Si le vénérable père Canquoëlle (on l’appelait le père Canquoëlle dans

sa maison) était resté rue des Moineaux, au quatrième étage, croyez

qu’il avait trouvé, dans la disposition du local, des bizarreries qui

favorisaient l’exercice de ses terribles fonctions. Sise au coin de

la rue Saint-Roch, sa maison se trouvait sans voisinage d’un côté.

Comme elle était partagée en deux portions, au moyen de l’escalier,

il existait, à chaque étage, deux chambres complétement isolées. Ces

deux chambres étaient situées du côté de la rue Saint-Roch. Au-dessus

du quatrième étage s’étendaient des mansardes dont l’une servait de

cuisine, et dont l’autre était l’appartement de l’unique servante du

père Canquoëlle, une Flamande nommée Katt, qui avait nourri Lydie. Le

père Canquoëlle avait fait sa chambre à coucher de la première des deux

pièces séparées, et de la seconde son cabinet. Un gros mur mitoyen

isolait ce cabinet par le fond. La croisée, qui voyait sur la rue des

Moineaux, faisait face à un mur d’encoignure sans fenêtre. Or, comme

toute la largeur de la chambre de Peyrade les séparait de l’escalier,

les deux amis ne craignaient aucun regard, aucune oreille, en causant

d’affaires dans ce cabinet fait exprès pour leur affreux métier. Par

précaution, Peyrade avait mis un lit de paille, une thibaude et un

tapis très-épais dans la chambre de la Flamande, sous prétexte de

rendre heureuse la nourrice de son enfant. De plus, il avait condamné

la cheminée, en se servant d’un poêle dont le tuyau sortait par le mur

extérieur sur la rue Saint-Roch. Enfin, il avait étendu sur le carreau

plusieurs tapis, afin d’empêcher les locataires de l’étage inférieur

de saisir aucun bruit. Expert en moyens d’espionnage, il sondait le

mur mitoyen, le plafond et le plancher une fois par semaine, et les

visitait comme un homme qui veut tuer des insectes importuns.

La certitude d’être là, sans témoins ni auditeurs, avait fait

choisir ce cabinet à Corentin pour salle de délibération quand il

ne délibérait pas chez lui. Le logement de Corentin n’était connu

que du Directeur-Général de la Police du Royaume et de Peyrade, il y

recevait les personnages que le ministère ou le château prenaient pour

intermédiaires dans les circonstances graves; mais aucun agent, aucun

homme en sous-ordre n’y venait, et il combinait les choses du métier

chez Peyrade. Dans cette chambre sans aucune apparence se tramèrent des

plans, se prirent des résolutions qui fourniraient d’étranges annales

et des drames curieux, si les murs pouvaient parler. Là s’analysèrent,

de 1816 à 1826, d’immenses intérêts. Là se découvrirent dans leur

germe les événements qui devaient peser sur la France. Là, Peyrade

et Corentin, aussi prévoyants, mais plus instruits que Bellart, le

Procureur-Général, se disaient dès 1819:--Si Louis XVIII ne veut pas

frapper tel ou tel coup, se défaire de tel prince, il exècre donc son

frère? il veut donc lui léguer une révolution?

La porte de Peyrade était ornée d’une ardoise sur laquelle il trouvait

parfois des marques bizarres, des chiffres écrits à la craie. Cette

espèce d’algèbre infernale offrait aux initiés des significations

très-claires.

En face de l’appartement si mesquin de Peyrade, celui de Lydie était

composé d’une antichambre, d’un petit salon, d’une chambre à coucher

et d’un cabinet de toilette... La porte de Lydie, comme celle de

la chambre de Peyrade, était composée d’une tôle de quatre lignes

d’épaisseur, placée entre deux fortes planches en chêne, armées de

serrures et d’un système de gonds qui les rendaient aussi difficiles

à forcer que des portes de prison. Aussi, quoique la maison fût une

de ces maisons à allée, à boutique et sans portier, Lydie vivait-elle

là sans avoir rien à craindre. La salle à manger, le petit salon, la

chambre, dont toutes les croisées avaient des jardins aériens, étaient

d’une propreté flamande et pleine de luxe.

