--Vous perdez la tête, monsieur le baron, dit Louchard, il y a un tiers

porteur.

--_Ui_, reprit-il, _il y en a ein diers bordier... Cérissed! ein ôme

t’obbozission!_

--Il a le malheur spirituel, dit en souriant Contenson, il fait un

calembour.

--Monsieur le baron veut-il écrire un mot à son caissier? dit Louchard

en souriant, je vais y envoyer Contenson et renverrai mon monde.

L’heure s’avance, et tout le monde saurait...

--_Fa, Gondenson!_... cria Nucingen. _Mon gaissier temeure au goin te

la rie tes Madurins et de l’Argate. Foissi ein mode avin qu’il ale ghès

ti Dilet ou ghès les Keller, tans le gas où nus n’aurions bas sante

mil égus, gar nodre archand ed dude à la Panque...--Habilés-fous, mon

anche_, dit-il à Esther, _fous êdes lipre.--Les fieilles phâmes_,

s’écria-t-il en regardant Asie, _sonte blis tanchereusses que les

cheûnes_...

--Je vais aller faire rire le créancier, lui dit Asie, et il me donnera

de quoi m’amuser aujourd’hui.--_Zan rangune monnessier le paron_...

ajouta la mulâtresse en faisant une horrible révérence.

Louchard reprit les titres des mains du baron, et resta seul avec

lui au salon, où, une demi-heure après, le caissier vint suivi de

Contenson. Esther reparut alors dans une toilette ravissante, quoique

improvisée. Quand les fonds eurent été comptés par Louchard, le baron

voulut examiner les titres; mais Esther s’en saisit par un geste de

chatte et les porta dans son secrétaire.

--Que donnez-vous pour la canaille?... dit Contenson à Nucingen.

--_Fus n’affez pas î paugoup d’eccarts_, dit le baron.

--Et ma jambe!... s’écria Contenson.

--_Lûchart, vis tonnerez sante vrans à Gondanson sir le reste du pilet

te mile..._

--_C’esde eine pien pelle phâme!_ disait le caissier au baron de

Nucingen en sortant de la rue Taitbout, _mais elle goûde pien cher à

monnessière le paron_.

--_Cartez-moi le segrête_, dit le baron qui avait aussi demandé le

secret à Contenson et à Louchard.

Louchard s’en alla suivi de Contenson; mais, sur le boulevard, Asie qui

le guettait, arrêta le Garde du Commerce.

--L’huissier et le créancier sont là dans un fiacre, ils ont soif! lui

dit-elle, _et il y a gras!_

Pendant que Louchard comptait les fonds, Contenson put examiner les

clients. Il aperçut les yeux de Carlos, distingua la forme du front

sous la perruque, et cette perruque lui sembla justement suspecte; il

prit le numéro du fiacre, tout en paraissant totalement étranger à ce

qui se passait; Asie et Europe l’intriguaient au dernier point. Il

pensait que le baron était victime de gens excessivement habiles, avec

d’autant plus de raison que Louchard, en réclamant ses soins, avait

été d’une discrétion étrange. Le croc-en-jambe d’Europe n’avait pas,

d’ailleurs, frappé Contenson seulement au tibia.--C’est un coup qui

sent son Saint-Lazare! s’était-il dit en se relevant.

Carlos renvoya l’huissier, le paya généreusement, et dit au fiacre en

le payant: Palais-Royal, au Perron!

--Ah! le mâtin! se dit Contenson qui entendit l’ordre, il y a quelque

chose!...

Carlos arriva au Palais-Royal d’un train à ne pas avoir à craindre

d’être suivi. D’ailleurs, il traversa les galeries à sa manière, prit

un autre fiacre sur la place du Château-d’Eau, en lui disant:--Passage

de l’Opéra, du côté de la rue Pinon. Un quart d’heure après, il entrait

rue Taitbout, chez Esther qui lui dit:--Voilà les fatales pièces!

Carlos prit les titres, les examina; puis il alla les brûler au feu de

la cuisine.

--Le tour est fait! s’écria-t-il en montrant les trois cent dix mille

francs roulés en un paquet qu’il tira de la poche de sa redingote. Ça

et les cent mille francs d’Asie nous permettent d’agir.

--Mon Dieu! mon Dieu! s’écria la pauvre Esther.

--Mais, imbécile, dit le féroce calculateur, sois ostensiblement la

maîtresse de Nucingen, et tu pourras voir Lucien, il est l’ami de

Nucingen, je ne te défends pas d’avoir une passion pour lui!

