--La maîtresse de monsieur de Rubempré demeure rue Taitbout, dans
l’ancien appartement de mademoiselle de Bellefeuille, l’ex-maîtresse de
monsieur de Granville, le Procureur-Général.
--_Ah! si brès te moi_, s’écria le baron, _gomme c’ed trôle_.
--Je n’ai pas de peine à croire que vous soyez fou de cette magnifique
personne, elle m’a fait plaisir à voir, répondit Corentin. Lucien
est si jaloux de cette fille qu’il lui défend de se montrer; et il
est bien aimé d’elle, car, depuis quatre ans qu’elle a succédé à
la Bellefeuille, et dans son mobilier et dans son état, jamais les
voisins, ni le portier, ni les locataires de la maison n’ont pu
l’apercevoir. L’infante ne se promène que la nuit. Quand elle part,
les stores de la voiture sont baissés, et madame est voilée. Lucien
n’a pas seulement des raisons de jalousie pour cacher cette femme: il
doit se marier à Clotilde de Grandlieu, et il est le favori intime
actuel de madame de Sérizy. Naturellement, il tient et à sa maîtresse
d’apparat et à sa fiancée. Ainsi, vous être maître de la position:
Lucien sacrifiera son plaisir à ses intérêts et à sa vanité. Vous êtes
riche, il s’agit probablement de votre dernier bonheur, soyez généreux.
Vous arriverez à vos fins par la femme de chambre. Donnez une dizaine
de mille francs à la soubrette, elle vous cachera dans la chambre à
coucher de sa maîtresse; et, pour vous, ça vaut bien ça!
Aucune figure de rhétorique ne peut peindre le débit saccadé, net,
absolu de Corentin; aussi le baron le remarquait-il en manifestant de
l’étonnement, une expression qu’il avait depuis long-temps défendue à
son visage impassible.
--Je viens vous demander cinq mille francs pour Peyrade, qui a laissé
tomber cinq de vos billets de banque... un petit malheur! reprit
Corentin avec le plus beau ton de commandement. Peyrade connaît
trop bien son Paris pour faire des frais d’affiches, et il a compté
sur vous. Mais ceci n’est pas le plus important, dit Corentin en se
reprenant de manière à ôter à la demande d’argent toute gravité. Si
vous ne voulez pas avoir du chagrin dans vos vieux jours, obtenez à
Peyrade la place qu’il vous a demandée, et vous pouvez la lui faire
obtenir facilement. Le Directeur-Général de la Police du royaume a dû
recevoir hier une note à ce sujet. Il ne s’agit que d’en faire parler
au Préfet de police par Gondreville. Hé! bien, dites à Malin comte de
Gondreville, qu’il s’agit d’obliger un de ceux qui l’ont su débarrasser
de messieurs Simeuse, et il marchera...
--Voici, monsieur, dit le baron en prenant cinq billets de mille francs
et les présentant à Corentin.
--La femme de chambre a pour bon ami un grand chasseur nommé Paccard,
qui demeure rue de Provence, chez un carrossier, et qui se loue comme
chasseur à ceux qui se donnent des airs de prince. Vous arriverez à la
femme de chambre de madame Van-Bogseck par Paccard, un grand drôle de
Piémontais qui aime assez le vermout.
Évidemment cette confidence, élégamment jetée en Post-Scriptum, était
le prix des cinq mille francs. Le baron cherchait à deviner à quelle
race appartenait Corentin, en qui son intelligence lui disait assez
qu’il voyait plutôt un directeur d’espionnage qu’un espion; mais
Corentin resta pour lui ce qu’est, pour un archéologue, une inscription
à laquelle il manque au moins les trois quarts des lettres.
--_Gommand se nomme la phâme te jampre?_ demanda-t-il.
--Eugénie, répondit Corentin qui salua le baron et sortit.
Le baron de Nucingen, transporté de joie, abandonna ses affaires ses
bureaux, et remonta chez lui dans l’heureux état où se trouve un jeune
homme de vingt ans qui jouit en perspective d’un premier rendez-vous
avec une première maîtresse. Le baron prit tous les billets de mille
francs de sa caisse particulière, une somme avec laquelle il aurait
pu faire le bonheur d’un village, cinquante-cinq mille francs! et il
les mit à même, dans la poche de son habit. Mais la prodigalité des
millionnaires ne peut se comparer qu’à leur avidité pour le gain. Dès
qu’il s’agit d’un caprice, d’une passion, l’argent n’est plus rien pour
les Crésus: il leur est en effet plus difficile d’avoir des caprices
que de l’or. Une jouissance est la plus grande rareté de cette vie
rassasiée, pleine des émotions que donnent les grands coups de la
Spéculation, et sur lesquelles ces cœurs secs se sont blasés. Exemple.
