Noble, qui doit nous apporter ce matin le consentement

à mes propositions, ou les conditions de sa maîtresse. Un vieux singe

se connaît en grimaces: j’ai offert mille francs par mois, une voiture;

cela fait quinze cents; cinq cents francs de cadeaux, puis autant en

quelques parties, des dîners, des spectacles; vous voyez que je ne me

trompe pas d’un centime en vous disant mille écus. Un homme de mon âge

peut bien mettre mille écus à sa dernière fantaisie.

--Ah! papa Peyrade, vous aimez encore assez les femmes pour?... Mais

vous m’attrapez; moi, j’ai soixante ans, et je m’en prive très-bien...

Si cependant les choses sont comme vous les dites, je conçois que, pour

vous passer cette fantaisie, il vous a fallu vous donner la tournure

d’un étranger.

--Vous comprenez que Peyrade ou le père Canquoëlle de la rue des

Moineaux...

--Oui, ni l’un ni l’autre n’eût convenu à madame du Val-Noble, reprit

Carlos enchanté d’apprendre l’adresse du père Canquoëlle. J’ai connu

jadis une femme, dit le faux magistrat, qui était entretenue par

l’exécuteur des hautes-œuvres. Un jour, au spectacle, elle se pique

avec une épingle, et, comme cela se disait avant la révolution, elle

s’écrie: Ah! bourreau!--Est-ce une réminiscence? lui dit quelqu’un...

Eh bien! mon cher Peyrade, elle a quitté son amant à cause de ce

mot. Je conçois que vous ne voulez pas vous exposer à une semblable

avanie... Madame du Val-Noble est femme à gens comme il faut, je l’ai

vue un jour à l’Opéra, je l’ai trouvée bien belle... Faites revenir le

cocher rue de la Paix, mon cher Peyrade, je vais monter avec vous dans

votre appartement et voir les choses par moi-même. Un rapport verbal

suffira sans doute à monsieur le préfet.

Carlos sortit de sa poche de côté une tabatière en carton noir doublée

de vermeil, il l’ouvrit, et offrit du tabac à Peyrade par un geste

d’une bonhomie adorable. Peyrade se dit à lui-même:--Et voilà leurs

agents!... mon Dieu! si monsieur Lenoir ou monsieur de Sartine revenait

au monde, que dirait-il?

--C’est là sans doute une partie de la vérité, mais ce n’est pas tout,

mon cher ami, dit le faux officier de paix en achevant de humer sa

prise par le nez. Vous vous êtes mêlé des affaires de cœur du baron de

Nucingen, et vous voulez sans doute l’entortiller dans quelque nœud

coulant; vous l’avez manqué au pistolet, vous voulez le viser avec du

gros canon. Madame du Val-Noble est une amie de madame de Champy...

--Ah! diable! ne nous enferrons pas! se dit Peyrade. Il est plus fort

que je ne le croyais. Il me joue: il parle de me faire relâcher, et il

continue de me faire causer.

--Eh! bien, dit Carlos d’un air d’autorité magistrale.

--Monsieur, il est vrai que j’ai eu le tort de chercher pour le compte

de monsieur de Nucingen une femme dont il était amoureux à en perdre

la tête. C’est la cause de la disgrâce dans laquelle je suis; car il

paraît que j’ai touché, sans le savoir, à des intérêts très-graves.

(Le magistrat subalterne fut impassible.) Mais je connais assez la

Police après cinquante-deux ans d’exercice, reprit Peyrade, pour m’être

abstenu depuis la mercuriale que m’a donnée monsieur le préfet, qui

certainement avait raison...

--Vous renonceriez alors à votre caprice si monsieur le préfet vous

le demandait? Ce serait, je crois, la meilleure preuve à donner de la

sincérité de ce que vous me dites.

--Comme il va! comme il va! se disait Peyrade. Ah! sacrebleu! les

agents d’aujourd’hui valent ceux de monsieur Lenoir.

--Y renoncer? dit Peyrade..... J’attendrai les ordres de monsieur le

préfet... Mais si vous voulez monter, nous voici à l’hôtel.

--Où trouvez-vous donc des fonds? lui demanda Carlos d’un air sagace et

à brûle-pourpoint.

--Monsieur, j’ai un ami... dit Peyrade...

