ne peut donc pas se faire nourrir par l’Asie et habiller par l’Europe,
quand vous, vous vivez de tout le monde? C’est un mythe, quoi! Il y a
des femmes qui mangeraient la terre, il ne m’en faut que la moitié.
Voilà!
--_Quelle phâme que montame Saind-Esdèfe!_ se dit le baron en admirant
le subit changement des façons d’Esther.
--Europe, ma fille, il me faut un chapeau, dit Esther. Je dois avoir
une capote de satin noir doublée de rose, garnie en dentelles.
--Madame Thomas ne l’a pas envoyée... Allons, baron, vite! haut la
patte! commencez votre service d’homme de peine, c’est-à-dire d’homme
heureux! Le bonheur est lourd!... Vous avez votre cabriolet, allez
chez madame Thomas, dit Europe au baron. Vous ferez demander par votre
domestique la capote de madame Van-Bogseck... Et surtout, lui dit-elle
à l’oreille, rapportez-lui le plus beau bouquet qu’il y ait à Paris.
Nous sommes en hiver, tâchez d’avoir des fleurs des Tropiques.
Le baron descendit et dit à ses domestiques:--_Ghez montame Domas._
Le domestique mena son maître chez une fameuse pâtissière.--_C’edde
ein margeante de motes, vichi pedâte ed non te cateaux_, dit le baron
qui courut au Palais-Royal chez madame Prévôt, où il fit composer un
bouquet de dix louis, pendant que son domestique allait chez la fameuse
marchande de modes.
En se promenant dans Paris, l’observateur superficiel se demande quels
sont les fous qui viennent acheter les fleurs fabuleuses qui parent
la boutique de l’illustre bouquetière et les primeurs de l’européen
Chevet, le seul, avec le Rocher-de-Cancale, qui offre une véritable
et délicieuse Revue des Deux-Mondes... Il s’élève tous les jours, à
Paris, cent et quelques passions à la Nucingen, qui se prouvent par
des raretés que les reines n’osent pas se donner, et qu’on offre, et à
genoux, à des filles qui, selon le mot d’Asie, _aiment à flamber_. Sans
ce petit détail, une honnête bourgeoise ne comprendrait pas comment
une fortune se fond entre les mains de ces créatures; après tout, leur
fonction sociale, dans le système fouriériste, est peut-être de réparer
les malheurs de l’Avarice et de la Cupidité; leurs dissipations sont
peut-être au Corps Social ce qu’un coup de lancette est pour un corps
pléthorique. Nucingen venait d’arroser l’Industrie de plus de deux cent
mille francs.
Quand le vieil amoureux revint, la nuit tombait, le bouquet était
inutile. L’heure d’aller aux Champs-Élysées, en hiver, est de deux
heures à quatre. Mais la voiture servit à Esther pour se rendre de
la rue Taitbout à la rue Saint-Georges, où elle prit possession du
_bedid balai_. Jamais, disons-le, Esther n’avait encore été l’objet
d’un pareil culte ni de profusions pareilles; elle en fut surprise,
et se garda bien, comme toutes ces royales ingrates, de montrer le
moindre étonnement. Quand vous entrez dans Saint-Pierre de Rome, pour
vous faire apprécier l’étendue et la hauteur de la cathédrale des
cathédrales, on vous montre le petit doigt d’une statue qui a je ne
sais quelle longueur, et qui vous semble un petit doigt naturel. Or, on
a tant critiqué les descriptions, néanmoins si nécessaires à l’histoire
de nos mœurs, qu’il faut imiter ici le cicérone romain. Donc, en
entrant dans la salle à manger, le baron ne put s’empêcher de montrer
à Esther l’étoffe des rideaux de croisée, drapée avec une abondance
royale, doublée en moire blanche et garnie d’une passementerie digne
du corsage d’une princesse portugaise. Cette étoffe était une soierie
de Chine où la patience chinoise avait su peindre les oiseaux d’Asie
avec une perfection dont le modèle n’existe que sur les vélins du Moyen
Age, ou dans le missel de Charles-Quint, l’orgueil de la bibliothèque
impériale de Vienne.