Esther aperçut une faible clarté dans sa vie ténébreuse, elle respira.

--Europe, ma fille, dit Carlos en emmenant cette créature dans un

coin du boudoir où personne ne pouvait surprendre un mot de cette

conversation, Europe, je suis content de toi.

Europe releva la tête, regarda cet homme avec une expression qui

changea tellement son visage flétri que le témoin de cette scène, Asie,

qui veillait à la porte, se demanda si l’intérêt par lequel Carlos

tenait Europe pouvait surpasser en profondeur celui par lequel elle se

sentait rivée à lui.

--Ce n’est pas tout, ma fille. Quatre cent mille francs ne sont rien

pour moi... Paccard te remettra une facture d’argenterie qui monte à

trente mille francs, et sur laquelle il y a des à-comptes reçus; mais

notre orfèvre, Biddin, a fait des frais. Notre mobilier, saisi par

lui, sera sans doute affiché demain. Va voir Biddin, il demeure rue

de l’Arbre-Sec, il te donnera des reconnaissances du Mont-de-Piété

pour dix mille francs. Tu comprends: Esther s’est fait faire de

l’argenterie, elle ne l’a pas payée, et l’a mise _en plan_, elle sera

menacée d’une plainte en escroquerie. Donc, il faudra donner trente

mille francs à l’orfèvre et dix mille francs au Mont-de-Piété pour

ravoir l’argenterie. Total: quarante-trois mille francs avec les

frais. Cette argenterie est pleine d’alliage, le baron la renouvellera,

nous lui rechipperons là quelques billets de mille francs. Vous

devez... quoi, pour deux ans à la couturière?

--On peut lui devoir six mille francs, répondit Europe.

--Eh! bien, si madame Auguste veut être payée et conserver la pratique,

elle devra faire un mémoire de trente mille francs depuis quatre ans.

Même accord avec la marchande de modes. Le bijoutier, Samuel Frisch,

le juif de la rue Sainte-Avoie, te prêtera des reconnaissances, nous

_devons_ lui _devoir_ vingt-cinq mille francs, et nous aurons eu six

mille francs de nos bijoux du Mont-de-Piété. Nous rendrons les bijoux

au bijoutier, il y aura moitié pierres fausses; aussi, le baron ne

doit-il pas trop les regarder. Enfin, tu dois faire _cracher_ encore

cent cinquante mille francs au baron d’ici à huit jours.

--Madame devra m’aider un petit peu, répondit Europe, parlez-lui, car

elle reste là comme une hébétée, et m’oblige à déployer plus d’esprit

que trois auteurs pour une pièce.

--Si Esther tombait dans le bégueulisme, tu m’en préviendrais, dit

Carlos. Nucingen lui doit un équipage et des chevaux, elle voudra

choisir et acheter tout elle-même. Ce sera le marchand de chevaux et le

carrossier du loueur où est Paccard que vous choisirez. Nous aurons là

d’admirables chevaux, très-chers, qui boiteront un mois après, et nous

les changerons.

--On pourrait tirer six mille francs au moyen d’un mémoire de

parfumeur, dit Europe.

--Oh! fit-il en hochant la tête, allez doucement, de concessions en

concessions. Nucingen n’a passé que le bras dans la machine, il nous

faut la tête. J’ai besoin, outre tout cela, de cinq cent mille francs.

--Vous pourrez les avoir, répondit Europe. Madame s’adoucirait pour ce

gros imbécile vers six cent mille, et lui en demanderait quatre cents

pour le bien aimer.

--Écoute ceci, ma fille, dit Carlos. Le jour où je toucherai les

derniers cent mille francs, il y aura pour toi vingt mille francs.

--A quoi cela peut-il me servir? dit Europe en laissant aller ses bras

en personne pour qui l’existence est impossible.

--Tu pourras retourner à Valenciennes, acheter un bel établissement, et

devenir honnête femme, si tu veux; tous les goûts sont dans la nature,

Paccard y pense quelquefois; il n’a rien sur l’épaule, presque rien

sur la conscience, vous pourrez vous convenir, répliqua Carlos.

--Retourner à Valenciennes!... Y pensez-vous, monsieur? s’écria Europe

effrayée.

Née à Valenciennes et fille de tisserands très-pauvres, Europe fut

envoyée à sept ans dans une filature où l’Industrie moderne avait

abusé de ses forces physiques, de même que le Vice l’avait dépravée

avant le temps. Corrompue à douze ans, mère à treize ans, elle se vit

attachée à des êtres profondément dégradés. A propos d’un assassinat,

elle avait comparu, comme témoin d’ailleurs, devant la Cour d’Assises.