La nourrice flamande n’avait jamais quitté Lydie, qu’elle appelait

sa fille. Toutes deux elles allaient à l’église avec une régularité

qui donnait du bonhomme Canquoëlle une excellente opinion à l’épicier

royaliste établi dans la maison, au coin de la rue des Moineaux et de

la rue Neuve-Saint-Roch, et dont la famille, la cuisine, les garçons

occupaient le premier étage et l’entresol. Au second étage vivait le

propriétaire, et le troisième était loué, depuis vingt ans, par un

lapidaire. Chacun des locataires avait la clef de la porte bâtarde.

L’épicière recevait d’autant plus complaisamment les lettres et

les paquets adressés à ces trois paisibles ménages, que le magasin

d’épiceries était pourvu d’une boîte aux lettres. Sans ces détails, les

étrangers et ceux à qui Paris est connu n’auraient pu comprendre le

mystère et la tranquillité, l’abandon et la sécurité qui faisaient de

cette maison une exception parisienne. Dès minuit, le père Canquoëlle

pouvait ourdir toutes les trames, recevoir des espions et des

ministres, des femmes et des filles, sans que qui que ce soit au monde

s’en aperçût.

Peyrade, de qui la Flamande avait dit à la cuisinière de l’épicier:--Il

ne ferait pas de mal à une mouche! passait pour le meilleur des

hommes. Il n’épargnait rien pour sa fille. Lydie, qui avait eu Schmuke

pour maître de musique, était musicienne à pouvoir composer. Elle

savait _laver_ une _seppia_, peindre à la gouache et à l’aquarelle.

Peyrade dînait tous les dimanches avec sa fille. Ce jour-là le bonhomme

était exclusivement père. Religieuse sans être dévote, Lydie faisait

ses pâques et allait à confesse tous les mois. Néanmoins, elle se

permettait de temps en temps la petite partie de spectacle. Elle se

promenait aux Tuileries quand il faisait beau. Tels étaient tous

ses plaisirs, car elle menait la vie la plus sédentaire. Lydie, qui

adorait son père, en ignorait entièrement les sinistres capacités et

les occupations ténébreuses. Aucun désir n’avait troublé la vie pure

de cette enfant si pure. Svelte, belle comme sa mère, douée d’une voix

délicieuse, d’un minois fin, encadré par de beaux cheveux blonds, elle

ressemblait à ces anges plus mystiques que réels, posés par quelques

peintres primitifs au fond de leurs Saintes-Familles. Le regard de

ses yeux bleus semblait verser un rayon du ciel sur celui qu’elle

favorisait d’un coup d’œil. Sa mise chaste, sans exagération d’aucune

mode, exhalait un charmant parfum de bourgeoisie.

Figurez-vous un vieux Satan, père d’un ange, et se rafraîchissant

à ce divin contact, vous aurez une idée de Peyrade et de sa fille.

Si quelqu’un eût sali ce diamant, le père aurait inventé, pour

l’engloutir, un de ces formidables traquenards où se prirent, sous la

Restauration, des malheureux qui portèrent leurs têtes sur l’échafaud.

Mille écus par an suffisaient à Lydie et à Katt, celle qu’elle appelait

sa bonne.

En entrant par le haut de la rue des Moineaux, Peyrade aperçut

Contenson; il le dépassa, monta le premier, entendit les pas de son

agent dans l’escalier, et l’introduisit avant que la Flamande n’eût

mis le nez à la porte de sa cuisine. Une sonnette que faisait partir

une porte à claire-voie, placée au troisième étage où demeurait le

lapidaire, avertissait les locataires du troisième et du quatrième

quand il montait quelqu’un pour eux. Il est inutile de dire que, dès

minuit, Peyrade cotonnait le battant de cette sonnette.

--Qu’y a-t-il donc de si pressé, Philosophe?

Philosophe était le surnom que Peyrade donnait à Contenson, et que

méritait cet Épictète des Mouchards.

--Mais il y a quelque chose, comme dix mille à prendre.

--Qu’est-ce? politique?

