La stupidité de l’homme d’argent, quoique devenue quasi proverbiale,

n’est cependant que relative. Il en est des facultés de notre esprit

comme des aptitudes de notre corps. Le danseur a sa force aux pieds,

le forgeron a la sienne dans les bras; le fort de la halle s’exerce à

porter des fardeaux, le chanteur travaille son larynx, et le pianiste

se cémente le poignet. Un banquier s’habitue à combiner les affaires,

à les étudier, à faire mouvoir les intérêts, comme un vaudevilliste se

dresse à combiner des situations, à étudier des sujets, à faire mouvoir

des personnages. On ne doit pas plus demander au baron de Nucingen

l’esprit de conversation qu’on ne doit exiger les images du poète dans

l’entendement du mathématicien. Combien se rencontre-t-il par époque

de poètes qui soient ou prosateurs ou spirituels dans le commerce de

la vie à la manière de madame Cornuel? Buffon était lourd, Newton n’a

pas aimé, lord Biron n’a guère aimé que lui-même, Rousseau fut sombre

et quasi fou, La Fontaine était distrait. Également distribuée, la

force humaine produit les sots, ou la médiocrité partout; inégale,

elle engendre ces disparates auxquelles on donne le nom de _génie_,

et qui, si elles étaient visibles, paraîtraient des difformités. La

même loi régit le corps: une beauté parfaite est presque toujours

accompagnée de froideur ou de sottise. Que Pascal soit à la fois un

grand géomètre et un grand écrivain, que Beaumarchais soit un grand

homme d’affaires, que Zamet soit un profond courtisan; ces rares

exceptions confirment le principe de la spécialité des intelligences.

Dans la sphère des calculs spéculatifs, le banquier déploie donc

autant d’esprit, d’adresse, de finesse, de qualités, qu’un habile

diplomate dans celle des intérêts nationaux. Sorti de son cabinet, s’il

était remarquable, un banquier serait alors un grand homme. Nucingen

multiplié par le prince de Ligne, par Mazarin ou par Diderot est une

formule humaine presque impossible, et qui cependant s’est appelée

Périclès, Aristote, Voltaire et Napoléon. Le rayonnement du soleil

impérial ne doit pas faire tort à l’homme privé, l’Empereur avait du

charme, il était instruit et spirituel. Monsieur de Nucingen, purement

banquier, sans aucune invention hors de ses calculs, comme la plupart

des banquiers, ne croyait qu’aux valeurs certaines. En fait d’art, il

avait le bon sens de recourir, l’or à la main, aux experts en toute

chose, prenant le meilleur architecte, le meilleur chirurgien, le plus

fort connaisseur en tableaux, en statues, le plus habile avoué, dès

qu’il s’agissait de bâtir une maison, de surveiller sa santé, d’une

acquisition de curiosités ou d’une terre. Mais, comme il n’existe pas

d’expert-juré pour les intrigues ni de connaisseur en passion, un

banquier est très-mal mené quand il aime, et très-embarrassé dans le

ménage de la femme. Nucingen n’inventa donc rien de mieux que ce qu’il

avait déjà fait: donner de l’argent à un Frontin quelconque, mâle ou

femelle, pour agir ou pour penser à sa place. Madame Saint-Estève

pouvait seule exploiter le moyen trouvé par la baronne. Le banquier

regretta bien amèrement de s’être brouillé avec l’odieuse marchande à

la toilette. Néanmoins, confiant dans le magnétisme de sa caisse et

dans les calmants signés _Garat_, il sonna son valet de chambre et

lui dit de s’enquérir, rue Neuve-Saint-Marc, de cette horrible veuve,

en la priant de venir. A Paris, les extrêmes se rencontrent par les

passions. Le vice y soude perpétuellement le riche au pauvre, le grand

au petit. L’impératrice y consulte mademoiselle Lenormand. Enfin le

grand seigneur y trouve toujours un Ramponneau de siècle en siècle.

Le nouveau valet de chambre revint deux heures après.

--Monsieur le baron, dit-il, madame Saint-Estève est ruinée.

