--Hé! monsieur, j’allais chez vous... Vous aviez bien raison hier! Je

conçois maintenant que la pauvre madame devait se laisser mettre en

prison pour quelques jours. Mais les femmes se connaissent-elles en

finance?... Quand les créanciers de madame ont su qu’elle était revenue

chez elle, tous ont fondu sur nous comme sur une proie... Hier, à sept

heures du soir, monsieur, on est venu apposer d’affreuses affiches pour

vendre son mobilier samedi... Mais ceci n’est rien... Madame, qui est

tout cœur, a voulu, dans le temps, obliger ce monstre d’homme, vous

savez!

--_Quel monsdre?_

--Eh! bien, celui qu’elle aimait, ce d’Estourny, oh! il était charmant.

Il jouait, voilà tout.

--_Ile jhouait afec tes cardes pissaudées..._

--Eh! bien! Et vous?... dit Europe, que faites-vous à la Bourse? Mais

laissez-moi dire. Un jour, pour empêcher Georges, soi-disant, de se

brûler la cervelle, elle a mis au Mont-de-Piété toute son argenterie,

ses bijoux qui n’étaient pas payés. En apprenant qu’elle _avait donné

quelque chose_ à un créancier, tous sont venus lui faire une scène...

On la menace de la Correctionnelle... Votre ange sur ce banc-là!...

n’est-ce pas à faire dresser une perruque de dessus la tête?... Elle

fond en larmes, elle parle d’aller se jeter à la rivière... Oh! elle

ira.

--_Si che fais fous foir, attieu la Pirse! s’écria Nucingen. Ed ile ed

imbossiple que che n’y ale bas, gar ch’y cagnerai queque chausse bir

elle.... Fa la galmer: che bayerai ses teddes, ch’irai la foir à quadre

heires. Mais, Ichénie, tis-lui qu’elle m’aime ein beu..._

--Comment, un peu, mais beaucoup!... Tenez, monsieur, il n’y a que la

générosité pour gagner le cœur des femmes... Certainement, vous auriez

économisé peut-être une centaine de mille francs en la laissant aller

en prison. Eh! bien, vous n’auriez jamais eu son cœur... Comme elle me

le disait:--Eugénie, il a été bien grand, bien large... C’est une belle

âme!

--_Elle a tidde ça, Ichénie?_ s’écria le baron.

--Oui, monsieur, à moi-même.

--_Diens, foissi tix luis..._

--Merci... Mais elle pleure en ce moment, elle pleure depuis hier

autant que sainte Madeleine a pleuré pendant un mois... Celle que vous

aimez est au désespoir, et pour des dettes qui ne sont pas les siennes,

encore! Oh! les hommes! ils grugent autant les femmes que les femmes

grugent les vieux... allez!

--_Elles sont tuttes gomme ça!... S’encacher!... Eh! l’on ne s’encache

chamais... Qu’èle ne zigne blus rien. Che baye, mais si elle tonne

angore eine zignadire... Che..._

--Que feriez-vous? dit Europe en se posant.

--_Mon Tié! che né augun bouffoir sur èle... Che fais me mêdre à la

déde de ses bedides affres... Fa, fa la gonzoler, et lû tire que tans

ein mois elle habidera ein bedid balai._

--Vous avez fait, monsieur le baron, des placements à gros intérêts

dans le cœur d’une femme! Tenez... je vous trouve rajeuni, moi qui

ne suis que la femme de chambre, et j’ai souvent vu ce phénomène...

c’est le bonheur... le bonheur a un certain reflet... Si vous avez

quelques débours, ne les regrettez pas... vous verrez ce que ça

rapporte. D’abord, je l’ai dit à madame: elle serait la dernière des

dernières, _une traînée_, si elle ne vous aimait pas, car vous la

retirez d’un enfer... Une fois qu’elle n’aura plus de soucis, vous la

connaîtrez. Entre nous, je puis vous l’avouer, la nuit où elle pleurait

tant... Que voulez-vous?... on tient à l’estime d’un homme qui va nous

entretenir... elle n’osait pas vous dire tout cela... elle voulait se

sauver.

