--Voici ce qui arrive, reprit Contenson. J’ai fait jaser Georges en lui

faisant payer des petits verres d’une infinité de couleurs, il en est

resté gris; quant à moi, je dois être comme un alambic! Notre baron

est allé rue Taitbout, bourré de pastilles du sérail. Il y a trouvé

la belle femme que vous savez. Mais une bonne farce: cette Anglaise

n’est pas son _ingonnie_!.... Et il a dépensé trente mille francs pour

séduire la femme de chambre. Une bêtise. Ça se croit grand parce que ça

fait de petites choses avec de grands capitaux, retournez la phrase,

et vous trouvez le problème que résout l’homme de génie. Le baron est

revenu dans un état à faire pitié. Le lendemain Georges, pour faire

son bon apôtre, dit à son maître:--Pourquoi monsieur se sert-il de

gens de sac et de corde? Si monsieur voulait s’en rapporter à moi,

je lui trouverais son inconnue, car la description que monsieur m’en

a faite me suffit, je remuerai tout Paris.--Va, lui dit le baron,

je te récompenserai bien! Georges m’a raconté tout cela, entremêlé

des détails les plus saugrenus. Mais... l’on est fait à recevoir la

pluie! Le lendemain, le baron reçut une lettre anonyme où on lui

disait quelque chose comme: «Monsieur de Nucingen se meurt d’amour

pour une inconnue, il a déjà dépensé beaucoup d’argent en pure perte;

s’il veut se trouver ce soir, à minuit, au bout du pont de Neuilly,

et monter dans la voiture derrière laquelle sera le chasseur du bois

de Vincennes, en se laissant bander les yeux, il verra celle qu’il

aime... Comme sa fortune peut lui donner des craintes sur la pureté

des intentions de ceux qui procèdent ainsi, monsieur le baron peut

se faire accompagner de son fidèle Georges. Il n’y aura d’ailleurs

personne dans la voiture.» Le baron y va, sans rien dire à Georges,

avec Georges. Tous deux se laissent bander les yeux et couvrir la tête

d’un voile. Le baron reconnaît le chasseur. Deux heures après, la

voiture, qui marchait comme une voiture à Louis XVIII (que Dieu ait

son âme! il se connaissait en police, ce roi-là!) arrête au milieu

d’un bois. Le baron, à qui l’on ôte son bandeau, voit dans une voiture

arrêtée son inconnue, qui.... psit!.... disparaît aussitôt. Et la

voiture (même train que Louis XVIII) le ramène au pont de Neuilly, où

il retrouve sa voiture. On avait mis dans la main de Georges un petit

billet ainsi conçu: «Combien de billets de mille francs monsieur le

baron lâche-t-il pour être mis en rapport avec son inconnue?» Georges

donne le petit billet à son maître, et le baron, ne doutant pas que

Georges ne s’entende ou avec moi ou avec vous, monsieur Peyrade, pour

l’exploiter, a mis Georges à la porte. En v’là un imbécile de banquier!

il ne fallait renvoyer Georges qu’après avoir _gougé affec l’eingonnie_.

--Georges a vu la femme?... dit Corentin.

--Oui, dit Contenson.

--Eh! bien, s’écria Peyrade, comment est-elle?

--Oh! répondit Contenson, il ne m’en a dit qu’un mot: un vrai soleil de

beauté!...

--Nous sommes joués par des drôles plus forts que nous, s’écria

Peyrade. Ces chiens-là vont vendre leur femme bien cher au baron.

--_Ya, mein Herr!_ répondit Contenson. Aussi, en apprenant que vous

aviez reçu des giroflées à la Préfecture, ai-je fait jaser Georges.

--Je voudrais bien savoir qui m’a roulé, dit Peyrade, nous mesurerions

nos ergots!

--Faut faire les cloportes, dit Contenson.

--Il a raison, dit Peyrade, glissons-nous dans les fentes pour écouter,

attendre...