--_Elle a goûdé teux mile vrans l’aune à eine milort qui l’a rabbordée
tes Intes..._
--Très-bien. Charmant! Quel plaisir ce sera de boire ici du vin de
Champagne! dit Esther. Du moins, la mousse n’y jaillira pas sur du
carreau!
--Oh! madame, dit Europe, mais voyez donc le tapis?...
--_Gomme on affait tessiné la dabis bir la tuc Dorlonia, mon hâmi, qui
le droufe drob cher, che l’ai bris pir vus, qui êdes eine reine!_ dit
Nucingen en montrant le tapis.
Par un effet du hasard, ce tapis, dû à l’un de nos plus ingénieux
dessinateurs, se trouvait assorti aux caprices de la draperie chinoise.
Les murs avaient été peints par Diaz et représentaient de délicieuses
scènes, toutes voluptueuses, qui ressortaient sur des ébènes sculptés,
acquis à prix d’or chez du Sommerard, et formant des panneaux où de
simples filets d’or attiraient sobrement la lumière. Maintenant vous
pouvez juger du reste.
--Vous avez bien fait de m’amener ici, dit Esther, il me faudra bien
huit jours pour m’habituer à ma maison, et ne pas avoir l’air d’une
parvenue...
--_Ma mèson!_ répétait joyeusement le baron. _Fus accebdez donc?..._
--Mais oui, mille fois oui, animal-bête, dit-elle en souriant.
--_Hânimâle édait azez..._
--Bête est pour la caresse, reprit-elle en le regardant.
Le pauvre Loup-cervier prit la main d’Esther et la mit sur son cœur: il
était assez animal pour sentir, mais trop bête pour trouver un mot.
--_Foyez gomme il pat... bir un bedid mote te dentresse!..._ reprit-il.
Et il emmena sa déesse (_téesse_) dans la chambre à coucher.
--Oh! madame, dit Eugénie, je ne peux pas rester là, ça parle trop au
cœur...
--Eh! bien, dit Esther, je veux rendre heureux le magicien qui opère
de tels prodiges. Allons, mon gros éléphant, après le dîner nous irons
ensemble au spectacle. J’ai une fringale de spectacle.
Il y avait précisément six ans qu’Esther n’était allée à un théâtre.
Tout Paris se portait alors à la Porte-Saint-Martin, pour y voir une
de ces pièces auxquelles la puissance des acteurs communique une
expression de réalité terrible, _Richard d’Arlington_. Comme toutes les
natures ingénues, Esther aimait autant à trembler qu’à se laisser aller
aux larmes du bonheur.--Nous irons voir Frédérick-Lemaître, dit-elle,
j’adore cet acteur-là!
--_C’edde ein trame sôfâche_, dit Nucingen qui se vit contraint en un
moment de s’afficher.
Le baron envoya son domestique prendre une des deux loges d’Avant-scène
aux premières. Autre originalité parisienne! Quand le Succès, aux pieds
d’argile, emplit une salle, il y a toujours une loge d’Avant-scène à
louer dix minutes avant le lever du rideau; les directeurs la gardent
pour eux quand il ne s’est pas présenté pour la prendre, une passion
à la Nucingen. Cette loge est, comme la primeur de Chevet, l’impôt
prélevé sur les fantaisies de l’Olympe parisien.
Il est inutile de parler du service. Il y avait trois services: le
petit service, le moyen service, le grand service. Le dessert du grand
service était, en entier, assiettes et plats, de vermeil sculpté. Le
banquier, pour ne pas paraître écraser la table de valeurs d’or et
d’argent, avait joint à tous ces services une délicieuse porcelaine
de la plus charmante fragilité, genre Saxe, et qui coûtait plus qu’un
service d’argenterie. Quant au nappage, le linge de Saxe, le linge
d’Angleterre, de Flandre et de France rivalisaient de coquetterie avec
leurs fleurs damassées.