--_Se soffer!_ s’écria le baron effrayé de cette idée. _Mais la Pirse,

la Pirse. Fa, fa, che n’andre boint... Mais que che la foye à la

venêdre... sa fue me donnera tu cuer..._

Esther sourit à monsieur de Nucingen quand il passa devant la maison,

et il s’en alla pesamment en se disant:--_Cède ein anche!_ Voici

comment s’y était pris Europe pour obtenir ce résultat impossible. Vers

deux heures et demie, Esther avait fini de s’habiller comme quand elle

attendait Lucien, elle était délicieuse; en la voyant ainsi, Prudence

lui dit, en regardant à la fenêtre: «Voilà monsieur!» La pauvre fille

se précipita, croyant voir Lucien, et vit Nucingen.

--Oh! quel mal tu me fais! dit-elle.

--Il n’y avait que ce moyen-là de vous donner l’air de faire attention

à un pauvre vieillard qui va payer vos dettes, répondit Europe, car

enfin elles vont être toutes payées.

--Quelles dettes? s’écria cette créature qui ne pensait qu’à retenir

son amour à qui des mains terribles donnaient la volée.

--Celles que monsieur Carlos a faites à madame.

--Comment! voici près de quatre cent cinquante mille francs! s’écria

Esther.

--Vous en avez encore pour cent cinquante mille francs; mais il

a très-bien pris tout cela, le baron... il va vous tirer d’ici,

vous mettre _tans ein bedid balai_... Ma foi! vous n’êtes pas

malheureuse!... A votre place, puisque vous tenez cet homme-là par le

bon bout, quand vous aurez satisfait Carlos, je me ferais donner une

maison et des rentes. Madame est certes la plus belle femme que j’aie

vue, et la plus engageante, mais la laideur vient si vite! j’ai été

fraîche et belle, et me voilà. J’ai vingt-trois ans, presque l’âge de

madame, et je parais dix ans de plus... Une maladie suffit... Eh! bien,

quand on a une maison à Paris et des rentes, on ne craint pas de finir

dans la rue...

Esther n’écoutait plus Europe-Eugénie-Prudence Servien. La volonté

d’un homme doué du génie de la corruption avait donc replongé dans la

boue Esther avec la même force dont il avait usé pour l’en retirer.

Ceux qui connaissent l’amour dans son infini savent qu’on n’en

éprouve pas les plaisirs sans en accepter les vertus. Depuis la scène

dans son taudis rue de Langlade, Esther avait complétement oublié

son ancienne vie. Elle avait jusqu’alors vécu très-vertueusement,

cloîtrée dans sa passion. Aussi, pour ne pas rencontrer d’obstacle,

le savant corrupteur avait-il le talent de tout préparer de manière

que la pauvre fille, poussée par son dévouement, n’eût plus qu’à

donner son consentement à des friponneries consommées ou sur le point

de se consommer. En révélant la supériorité de ce corrupteur, cette

finesse indique le procédé par lequel il avait soumis Lucien. Créer des

nécessités terribles, creuser la mine, la remplir de poudre, et, au

moment critique, dire au complice: «Fais un signe de tête, tout saute!»

Autrefois Esther, imbue de la morale particulière aux courtisanes,

trouvait toutes ces gentillesses si naturelles qu’elle n’estimait une

de ses rivales que par ce qu’elle savait faire dépenser à un homme.

Les fortunes détruites sont les chevrons de ces créatures. Carlos, en

comptant sur les souvenirs d’Esther, ne s’était pas trompé. Ces ruses

de guerre, ces stratagèmes mille fois employés, non-seulement par ces

femmes, mais encore par les dissipateurs, ne troublaient pas l’esprit

d’Esther. La pauvre fille ne sentait que sa dégradation. Elle aimait

Lucien, elle devenait la maîtresse en titre du baron de Nucingen: tout

était là pour elle. Que le faux Espagnol prît l’argent des arrhes,

que Lucien élevât l’édifice de sa fortune avec les pierres du tombeau

d’Esther, qu’une seule nuit de plaisir coûtât plus ou moins de billets

de mille francs au vieux banquier, qu’Europe en extirpât quelques

centaines de mille francs par des moyens plus ou moins ingénieux, rien

de tout cela n’occupait cette fille amoureuse; mais voici le cancer qui

lui rongeait le cœur. Elle s’était vue pendant cinq ans blanche comme

un ange! Elle aimait, elle était heureuse, elle n’avait pas commis

la moindre infidélité. Ce bel amour pur allait être sali. Son esprit

n’opposait pas ce contraste de sa belle vie inconnue à son immonde vie

future. Ceci n’était en elle ni calcul ni poésie, elle éprouvait un

sentiment indéfinissable et d’une puissance infinie: de blanche, elle

devenait noire; de pure, impure; de noble, ignoble. Hermine par sa

propre volonté, la souillure morale ne lui semblait pas supportable.