--Nous allons étudier cette version-là, s’écria Corentin, pour le

moment, je n’ai rien à faire. Tiens-toi sage, toi, Peyrade! Obéissons

toujours à monsieur le préfet...

--Monsieur de Nucingen est bon à saigner, fit observer Contenson, il a

trop de billets de mille francs dans les veines...

--La dot de Lydie était pourtant là! dit Peyrade à l’oreille de

Corentin.

--Contenson, viens-nous-en, laissons dormir notre père... ade... A

de...main.

--Monsieur, dit Contenson à Corentin sur le pas de la porte, quelle

drôle d’opération de change aurait faite le bonhomme!... Hein! marier

sa fille avec le prix de!... Ah! ah! l’on ferait de ce sujet une jolie

pièce, et morale, intitulée: _La dot d’une jeune fille_.

--Ah! comme vous êtes organisés, vous autres!..... quelles oreilles

tu as!... dit Corentin à Contenson. Décidément la Nature Sociale arme

toutes ses Espèces des qualités nécessaires aux services qu’elle en

attend! La société c’est une autre Nature!

--C’est très-philosophique ce que vous dites là, s’écria Contenson, un

professeur en ferait un système!

--Sois au fait, reprit Corentin en souriant et s’en allant avec

l’espion par les rues, de tout ce qui se passera chez monsieur de

Nucingen, à propos de l’inconnue... en gros... ne finasse pas...

--On regarde si les cheminées fument! dit Contenson.

--Un homme comme le baron de Nucingen ne peut pas être heureux

incognito, reprit Corentin. D’ailleurs nous, pour qui les hommes sont

des cartes, nous ne devons jamais être joués par eux!

--Parbleu! ce serait le condamné qui s’amuserait à couper le cou au

bourreau, s’écria Contenson.

--Tu as toujours le petit mot pour rire, répondit Corentin en laissant

échapper un sourire qui dessina de faibles plis dans son masque de

plâtre.

Cette affaire était excessivement importante en elle-même, et à part

ses résultats. Si le baron n’avait pas trahi Peyrade, qui donc avait

eu intérêt à voir le Préfet de Police? Il s’agissait pour Corentin

de savoir s’il n’existait pas de faux frères parmi ses hommes. Il se

disait en se couchant ce que ruminait aussi Peyrade:--Qui donc est

allé se plaindre au Préfet?..... A qui cette femme appartient-elle?

Ainsi, tout en s’ignorant les uns les autres, Jacques Collin, Peyrade

et Corentin se rapprochaient sans le savoir; et la pauvre Esther,

Nucingen, Lucien allaient nécessairement être enveloppés dans la lutte

déjà commencée, et que l’amour-propre particulier aux gens de police

devait rendre terrible.

Grâce à l’adresse d’Europe, la partie la plus menaçante des soixante

mille francs de dettes qui pesaient sur Esther et sur Lucien fut

acquittée. La confiance des créanciers ne fut pas même ébranlée. Lucien

et l’abbé purent respirer pendant un moment. Comme deux bêtes fauves

poursuivies qui lappent un peu d’eau au bord de quelque marais, ils

purent continuer à côtoyer les précipices, le long desquels l’homme

fort conduisait l’homme faible ou au gibet ou à la fortune.

--Aujourd’hui, dit le faux prêtre à sa créature, nous jouons le tout

pour le tout; mais heureusement les cartes sont _biseautées_.

Pendant quelque temps Lucien fut assidu, par ordre de son terrible

Mentor, auprès de madame de Sérizy. En effet, Lucien ne devait pas

être soupçonné d’avoir une fille entretenue pour maîtresse. Il trouva

d’ailleurs dans le plaisir d’être aimé, dans l’entraînement d’une

vie mondaine, une force d’emprunt pour s’étourdir. Il obéissait à

mademoiselle Clotilde de Grandlieu en ne la voyant plus qu’au Bois ou

aux Champs-Élysées.