Au dîner, ce fut le tour au baron d’être surpris en goûtant la cuisine
d’Asie.
--_Che gomprents_, dit-il, _birquoi fus la nommez Acie: c’ed eine
guizine aciadique_.
--Ah! je commence à croire qu’il m’aime, dit Esther à Europe, il a dit
quelque chose qui ressemble à un mot.
--_Il y en a blisieurs_, dit-il.
--Eh! bien, il est encore plus Turcaret qu’on le dit, s’écria la rieuse
courtisane à cette réponse digne des naïvetés célèbres échappées au
banquier.
La cuisine avait été faite pour donner une indigestion au baron, afin
qu’il s’en allât chez lui de bonne heure; aussi fut-ce tout ce qu’il
rapporta de sa première entrevue avec Esther en fait de plaisir. Au
spectacle, il fut obligé de boire un nombre infini de verres d’eau
sucrée, en laissant Esther seule pendant les entr’actes. Par une
rencontre si prévisible qu’on ne saurait la nommer un hasard, Tullia,
Mariette et madame du Val-Noble se trouvaient au spectacle ce jour-là.
_Richard d’Arlington_ fut un de ces succès fous, et mérités d’ailleurs,
comme il ne s’en voit qu’à Paris. En voyant ce drame, tous les hommes
concevaient qu’on pût jeter sa femme légitime par la fenêtre, et toutes
les femmes aimaient à se voir injustement victimées. Les femmes se
disaient:--C’est trop fort, nous ne sommes que poussées... mais ça
nous arrive souvent!..... Or une créature de la beauté d’Esther, mise
comme Esther, ne pouvait pas _flamber_ impunément à l’Avant-scène de la
Porte-Saint-Martin. Aussi, dès le second acte, y eut-il dans la loge
des deux danseuses une sorte de révolution causée par la constatation
de l’identité de la belle inconnue avec la Torpille.
--Ah! çà! d’où sort-elle? dit Mariette à madame du Val-Noble, je la
croyais noyée...
--Est-ce elle? elle me paraît trente-sept fois plus jeune et plus belle
qu’il y a six ans.
--Elle s’est peut-être conservée comme madame d’Espard et madame
Zayonchek, dans la glace, dit le comte de Brambourg.
Ce parvenu avait conduit les trois femmes au spectacle, dans une loge
du rez-de-chaussée.
--N’est-ce pas le rat que vous vouliez m’envoyer pour empaumer mon
oncle? dit Philippe à Tullia.
--Précisément, dit Tullia. Du Bruel, allez donc à l’Orchestre, voir si
c’est bien elle.
--_Fait-elle sa tête!_ s’écria madame du Val-Noble en se servant d’une
admirable expression du vocabulaire des filles.
--Oh! s’écria le comte de Brambourg, elle en a le droit, car elle est
avec mon ami, le baron de Nucingen. J’y vais.
--Est-ce que ce serait cette prétendue Jeanne-d’Arc qui a conquis
Nucingen, et avec laquelle on nous _embête_ depuis trois mois?... dit
Mariette.
--Bonsoir, mon cher baron, dit Philippe Bridau en entrant dans la
loge d’Esther. Vous voilà donc marié avec mademoiselle Esther?...
Mademoiselle, je suis un pauvre officier que vous deviez jadis tirer
d’un mauvais pas, à Issoudun... Philippe Bridau...
--Connais pas, dit Esther en braquant ses jumelles sur la salle.
--_Montemiselle_, répondit le baron, _ne s’abbelle blis Esder, di
gourt; elle ha nom matame te Jamby_ (Champy), _eine bedid pien que che
lui ai agedé_...