Aussi, lorsque le baron l’avait menacée de son amour, l’idée de se

jeter par la fenêtre lui était-elle venue à l’esprit. Lucien enfin

était aimé absolument, et comme il est extrêmement rare que les femmes

aiment un homme. Les femmes qui disent aimer, qui souvent croient aimer

le plus, dansent, valsent, coquètent avec d’autres hommes, se parent

pour le monde, y vont chercher leur moisson de regards convoiteurs;

mais Esther avait accompli sans qu’il y eût sacrifice, les miracles du

véritable amour. Elle avait aimé Lucien pendant six ans comme aiment

les actrices et les courtisanes qui, roulées dans les fanges et les

impuretés, ont soif des noblesses, des dévouements du véritable amour,

et qui en pratiquent alors l’_exclusivité_ (ne faut-il pas faire un mot

pour rendre une idée si peu mise en pratique?). Les nations disparues,

la Grèce, Rome et l’Orient ont toujours sequestré la femme, la femme

qui aime devrait se sequestrer d’elle-même. On peut donc concevoir

qu’en sortant du palais fantastique où cette fête, ce poème s’était

accompli pour entrer dans le _bedid balai_ d’un froid vieillard, Esther

fut saisie d’une sorte de maladie morale. Poussée par une main de fer,

elle avait eu de l’infamie jusqu’à mi-corps avant d’avoir pu réfléchir;

mais depuis deux jours elle réfléchissait et se sentait un froid mortel

au cœur.

A ces mots: «finir dans la rue» elle se leva brusquement et dit:

--Finir dans la rue?... non, plutôt finir dans la Seine...

--Dans la Seine?... Et monsieur Lucien?... dit Europe.

Ce seul mot fit rasseoir Esther sur son fauteuil, où elle resta les

yeux attachés à une rosace du tapis, le foyer du crâne absorbant les

pleurs. A quatre heures, Nucingen trouva son ange plongé dans cet

océan de réflexions, de résolutions, sur lequel flottent les esprits

femelles, et d’où ils sortent par des mots incompréhensibles pour ceux

qui n’y ont pas navigué de conserve.

--_Terittès fôdre vrond... ma pelle_, lui dit le baron en s’asseyant

auprès d’elle. _Fus n’aurez blis te teddes... che m’endentrai affec

Ichénie, et tans ein mois, fus guidderez cède abbardement bir endrer

tans ein bedid balai... Oh! la cholie mainne. Tonnez que che la pèse._

(Esther laissa prendre sa main comme un chien donne la patte.)--_Ah!

fus tonnez la mainne, mais bas le cuer... et cède le cuer que

ch’aime..._

Ce fut dit avec un accent si vrai, que la pauvre Esther tourna ses yeux

sur ce vieillard avec une expression de pitié qui le rendit quasi fou.

Les amoureux, de même que les martyrs, se sentent frères de supplices!

Rien au monde ne se comprend mieux que deux douleurs semblables.

--Pauvre homme! dit-elle, il aime.

En entendant ce mot, sur lequel il se méprit, le baron pâlit, son sang

pétilla dans ses veines, il respirait l’air du ciel. A son âge, les

millionnaires payent une semblable sensation d’autant d’or qu’une femme

leur en demande.

--_Che fus âme audant que ch’aime ma file_... dit-il, _et che sens là_,

reprit-il en mettant la main sur son cœur, _que che ne beux bas fus

foir audrement que hireise_.

--Si vous vouliez n’être que mon père, je vous aimerais bien, je ne

vous quitterais jamais, et vous vous apercevriez que je ne suis pas une

femme mauvaise, ni vénale, ni intéressée, comme j’en ai l’air en ce

moment...

--_Fus afez vaid tes bedides vollies_, reprit le baron, _gomme duttes

les cholies phâmes, foillà tut. Ne barlons blis te cela. Nodre meddier,

à nus, ed te cagner de l’archant pir fus... Soyez hireise: che feux

pien êdre fodre bère bentant queques churs, gar che gombrends qu’il

vaud fus aggoutimer à ma bofre gargasse._

--Vrai!... s’écria-t-elle en se levant et sautant sur les genoux de

Nucingen, lui passant la main autour du cou et se tenant à lui.