Un des plus riches capitalistes de Paris, connu d’ailleurs pour ses
bizarreries, rencontre un jour, sur les boulevards, une petite ouvrière
excessivement jolie. Accompagnée de sa mère, cette grisette donnait
le bras à un jeune homme d’un habillement assez équivoque, et d’un
balancement de hanches très-faraud. A la première vue, le millionnaire
devient amoureux de cette Parisienne; il la suit chez elle, il y
entre; il se fait raconter cette vie mélangée de bals chez Mabille,
de jours sans pain, de spectacles et de travail; il s’y intéresse, et
laisse cinq billets de mille francs sous une pièce de cent sous: une
générosité déshonorée. Le lendemain, un fameux tapissier, Braschon,
vient prendre les ordres de la grisette, meuble un appartement qu’elle
choisit, y dépense une vingtaine de mille francs. L’ouvrière se livre
à des espérances fantastiques: elle habille convenablement sa mère,
elle se flatte de pouvoir placer son ex-amoureux dans les bureaux d’une
Compagnie d’Assurance. Elle attend... un, deux jours; puis une... et
deux semaines. Elle se croit obligée d’être fidèle, elle s’endette. Le
capitaliste, appelé en Hollande, avait oublié l’ouvrière; il n’alla
pas une seule fois dans le Paradis où il l’avait mise, et d’où elle
retomba aussi bas qu’on peut tomber à Paris. Nucingen ne jouait pas,
Nucingen ne protégeait pas les arts, Nucingen n’avait aucune fantaisie;
il devait donc se jeter dans sa passion pour Esther avec un aveuglement
sur lequel comptait l’abbé.
Après son déjeuner, le baron fit venir Georges, son valet de chambre,
et lui dit d’aller rue Taitbout, prier mademoiselle Eugénie, la femme
de chambre de madame Van-Bogseck, de passer dans ses bureaux pour une
affaire importante.
--_Du la guedderas_, ajouta-t-il, _et du la veras monder tans ma
jambre, en lui tisand que sa vordine est vaidde_.
Georges eut mille peines à décider Europe-Eugénie à venir. Madame,
lui dit-elle, ne lui permettait jamais de sortir; elle pouvait perdre
sa place, etc., etc. Aussi Georges fit-il sonner haut ses mérites aux
oreilles du baron, qui lui donna dix louis.
--Si madame sort cette nuit sans elle, dit Georges à son maître dont
les yeux brillaient comme des escarboucles, elle viendra sur les dix
heures.
--_Pon! ti fientras m’habiler à neiff eires... me goîver; gar che
feusse êdre auzi pien que bossiple... Che grois que che gombaraidrai
teffant ma maidresse, u l’archante ne seraid bas l’archante..._
De midi à une heure, le baron teignit ses cheveux et ses favoris.
A neuf heures, le baron, qui prit un bain avant le dîner, fit une
toilette de marié, se parfuma, s’adonisa. Madame de Nucingen, avertie
de cette métamorphose, se donna le plaisir de voir son mari.
--Mon Dieu! dit-elle, êtes-vous ridicule!... Mais mettez donc une
cravate de satin noir, à la place de cette cravate blanche qui fait
paraître vos favoris encore plus durs. Et, d’ailleurs, c’est _Empire_,
c’est vieux bonhomme, et vous vous donnez l’air d’un ancien Conseiller
au Parlement. Otez donc vos boutons en diamant, qui valent chacun cent
mille francs; cette singesse vous les demanderait, vous ne pourriez pas
les refuser; et pour les offrir à une fille, autant les mettre à mes
oreilles.
Le pauvre financier, frappé de la justesse des remarques de sa femme,
lui obéissait en rechignant.
--_Ritiquile! ritiquile!... Che ne fous ai chamais tidde que visse
édiez ritiquile quand vis vis meddiez te fodre miex bir fodre bedid
mennesier de Rasdignac._
--Je l’espère bien que vous ne m’avez jamais trouvée ridicule. Suis-je
femme à faire de pareilles fautes d’orthographe dans une toilette?