--Si vous faites bien les choses, dit le comte, ces dames disent
que madame Champy _fait trop sa tête_... Si vous ne voulez pas vous
souvenir de moi, daignerez-vous reconnaître Mariette, Tullia, madame du
Val-Noble, dit le colonel en faveur auprès du Dauphin.
--Si ces dames sont bonnes pour moi, je suis disposée à leur être
très-agréable, répondit sèchement madame de Champy.
--Bonnes! dit Philippe, elles sont excellentes, elles vous surnomment
Jeanne-d’Arc.
--_Eh! pien, si ces tames feulent fus dennir gombagnie_, dit Nucingen,
_che fus laiserai sèle, gar chai drob manché. Vodre foidire fientra vus
brentre afec vos chens... Tiaple t’Acie!..._
--Pour la première fois, vous me laisseriez seule! dit Esther. Allons
donc! il faut savoir mourir sur votre bord. J’ai besoin de mon homme
pour sortir. Si j’étais insultée, je crierais donc pour rien?...
L’égoïsme du vieux millionnaire dut céder devant les obligations de
l’amoureux. Le baron souffrit et resta. Esther avait ses raisons pour
garder le baron. Si elle devait recevoir les visites de ses anciennes
connaissances, elle ne devait pas être questionnée aussi sérieusement
en compagnie qu’elle l’aurait été seule. Philippe Bridau se hâta de
revenir dans la loge des danseuses.
--Ah! c’est elle qui hérite de _ma_ maison de la rue Saint-Georges! dit
au comte de Brambourg avec amertume madame du Val-Noble qui, dans le
langage de ces sortes de femmes, se trouvait _à pied_.
--Probablement, répondit-il. Du Tillet m’a dit que le baron y avait
dépensé trois fois autant que votre pauvre Falleix.
--Allons donc la voir, dit Tullia.
--Ma foi! non, répliqua Mariette, elle est trop belle... J’irai la voir
chez elle.
--Je me trouve assez bien pour me risquer, répondit Tullia.
Tullia vint donc au premier entr’acte, et renouvela connaissance avec
Esther, qui se tint dans les généralités.
--Et d’où reviens-tu, ma chère enfant? demanda la danseuse qui n’en
pouvait mais de curiosité.
--Oh! je suis restée pendant cinq ans dans un château des Alpes avec un
Anglais jaloux comme un tigre, un nabab; je l’appelais un _nabot_, car
il n’était pas si grand que le bailli de Ferrette. Et je suis retombée
à un banquier, _de caraïbe en syllabe_, comme dit Florine. Aussi,
maintenant que me voilà revenue à Paris, ai-je des envies de m’amuser
qui me vont rendre un vrai Carnaval. J’aurai maison ouverte. Ah! il
faut me refaire de cinq ans de solitude, et je commence à me rattraper.
Cinq ans d’Anglais, c’est trop; d’après les affiches, on doit n’y être
que six semaines.
--Est-ce le baron qui t’a donné cette dentelle?
--Non, c’est un reste de Nabab... Ai-je du malheur, ma chère! il était
jaune comme un rire d’ami devant un succès. J’ai cru qu’il mourrait en
dix mois. Bah! il était fort comme une Alpe. Il faut se défier de tous
ceux qui se disent malades du foie... Je ne veux plus entendre parler
de foie. J’ai eu trop de foi aux proverbes..... Ce nabab m’a volée: il
est mort sans faire de testament, et la famille m’a mise à la porte
comme si j’avais eu la peste. Aussi j’ai dit à ce gros-là:--Paye pour
deux! Vous avez bien raison de m’appeler une Jeanne d’Arc, j’ai perdu
l’Angleterre! et je mourrai peut-être brûlée.
--D’amour! dit Tullia.
--Et vive! répondit Esther que ce mot rendit songeuse.