--_Ah! dant miè!_ dit le baron joyeusement, _che la diens!_

--La brave femme est, à ce qu’il paraît, un peu joueuse, reprit le

valet. De plus, elle se trouve sous la domination d’un petit comédien

des théâtres de la banlieue, que, par décence, elle fait passer pour

son filleul. Il paraît qu’elle est excellente cuisinière, elle cherche

une place.

--_Zes tiaples te chénies sipaldernes ont dous tisse manières te cagner

te l’archant, ed tousse manières te le tébenser_, se dit le baron sans

se douter qu’il se rencontrait avec Panurge.

Il renvoya son domestique à la recherche de madame Saint-Estève, qui ne

vint que le lendemain. Questionné par Asie, le nouveau valet de chambre

apprit à cet espion femelle les terribles résultats des lettres écrites

par la maîtresse de monsieur le baron.

--Monsieur doit bien aimer cette femme-là, dit en terminant le valet

de chambre, car il a failli mourir. Moi, je lui donnais le conseil de

n’y pas retourner, il se verrait bientôt cajolé. Une femme qui coûte à

monsieur le baron déjà cinq cent mille francs, dit-on, sans compter ce

qu’il vient de dépenser dans le petit hôtel de la rue Saint-Georges!...

Mais cette femme-là veut de l’argent, et rien que de l’argent. En

sortant de chez monsieur, madame la baronne disait en riant:--Si cela

continue, cette fille-là me rendra veuve.

--Diable! répondit Asie, il ne faut jamais tuer la poule aux œufs d’or!

--Monsieur le baron n’espère plus qu’en vous, dit le valet de chambre.

--Ah! c’est que je me connais à faire marcher les femmes!...

--Allons, entrez, dit le valet de chambre en s’humiliant devant cette

puissance occulte.

--Eh! bien, dit la fausse Saint-Estève en entrant d’un air humble chez

le malade, monsieur le baron éprouve donc de petites contrariétés?...

Que voulez-vous! tout le monde est atteint par son faible. Moi aussi,

j’ai évu des malheurs. En deux mois la roue de fortune a drôlement

tourné pour moi! me voilà cherchant une place... Nous n’avons été

raisonnables ni l’un ni l’autre. Si monsieur le baron voulait me placer

en qualité de cuisinière chez madame Esther, il aurait en moi la plus

dévouée des dévouées, et je lui serais bien utile pour surveiller

Eugénie et madame.

--_Il ne s’achit boint te cela_, dit le baron. _Che ne buis barfenir à

êdre le maîdre, et che suis mené gomme..._

--Une toupie, reprit Asie. Vous avez fait aller les autres, papa, la

petite vous tient et _vous polissonne_... Le ciel est juste!

--_Chiste?_ reprit le baron. _Che ne d’ai bas vait venir bir endentre

te la morale..._

--Bah! mon fils, un peu de morale ne gâte rien. C’est le sel de la vie

pour nous autres, comme le vice pour les dévots. Voyons, avez-vous été

généreux? Vous avez payé ses dettes...

--_Ui!_ dit piteusement le baron.

--C’est bien. Vous avez dégagé ses effets, c’est mieux; mais

convenez-en!... ce n’est pas assez: ça ne lui donne encore rien à

frire, et ces créatures aiment à _flamber_...

--_Che lui brebare eine sirbrise, rie Sainte-Chorche... Elle le

said_... dit le baron. _Mais che ne feux bas èdre ein chopart._

--Eh! bien, quittez-la...

--_Chai beur qu’elle ne me laisse hâler_, s’écria le baron.

--Et nous en voulons pour notre argent, mon fils, répondit Asie.

Écoutez. Nous en avons carotté de ces millions au public, mon petit!

On dit que vous en possédez vingt-cinq. (Le baron ne put s’empêcher de

sourire.)--Eh! bien, il faut en lâcher un...

--_Che le lâgerais pien_, répondit le baron, _mais che ne l’aurais bas

plidôt lâgé qu’on en temandera un segond_.