--Non, une niaiserie! Le baron de Nucingen, vous savez, ce vieux

voleur patenté, hennit après une femme qu’il a vue au bois de

Vincennes, et il faut la lui trouver, ou il meurt d’amour... L’on a

fait une consultation de médecins hier, à ce que m’a dit son valet

de chambre.... Je lui ai déjà soutiré mille francs, sous prétexte de

chercher l’infante.

Et Contenson raconta la rencontre de Nucingen et d’Esther, en ajoutant

que le baron avait quelques renseignements nouveaux.

--Va, dit Peyrade, nous lui trouverons sa Dulcinée; dis-lui de venir

en voiture ce soir aux Champs-Élysées, avenue Gabrielle, au coin de

l’allée de Marigny.

Peyrade mit Contenson à la porte, et frappa chez sa fille comme il

fallait frapper pour être admis. Il entra joyeusement, le hasard venait

de lui jeter un moyen d’avoir enfin la place qu’il désirait. Il se

plongea dans un bon fauteuil à la Voltaire après avoir embrassé Lydie

au front, et lui dit:--Joue-moi quelque chose?....

Lydie lui joua un morceau écrit, pour le piano, par Beethoven.

--C’est bien joué cela, ma petite biche, dit-il en prenant sa fille

entre ses genoux, sais-tu que nous avons vingt et un ans? Il faut se

marier, car notre père a plus de soixante-dix ans...

--Je suis heureuse ici, répondit-elle.

--Tu n’aimes que moi, moi si laid, si vieux? demanda Peyrade.

--Mais qui veux-tu donc que j’aime?

--Je dîne avec toi, ma petite biche, préviens-en Katt. Je songe à nous

établir, à prendre une place et à te chercher un mari digne de toi....

quelque bon jeune homme, plein de talent, de qui tu puisses être fière

un jour....

--Je n’en ai vu qu’un encore qui m’ait plu pour mari....

--Tu en as vu un?....

--Oui, aux Tuileries, reprit Lydie, il passait, il donnait le bras à la

comtesse de Sérizy.

--Il se nomme?....

--Lucien de Rubempré!.... J’étais assise sous un tilleul avec Katt,

ne pensant à rien. Il y avait à côté de moi deux dames qui se sont

dit: «Voilà madame de Sérizy et le beau Lucien de Rubempré.» Moi, j’ai

regardé le couple que ces deux dames regardaient. «Ah! ma chère, a dit

l’autre, il y a des femmes qui sont bien heureuses!... On lui passe

tout, à celle-ci, parce qu’elle est née Ronquerolles, et que son mari a

le pouvoir.--Mais, ma chère, a répondu l’autre dame, Lucien lui coûte

cher...» Qu’est-ce que cela veut dire, papa?

--C’est des bêtises, comme en disent les gens du monde, répondit

Peyrade à sa fille d’un air de bonhomie. Peut-être faisaient-elles

allusion à des événements politiques.

--Enfin, vous m’avez interrogée, je vous réponds. Si vous voulez me

marier, trouvez-moi un mari qui ressemble à ce jeune homme-là....

--Enfant! répondit le père, la beauté chez les hommes n’est pas

toujours le signe de la bonté. Les jeunes gens doués d’un extérieur

agréable ne rencontrent aucune difficulté au début de la vie, ils ne

déploient alors aucun talent, ils sont corrompus par les avances que

leur fait le monde, et il faut leur payer plus tard les intérêts de

leurs qualités!... Je voudrais te trouver ce que les bourgeois, les

riches et les imbéciles laissent sans secours ni protection....

--Qui, mon père?

--Un homme de talent inconnu... Mais, va, mon enfant chéri, j’ai les

moyens de fouiller tous les greniers de Paris et d’accomplir ton

programme en présentant à ton amour un homme aussi beau que le mauvais

sujet dont tu me parles, mais plein d’avenir, un de ces hommes signalés

à la gloire et à la fortune.... Oh! je n’y songeais point! je dois

avoir un troupeau de neveux, et dans le nombre il peut s’en trouver un

digne de toi!.... Je vais écrire ou faire écrire en Provence!