Le lendemain du jour où Esther fut enfermée dans la maison du Garde,

l’être, pour elle problématique et terrible qui lui pesait sur le

cœur, vint lui proposer de signer en blanc trois papiers timbrés,

aggravés de ces mots tortionnaires: _Accepté pour soixante mille

francs_, sur le premier;--_Accepté pour cent vingt mille francs_, sur

le second;--_Accepté pour cent vingt mille francs_, sur le troisième.

En tout trois cent mille francs d’acceptations. En mettant _bon pour_,

vous faites un simple billet. Le mot _accepté_ constitue la lettre de

change et vous soumet à la contrainte par corps. Ce mot fait encourir

à celui qui le signe imprudemment cinq ans de prison, une peine que le

tribunal de police correctionnelle n’inflige presque jamais, et que la

cour d’assises applique à des scélérats. La loi sur la contrainte par

corps est un reste des temps de barbarie qui joint à sa stupidité le

rare mérite d’être inutile, en ce qu’elle n’atteint jamais les fripons

(_Voir_ ILLUSIONS PERDUES).

--Il s’agit, dit l’Espagnol à Esther, de tirer Lucien d’embarras: nous

avons soixante mille francs de dettes, et avec ces trois cent mille

francs nous nous en tirerons peut-être.

Après avoir antidaté de six mois les lettres de change, l’abbé les fit

tirer sur Esther par un _homme incompris de la police correctionnelle_,

et dont les aventures, malgré le bruit qu’elles ont fait, furent

bientôt oubliées, perdues, couvertes par le tapage de la grande

symphonie de juillet 1830.

Ce jeune homme, un des plus audacieux chevaliers d’industrie, fils d’un

huissier de Boulogne près Paris, se nomme Georges-Marie Destourny. Le

père, obligé de vendre sa charge en des circonstances peu prospères,

laissa, vers 1824, son fils sans aucune ressource après lui avoir donné

cette brillante éducation, la folie des petits bourgeois pour leurs

enfants. A vingt-trois ans, le jeune et brillant élève en droit avait

déjà renié son père en écrivant ainsi son nom sur ses cartes:

GEORGES D’ESTOURNY.