Vaincue à seize ans par un reste de probité, par la terreur que cause

la Justice, elle fit condamner l’accusé, par son témoignage, à vingt

ans de travaux forcés. Ce criminel, un de ces repris de justice

dont l’organisation implique de terribles vengeances, avait dit en

pleine audience à cette enfant:--Dans dix ans, comme à présent,

Prudence (Europe s’appelait Prudence Servien), je reviendrai pour te

_terrer_, dussé-je être _fauché_. Le président de la Cour essaya bien

de rassurer Prudence Servien en lui promettant l’appui, l’intérêt

de la Justice; mais la pauvre enfant fut frappée d’une si profonde

terreur qu’elle tomba malade et resta près d’un an à l’hôpital.

La Justice est un être de raison représenté par une collection

d’individus sans cesse renouvelés, dont les bonnes intentions et les

souvenirs sont, comme eux, excessivement ambulatoires. Les Parquets,

les Tribunaux ne peuvent rien prévenir en fait de crimes, ils sont

inventés pour les accepter tout faits. Sous ce rapport, une police

préventive serait un bienfait pour un pays; mais le mot police effraie

aujourd’hui le législateur, qui ne sait plus distinguer entre ces

mots: _Gouverner_,--_administrer_,--_faire les lois_. Le législateur

tend à tout absorber dans l’État, comme s’il pouvait agir. Le

forçat devait toujours penser à sa victime, et se venger alors que

la Justice ne songerait plus ni à l’un ni à l’autre. Prudence, qui

comprit instinctivement, en gros si vous voulez, son danger, quitta

Valenciennes, et vint à dix-sept ans à Paris pour s’y cacher. Elle y

fit quatre métiers, dont le meilleur fut celui de comparse à un petit

théâtre. Elle fut rencontrée par Paccard, à qui elle raconta ses

malheurs. Paccard, le bras droit, le Séide de Jacques Collin, parla de

Prudence à son maître; et quand le maître eut besoin d’une esclave,

il dit à Prudence: «Si tu veux me servir comme on doit servir le

diable, je te débarrasserai de Durut.» Durut était le forçat, l’épée de

Damoclès suspendue au-dessus de la tête de Prudence Servien. Sans ces

détails, beaucoup de critiques auraient trouvé l’attachement d’Europe

un peu fantastique. Enfin personne n’aurait compris le coup de théâtre

que Carlos allait produire.

--Oui, ma fille, tu pourras retourner à Valenciennes... Tiens, lis.

Et il tendit le journal de la veille en montrant du doigt l’article

suivant: TOULON.--_Hier, a eu lieu l’exécution de Jean-François

Durut... Dès le matin la garnison_, etc.

Prudence lâcha le journal; ses jambes se dérobèrent sous le poids de

son corps; elle retrouvait la vie, car elle n’avait pas, disait-elle,

trouvé de goût au pain depuis la menace de Durut.

--Tu le vois, j’ai tenu ma parole. Il a fallu quatre ans pour faire

tomber la tête de Durut en l’attirant dans un piége... Eh! bien, achève

ici mon ouvrage, tu te trouveras à la tête d’un petit commerce dans ton

pays, riche de vingt mille francs, et la femme de Paccard, à qui je

permets la vertu comme retraite.

Europe reprit le journal, et lut avec des yeux vivants tous les détails

que les journaux donnent, sans se lasser, sur l’exécution des forçats

depuis vingt ans; le spectacle imposant, l’aumônier qui a toujours

converti le patient, le vieux criminel qui exhorte ses ex-collègues,

l’artillerie braquée, les forçats agenouillés; puis les réflexions

banales, qui ne changent rien au régime des bagnes, où grouillent

dix-huit mille crimes.

--Il faut réintégrer Asie au logis, dit Carlos.

Asie s’avança, ne comprenant rien à la pantomime d’Europe.

--Pour la faire revenir cuisinière ici, vous commencerez par servir

au baron un dîner comme il n’en aura jamais mangé, reprit-il; puis

vous lui direz qu’Asie a perdu son argent au jeu et s’est remise en

maison. Nous n’aurons pas besoin de chasseur: Paccard sera cocher, les

cochers ne quittent pas leur siége où ils ne sont guère accessibles,

l’espionnage l’atteindra moins là. Madame lui fera porter une perruque

poudrée, un tricorne en gros feutre galonné; ça le changera, je le

peindrai d’ailleurs.