Chose étrange! en ce moment un jeune homme, mourant de faim et de

fatigue, venant à pied du département de Vaucluse, un neveu du père

Canquoëlle, entrait par la Barrière d’Italie, à la recherche de son

oncle. Dans les rêves de la famille à qui le destin de cet oncle

était inconnu, Peyrade offrait un texte d’espérances: on le croyait

revenu des Indes avec des millions! Stimulé par ces romans du coin

du feu, ce petit-neveu, nommé Théodose, avait entrepris un voyage de

circumnavigation à la recherche de l’oncle fantastique.

Après avoir savouré le bonheur de sa paternité pendant quelques heures,

Peyrade, les cheveux lavés et teints (sa poudre était un déguisement),

vêtu d’une bonne grosse redingote de drap bleu boutonnée jusqu’au

menton, couvert d’un manteau noir, chaussé de grosses bottes à fortes

semelles et muni d’une carte particulière, marchait à pas lents le long

de l’avenue Gabrielle, où Contenson, déguisé en vieille marchande des

quatre saisons, le rencontra devant les jardins de l’Élysée-Bourbon.

--Monsieur Saint-Germain, lui dit Contenson en donnant à son ancien

chef son nom de guerre, vous m’avez fait gagner cinq cents _faces_

(francs); mais si je suis venu me poster là, c’est pour vous dire

que le damné baron, avant de me les donner, est allé prendre des

renseignements _à la maison_ (la préfecture).

--J’aurai besoin de toi, sans doute, répondit Peyrade. Vois nos numéros

7, 10 et 21, nous pourrons employer ces hommes-là sans qu’on s’en

aperçoive, ni à la Police, ni à la Préfecture.

Contenson alla se replacer auprès de la voiture où monsieur de Nucingen

attendait Peyrade.

--Je suis monsieur de Saint-Germain, dit le méridional au baron, en

s’élevant jusqu’à la portière.

--_Hé! pien, mondez afec moi_, répondit le baron qui donna l’ordre de

marcher vers l’arc de Triomphe de l’Étoile.

--Vous êtes allé à la Préfecture, monsieur le baron? ce n’est pas

bien... Peut-on savoir ce que vous avez dit à monsieur le Préfet, et ce

qu’il vous a répondu? demanda Peyrade.

--_Affant te tonner sainte cente vrans à ein trôle gomme Godenzon,

ch’édais pien aisse te saffoir s’il lès affait cagnés... Chai

zimblement tidde au brevet de bolice que che zouhaiddais ambloyer ein

achent ti nom te Beyrate à l’édrancher tans eine mission téligade, et

si che bouffais affoir en loui eine gonffiance ilimidée... Le brevet

m’a rébonti que visse édiez ein tes plis hapiles ômes et tes plis

ônêdes. C’esde tutte l’avvaire._

--Monsieur le baron veut-il me dire de quoi il s’agit, maintenant qu’on

lui a révélé mon vrai nom?...

Quand le baron eut expliqué longuement et verbeusement, dans son

affreux patois de juif polonais, et sa rencontre avec Esther, et le cri

du chasseur qui se trouvait derrière la voiture, et ses vains efforts,

il conclut en racontant ce qui s’était passé la veille chez lui, le

sourire échappé à Lucien de Rubempré, la croyance de Bianchon et de

quelques dandies, relativement à une accointance entre l’inconnue et ce

jeune homme.

--Écoutez, monsieur le baron, vous me remettrez d’abord dix mille

francs en à-compte sur les frais, car pour vous, dans cette affaire, il

s’agit de vivre; et, comme votre vie est une manufacture d’affaires,

il ne faut rien négliger pour vous trouver cette femme. Ah! vous êtes

pincé!

--_Ui, che zuis binzé..._

--S’il faut davantage, je vous le dirai, baron; fiez-vous à moi, reprit

Peyrade. Je ne suis pas, comme vous pouvez le croire, un espion...

J’étais, en 1807, commissaire-général de police à Anvers, et maintenant

que Louis XVIII est mort, je puis vous confier que, pendant sept ans,

j’ai dirigé sa contre-police... On ne marchande donc pas avec moi. Vous

comprenez bien, monsieur le baron, qu’on ne peut pas faire le devis

des consciences à acheter avant d’avoir étudié une affaire. Soyez sans

inquiétude, je réussirai. Ne croyez pas que vous me satisferez avec une

somme quelconque, je veux autre chose pour récompense...