--_Frai_, répondit-il en essayant de faire sourire sa figure.

Elle l’embrassa sur le front, elle crut à une transaction impossible:

rester pure, et voir Lucien... Elle câlina si bien le banquier que la

Torpille reparut. Elle ensorcela le vieillard, qui promit de rester

père pendant quarante jours. Ces quarante jours étaient nécessaires à

l’acquisition et à l’arrangement de la maison rue Saint-Georges. Une

fois dans la rue, et en revenant chez lui, le baron se disait:--_Che

sui ein chopard!_ En effet, s’il devenait enfant en présence d’Esther,

loin d’elle il reprenait en sortant sa peau de Loup-cervier, absolument

comme le Joueur redevient amoureux d’Angélique quand il n’a pas un

liard.

--_Eine temi-million, et n’affoir bas engore si ceu qu’ede sa chambe,

c’ede être bar drob pède; mès bersonne hireisement n’an saura rien_,

disait-il vingt jours après. Et il prenait de belles résolutions d’en

finir avec une femme qu’il avait achetée si cher; puis, quand il se

trouvait en présence d’Esther, il passait à réparer la brutalité de son

début tout le temps qu’il avait à lui donner.--_Che ne beux bas_, lui

disait-il au bout du mois, _êdre le Bère Édernel_.

Vers la fin du mois de décembre 1829, à la veille d’installer Esther

dans le petit hôtel de la rue Saint-Georges, le baron pria du Tillet

d’y amener Florine afin de voir si tout était en harmonie avec la

fortune de Nucingen, si ces mots un _bedit balai_ avaient été réalisés

par les artistes chargés de rendre cette volière digne de l’oiseau.

Toutes les inventions trouvées par le luxe avant la révolution de 1830

faisaient de cette maison le type du bon goût. Grindot l’architecte y

avait vu le chef-d’œuvre de son talent de décorateur. L’escalier refait

en marbre, les stucs, les étoffes, les dorures sobrement appliquées,

les moindres détails comme les grands effets surpassaient tout ce que

le siècle de Louis XV a laissé dans ce genre à Paris.

--Voilà mon rêve: ça et la vertu! dit Florine en souriant. Et pour qui

fais-tu ces dépenses? demanda-t-elle à Nucingen. Est-ce une vierge qui

s’est laissé tomber du ciel?

--_C’ed eine phâme qui y remonde_, répondit le baron.

--Une manière de te poser en Jupiter, répliqua l’actrice. Et quand la

verra-t-on?

--Oh! le jour où l’on pendra la crémaillère, s’écria du Tillet.

--_Bas affant_... dit le baron.

--Il faudra joliment se brosser, se ficeler, se damasquiner, reprit

Florine. Oh! les femmes donneront-elles du mal à leurs couturières et à

leurs coiffeurs pour cette soirée-là!... Et quand?...

--_Che ne suis bas le maidre._

--En voilà une de femme!... s’écria Florine. Oh! comme je voudrais la

voir!...

--_Ed moi auzi_, répliqua naïvement le baron.

--Comment! la maison, la femme, les meubles, tout sera neuf?

--Même le banquier, dit du Tillet, car mon ami me semble bien jeune.

--Mais il lui faudra, dit Florine, retrouver ses vingt ans, au moins

pour un instant.

Dans les premiers jours de 1830, tout le monde parlait à Paris de la

passion de Nucingen et du luxe effréné de sa maison. Le pauvre baron,

affiché, moqué, pris d’une rage facile à concevoir, mit alors dans sa

tête un vouloir de financier d’accord avec la furieuse passion qu’il

se sentait au cœur. Il désirait, en pendant la crémaillère, pendre

aussi l’habit du père noble et toucher le prix de tant de sacrifices.

Toujours battu par la Torpille, il se résolut à traiter l’affaire de

son mariage par correspondance, afin d’obtenir d’elle un engagement

chirographaire. Les banquiers ne croient qu’aux lettres de change.

Donc, le Loup-cervier se leva, dans un des premiers jours de cette

année, de bonne heure, s’enferma dans son cabinet et se mit à composer

la lettre suivante, écrite en bon français; car, s’il le prononçait

mal, il l’orthographiait très-bien.