Voyons, tournez-vous!... Boutonnez votre habit jusqu’en haut, comme
fait le duc de Maufrigneuse, en laissant libres les deux dernières
boutonnières d’en haut. Enfin, tâchez de vous rendre jeune.
--Monsieur, dit Georges, voici mademoiselle Eugénie.
--_Attieu, montame..._ s’écria le banquier. Il reconduisit sa femme
jusqu’au delà des limites de leurs appartements respectifs, pour
être certain qu’elle n’écouterait pas la conférence. En revenant, il
prit par la main Europe, et l’amena dans sa chambre avec une sorte
de respect ironique:--_Hé! pien, ma beddide, fus êdes pien héreize,
gar vis êdes au serfice te la blis cholie phâme de l’inifers...
Fodre fordine éd vaidde, si vis foulez barler bir moi, êdre tans mes
eindereds._
--C’est ce que je ne ferais pas pour dix mille francs, s’écria Europe.
Vous comprenez, monsieur le baron, que je suis avant tout une honnête
fille...
--_Ui. Ghe gomde pien bayer fodre onêdedé. C’ed ce g’on abbèle, tans le
gommerce, la guriosidé._
--Ensuite, ce n’est pas tout, dit Europe. Si monsieur ne plaît pas à
madame, et il y a de la chance! elle se fâche, je suis renvoyée, et ma
place me vaut mille francs par an.
--_Le gabidal te mile vrancs ed te fint mile vrancs, et si che fus les
tonne, fus ne berterez rien._
--Ma foi, si vous le prenez sur ce ton-là, mon gros père, dit Europe,
ça change joliment la question. Où sont-ils?...
--_Foissi_, répondit le baron en montrant un à un les billets de banque.
Il regarda chaque éclair que chaque billet faisait jaillir des yeux
d’Europe, et qui révélait la concupiscence à laquelle il s’attendait.
--Vous payez la place, mais l’honnêteté, la conscience?... dit Europe
en levant sa mine fûtée et lançant au baron un regard _seria-buffa_.
--_La gonzience ne faud bas la blace; mais, meddons saint mîlle vrancs
de blis_, dit-il en ajoutant cinq billets de mille francs.
--Non, vingt mille francs pour la conscience, et cinq mille pour la
place, si je la perds...
--_Gomme fus futrez..._ dit-il en ajoutant les cinq billets. _Mais bir
les cagner, il vaut me gager tans la jampre te da maidresse bentant la
nouid, quand elle sera séle..._
--Si vous voulez m’assurer de ne jamais dire qui vous a introduit, j’y
consens. Mais je vous préviens d’une chose: madame est forte comme
Turc, elle aime monsieur de Rubempré comme une folle, et vous lui
remettriez un million en billets de banque, que vous ne lui feriez
pas commettre une infidélité!... C’est bête, mais elle est ainsi quand
elle aime, elle est pire qu’une honnête femme, quoi? Quand elle va se
promener dans les bois avec monsieur, il est rare que monsieur reste à
la maison; elle y est allée ce soir, je puis donc vous cacher dans ma
chambre. Si madame revient seule, je vous viendrai chercher; vous vous
tiendrez dans le salon, je ne fermerai pas la porte de la chambre, et
le reste... dame! le reste, ça vous regarde... Préparez-vous!
--_Che te tonnerai les fint-sainte mile vrancs tans le salon...
tonnant, tonnant._
--Ah! dit Europe, vous n’êtes pas plus défiant que ça?... Excusez du
peu...
--_Di auras pien des ogassions te me garodder... Ni verons
gonnaissance..._
--Eh! bien, soyez rue Taitbout à minuit; mais prenez alors trente mille
francs sur vous. L’honnêteté d’une femme de chambre se paie, comme les
fiacres, beaucoup plus cher, passé minuit.
--_Bar britence, che de tonnerai ein pon sur la Panque..._
--Non, non, dit Europe, des billets, ou rien ne va...
A une heure du matin, le baron de Nucingen, caché dans la mansarde
où couchait Europe, était en proie à toutes les anxiétés d’un homme
en bonne fortune. Il vivait, son sang lui semblait bouillant à ses
orteils, et sa tête allait éclater comme une machine à vapeur trop
chauffée.