Cette carte donnait à son personnage un parfum d’aristocratie. Ce

fashionable eut l’audace de prendre tilbury, groom, et de hanter les

clubs. Un mot expliquera tout: il faisait des affaires à la Bourse

avec l’argent des femmes entretenues dont il était le confident. Enfin

il succomba devant la Police correctionnelle, où il comparut accusé

de se servir de cartes trop heureuses; il avait des complices, des

jeunes gens corrompus par lui, ses séides obligés, les compères de

son élégance et de son crédit. Obligé de fuir, il négligea de payer

ses différences à la Bourse. Tout Paris, le Paris des loups-cerviers

et des clubs, des boulevards et des industriels, tremblait encore de

cette double affaire. Au temps de sa splendeur, Georges d’Estourny,

joli garçon, bon enfant surtout, généreux comme un chef de voleurs,

avait protégé la Torpille pendant quelques mois. Le faux Espagnol basa

sa spéculation sur l’accointance d’Esther avec ce célèbre escroc,

accident particulier aux femmes de cette classe. Georges d’Estourny,

dont l’ambition s’était enhardie avec le succès, avait pris sous sa

protection un homme venu du fond d’un département pour faire des

affaires à Paris, et que le parti libéral voulait indemniser de

condamnations encourues avec courage dans la lutte de la Presse contre

le Gouvernement de Charles X, dont la persécution s’était ralentie

pendant le ministère Martignac. On avait alors gracié le sieur Cérizet,

ce gérant responsable, surnommé le Courageux-Cérizet. Or, Cérizet,

patronné pour la forme par les sommités de la Gauche, fonda une maison

qui tenait à la fois à l’agence d’affaires, à la Banque et à la maison

de commission. Ce fut une de ces positions qui ressemblent, dans le

commerce, à ces domestiques annoncés dans les Petites-Affiches, comme

pouvant et sachant tout faire. Cérizet fut très-heureux de se lier avec

Georges d’Estourny, qui le forma. Esther, en vertu de l’anecdote sur

Ninon, pouvait passer pour être la fidèle dépositaire d’une portion

de la fortune de Georges d’Estourny. Un endos en blanc signé _Georges

d’Estourny_ rendit Carlos Herrera maître des valeurs qu’il avait

créées. Ce faux n’avait aucun danger du moment où, soit mademoiselle

Esther, soit quelqu’un pour elle, pouvait ou devait payer. Après

avoir pris des renseignements sur la maison Cérizet, Jacques Collin

y reconnut l’un de ces personnages obscurs décidés à faire fortune,

mais... légalement. Cérizet, le vrai dépositaire de d’Estourny, restait

nanti de sommes importantes alors engagées dans la Hausse, à la Bourse,

et qui permettaient à Cérizet de se dire banquier. Tout cela se fait à

Paris; on méprise un homme, on n’en méprise pas l’argent. L’abbé se

rendit chez Cérizet dans l’intention de le travailler à sa manière,

car il se trouvait par hasard maître de tous les secrets de ce digne

associé de d’Estourny. Le Courageux-Cérizet demeurait dans un entresol,

rue du Gros-Chenet, et l’abbé, qui se fit mystérieusement annoncer

comme venant de la part de Georges d’Estourny, surprit le soi-disant

banquier pâle de cette annonce. L’abbé vit, dans un modeste cabinet, un

petit homme à cheveux rares et blonds, et reconnut en lui, d’après la

description que lui en avait faite Lucien, le judas de David Séchard.

--Pouvons-nous parler ici sans crainte d’être entendus? dit l’Espagnol

métamorphosé subitement en Anglais à cheveux rouges, à lunettes bleues,

aussi propre, aussi net qu’un puritain allant au Prêche.

--Et pourquoi, monsieur? dit Cérizet. Qui êtes-vous?

--Monsieur William Barker, créancier de monsieur d’Estourny; mais je

vais démontrer la nécessité de fermer vos portes, puisque vous le

désirez. Nous savons, monsieur, quelles ont été vos relations avec les

Petit-Claud, les Cointet et les Séchard d’Angoulême...

A ces mots, Cérizet s’élança vers la porte et la ferma, revint à une

autre porte qui donnait dans une chambre à coucher, la verrouilla; puis

il dit à l’inconnu:--Plus bas, monsieur! Et il examina le faux Anglais

en lui disant:--Que voulez-vous de moi?...

--Mon Dieu! reprit William Barker, chacun pour soi, dans ce monde.

Vous avez les fonds de ce drôle de d’Estourny... Rassurez-vous, je

ne viens pas vous les demander; mais, pressé par moi, ce fripon qui

mérite la corde, entre nous, m’a donné ces valeurs en me disant qu’il

pouvait y avoir quelque chance de les réaliser; et, comme je ne veux

pas poursuivre en mon nom, il m’a dit que vous ne me refuseriez pas le

vôtre.

Cérizet regarda la lettre de change, et dit:--Mais il n’est plus à

Francfort...

--Je le sais, répondit le faux Barker, mais il pouvait encore y être à

la date de ces traites...

--Mais je ne veux pas être responsable, dit Cérizet...

--Je ne vous demande pas ce sacrifice, reprit le faux Anglais; vous

pouvez être chargé de les recevoir. Acquittez-les, et je me charge

d’opérer le recouvrement.

--Je suis étonné de voir à d’Estourny autant de défiance de moi, reprit

Cérizet.

--Il sait bien des choses, répondit l’Espagnol; mais ne le blâmez pas

d’avoir mis ses œufs dans plusieurs paniers.