--_Bourfî que ce ne soid bas ein royaume?_... dit le baron.

--C’est moins que rien pour vous.

--_Ça me fa!_

--Vous connaissez les Keller?

--_Paugoub._

--François Keller est le gendre du comte de Gondreville, et le comte de

Gondreville a dîné chez vous hier avec son gendre.

--_Ki tiaple beut fus tire_... s’écria le baron.--_Ce sera Chorche ki

pafarte tuchurs_, se dit en lui-même monsieur de Nucingen.

Peyrade se mit à rire. Le banquier conçut alors d’étranges soupçons sur

son domestique, en remarquant ce sourire.

--Le comte de Gondreville est tout à fait en position de m’obtenir une

place que je désire avoir à la Préfecture de police, et sur la création

de laquelle le préfet aura, sous quarante-huit heures, un mémoire,

dit Peyrade en continuant. Demandez la place pour moi, faites que le

comte de Gondreville veuille se mêler de cette affaire, en y mettant

de la chaleur, et vous reconnaîtriez ainsi le service que je vais vous

rendre. Je ne veux de vous que votre parole, car, si vous y manquiez,

vous maudiriez tôt ou tard le jour où vous êtes né... foi de Peyrade...

--_Je fus tonne ma barole t’honner te vaire le bossiple..._

--Si je ne faisais que le possible pour vous, ce ne serait pas assez.

--_Hé! pien, ch’achirai vrangement._

--Franchement... Voilà tout ce que je veux, dit Peyrade, et la

franchise est le seul présent un peu neuf que nous puissions nous

faire, l’un et l’autre.

--_Vranchement_, répéta le baron. _U foullez-vûs que che vis remedde?_

--Au bout du pont Louis XVI.

--_Au bond te la Jambre_, dit le baron à son valet de pied qui vint à

la portière.

--_Che fais tonc affoir l’eingonnie_... se dit le baron en s’en allant.

--Quelle bizarrerie, se disait Peyrade en retournant à pied au

Palais-Royal où il se proposait d’essayer de tripler les dix mille

francs pour faire une dot à Lydie. Me voilà obligé d’examiner les

petites affaires du jeune homme dont un regard a ensorcelé ma fille.

C’est sans doute un de ces hommes qui ont l’_œil à femme_, se dit-il en

employant une des expressions du langage particulier qu’il avait fait à

son usage, et dans lesquelles ses observations, celles de Corentin se

résumaient par des mots où la langue était souvent violée, mais, par

cela même, énergiques et pittoresques.

En rentrant chez lui, le baron de Nucingen ne se ressemblait pas à

lui-même; il étonna ses gens et sa femme, il leur montrait une face

colorée, animée, il était gai.

--Gare à nos actionnaires, dit du Tillet à Rastignac.

On prenait en ce moment le thé dans le petit salon de Delphine de

Nucingen, au retour de l’Opéra.

--_Ui_, reprit en souriant le baron qui saisit la plaisanterie de son

compère, _chébroufe l’enfie de vaire tes avvaires_...

--Vous avez donc vu votre inconnue? demanda madame de Nucingen.

--_Non_, répondit-il, _che n’ai que l’esboir te la droufer_.

--Aime-t-on jamais sa femme ainsi?... s’écria madame de Nucingen en

ressentant un peu de jalousie ou feignant d’en avoir.

--Quand vous l’aurez à vous, dit du Tillet au baron, vous nous ferez

souper avec elle, car je suis bien curieux d’examiner la créature qui a

pu vous rendre aussi jeune que vous l’êtes.

--_C’esde eine cheffe d’œivre te la grèation_, répondit le vieux

banquier.

--Il va se faire attraper comme un mineur, dit Rastignac à l’oreille de

Delphine.

--Bah! il gagne bien assez d’argent pour...

--Pour en rendre un peu, n’est-ce pas!... dit du Tillet en interrompant

la baronne.

Nucingen se promenait dans le salon comme si ses jambes le gênaient.

--Voilà le moment de lui faire payer vos nouvelles dettes, dit

Rastignac à l’oreille de la baronne.