--Oui, je comprends, répondit Asie, vous ne voulez pas dire B, de peur

d’aller jusqu’au Z. Esther est honnête fille cependant...

--_Drès-honêde file!_ s’écria le banquier; _ele feud pien s’eczéguder,

mais gomme on s’aguide t’eine tedde_.

--Enfin, elle ne veut pas être votre maîtresse, elle a de la

répugnance. Et je le conçois, l’enfant a toujours obéi à ses

fantaisies. Quand on n’a connu que de charmants jeunes gens, on se

soucie peu d’un vieillard... Vous n’êtes pas beau, vous êtes gros comme

Louis XVIII, et un peu bétât, comme tous ceux qui cajolent la fortune

au lieu de s’occuper des femmes. Eh! bien, si vous ne regardez pas à

six cent mille francs, dit Asie, je me charge de la faire devenir pour

vous tout ce que vous voudrez qu’elle soit.

--_Ziz sante mile vrancs!_... s’écria le baron en faisant un léger

sursaut. _Esder me goûde eine milion téchâ!..._

--Le bonheur vaut bien seize cent mille francs, mon gros corrompu. Vous

connaissez des hommes, dans ce temps-ci, qui certainement ont mangé

plus d’un et de deux millions avec leurs maîtresses. Je connais même

des femmes qui ont coûté la vie, et pour qui l’on a craché sa tête dans

un panier... Vous savez ce médecin qui a empoisonné son ami?... il

voulait la fortune pour faire le bonheur d’une femme.

--_Ui, che le zais, mais si che suis amûreusse, che ne suis pas

pêde, izi, ti moins, gar quand che la fois, che lui tonnerais mon

bordefeille..._

--Écoutez, monsieur le baron, dit Asie en prenant une pose de

Sémiramis, vous avez été assez rincé comme ça. Aussi vrai que je me

nomme Saint-Estève, dans le commerce s’entend, je prends votre parti.

--_Pien!... che te régombenserai._

--Je le crois, car je vous ai montré que je savais me venger.

D’ailleurs, sachez-le, papa, dit-elle en lui jetant un regard

effroyable, j’ai les moyens de vous souffler madame Esther comme on

mouche une chandelle. Et je connais ma femme! Quand la petite gueuse

vous aura donné le bonheur, elle vous sera plus nécessaire encore

qu’elle ne vous l’est en ce moment. Vous m’avez bien payée, vous

vous êtes fait tirer l’oreille, mais enfin vous avez financé! Moi,

j’ai rempli mes engagements, pas vrai? Eh! bien, tenez, je vais vous

proposer un marché.

--_Foyons._

--Vous me placez cuisinière chez madame, vous me prenez pour dix ans,

j’ai mille francs de gages, vous payez les cinq dernières années

d’avance (un denier-à-Dieu, quoi!) Une fois chez madame, je saurai

la déterminer aux concessions suivantes. Par exemple, vous lui ferez

arriver une toilette délicieuse de chez madame Auguste, qui connaît

les goûts et les façons de madame, et vous donnez des ordres pour que

le nouvel équipage soit à la porte à quatre heures. Après la Bourse,

vous montez chez elle, et vous allez faire une petite promenade au

bois de Boulogne. Eh! bien, cette femme dit ainsi qu’elle est votre

maîtresse, elle s’engage au vu et au su de tout Paris...--Cent mille

francs...--Vous dînerez avec elle (je sais faire de ces dîners-là);

vous la menez au spectacle, aux Variétés, à l’avant-scène, et

tout Paris dit alors:--Voilà ce vieux filou de Nucingen avec

sa maîtresse....--C’est flatteur de faire croire ça?--Tous ces

avantages-là, je suis bonne femme, sont compris dans les premiers cent

mille francs... En huit jours, en vous conduisant ainsi, vous aurez

fait bien du chemin.