--Est-ce que vous croiriez?... demanda le petit faiseur d’affaires en

rendant au faux Anglais les lettres de change acquittées et en règle.

--... Je crois que vous garderez bien ses fonds? dit le faux Anglais,

j’en suis sûr! ils sont déjà jetés sur le tapis vert de la Bourse.

--Ma fortune est intéressée à...

--A les perdre ostensiblement, dit William Barker.

--Monsieur!... s’écria Cérizet.

--Tenez, mon cher monsieur Cérizet, dit froidement Barker en

interrompant Cérizet, vous me rendriez un service en me facilitant

cette rentrée. Ayez la complaisance de m’écrire une lettre où vous

disiez que vous me remettez ces valeurs acquittées pour le compte de

d’Estourny, et que l’huissier poursuivant devra considérer le porteur

de la lettre comme le possesseur de ces trois traites.

--Voulez-vous me dire vos noms?

--Pas de nom! répondit le faux Anglais. Mettez: _Le porteur de

cette lettre et des valeurs_... Vous allez être bien payé de cette

complaisance...

--Et comment?... dit Cérizet.

--Par un seul mot. Vous resterez en France, n’est-ce pas?...

--Oui, monsieur.

--Eh! bien, jamais Georges d’Estourny n’y rentrera.

--Et pourquoi?

--Il y a plus de cinq personnes qui, à ma connaissance,

l’assassineraient, et il le sait.

--Je ne m’étonne plus qu’il me demande de quoi faire une pacotille pour

les Indes! s’écria Cérizet. Et il m’a malheureusement obligé d’engager

tout dans les fonds. Nous sommes déjà débiteurs de différences. Je vis

au jour le jour.

--Tirez votre épingle du jeu!

--Ah! si j’avais su cela plus tôt! s’écria Cérizet. J’ai manqué ma

fortune...

--Un dernier mot?... dit Barker. Discrétion!... vous en êtes capable;

mais, ce qui peut-être est moins sûr, fidélité. Nous nous reverrons, et

je vous ferai faire fortune.

Après avoir jeté dans cette âme de boue un espoir qui devait en assurer

la discrétion pendant long-temps, Barker se rendit chez un huissier

sur lequel il pouvait compter, et le chargea d’obtenir des jugements

définitifs contre Esther.--On payera, dit-il à l’huissier, c’est

une affaire d’honneur, nous voulons seulement être en règle. Il fit

représenter mademoiselle Esther au Tribunal de Commerce pour que les

jugements fussent contradictoires. L’huissier, prié d’agir poliment,

mit sous enveloppe tous les actes de procédure, vint saisir lui-même

le mobilier, rue Taitbout, où il fut reçu par Europe. La contrainte

par corps une fois dénoncée, Esther fut ostensiblement sous le coup

de trois cents et quelques mille francs de dettes indiscutables.

Jacques Collin ne fit pas en ceci de grands frais d’invention. Ce

vaudeville des fausses dettes se joue à Paris très-souvent. Il y

existe des _sous_-Gobseck, des _sous_-Gigonnet qui, moyennant une

prime, se prêtent à ce _calembour_, car ils plaisantent de ce tour.

Tout, en France, se fait en riant. On rançonne ainsi, soit des

parents récalcitrants, soit des passions qui lésineraient, mais qui

tous, devant une nécessité flagrante ou quelque prétendu déshonneur,

_s’exécutent_. Maxime de Trailles avait usé très-souvent de ce moyen,

renouvelé des comédies du vieux répertoire. Seulement Carlos Herrera,

qui voulait sauver et l’honneur de sa robe et celui de Lucien, avait eu

recours à un faux sans aucun danger, mais assez souvent pratiqué pour

qu’en ce moment la Justice s’en émeuve. Il se tient, dit-on, une Bourse

des effets faux aux environs du Palais-Royal, où, pour trois francs, on

vous donne une signature.