--_Che chouissais moralement pire blis de sant mille égus_, dit-il
à du Tillet en lui racontant cette aventure. Il écouta les moindres
bruits de la rue, il entendit, à deux heures du matin, la voiture de
sa maîtresse dès le boulevard. Son cœur battit à soulever la soie du
gilet, quand la grande porte tourna sur ses gonds: il allait donc
revoir la céleste, l’ardente figure d’Esther!... Il reçut dans le cœur
le bruit du marchepied et le claquement de la portière. L’attente du
moment suprême l’agitait plus que s’il se fût agi de perdre sa fortune.
--_Ha!_ s’écria-t-il, _c’esde fifre ça! C’esde trob fifre même, che ne
serai gabaple te rienne te dude!_
Un quart d’heure après, Europe monta.
--Madame est seule, descendez... Surtout, ne faites pas de bruit, gros
éléphant!
--_Cros élevant!_ répéta-t-il en riant et marchant comme sur des barres
de fer rouge.
Europe allait en avant, un bougeoir à la main.
--_Diens, gonde-les_, dit le baron en tendant à Europe les billets de
banque quand il fut dans le salon.
Europe prit les trente billets d’un air sérieux, et sortit en enfermant
le banquier. Nucingen alla droit dans la chambre, où il trouva la belle
Anglaise qui lui dit:--Serait-ce toi, Lucien?...
--_Non, pelle envant_, s’écria Nucingen qui n’acheva pas.
Il resta stupide en voyant une femme absolument le contraire d’Esther:
du blond là où il avait vu du noir, de la faiblesse là où il admirait
de la force! la douce nuit là où scintillait le soleil de l’Arabie.
--Ah çà! d’où venez-vous?... qui êtes-vous?... dit l’Anglaise en
sonnant sans que les sonnettes fissent aucun bruit.
--_Chai godonné les sonneddes, mais n’ayez poind beurre... chez fais
m’en aller_, dit-il. _Foilà drende mile vrancs te cheddés tans l’eau.
Fus êdes pien la maîdresse te mennesier Licien te Ripembré?_
--Un peu, mon neveu, dit l’Anglaise qui parlait bien le français. _Mais
ki ed-dû, doi?_ fit-elle en imitant le parler de Nucingen.
--_Ein ôme pien addrabé!_... répondit-il piteusement.
--_Esd-on addrabé bir afoir eine cholie phâme?_ demanda-t-elle en
plaisantant.
--_Bermeddez-moi te fis enfoyer temain eine barure, bir fus rabbeler le
paron ti Nichenguenne._
--_Gonnais bas!_... fit-elle en riant comme une folle; mais la parure
sera bien reçue, mon gros violateur de domicile.
--_Fis le gonnaidrez? Attié, montame. Fis êdes un morzo te roi; mais je
ne soui qu’ein bofre panquier té soizande ans bassés, et fis m’affez
vaide combrentre gombien la phâme que ch’aime a te buissance, buisque
fodre paudé sirhimaine n’a bas pi me la vaire ûplier..._
--_Tiens, ce êdre chentile ze que fis me tides là_, répondit l’Anglaise.
--_Ze n’esd pas si chentile que zelle qui me l’einsbire..._
--Vous parliez de _drande_ mille francs... à qui les avez-vous donnés?
--_A fodre goguine te phâme te jampre..._
L’Anglaise sonna, Europe n’était pas loin.
--Oh! s’écria Europe, un homme dans la chambre de madame, et qui n’est
pas monsieur!... Quelle horreur!
--Vous a-t-il donné trente mille francs pour y être introduit?
--Non, madame; car, à nous deux, nous ne les valons pas...
Et Europe se mit à crier au voleur d’une si dure façon, que le banquier
effrayé gagna la porte, d’où Europe le fit rouler par les escaliers...
--Gros scélérat, lui cria-t-elle, vous me dénoncez à ma maîtresse! Au
voleur!... au voleur!
L’amoureux baron, au désespoir, put regagner sans avanie sa voiture qui
stationnait sur le boulevard; mais il ne savait plus à quel espion se
vouer.
--Est-ce que, par hasard, madame voudrait m’ôter mes profits?... dit
Europe en revenant comme une furie vers l’Anglaise.
--Je ne sais pas les usages de France, dit l’Anglaise.
--Mais c’est que je n’ai qu’un mot à dire à monsieur pour faire mettre
madame à la porte demain, répondit insolemment Europe.
--_Cedde zagrée fâme te jampre_, dit le baron à Georges qui demanda
naturellement à son maître s’il était content, _m’a ghibbé drande mile
vrancs..., mais c’esd te ma vôde, ma drès crande vôde!..._
--Ainsi la toilette de monsieur ne lui a pas servi. Diable! je ne
conseille pas à monsieur de prendre pour rien ses pastilles...