Le baron riait de toutes ces niaiseries au gros sel, mais il ne les
comprenait pas toujours sur-le-champ, en sorte que son rire ressemblait
à ces fusées oubliées qui partent après un feu d’artifice.
Nous vivons tous dans une sphère quelconque, et les habitants de
toutes les sphères sont doués d’une dose égale de curiosité. Le
lendemain, à l’Opéra, l’aventure du retour d’Esther fut la nouvelle des
coulisses. Le matin, de deux heures à quatre heures, tout le Paris des
Champs-Élysées avait reconnu la Torpille, et savait enfin quel était
l’objet de la passion du baron de Nucingen.
--Savez-vous, disait Blondet à de Marsay dans le foyer de l’Opéra, que
la Torpille a disparu le lendemain du jour où nous l’avons reconnue ici
pour être la maîtresse du petit Rubempré?
A Paris, comme en province, tout se sait. La police de la rue de
Jérusalem n’est pas si bien faite que celle du monde, où chacun
s’espionne sans le savoir. Aussi Carlos avait-il bien deviné quel était
le danger de la position de Lucien pendant et après la rue Taitbout.
Il n’existe pas de situation plus horrible que celle où se trouvait
madame du Val-Noble, et le mot _être à pied_ la rend à merveille.
L’insouciance et la prodigalité de ces femmes les empêchent de songer
à l’avenir. Dans ce monde exceptionnel, beaucoup plus comique et
spirituel qu’on ne le pense, les femmes qui ne sont pas belles de cette
beauté positive, presque inaltérable et facile à reconnaître, les
femmes qui ne peuvent être aimées enfin que par caprice, pensent seules
à leur vieillesse et se font une fortune: plus elles sont belles,
plus imprévoyantes elles sont.--Tu as donc peur de devenir laide, que
tu te fais des rentes?... est un mot de Florine à Mariette qui peut
faire comprendre une des causes de cette prodigalité. Dans le cas d’un
spéculateur qui se tue, d’un prodigue à bout de ses sacs, ces femmes
tombent donc avec une effroyable rapidité d’une opulence effrontée
à une profonde misère. Elles se jettent alors dans les bras de la
marchande à la toilette, elles vendent à vil prix des bijoux exquis,
elles font des dettes, surtout pour rester dans un luxe apparent
qui leur permette de retrouver ce qu’elles viennent de perdre: une
caisse où puiser. Ces hauts et bas de leur vie expliquent assez bien
la cherté d’une liaison presque toujours ménagée, en réalité, comme
Asie avait _agrafé_ (autre mot du vocabulaire) Nucingen avec Esther.
Aussi ceux qui connaissent bien leur Paris savent-ils parfaitement à
quoi s’en tenir en retrouvant aux Champs-Élysées, ce bazar mouvant et
tumultueux, telle femme en voiture de louage, après l’avoir vue, un
an, six mois auparavant, dans un équipage étourdissant de luxe et de
la plus belle tenue.--Quand on tombe à Sainte-Pélagie, il faut savoir
rebondir au bois de Boulogne, disait Florine en riant avec Blondet
du petit vicomte de Portenduère. Quelques femmes habiles ne risquent
jamais ce contraste. Elles restent ensevelies en d’affreux hôtels
garnis, où elles expient leurs profusions par des privations comme en
souffrent les voyageurs égarés dans un Sahara quelconque; mais elles
n’en conçoivent pas la moindre velléité d’économie. Elles se hasardent
aux bals masqués, elles entreprennent un voyage en province, elles se
montrent bien mises sur les boulevards par les belles journées. Elles
trouvent d’ailleurs entre elles le dévouement que se témoignent les
classes proscrites. Les secours à donner coûtent peu de chose à la
femme heureuse, qui se dit en elle-même:--Je serai comme ça dimanche.