--_Ch’aurai bayé sant mile vrancs..._

--Dans la seconde semaine, reprit Asie qui n’eut pas l’air d’avoir

entendu cette piteuse phrase, madame se décidera, poussée par ces

préliminaires, à quitter son petit appartement et à s’installer dans

l’hôtel que vous lui offrez. Votre Esther a revu le monde, elle a

retrouvé ses anciennes amies, elle voudra briller, elle fera les

honneurs de son palais! C’est dans l’ordre...--Encore cent mille

francs!--Dam... vous êtes chez vous, Esther est compromise... elle

est à vous. Reste une bagatelle dont vous faites le principal, vieux

éléphant! (Ouvre-t-il des yeux, ce gros monstre-là!) Eh! bien, je m’en

charge.--Quatre cent mille...--Ah! pour ça, mon gros, tu ne les lâches

que le lendemain.... Est-ce de la probité?... J’ai plus de confiance en

toi que tu n’en as en moi. Si je décide madame à se montrer comme votre

maîtresse, à se compromettre, à prendre tout ce que vous lui offrirez,

et peut-être aujourd’hui, vous me croirez bien capable de l’amener à

vous livrer le passage du Grand Saint-Bernard. Et c’est difficile,

allez!... il y a là, pour faire passer votre artillerie, autant de

tirage que pour le premier consul dans les Alpes.

--_Et birquoi?..._

--Elle a le cœur plein d’amour, _razibus_, comme vous dites, vous

autres qui savez le latin, reprit Asie. Elle se croit une reine de Saba

parce qu’elle s’est lavée dans les sacrifices qu’elle a faits à son

amant... une idée que ces femmes-là se fourrent dans la tête! Ah! mon

petit, il faut être juste, c’est beau! Cette farceuse-là mourrait de

chagrin de vous appartenir, je n’en serais pas étonnée; mais ce qui me

rassure, moi, je vous le dis pour vous donner du cœur, il y a chez elle

un bon fond de fille.

--_Ti has_, dit le baron qui écoutait Asie dans un profond silence et

avec admiration, _le chénie te la gorrhibtion, gomme chai le chique te

la Panque_.

--Est-ce dit, mon bichon? reprit Asie.

--_Fa bir cinquande mile vrancs au lier de sante mile!... Et che

tonnerai cint cent mile le lentemain te mon driomphe._

--Eh! bien, je vais aller travailler, répondit Asie... Ah! vous pouvez

venir! reprit Asie avec respect. MONSIEUR trouvera MADAME déjà douce

comme un dos de chatte, et peut-être disposée à lui être agréable.

--_Fa, fa, ma ponne_, dit le banquier en se frottant les mains. Et,

après avoir souri à cette affreuse mulâtresse, il se dit: _Gomme on a

réson t’afoir paugoup t’archant!_

Et il sauta hors de son lit, alla dans ses bureaux et reprit le

maniement de ses immenses affaires, le cœur gai.

Rien ne pouvait être plus funeste à Esther que le parti pris par

Nucingen. La pauvre courtisane défendait sa vie en se défendant contre

l’infidélité. Carlos appelait _bégueulisme_ cette défense si naturelle.

Or Asie alla, non sans employer les précautions usitées en pareil cas,

apprendre à Carlos la conférence qu’elle venait d’avoir avec le baron,

et tout le parti qu’elle en avait tiré. La colère de cet homme fut

comme lui, terrible; il vint aussitôt en voiture, les stores baissés,

chez Esther, en faisant entrer la voiture sous la porte. Encore presque

blanc quand il monta, ce double faussaire se présenta devant la pauvre

fille; elle le regarda, elle se trouvait debout, elle tomba sur un

fauteuil, les jambes comme cassées.

--Qu’avez-vous, monsieur? lui dit-elle en tressaillant de tous ses

membres.

--Laisse-nous, Europe, dit-il à la femme de chambre.

Esther regarda cette fille comme un enfant aurait regardé sa mère, de

qui quelque assassin le séparerait avant de le tuer.

--Savez-vous où vous enverrez Lucien? reprit-il quand ils se trouvèrent

seuls.

--Où?... demanda-t-elle d’une voix faible en se hasardant à regarder

cet homme.

--Là d’où je viens, mon bijou.

Esther vit tout rouge en regardant l’homme.