Avant d’entamer la question de ces cent mille écus destinés à faire

sentinelle à la porte de la chambre à coucher, Carlos se promit de

faire payer, au préalable, cent mille autres francs à monsieur de

Nucingen. Voici comment. Par ses ordres, Asie se posa, vis-à-vis de

l’amoureux baron, en vieille femme au courant des affaires de la

belle inconnue. Jusqu’à présent, les peintres de mœurs ont mis en

scène beaucoup d’usuriers; mais on a oublié l’usurière, la madame _La

Ressource_ d’aujourd’hui, personnage excessivement curieux, appelée

décemment _marchande à la toilette_, et qu’allait jouer la féroce Asie,

à qui Carlos trouva le physique de l’emploi.--Tu t’appelleras madame

_de Saint-Estève_, lui dit-il. L’abbé voulut voir Asie habillée. La

fausse entremetteuse vint en robe de damas à fleurs, provenant de

rideaux décrochés à quelque boudoir saisi, ayant un de ces châles de

cachemire passés, usés, invendables, qui finissent leur vie au dos de

ces femmes. Elle portait une collerette en dentelles magnifiques, mais

éraillées, et un affreux chapeau; mais elle était chaussée en souliers

de peau d’Irlande, sur le bord desquels sa chair faisait l’effet d’un

bourrelet de soie noire à jour.

--Et la boucle de ma ceinture! dit-elle en montrant une orfévrerie

suspecte que repoussait son ventre de cuisinière. Hein! quel genre! Et

mon tour... comme il m’enlaidit gentiment!

--Sois mielleuse d’abord, lui dit Carlos, sois craintive presque,

défiante comme une chatte; et fais surtout rougir le baron d’avoir

employé la Police sans que tu paraisses avoir à trembler devant les

agents. Enfin donne à entendre _à la pratique_, en termes plus ou moins

clairs, que tu défies toutes les polices du monde de savoir où se

trouve la belle. Cache bien tes traces... Quand le baron t’aura donné

le droit de lui frapper sur le ventre en l’appelant:--Gros corrompu!

deviens insolente et fais-le aller comme un laquais.

Menacé de ne plus revoir l’entremetteuse s’il se livrait au moindre

espionnage, Nucingen voyait Asie en allant à la Bourse, à pied,

mystérieusement, dans un misérable entresol de la rue Neuve-Saint-Marc,

un appartement prêté; par qui? le baron ne put jamais obtenir la

moindre lumière à ce sujet... Ces boueux sentiers, combien de fois les

millionnaires amoureux les ont-ils côtoyés, et avec quelles délices!

les pavés de Paris le savent. Madame de Saint-Estève fit arriver,

d’espérance en désespoir, en relayant l’un par l’autre, le baron à

vouloir être mis au courant de tout ce qui concernait l’inconnue, _à

tout prix_!....

Pendant ce temps, l’huissier marchait, et marchait d’autant mieux que,

ne trouvant aucune résistance chez Esther, il agissait dans les délais

légaux, sans perdre vingt-quatre heures.

Lucien, conduit par l’abbé, visita cinq ou six fois la récluse à

Saint-Germain. Le féroce conducteur de ces machinations avait jugé ces

entrevues nécessaires pour empêcher Esther de dépérir, car sa beauté

passait à l’état de capital. Au moment de quitter la maison du Garde,

il amena Lucien et la pauvre courtisane au bord d’un chemin désert,

à un endroit d’où l’on voyait Paris, et où personne ne pouvait les

entendre. Tous trois ils s’assirent au soleil levant, sous un tronçon

de peuplier abattu devant ce paysage, un des plus magnifiques du monde,

et qui embrasse le cours de la Seine, Montmartre, Paris, Saint-Denis.