«Chère Esther, fleur de mes pensées et seul bonheur de ma vie,

quand je vous ai dit que je vous aimais comme j’aime ma fille, je

vous trompais et me trompais moi-même. Je voulais seulement vous

exprimer ainsi la sainteté de mes sentiments, qui ne ressemblent

à aucun de ceux que les hommes ont éprouvés, d’abord parce que

je suis un vieillard, puis parce que je n’avais jamais aimé. Je

vous aime tant que, si vous me coûtiez ma fortune, je ne vous en

aimerais pas moins. Soyez juste! La plupart des hommes n’auraient

pas vu, comme moi, un ange en vous: je n’ai jamais jeté les

yeux sur votre passé. Je vous aime à la fois comme j’aime ma

fille Augusta, qui est mon unique enfant, et comme j’aimerais ma

femme si ma femme avait pu m’aimer. Si le bonheur est la seule

absolution d’un vieillard amoureux, demandez-vous si je ne joue

pas un rôle ridicule. J’ai fait de vous la consolation, la joie

de mes vieux jours. Vous savez bien que, jusqu’à ma mort, vous

serez aussi heureuse qu’une femme peut l’être, et vous savez bien

aussi qu’après ma mort vous serez assez riche pour que votre sort

fasse envie à bien des femmes. Dans toutes les affaires que je

fais depuis que j’ai eu le bonheur de vous parler, votre part se

prélève, et vous avez un compte dans la Maison Nucingen. Dans

quelques jours, vous entrez dans une maison qui, tôt ou tard,

sera la vôtre, si elle vous plaît. Voyons, y recevrez-vous encore

votre père en m’y recevant, ou serai-je enfin heureux?...

»Pardonnez-moi de vous écrire si nettement; mais quand je suis

près de vous, je n’ai plus de courage, et je sens trop que vous

êtes ma maîtresse. Je n’ai pas l’intention de vous offenser,

je veux seulement vous dire combien je souffre et combien il

est cruel à mon âge d’attendre, quand chaque jour m’ôte des

espérances et des plaisirs. La délicatesse de ma conduite est

d’ailleurs une garantie de la sincérité de mes intentions. Ai-je

jamais agi comme un créancier? Vous êtes comme une citadelle,

et je ne suis pas un jeune homme. Vous répondez à mes doléances

qu’il s’agit de votre vie, et vous me le faites croire quand je

vous écoute; mais ici je retombe en de noirs chagrins, en des

doutes qui nous déshonorent l’un et l’autre. Vous m’avez semblé

aussi bonne, aussi candide que belle; mais vous vous plaisez

à détruire mes convictions. Jugez-en! Vous me dites que vous

avez une passion dans le cœur, une passion impitoyable, et vous

refusez de me confier le nom de celui que vous aimez... Est-ce

naturel? Vous avez fait d’un homme assez fort un homme d’une

faiblesse inouïe... Voyez où j’en suis arrivé! je suis obligé

de vous demander quel avenir vous réservez à ma passion après

cinq mois? Encore faut-il que je sache quel rôle je jouerai à

l’inauguration de votre hôtel. L’argent n’est rien pour moi quand

il s’agit de vous; je n’aurai pas la sottise de me faire à vos

yeux un mérite de ce mépris; mais si mon amour est sans bornes,

ma fortune est limitée, et je n’y tiens que pour vous. Eh! bien,

si en vous donnant tout ce que je possède, je pouvais, pauvre,

obtenir votre affection, j’aimerais mieux être pauvre et aimé

de vous que riche et dédaigné. Vous m’avez si fort changé, ma

chère Esther, que personne ne me reconnaît plus: j’ai payé dix

mille francs un tableau de Joseph Bridau, parce que vous m’avez

dit qu’il était homme de talent et méconnu. Enfin je donne à

tous les pauvres que je rencontre cinq francs en votre nom. Eh!

bien, que demande le pauvre vieillard qui se regarde comme votre

débiteur quand vous lui faites l’honneur d’accepter quoi que ce

soit?... il ne veut qu’une espérance, et quelle espérance, grand

Dieu! N’est-ce pas plutôt la certitude de ne jamais avoir de vous

que ce que ma passion en prendra? Mais le feu de mon cœur aidera

vos cruelles tromperies. Vous me voyez prêt à subir toutes les

conditions que vous mettrez à mon bonheur, à mes rares plaisirs;

mais, au moins, dites-moi que le jour où vous prendrez possession

de votre maison, vous accepterez le cœur et la servitude de celui

qui se dit, pour le reste de ses jours,

»Votre esclave,

»Frédéric de NUCINGEN.»