--Aux galères, ajouta-t-il à voix basse.

Esther ferma les yeux, ses jambes s’allongèrent, ses bras pendirent,

elle devint blanche. L’homme sonna, Prudence vint.

--Fais-lui reprendre connaissance, dit-il froidement, je n’ai pas fini.

Il se promena dans le salon en attendant. Prudence-Europe fut obligée

de venir prier Monsieur de porter Esther sur son lit; il la prit

avec une facilité qui prouvait sa force athlétique. Il fallut aller

chercher ce que la Pharmacie a de plus violent pour rendre Esther au

sentiment de ses maux. Une heure après, la pauvre fille était en état

d’écouter ce cauchemar vivant, assis au pied du lit, le regard fixe et

éblouissant comme deux jets de plomb fondu.

--Mon petit cœur, reprit-il, Lucien se trouve entre une vie splendide,

honorée, heureuse, digne, et le trou plein d’eau, de vase et de

cailloux où il allait se jeter quand je l’ai rencontré. La maison de

Grandlieu lui demande une terre d’un million avant de lui obtenir

le titre de marquis et de lui tendre cette grande perche, appelée

Clotilde. Grâce à nous deux, Lucien vient d’acquérir le manoir

maternel, le vieux château de Rubempré qui n’a pas coûté grand’chose,

trente mille francs; mais son avoué, par d’heureuses négociations, a

fini par y joindre pour un million de propriétés, sur lesquelles on

a payé trois cent mille francs. Le château, les frais, les primes à

ceux qu’on a mis en avant pour déguiser l’opération aux gens du pays,

ont absorbé le reste. Nous avons bien, il est vrai, cent mille francs

dans les affaires qui, d’ici à quelques mois, vaudront deux à trois

cent mille francs; mais il restera toujours quatre cent mille francs à

payer... Dans trois jours, Lucien revient d’Angoulême où il est allé,

car il ne doit pas être soupçonné d’avoir trouvé sa fortune en cardant

vos matelas...

--Oh! non, dit-elle, en levant les yeux par un mouvement sublime.

--Je vous le demande, est-ce le moment d’effrayer le baron? dit-il

tranquillement, et vous avez failli le tuer avant-hier! il s’est

évanoui comme une femme en lisant votre seconde lettre.--Vous avez un

fier style, je vous en fais mes compliments.--Si le baron était mort,

que devenions-vous? Quand Lucien sortira de Saint-Thomas-d’Aquin,

gendre du duc de Grandlieu, si vous voulez entrer dans la Seine... eh!

bien, mon amour, je vous offre la main pour faire le plongeon ensemble.

C’est une manière d’en finir. Mais réfléchissez donc un peu! Ne

vaudrait-il pas mieux vivre en se disant à toute heure: Cette brillante

fortune, cette heureuse famille... car il aura des enfants--_des

enfants!_... avez-vous pensé jamais au plaisir de passer vos mains

dans la chevelure de ses enfants? (Esther ferma les yeux et frissonna

doucement.)--Eh! bien, en voyant l’édifice de ce bonheur on se dit:

Voilà mon œuvre!

Il se fit une pause, pendant laquelle ces deux êtres se regardèrent.

--Voilà ce que j’ai tenté de faire d’un désespoir qui se jetait à

l’eau, reprit Carlos. Suis-je un égoïste, moi? Voilà comme l’on aime!

On ne se dévoue ainsi que pour les rois; mais je l’ai sacré roi,

Lucien! On me riverait pour le reste de mes jours à mon ancienne

chaîne, il me semble que je pourrais y rester tranquille en me

disant: «_Il_ est au bal, _il_ est à la cour.» Mon âme et ma pensée

triompheraient pendant que ma guenille serait livrée aux argousins!

Vous êtes une misérable femelle, vous aimez en femelle! Mais l’amour,

chez une courtisane, devrait être, comme chez toutes les créatures

dégradées, un moyen de devenir mère, en dépit de la nature qui vous

frappe d’infécondité! Si jamais on retrouvait, sous la peau de l’abbé

Carlos, le condamné que j’étais auparavant, savez-vous ce que je ferais

pour ne pas compromettre Lucien? (Esther attendit dans une sorte

d’anxiété.)