--Mes enfants, dit Carlos, votre rêve est fini. Toi, ma petite, tu ne

reverras plus Lucien; ou, si tu le vois, tu dois l’avoir connu, il y a

cinq ans, pendant quelques jours seulement.

--Voilà donc ma mort arrivée! dit-elle sans verser une larme.

--Eh! voilà cinq ans que tu es malade, reprit l’abbé. Suppose-toi

poitrinaire, et meurs sans nous ennuyer de tes élégies. Mais tu vas

voir que tu peux encore vivre, et très-bien!... Laisse-nous, Lucien, va

cueillir des _sonnets_, dit-il en lui montrant un champ à quelques pas

d’eux.

Lucien jeta sur Esther un regard mendiant, un de ces regards propres à

ces hommes faibles et avides, pleins de tendresse dans le cœur et de

lâcheté dans le caractère. Esther lui répondit par un signe de tête qui

voulait dire:--Je vais écouter le bourreau pour savoir comment je dois

poser ma tête sous la hache, et j’aurai le courage de bien mourir. Ce

fut si gracieux et, en même temps, si plein d’horreur, que le poète

pleura; Esther courut à lui, le serra dans ses bras, but cette larme et

lui dit:--Sois tranquille! un de ces mots qui se disent avec les gestes

et les yeux, avec la voix du délire.

Carlos se mit à expliquer nettement, sans ambiguïté, souvent avec

d’horribles mots propres, la situation critique de Lucien, sa position

à l’hôtel de Grandlieu, sa belle vie s’il triomphait, et enfin la

nécessité pour Esther de se sacrifier à ce magnifique avenir.

--Que faut-il faire? s’écria-t-elle fanatisée.

--M’obéir aveuglément, dit Carlos. Et de quoi pourriez-vous vous

plaindre? Il ne tiendra qu’à vous de vous faire un beau sort. Vous

allez devenir ce que sont Tullia, Florine, Mariette et la Val-Noble,

vos anciennes amies, la maîtresse d’un homme riche que vous n’aimerez

pas. Une fois nos affaires faites, notre amoureux est assez riche pour

vous rendre heureuse....

--Heureuse!... dit-elle en levant les yeux au ciel.

--Vous avez eu cinq ans de paradis, reprit-il. Ne peut-on vivre avec de

pareils souvenirs?...

--Je vous obéirai, répondit-elle en essuyant une larme dans le coin de

ses yeux. Ne vous inquiétez pas du reste! Vous l’avez dit, mon amour

est une maladie mortelle.

--Ce n’est pas tout, reprit Carlos, il faut rester belle. A vingt-deux

ans et demi, vous êtes à votre plus haut point de beauté, grâce à

votre bonheur. Enfin, redevenez surtout la Torpille. Soyez espiègle,

dépensière, rusée, sans pitié pour le millionnaire que je vous livre.

Écoutez!... cet homme a été sans pitié pour bien du monde, il s’est

engraissé des fortunes de la veuve et de l’orphelin, vous serez leur

Vengeance!... Asie viendra vous prendre en fiacre, et vous serez à

Paris ce soir. Si vous laissiez soupçonner vos liaisons depuis six ans

avec Lucien, autant vaudrait lui tirer un coup de pistolet dans la

tête. On vous demandera ce que vous êtes devenue: vous répondrez que

vous avez été emmenée en voyage par un Anglais excessivement jaloux.

Vous avez eu jadis assez d’esprit pour bien _blaguer_, retrouvez tout

cet esprit-là...

Avez-vous jamais vu un radieux cerf-volant, ce géant des papillons de

l’enfance, tout chamarré d’or, planant dans les cieux?... Les enfants

oublient un moment la corde, un passant la coupe: le météore _donne_,

en langage de collége, _une tête_, et il tombe avec une effrayante

rapidité. Telle Esther en entendant Carlos.

DEUXIÈME PARTIE.

A COMBIEN L’AMOUR REVIENT AUX VIEILLARDS.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 44 / 56 段