En ce moment même, l’abbé, venu rue Taitbout pour faire ses dernières

recommandations à Europe qui devait jouer le principal rôle dans la

comédie inventée pour tromper le baron de Nucingen, s’en allait plein

d’espérance. Il fut accompagné jusqu’au boulevard par Lucien, assez

inquiet de voir ce demi-démon si parfaitement déguisé, que lui-même ne

l’avait reconnu qu’à sa voix.

--Où diable as-tu trouvé une femme plus belle qu’Esther? demanda-t-il à

son corrupteur.

--Mon petit, ça ne se trouve pas à Paris. Ces teints-là ne se

fabriquent pas en France.

--C’est-à-dire que tu m’en vois encore étourdi... La Vénus Callipyge

n’est pas si bien faite! On se damnerait pour elle... Mais où l’as-tu

prise?

--C’est la plus belle fille de Londres. Elle a tué son amant dans un

accès de jalousie, et ivre aussi de _gin_... L’amant est un misérable

de qui la police de Londres est débarrassée, et l’on a, pour quelque

temps, envoyé cette créature à Paris, afin de laisser oublier

l’affaire... La drôlesse a été très-bien élevée; c’est la fille d’un

ministre, elle parle le français comme si c’était sa langue maternelle.

Elle ne sait et ne pourra jamais savoir ce qu’elle fait là. On lui a

dit que si elle te plaisait elle pourrait te manger des millions...

mais que tu étais jaloux comme un tigre, et on lui a donné le programme

de l’existence d’Esther. Elle ne connaît pas ton nom.

--Mais si Nucingen la préférait à Esther...

--Ah! t’y voilà venu... s’écria l’abbé. Tu as peur aujourd’hui de ne

pas voir s’accomplir ce qui t’effrayait tant hier! Sois tranquille.

Cette fille est blonde, blanche, et a les yeux bleus. Elle est le

contraire de la belle juive, et il n’y a que les yeux d’Esther qui

puissent remuer un homme aussi pourri que Nucingen. Tu ne pouvais

pas cacher un laideron, que diable! Quand cette poupée aura joué son

rôle, je l’enverrai, sous la conduite d’une personne sûre, à Rome ou à

Madrid, où elle fera des passions.

--Puisque nous ne l’avons que pour peu de temps, dit Lucien, j’y

retourne...

--Va, mon fils, amuse-toi... Demain tu auras un jour de plus. Moi,

j’attends quelqu’un que j’ai chargé de savoir ce qui se passe chez le

baron de Nucingen.

--Qui?

--La maîtresse de son valet de chambre, car enfin faut-il savoir à tout

moment ce qui se passe chez l’ennemi.

A minuit, Paccard, le chasseur d’Esther, trouva l’abbé sur le pont des

Arts, l’endroit le plus favorable à Paris pour se dire deux mots qui ne

doivent pas être entendus. Tout en causant, le chasseur regardait d’un

côté pendant que l’abbé regardait de l’autre.

--Le baron est allé ce matin à la Préfecture de police, de quatre

heures à cinq heures, dit le chasseur, et il s’est vanté ce soir

de trouver la femme qu’il a vue au bois de Vincennes, on la lui a

promise...

--Nous serons observés! dit Jacques Collin, mais par qui?...

--On s’est déjà servi de Louchard, le Garde du Commerce.

--Ce serait un enfantillage, répondit l’abbé. Nous n’avons que la

brigade de sûreté, la police judiciaire à craindre; et du moment où

elle ne marche pas, nous pouvons marcher, nous!...

--Quel est l’ordre? dit Paccard de l’air respectueux que devait avoir

un maréchal en venant prendre le mot d’ordre de Louis XVIII.

--Vous sortirez tous les soirs à dix heures, répondit le faux abbé,

vous irez bon train au bois de Vincennes, dans les bois de Meudon et

de Ville-d’Avray. Si quelqu’un vous observe ou vous suit, laisse-toi

faire, sois liant, causant, corruptible. Tu parleras de la jalousie de

Rubempré, qui est fou de _madame_, et qui, surtout, ne veut pas qu’on

sache dans le monde qu’il a une maîtresse de ce genre-là...