--Nous allons avoir des domestiques avec nous? dit Asie en louchant.

--Nous aurons d’honnêtes gens, répondit Carlos.

--Tous têtes faibles! répliqua la mulâtresse.

--Si le baron loue un hôtel, Paccard a un ami capable d’être

concierge, reprit Carlos. Il ne nous faudra plus qu’un valet de pied

et une fille de cuisine, vous pourrez bien surveiller deux étrangers...

Au moment où Carlos allait sortir, Paccard se montra.

--Restez, il y a du monde dans la rue, dit le chasseur.

Ce mot si simple fut effrayant. Carlos monta dans la chambre d’Europe,

et y resta jusqu’à ce que Paccard fût venu le chercher avec une voiture

de louage qui entra dans la maison. Carlos baissa les stores et fut

mené d’un train à déconcerter toute espèce de poursuite. Arrivé au

faubourg Saint-Antoine, il se fit descendre à quelques pas d’une

place de fiacre où il se rendit à pied, et rentra quai Malaquais, en

échappant ainsi aux curieux.

--Tiens, enfant, dit-il à Lucien en lui montrant quatre cents billets

de mille francs, voici, j’espère, un à-compte sur le prix de la terre

de Rubempré. Nous allons en risquer cent mille. On vient de lancer

les Omnibus, les Parisiens vont se prendre à cette nouveauté-là, dans

trois mois nous triplerons nos fonds. Je connais l’affaire: on donnera

des dividendes superbes pris sur le capital, pour faire mousser les

actions. Une idée renouvelée de Nucingen. En refaisant la terre de

Rubempré, nous ne paierons pas tout sur-le-champ. Tu vas aller trouver

des Lupeaulx, et tu le prieras de te recommander lui-même à un avoué

nommé Desroches, un drôle fûté que tu iras voir à son Étude; tu lui

diras d’aller à Rubempré, d’étudier le terrain, et tu lui promettras

vingt mille francs d’honoraires s’il peut, en t’achetant pour huit

cent mille francs de terre autour des ruines du château, te constituer

trente mille livres de rente.

--Comme tu vas!... Tu vas! tu vas!...

--Je vais toujours. Ne plaisantons point. Tu t’en iras mettre cent

mille écus en bons du Trésor, afin de ne pas perdre d’intérêts; tu peux

les laisser à Desroches, il est aussi honnête homme que madré... Cela

fait, cours à Angoulême, obtiens de ta sœur et de ton beau-frère qu’ils

prennent sur eux un petit mensonge officieux. Tes parents peuvent dire

t’avoir donné six cent mille francs pour faciliter ton mariage avec

Clotilde de Grandlieu, ça n’est pas déshonorant.

--Nous sommes sauvés! s’écria Lucien ébloui.

--Toi, oui! reprit Carlos; mais encore ne le seras-tu qu’en sortant de

Saint-Thomas-d’Aquin avec Clotilde pour femme...

--Que crains-tu? dit Lucien en apparence plein d’intérêt.

--Il y a des curieux à ma piste... Il faut que j’aie l’air d’un vrai

prêtre, et c’est bien ennuyeux! Le diable ne me protégera plus, en me

voyant un bréviaire sous le bras.

En ce moment le baron de Nucingen, qui s’en alla donnant le bras à son

caissier, atteignait à la porte de son hôtel.

--_Chai pien beur_, dit-il en rentrant, _t’affoir vaid eine vichu

gambagne... Pah! nus raddraberons ça..._

--_Le malheir esd que monnesser le paron s’esd avviché_, répondit le

bon Allemand en ne s’occupant que du décorum.

--_Ui, ma maîdresse an didre toid êdre tans eine bosission tigne te

moi_, répondit ce Louis XIV de comptoir.

Sûr d’avoir tôt ou tard Esther, le baron redevint le grand financier

qu’il était. Il reprit si bien la direction de ses affaires que son

caissier, en le trouvant le lendemain, à six heures, dans son cabinet,

vérifiant des valeurs, se frotta les mains.

--_Técitément, monnessier le paron a vaid eine égonomie la nuid

ternière_, dit-il avec un sourire d’Allemand, moitié fin, moitié niais.

Si les gens riches à la manière du baron de Nucingen ont plus

d’occasions que les autres de perdre de l’argent, ils ont aussi plus

d’occasions d’en gagner, alors même qu’ils se livrent à leurs folies.