La protection la plus efficace est néanmoins celle de la marchande à
la toilette. Quand cette usurière se trouve créancière, elle remue et
fouille tous les cœurs de vieillards en faveur de son hypothèque à
brodequins et à chapeaux. Incapable de prévoir le désastre d’un des
plus riches et des plus habiles Agents de change, madame du Val-Noble
fut donc prise en plein désordre. Elle employait l’argent de Falleix à
ses caprices, et s’en remettait sur lui pour les choses utiles et pour
son avenir.--Comment, disait-elle à Mariette, s’attendre à cela de la
part d’un homme qui paraissait si _bon enfant_?
Dans presque toutes les classes de la société, le _bon enfant_ est
un homme qui a de la largeur, qui prête quelques écus par ci par là
sans les redemander, qui se conduit toujours d’après les règles d’une
certaine délicatesse, en dehors de la moralité vulgaire, obligée,
courante. Il y a des gens dits vertueux et probes qui, semblablement
à Nucingen, ont ruiné leurs bienfaiteurs, et il y a des gens sortis
de la Police Correctionnelle qui sont d’une ingénieuse probité pour
une femme. La vertu complète, le rêve de Molière, Alceste, est
excessivement rare; elle se rencontre néanmoins. Le _bon enfant_ est
le produit d’une certaine grâce dans le caractère qui ne prouve rien:
un homme est ainsi comme le chat est soyeux, comme une pantoufle est
faite pour être prête au pied. Donc, dans l’acception du mot bon
enfant par les femmes entretenues, Falleix devait avertir sa maîtresse
de la faillite et lui laisser de quoi vivre. D’Estourny, le galant
escroc, était un bon enfant; il trichait au jeu, mais il avait mis de
côté trente mille francs pour sa maîtresse. Aussi, dans les soupers
de carnaval, les femmes répondaient-elles à ses accusateurs: «C’EST
ÉGAL!... vous aurez beau dire, Georges était un bon enfant, et il
avait de belles manières, il méritait un meilleur sort!» Les filles se
moquent des lois, elles adorent une certaine délicatesse. Elles savent
se vendre, comme Esther, pour un beau idéal secret, leur religion à
elles.
Après avoir à grand’peine sauvé quelques bijoux du naufrage, madame du
Val-Noble succombait sous le poids terrible de cette accusation:--Elle
a ruiné Falleix! Elle atteignait à l’âge de trente ans, et quoiqu’elle
fût dans tout le développement de sa beauté, néanmoins elle pouvait
d’autant mieux passer pour une vieille femme que, dans ces crises, une
femme a contre soi toutes ses rivales. Mariette, Florine et Tullia
recevaient bien leur amie à dîner, lui donnaient bien quelques secours;
mais, ne connaissant pas le chiffre de ses dettes, elles n’osaient
sonder la profondeur de ce gouffre. Six ans d’intervalle constituaient
un point d’aiguille un peu trop long dans les fluctuations de la mer
parisienne, entre la Torpille et madame du Val-Noble, pour que la
_femme à pied_ s’adressât à la femme en voiture; mais la Val-Noble
savait Esther trop généreuse pour ne pas songer parfois qu’elle avait,
selon son mot, hérité d’elle, et venir à elle dans une rencontre qui
semblerait fortuite, quoique cherchée. Pour faire arriver ce hasard,
madame du Val-Noble, mise en femme comme il faut, se promenait aux
Champs-Élysées tous les jours, ayant au bras Théodore Gaillard, qui a
fini par l’épouser et qui, dans cette détresse, se conduisait très-bien
avec son ancienne maîtresse, il lui donnait des loges et la faisait
inviter à toutes les _parties_. Elle se flattait que, par un beau
temps, Esther se promènerait, et qu’elles se trouveraient face à face.