--Suffit! Faut-il s’armer?...

--Jamais! dit Jacques vivement. Une arme!... à quoi cela sert-il?

à faire des malheurs. Ne te sers dans aucun cas de ton couteau de

chasseur. Quand on peut casser les jambes à l’homme le plus fort par

le coup que je t’ai montré!... quand on peut se battre avec trois

argousins armés avec la certitude d’en mettre deux à terre avant

qu’ils n’aient tiré leurs briquets!... que craint-on?... N’as-tu pas ta

canne?...

--C’est juste! dit le chasseur.

Paccard, qualifié de Vieille Garde, de Fameux Lapin, de Bon-là, homme

à jarret de fer, à bras d’acier, à favoris italiens, à chevelure

artiste, à barbe de sapeur, à figure blême et impassible comme celle de

Contenson, gardait sa fougue en dedans, et jouissait d’une tournure de

tambour-major qui déroutait le soupçon. Un échappé de Poissy, de Melun

n’a pas cette fatuité sérieuse et cette croyance en son mérite. Giafar

de l’Aaroun al Raschid du Bagne, il lui témoignait l’amicale admiration

que Peyrade avait pour Corentin. Ce colosse, excessivement fendu, sans

beaucoup de poitrine et sans trop de chair sur les os, allait sur deux

longues béquilles d’un pas grave. Jamais la droite ne se mouvait sans

que l’œil droit examinât les circonstances extérieures avec cette

rapidité placide particulière au voleur et à l’espion. L’œil gauche

imitait l’œil droit. Un pas, un coup-d’œil! Sec, agile, prêt à tout et

à toute heure, sans une ennemie intime appelée _la liqueur des braves_,

Paccard eût été complet, disait Jacques, tant il possédait à fond les

talents indispensables à l’homme en guerre avec la société; mais le

maître avait réussi à convaincre l’esclave de _faire la part au feu_ en

ne buvant que le soir. En rentrant, Paccard absorbait l’or liquide que

lui versait à petit coups une fille à grosse panse venue de Dantzick.

--On ouvrira l’œil, dit Paccard en remettant son magnifique chapeau à

plumes après avoir salué celui qu’il nommait _son confesseur_.

Voilà par quels événements deux hommes aussi forts que l’étaient,

chacun dans leur sphère, Jacques Collin et Peyrade, arrivèrent à se

trouver aux prises sur le même terrain, et à déployer leur génie dans

une lutte où chacun combattit pour sa passion ou pour ses intérêts.

Ce fut un de ces combats ignorés, mais terribles, où il se dépense

en talent, en haine, en irritations, en marches et contremarches, en

ruses, autant de puissance qu’il en faut pour établir une fortune.

Hommes et moyens, tout fut secret du côté de Peyrade, que son ami

Corentin seconda dans cette expédition, une niaiserie pour eux. Ainsi,

l’histoire est muette à ce sujet, comme elle est muette sur les

véritables causes de bien des révolutions. Mais voici le résultat.

Cinq jours après l’entrevue de monsieur de Nucingen avec Peyrade aux

Champs-Élysées, un matin, un homme d’une cinquantaine d’années, doué

de cette figure de blanc de céruse que se font les diplomates, habillé

de drap bleu, d’une tournure assez élégante, ayant presque l’air d’un

ministre d’État, descendit d’un cabriolet splendide en en jetant les

guides à son domestique. Il demanda si le baron de Nucingen était

visible, au valet qui se tenait sur une banquette du péristyle, et qui

lui en ouvrit respectueusement la magnifique porte en glaces.

--Le nom de monsieur?... dit le domestique.

--Dites à monsieur le baron que je viens de l’avenue Gabrielle,

répondit Corentin. S’il y a du monde, gardez-vous bien de prononcer ce

nom-là tout haut, vous vous feriez mettre à la porte.

Une minute après, le valet revint et conduisit Corentin dans le cabinet

du baron, par les appartements intérieurs.

Corentin échangea son regard impénétrable contre un regard de même

nature avec le banquier, et ils se saluèrent convenablement.

--Monsieur le baron, dit-il, je viens au nom de Peyrade...

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 42 / 56 段