Quoique la politique financière de la fameuse Maison de Nucingen se

trouve expliquée ailleurs, il n’est pas inutile de faire observer que

de si considérables fortunes ne s’acquièrent point, ne se constituent

point, ne s’agrandissent point, ne se conservent point, au milieu des

révolutions commerciales, politiques et industrielles de notre époque,

sans qu’il y ait d’immenses pertes de capitaux, ou, si vous voulez, des

impositions frappées sur les fortunes particulières. On verse très-peu

de nouvelles valeurs dans le trésor commun du globe. Tout accaparement

nouveau représente une nouvelle inégalité dans la répartition générale.

Ce que l’État demande, il le rend; mais ce qu’une Maison Nucingen

prend, elle le garde. Ce coup de Jarnac échappe aux lois, par la raison

qui eût fait de Frédéric II un Jacques Collin, un Mandrin, si, au lieu

d’opérer sur les provinces à coups de batailles, il eût travaillé

dans la contrebande ou sur les valeurs mobilières. Forcer les États

européens à emprunter à vingt ou dix pour cent, gagner ces dix ou

vingt pour cent avec les capitaux du public, rançonner en grand les

industries en s’emparant des matières premières, tendre au fondateur

d’une affaire une corde pour le soutenir hors de l’eau jusqu’à ce

qu’on ait repêché son entreprise asphyxiée, enfin toutes ces batailles

d’écus gagnées constituent la haute politique de l’argent. Certes, il

s’y rencontre pour le banquier, comme pour le conquérant, des risques;

mais il y a si peu de gens en position de livrer de tels combats que

les moutons n’ont rien à y voir. Ces grandes choses se passent entre

bergers. Aussi, comme les _exécutés_ (le terme consacré dans l’argot

de la Bourse) sont coupables d’avoir voulu trop gagner, prend-on

généralement très-peu de part aux malheurs causés par les combinaisons

des Nucingens. Qu’un spéculateur se brûle la cervelle, qu’un agent de

change prenne la fuite, qu’un notaire emporte les fortunes de cent

ménages, ce qui est pis que de tuer un homme; qu’un banquier liquide;

toutes ces catastrophes, oubliées à Paris en quelques mois, sont

bientôt couvertes par l’agitation quasi marine de cette grande cité.

Les fortunes colossales des Jacques Cœur, des _Médici_, des _Ango_ de

Dieppe, des _Auffredi_ de La Rochelle, des _Fugger_, des _Tiepolo_,

des _Corner_, furent jadis loyalement conquises par des priviléges

dus à l’ignorance où l’on était des provenances de toutes les denrées

précieuses; mais, aujourd’hui, les clartés géographiques ont si bien

pénétré les masses, la concurrence a si bien limité les profits, que

toute fortune rapidement faite est: ou l’effet d’un hasard et d’une

découverte, ou le résultat d’un vol légal. Perverti par de scandaleux

exemples, le bas commerce a répondu, surtout depuis dix ans, à la

perfidie des conceptions du haut commerce, par des attentats odieux

sur les matières premières. Partout où la chimie est pratiquée, on ne

boit plus de vin; aussi l’industrie vinicole succombe-t-elle. On vend

du sel falsifié pour échapper au Fisc. Les tribunaux sont effrayés de

cette improbité générale. Enfin le commerce français est en suspicion

devant le monde entier, et l’Angleterre se démoralise également. Le mal

vient, chez nous, de la loi politique. La Charte a proclamé le règne

de l’argent, le succès devient alors la raison suprême d’une époque

athée. Aussi la corruption des sphères élevées, malgré des résultats

éblouissants d’or et leurs raisons spécieuses, est-elle infiniment plus

hideuse que les corruptions ignobles et quasi personnelles des sphères

inférieures, dont quelques détails servent de comique, terrible si vous

voulez, à cette Scène. Les ministères, que toute pensée effraie, ont

banni du théâtre les éléments du comique actuel. La bourgeoisie, moins

libérale que Louis XIV, tremble de voir venir son _Mariage de Figaro_,

défend de jouer le Tartufe politique, et, certes, ne laisserait pas

jouer _Turcaret_ aujourd’hui, car Turcaret est devenu souverain. Dès

lors, la comédie se raconte et le Livre devient l’arme moins rapide,

mais plus sûre, des poètes.