--_Chorche, che meirs te tesesboir... Chai vroit... Chai de la classe
au cuer... Plis d’Esder, mon hami._
Georges était toujours l’ami de son maître dans les grandes
circonstances.
Deux jours après cette scène, que la jeune Europe venait de dire
beaucoup plus plaisamment qu’on ne peut la raconter, car elle y ajouta
sa mimique, le faux Espagnol déjeunait en tête-à-tête avec Lucien.
--Il ne faut pas, mon petit, que la police ni personne mette le nez
dans nos affaires, lui dit-il à voix basse en allumant un cigare à
celui de Lucien. C’est malsain. J’ai trouvé un moyen audacieux, mais
infaillible, de faire tenir tranquille notre baron et ses agents. Tu
vas aller chez madame de Sérizy, tu seras très-gentil pour elle. Tu
lui diras, dans la conversation, que, pour être agréable à Rastignac,
qui depuis long-temps a trop de madame de Nucingen, tu consens à lui
servir de manteau pour cacher une maîtresse. Monsieur de Nucingen,
devenu très-amoureux de la femme que cache Rastignac (ceci la fera
rire) s’est avisé d’employer la Police pour t’espionner, toi, bien
innocent des roueries de ton compatriote, et dont les intérêts chez
les Grandlieu pourraient être compromis. Tu prieras la comtesse de
te donner l’appui de son mari, qui est Ministre d’État, pour aller
à la Préfecture de Police. Une fois là, devant monsieur le Préfet,
plains-toi, mais en homme politique et qui va bientôt entrer dans la
vaste machine du gouvernement pour en être un des plus importants
pistons. Tu comprendras la Police en homme d’État, tu l’admireras, y
compris le Préfet. Les plus belles mécaniques font des taches d’huile
ou crachent. Ne te fâche que tout juste. Tu n’en veux pas du tout à
monsieur le Préfet; mais engage-le à surveiller son monde, et plains-le
d’avoir à gronder ses gens. Plus tu seras doux, gentilhomme, plus le
Préfet sera terrible contre ses agents. Nous serons alors tranquilles,
et nous pourrons faire revenir Esther, qui doit bramer comme les daims
dans sa forêt.
Le Préfet d’alors était un ancien magistrat. Les anciens magistrats
font des Préfets de police beaucoup trop jeunes. Imbus du Droit, à
cheval sur la Légalité, leur main n’est pas leste à l’Arbitraire que
nécessite assez souvent une circonstance critique où l’action de la
Préfecture doit ressembler à celle d’un pompier chargé d’éteindre
un feu. En présence du Vice-Président du Conseil-d’État, le Préfet
reconnut à la Police plus d’inconvénients qu’elle n’en a, déplora les
abus, et se souvint alors de la visite que le baron de Nucingen lui
avait faite et des renseignements qu’il avait demandés sur Peyrade. Le
Préfet, tout en promettant de réprimer les excès auxquels se livraient
les agents, remercia Lucien de s’être adressé directement à lui, lui
promit le secret, et eut l’air de comprendre cette intrigue. De belles
phrases sur la Liberté individuelle, sur l’inviolabilité du domicile
furent échangées entre le Ministre d’État et le Préfet, à qui monsieur
de Sérizy fit observer que si les grands intérêts du royaume exigeaient
parfois de secrètes illégalités, le crime commençait à l’application de
ces moyens d’État aux intérêts privés.
Un matin, au moment où Peyrade allait à son cher café David où il se
régalait de voir des bourgeois comme un artiste s’amuse à voir pousser
des fleurs, un gendarme habillé en bourgeois l’accosta dans la rue.
--J’allais chez vous, lui dit-il à l’oreille, j’ai ordre de vous amener
à la Préfecture.
Peyrade prit un fiacre et monta, sans faire la moindre observation, en
compagnie du gendarme.
Le Préfet de Police traita Peyrade comme s’il eût été le dernier
argousin du Bagne, en se promenant dans une allée du petit jardin de la
Préfecture de Police qui, dans ce temps, s’étendait le long du quai des
Orfévres.
--Ce n’est pas sans raison, monsieur, que, depuis 1809, vous avez été
mis en dehors de l’administration... Ne savez-vous pas à quoi vous nous
exposez et vous vous exposez vous-même?...