--Allez donc dire cela, reprit Carlos, à un juge d’instruction?

Cette audacieuse scène était chez Carlos le résultat d’une de ces

combinaisons dont la simplicité ne pouvait sortir que de la tête d’un

homme de sa trempe. Il avait envoyé Lucien, de très-bonne heure, chez

la comtesse de Sérizy. Lucien pria le secrétaire particulier du comte

d’aller, de la part du comte, demander au préfet des renseignements sur

l’agent employé par le baron de Nucingen. Le secrétaire était revenu

muni d’une note sur Peyrade, la copie du sommaire écrit sur le dossier:

_Dans la police depuis 1778. et venu d’Avignon à Paris, deux ans

auparavant._

_Sans fortune et sans moralité, dépositaire de secrets d’État._

_Domicilié rue des Moineaux, sous le nom de Canquoëlle, nom du petit

bien sur lequel vit sa famille, dans le département de Vaucluse,

famille honorable d’ailleurs._

_A été demandé récemment par un de ses petits-neveux, nommé Théodose de

la Peyrade._ (Voir le rapport d’un agent, nº 37 des pièces.)

--C’est lui qui doit être l’Anglais à qui Contenson sert de mulâtre,

s’était écrié Carlos quand Lucien lui rapporta les renseignements

donnés de vive voix, outre la note.

En trois heures de temps, cet homme, d’une activité de général en

chef, avait trouvé par Paccard un innocent complice capable de jouer

le rôle d’un gendarme en bourgeois, et s’était déguisé en officier de

paix. Il avait hésité trois fois à tuer Peyrade dans le fiacre; mais il

s’était interdit de jamais commettre un assassinat par lui-même, il se

promit de se défaire à temps de Peyrade en le faisant signaler comme un

millionnaire à quelques forçats libérés.

Peyrade et son Mentor entendirent la voix de Contenson qui causait avec

la femme de chambre de madame du Val-Noble. Peyrade fit alors signe à

Carlos de rester dans la première pièce, en ayant l’air de lui dire

ainsi:--Vous allez juger de ma sincérité.

--Madame consent à tout, disait Adèle. Madame est en ce moment chez une

de ses amies, madame de Champy, qui a pour un an encore un appartement

tout meublé rue Taitbout, et qui le lui donnera sans doute. Madame sera

mieux là pour recevoir monsieur Johnson, car les meubles sont encore

très-bien, et Monsieur pourra les acheter à Madame en s’entendant avec

madame de Champy.

--Bon, mon enfant. Si ce n’est pas une carotte, c’en est le feuillage,

dit le mulâtre à la fille stupéfaite; mais nous partagerons....

--Eh! bien, en voilà un homme de couleur! s’écria mademoiselle Adèle.

Si votre nabab est un nabab, il peut bien donner des meubles à Madame.

Le bail finit en avril 1830, votre nabab pourra le renouveler, s’il se

trouve bien.

--_Moa trée contente!_ répondit Peyrade qui fit son entrée en frappant

sur l’épaule de la femme de chambre.

Et il fit un geste d’intelligence à Carlos qui répondit par un geste

d’assentiment en comprenant que le nabab devait rester dans son rôle.

Mais la scène changea subitement par l’entrée d’un personnage sur qui

Carlos ni le préfet de police ne pouvaient rien. Corentin se montra

soudain. Il avait trouvé la porte ouverte, il venait voir en passant

comment son vieux Peyrade jouait son rôle de nabab.

--Le préfet m’_otolondre_ toujours! dit Peyrade à l’oreille de

Corentin, il m’a découvert en nabab.

--Nous ferons tomber le préfet, répondit Corentin à l’oreille de son

ami.

Puis, après avoir salué froidement, il se mit à examiner sournoisement

le magistrat.

--Restez ici jusqu’à mon retour; je vais à la Préfecture, dit Carlos.

Si vous ne me voyez pas, vous pourrez vous passer votre fantaisie.

Après avoir dit ces mots à l’oreille de Peyrade afin de ne pas en

démolir le personnage aux yeux de la femme de chambre, Carlos sortit,

ne se souciant pas de rester sous le regard du nouveau venu, dans

lequel il reconnut une de ces natures blondes, à œil bleu, terribles à

froid.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 50 / 56 段