Esther avait Paccard pour cocher, car sa maison fut, en cinq jours,
organisée par Asie, par Europe et Paccard, d’après les instructions de
Carlos, de manière à faire de la maison rue Saint-Georges une place
forte. De son côté, Peyrade, mu par sa haine profonde, par son désir de
vengeance, et surtout dans le dessein d’établir sa chère Lydie, prit
pour but de promenade les Champs-Élysées, dès que Contenson lui dit
que la maîtresse de monsieur de Nucingen y était visible. Peyrade se
mettait si parfaitement en Anglais, et parlait si bien en français avec
les gazouillements que les Anglais introduisent dans notre langage;
il savait si purement l’anglais, il connaissait si complétement les
affaires de ce pays, où par trois fois, la police de Paris l’avait
envoyé, en 1779 et 1786, qu’il soutint son rôle d’Anglais chez des
ambassadeurs et à Londres, sans éveiller de soupçons. Peyrade, qui
tenait beaucoup de Musson, le fameux mystificateur, savait se déguiser
avec tant d’art que Contenson, un jour ne le reconnut pas. Accompagné
de Contenson déguisé en mulâtre, Peyrade examinait, de cet œil qui
semble inattentif, mais qui voit tout, Esther et ses gens. Il se
trouva donc naturellement dans la contre-allée où les gens à équipage
se promènent quand il fait sec et beau, le jour où Esther y rencontra
madame du Val-Noble. Peyrade, suivi de son mulâtre en livrée, marcha
sans affectation, et en vrai nabab qui ne pense qu’à lui-même, sur la
ligne des deux femmes, de manière à saisir à la volée quelques mots de
leur conversation.
--Eh! bien, ma chère enfant, disait Esther à madame du Val-Noble, venez
me voir. Nucingen se doit à lui-même de ne pas laisser sans un liard la
maîtresse de son Agent de change...
--D’autant plus qu’on dit qu’il l’a ruiné, dit Théodore Gaillard, et
que nous pourrions bien le faire _chanter_...
--Il dîne chez moi demain, viens, ma bonne, dit Esther. Puis elle lui
dit à l’oreille:--J’en fais ce que je veux, il n’a pas encore ça! Elle
mit un de ses ongles tout ganté sous la plus jolie de ses dents, et fit
ce geste assez connu dont la signification énergique veut dire: _rien
du tout!_
--Tu le tiens...
--Ma chère, il n’a encore que payé mes dettes...
--Est-il petite-poche! s’écria Suzanne du Val-Noble.
--Oh! reprit Esther, j’en avais à faire reculer un ministre des
finances. Maintenant, je veux trente mille francs de rente, _avant la
lettre_!... Oh! il est charmant, je n’ai pas à me plaindre... Il va...
Dans huit jours, nous pendons la crémaillère, tu en seras... Le matin,
il doit m’offrir le contrat de la maison de la rue Saint-Georges.
Décemment, on ne peut pas habiter une pareille maison sans trente
mille francs de rentes à soi... pour les retrouver en cas de malheur.
J’ai connu la misère, et je n’en veux plus. Il y a de certaines
connaissances dont on a trop tout de suite.
--Toi qui disais: «_La fortune, c’est moi!_» comme tu as changé!
s’écria Suzanne.
--C’est l’air de la Suisse, on y devient économe... Tiens, vas-y, ma
chère! _fais-y un Suisse_, et tu en feras peut-être un mari! car ils ne
savent pas encore ce que sont des femmes comme nous... Dans tous les
cas, tu en reviendras avec l’amour des rentes sur le Grand-Livre, un
amour honnête et délicat! Adieu.
Esther remonta dans sa belle voiture attelée des plus magnifiques
chevaux gris-pommelés qui fussent alors à Paris.
--La femme qui monte en voiture, dit alors Peyrade en anglais à
Contenson, est bien, mais j’aime encore mieux celle qui se promène, tu
vas la suivre et savoir qui elle est.
--Voici ce que cet Anglais vient de dire en anglais, dit Théodore
Gaillard en répétant à madame du Val-Noble la phrase de Peyrade.