--Eh! bien, je mourrais comme les nègres, en avalant ma langue. Et

vous, avec vos simagrées, vous indiquez ma trace. Que vous avais-je

demandé?... de reprendre la jupe de la Torpille pour six mois, pour

six semaines, et de vous en servir pour pincer un million... Lucien ne

vous oubliera jamais! Les hommes n’oublient pas l’être qui se rappelle

à leur souvenir par le bonheur dont on jouit tous les matins en se

réveillant toujours riche. Lucien vaut mieux que vous... il a commencé

par aimer Coralie, elle meurt, bon; mais il n’avait pas de quoi la

faire enterrer, il n’a pas fait comme vous tout à l’heure, il ne s’est

pas évanoui, quoique poète; il a écrit six chansons gaillardes, et

il en a eu trois cents francs avec lesquels il a pu payer le convoi

de Coralie. J’ai ces chansons-là, je les sais par cœur. Eh! bien,

composez vos chansons: soyez gaie, soyez folle; soyez irrésistible et

insatiable! Vous m’avez entendu? ne m’obligez plus à parler... Baisez

papa. Adieu...

Quand, une demi-heure après, Europe entra chez sa maîtresse, elle

la trouva devant un crucifix agenouillée dans la pose que le plus

religieux des peintres a donnée à Moïse devant le buisson d’Oreb, pour

en peindre la profonde et entière adoration devant Jehova. Après avoir

dit ses dernières prières, Esther renonçait à sa belle vie, à l’honneur

qu’elle s’était fait, à sa gloire, à ses vertus, à son amour. Elle se

leva.

--Oh! madame, vous ne serez plus jamais ainsi! s’écria Prudence Servien

stupéfaite de la sublime beauté de sa maîtresse.

Elle tourna promptement la psyché pour que la pauvre fille pût se

voir. Les yeux gardaient encore un reflet des splendeurs de l’âme

qui s’envolait au ciel. Le teint de la Juive étincelait. Trempés de

larmes absorbées par le feu de la prière, ses cils ressemblaient à

un feuillage après une pluie d’été: le soleil de l’amour pur les

brillantait pour la dernière fois. Les lèvres parlaient des suprêmes

invocations aux anges, à qui sans doute elle avait emprunté la palme du

martyre en leur confiant sa vie sans souillure. Enfin, elle avait la

majesté qui dut briller chez Marie Stuart au moment où elle dit adieu à

sa couronne, à la terre et à l’amour.

--J’aurais voulu que Lucien me vît ainsi, dit-elle en laissant échapper

un soupir étouffé. Maintenant, reprit-elle d’une voix vibrante,

_blaguons_...

En entendant ce mot, Europe resta tout hébétée, comme elle eût pu

l’être en entendant blasphémer un ange.

--Eh! bien, qu’as-tu donc à regarder si j’ai dans la bouche des

clous de girofle au lieu de dents? Je ne suis plus maintenant qu’une

_voleuse_, une infâme et immonde créature, une fille, et j’attends

milord. Ainsi, fais chauffer un bain et apprête-moi ma toilette. Il

est midi, le baron viendra sans doute après la Bourse, je vais lui

dire que je l’attends, et j’entends qu’Asie lui apprête un dîner un

peu _chouette_, je veux le rendre fou cet homme... Allons, va, va, ma

fille... Nous allons rire, c’est-à-dire nous allons _travailler_.

Elle se mit à sa table, et écrivit la lettre suivante:

«Mon ami, si la cuisinière que vous m’avez envoyée n’avait

jamais été à mon service, j’aurais pu croire que votre intention

était de me faire savoir combien de fois vous vous êtes évanoui

avant-hier en recevant mes trois poulets. Que voulez-vous?

j’étais très-nerveuse ce jour-là, je repassais les souvenirs de

ma déplorable existence. Mais je connais la sincérité d’Asie.