--Eh! il m’ennuie, ce pot à millions! s’écria Esther redevenue

courtisane.

Elle prit du papier à poulet et écrivit, tant que le papier put la

contenir, la célèbre phrase, devenue proverbe à la gloire de Scribe:

_Prenez mon ours_. Un quart d’heure après, saisie par le remords,

Esther écrivit la lettre suivante:

«Monsieur le baron,

»Ne faites pas la moindre attention à la lettre que vous avez

reçue de moi, j’étais revenue à la folle nature de ma jeunesse;

pardonnez-la donc, monsieur, à une pauvre fille qui doit être une

esclave. Je n’ai jamais mieux senti la bassesse de ma condition

que depuis le jour où je vous fus livrée. Vous avez payé, je me

dois. Il n’y a rien de plus sacré que les dettes de déshonneur.

Je n’ai pas le droit de _liquider_ en me jetant dans la Seine.

On peut toujours payer une dette en cette affreuse monnaie, qui

n’est bonne que d’un côté: vous me trouverez donc à vos ordres.

Je veux payer dans une seule nuit toutes les sommes qui sont

hypothéquées sur ce fatal moment, et j’ai la certitude qu’une

heure de moi vaut des millions, avec d’autant plus de raison que

ce sera la seule, la dernière. Après, je serai quitte, et pourrai

sortir de la vie. Une honnête femme a des chances de se relever

d’une chute; mais, nous autres, nous tombons trop bas. Aussi ma

résolution est-elle si bien prise que je vous prie de garder

cette lettre en témoignage de la cause de la mort de celle qui se

dit pour un jour,

»Votre servante,

»ESTHER.»

Cette lettre partie, Esther eut un regret. Dix minutes après, elle

écrivit la troisième lettre que voici:

»Pardon, cher baron, c’est encore moi. Je n’ai voulu ni me

moquer de vous ni vous blesser; je veux seulement vous faire

réfléchir sur ce simple raisonnement: si nous restons ensemble

dans les relations de père à fille, vous aurez un plaisir faible,

mais durable; si vous exigez l’exécution du contrat, vous me

pleurerez. Je ne veux plus vous ennuyer: le jour que vous aurez

choisi le plaisir au lieu du bonheur sera sans lendemain pour moi.

»Votre fille,

»ESTHER.»

A la première lettre, le baron entra dans une de ces colères froides

qui peuvent tuer les millionnaires, il se regarda dans la glace, il

sonna.

--_Hein pain de biets!_... cria-t-il à son nouveau valet de chambre.

Pendant qu’il prenait le bain de pieds, la seconde lettre vint, il la

lut, et tomba sans connaissance. On porta le millionnaire dans son lit.

Quand le financier revint à lui, madame de Nucingen, assise au pied

du lit, lui dit:--Cette fille a raison! pourquoi voulez-vous acheter

l’amour?.... cela se vend-il au marché? Voyons votre lettre? Le baron

donna les divers brouillons qu’il avait faits, madame de Nucingen les

lut en souriant. La troisième lettre arriva.

--C’est une fille étonnante! s’écria la baronne après avoir lu cette

dernière lettre.

--_Que vaire montame?_ demanda le baron à sa femme.

--Attendre.

--_Addentre!_ reprit-il, _la nadure est imbidoyaple_...

--Tenez, mon cher, dit la baronne, vous avez fini par être excellent

pour moi, je vais vous donner un bon conseil.

--_Vus esde ein ponne phâme!_... dit-il. _Vaides des teddes, chez les

baye..._

--Ce qui vous est arrivé à la réception des lettres de cette fille

touche plus une femme que des millions dépensés, ou que toutes

les lettres, tant belles soient-elles; tâchez qu’elle l’apprenne

indirectement, vous la posséderez peut-être! et.... n’ayez aucun

scrupule, elle n’en mourra point, dit-elle en toisant son mari.

Madame de Nucingen ignorait entièrement la _nature-fille_.

--_Gomme montame ti Nichinguenne a te l’esbrit!_ se dit le baron, quand

sa femme l’eut laissé seul. Mais, plus le banquier admira la finesse du

conseil que la baronne venait de lui donner, moins il devina la manière

de s’en servir; et non-seulement il se trouvait stupide, mais encore il

se le disait à lui-même.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 47 / 56 段