La mercuriale fut terminée par un coup de foudre. Le Préfet annonça
durement au pauvre Peyrade que non-seulement son secours annuel était
supprimé, mais encore qu’il serait, lui, l’objet d’une surveillance
spéciale. Le vieillard reçut cette douche de l’air le plus calme
du monde. Il n’y a rien d’immobile et d’impassible comme un homme
foudroyé. Peyrade avait perdu tout son argent au jeu. Le père de Lydie
comptait sur sa place, et il se voyait sans autre ressource que les
aumônes de son ami Corentin.
--J’ai été Préfet de Police, je vous donne complétement raison, dit
tranquillement le vieillard au fonctionnaire posé dans sa majesté
judiciaire et qui fit alors un haut-le-corps assez significatif. Mais
permettez-moi, sans vouloir en rien m’excuser, de vous faire observer
que vous ne me connaissez point, reprit Peyrade en jetant une fine
œillade au Préfet. Vos paroles sont, ou trop dures pour l’ancien
Commissaire Général de Police en Hollande, ou pas assez sévères pour un
simple mouchard.
Le Préfet gardait le silence.
--Seulement, monsieur le Préfet, souvenez-vous de ce que je vais avoir
l’honneur de vous dire. Sans que je me mêle en rien de _votre police_
ni de ma justification, vous aurez l’occasion de voir que, dans cette
affaire, il y a quelqu’un qu’on trompe: en ce moment, c’est votre
serviteur; plus tard, vous direz: C’était moi.
Et il salua le Préfet, qui resta pensif pour cacher son étonnement.
Le vieillard revint chez lui, les bras et les jambes cassés, saisi
d’une rage froide contre le baron de Nucingen. Cet épais financier
pouvait seul avoir trahi un secret concentré dans les têtes de
Contenson, de Peyrade et de Corentin. Le vieillard accusa le banquier
de vouloir se dispenser du paiement, une fois le but atteint. Une seule
entrevue lui avait suffi pour deviner les astuces du plus astucieux
des banquiers.--Il liquide avec tout le monde, même avec nous, mais
je me vengerai, se disait le bonhomme. Je n’ai jamais rien demandé à
Corentin, je lui demanderai de m’aider à me venger de cette stupide
caisse. Sacré baron! tu sauras de quel bois je me chauffe, en trouvant
un matin ta fille déshonorée.... Mais aime-t-il sa fille? Le soir
de cette catastrophe qui renversait les espérances de ce vieillard,
il avait pris dix ans de plus. En causant avec son ami Corentin, il
entremêlait ses doléances de larmes arrachées par la perspective du
triste avenir qu’il léguait à sa fille, son idole, sa perle, son
offrande à Dieu.
--Nous suivrons cette affaire, lui disait Corentin. Il faut savoir
d’abord si le baron est ton délateur. Avons-nous été sages en nous
appuyant de Gondreville?.... Ce vieux malin nous doit trop pour ne
pas essayer de nous engloutir; aussi fais-je surveiller son gendre
Keller, un niais en politique, et très-capable de tremper dans quelque
conspiration tendant à renverser la branche aînée au profit de la
branche cadette.... Demain, je saurai ce qui se passe chez Nucingen,
s’il a vu sa maîtresse, et d’où nous vient ce coup de caveçon.....
Ne te désole pas. D’abord, le Préfet ne restera pas long-temps en
place..... Le temps est gros de révolutions, et les révolutions, c’est
notre eau trouble.
Un sifflement particulier retentit dans la rue.
--C’est Contenson, dit Peyrade qui mit une lumière sur la fenêtre, et
il y a quelque chose qui m’est personnel.
Un instant après, le fidèle Contenson comparaissait devant les deux
gnomes de la Police par lui révérés à l’égal de deux génies.
--Qu’y a-t-il? dit Corentin.
--Du nouveau! Je sortais du 113, où j’ai tout perdu. Que vois-je sous
les galeries?.... Georges! ce garçon est renvoyé par le baron, qui le
soupçonne d’être un mouchard.
--Voilà l’effet d’un sourire qui m’est échappé, dit Peyrade.
--Oh! tout ce que j’ai vu de désastres causés par des sourires.... dit
Corentin.
--Sans compter ce que causent les coups de cravache, dit Peyrade en
faisant allusion à l’affaire Simeuse. (Voir UNE TÉNÉBREUSE AFFAIRE.)
Mais, voyons, Contenson, qu’arrive-t-il?