Je ne me repens donc plus de vous avoir fait quelque chagrin,

puisqu’il a servi à me prouver combien je vous suis chère. Nous

sommes ainsi, nous autres pauvres créatures méprisées: une

affection vraie nous touche bien plus que de nous voir l’objet

de dépenses folles. Pour moi, j’ai toujours eu peur d’être comme

le porte-manteau où vous accrochiez vos vanités. Ça m’ennuyait

de ne pas être autre chose pour vous. Oui, malgré vos belles

protestations, je croyais que vous me preniez pour une femme

achetée. Eh! bien, maintenant vous me trouverez bonne fille, mais

à condition de toujours m’obéir un petit peu. Si cette lettre

peut remplacer pour vous les ordonnances du médecin, vous me le

prouverez en venant me voir après la Bourse. Vous trouverez sous

les armes, et parée de vos dons, celle qui se dit, pour la vie,

votre machine à plaisir,

»ESTHER.»

A la Bourse, le baron de Nucingen fut si gaillard, si content, si

facile en apparence, et se permit tant de plaisanteries, que du Tillet

et les Keller, qui s’y trouvaient, ne purent s’empêcher de lui demander

raison de son hilarité.

--_Che suis amé... Nous bentons piendôd la gremaillière_, dit-il à du

Tillet.

--A combien cela vous revient-il? lui repartit brusquement François

Keller à qui madame Colleville coûtait, disait-on, vingt-cinq mille

francs par an.

--_Chamais cedde phâme, qui ed ein anche, ne m’a temanté teux liarts._

--Cela ne se fait jamais, lui répondit du Tillet. C’est pour ne jamais

rien avoir à demander qu’elles se donnent des tantes ou des mères.

De la Bourse à la rue Taitbout, le baron dit sept fois à son

domestique:--_Fus n’alez bas, voueddés tonc le gefal!..._

Il grimpa lestement, et trouva pour la première fois sa maîtresse belle

comme le sont ces filles dont l’unique occupation est le soin de leur

toilette et de leur beauté. Sortie du bain, la fleur était fraîche,

parfumée à inspirer des désirs à Robert d’Arbrissel. Esther avait

fait une demi-toilette délicieuse. Une redingote de reps noir, garnie

en passementerie de soie rose, s’ouvrait sur une jupe de satin gris,

le costume que se fit plus tard la belle Amigo dans _I Puritani_. Un

fichu de point d’Angleterre retombait sur les épaules en badinant.

Les manches de la robe étaient pincées par des lisérés pour diviser

les bouffants que, depuis quelque temps, les femmes comme il faut

avaient substituées aux manches à gigot devenues monstrueuses. Esther

avait fixé par une épingle, sur ses magnifiques cheveux, un bonnet de

malines, dit _à la folle_, près de tomber et qui ne tombait pas, mais

qui lui donnait l’air d’être en désordre et mal peignée, quoique l’on

vît parfaitement les raies blanches de sa petite tête entre les sillons

des cheveux.

--N’est-ce pas une horreur, dit Europe au baron en lui ouvrant la porte

du salon, de voir madame si belle dans un salon passé comme celui-là?

--_Hé bien, fennez rie Sainte-Chorche_, dit le baron en restant en

arrêt comme un chien devant une perdrix. _Le demps ed manivique, nus

nus bromenerons aux Jamps-Elusées, et matame Saint-Estèfe afec Ichénie

dransborderont dutte fodre doiledde, fodre linche et nodre tinner à la

rie Sainte-Chorche._

--Je ferai tout ce que vous voudrez, dit Esther, si vous voulez me

faire le plaisir d’appeler ma cuisinière Asie, et Eugénie, Europe. J’ai

surnommé ainsi toutes les femmes qui m’ont servie, depuis les deux

premières que j’ai eues. Je n’aime pas le changement...

--_Acie... Irobe..._ répéta le baron en se mettant à rire. _Gomme fus

edes trôle... fus affez tes imachinassions.... Ch’aurais manché pien

tes tinners afant te nommer eine guisinière Acie._

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 48 / 56 段