Durant cette matinée, au milieu des allées et venues des audiences,

des ordres donnés, des conférences de quelques minutes, qui font du

cabinet de Nucingen une espèce de Salle-des-Pas-Perdus financière, un

de ses Agents de change lui annonça la disparition d’un membre de la

Compagnie, un des plus habiles, un des plus riches, Jacques Falleix,

frère de Martin Falleix, et le successeur de Jules Desmarets. Jacques

Falleix était l’Agent de change en titre de la maison Nucingen. De

concert avec du Tillet et les Keller, le baron avait aussi froidement

conjuré la ruine de cet homme que s’il se fût agi de tuer un mouton

pour la Pâque.

--_Il ne bouffaid bas dennir_, répondit tranquillement le baron.

Jacques Falleix avait rendu d’énormes services à l’agiotage. Dans

une crise, quelques mois auparavant, il avait _sauvé la place_ en

manœuvrant avec audace. Mais demander de la reconnaissance aux

Loups-cerviers, n’est-ce pas vouloir attendrir, en hiver, les loups de

l’Ukraine?

--Pauvre homme! répondit l’Agent de change, il se doutait si peu de

ce dénoûment-là qu’il avait meublé, rue Saint-Georges, une petite

maison pour sa maîtresse; il y a dépensé cent cinquante mille francs en

peintures, en mobilier. Il aimait tant madame du Val-Noble!... Voilà

une femme obligée de quitter tout cela... Tout y est dû.

--_Pon! pon!_ se dit Nucingen, _foilà pien le gas de rébarer mes berdes

de cede nuid_...--_Il n’a rienne bayé?_ demanda-t-il à l’Agent de

change.

--Eh! répondit l’agent, quel est le fournisseur malappris qui n’eût pas

fait crédit à Jacques Falleix? Il paraît qu’il y a une cave exquise.

Par parenthèse, la maison est à vendre, il comptait l’acheter. Le bail

est à son nom. Quelle sottise! Argenterie, mobilier, vins, voiture,

chevaux, tout va devenir une valeur de la masse, et qu’est-ce que les

créanciers en auront?

--_Fennez temain_, dit Nucingen, _c’haurai été foir dout cela, et

zi l’on ne téclare boint te falite, qu’on arranche les avvaires à

l’amiaple, che vous charcherai t’ovvrir eine brix résonnaple te ce

mopilier, en brenant le pail_...

--Ça pourra se faire très-bien, dit l’Agent de change. Allez-y

ce matin, vous trouverez l’un des associés de Falleix avec les

fournisseurs qui voudraient se créer un privilége; mais la Val-Noble a

leurs factures au nom de Falleix.

Le baron de Nucingen envoya sur-le-champ un de ses commis chez son

notaire, Jacques Falleix lui avait parlé de cette maison, qui valait

tout au plus soixante mille francs, et il voulut être immédiatement

propriétaire, afin d’en exercer le privilége à raison des loyers.

Le caissier (honnête homme!) vint savoir si son maître perdait quelque

chose à la faillite de Falleix.

--_Au gondraire, mon pon Volfgang, che fais raddraber sante mile vrans._

--_Hai! gommand?_

--_Hé! ch’aurai la bedide maison gue ce bofre tiaple de Valeix

brébarait à sa maîdresse tebuis un an. Ch’aurai le doute en ovvrand

cinquande mile vrans aux gréanciers, et maître Gartot, mon nodaire, fa

affoir mes ortres pir la méson, gar le brobriédaire ed chêné... Che

le saffais, mais je n’affais blis la déde à moi. Tans beu, ma tiffine

Esder habidera ein bedid balai... Valeix m’y ha menné: c’esde eine

merfeille, et à teux bas d’ici... Ça me fa gomme ein cant._

La faillite de Falleix forçait le baron d’aller à la Bourse; mais il

lui fut impossible de quitter la rue Saint-Lazare sans passer par la

rue Taitbout; il souffrait déjà d’être resté quelques heures sans

Esther, il aurait voulu la garder à ses côtés. Le gain qu’il comptait

faire avec les dépouilles de son Agent de change lui rendait la perte

des quatre cent mille francs déjà dépensés excessivement légère à

porter. Enchanté d’annoncer à _zon anche_ sa translation de la rue

Taitbout à la rue Saint-Georges, où elle serait dans _eine bedid

balai_, où des souvenirs ne s’opposeraient plus à leur bonheur, les

pavés lui semblaient doux aux pieds, il marchait en jeune homme dans un

rêve de jeune homme. Au détour de la rue des Trois-Frères, au milieu

de son rêve et du pavé, le baron vit venir à lui Europe, la figure

renversée.

--_U fas-ti?_ dit-il.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 46 / 56 段