--Ah! c’est le fort des forts, le second du fameux Corentin, le bras

droit de Fouché, que d’aucuns disent son fils naturel, il l’aurait

eu étant prêtre; mais c’est des bêtises: Fouché savait être prêtre,

comme il a su être ministre. Eh! bien, vous ne ferez pas travailler

cet homme-là, voyez-vous, à moins de dix billets de mille francs...

pensez-y... Mais votre affaire sera faite, et bien faite. Ni vu ni

connu, comme on dit. Je devrai prévenir monsieur de Saint-Germain, et

il vous assignera quelque rendez-vous dans un endroit où personne ne

pourra rien voir ni rien entendre, car il court des dangers à faire de

la police pour le compte des particuliers. Mais, que voulez-vous?...

c’est un brave homme, le roi des hommes, et un homme qui a essuyé de

grandes persécutions, et pour avoir sauvé la France, encore!...

--_Ai pien, di m’egriras l’hire tu Percher_, dit le baron en souriant

de cette vulgaire plaisanterie.

--Monsieur le baron ne me graisse pas la patte?... dit Contenson avec

un air à la fois humble et menaçant.

--_Chan_, cria le baron à son jardinier, _fa temanter fint vrancs à

Cheorche, et abborde-les-moi_...

--Si monsieur le baron n’a pas d’autres renseignements que ceux qu’il

m’a donnés, je doute cependant que le maître puisse lui être utile.

--_Chen ai t’audres!_ répondit le baron d’un air fin.

--J’ai l’honneur de saluer monsieur le baron, dit Contenson en prenant

la pièce de vingts francs, j’aurai l’honneur de venir dire à Georges où

monsieur devra se trouver ce soir, car il ne faut jamais rien écrire en

bonne police.

--_C’edde trolle gomme ces caillarts onte de l’esbrit_, se dit le

baron, _c’edde en bolice, dou gomme tans les avvaires_.

En quittant le baron, Contenson alla tranquillement de la rue

Saint-Lazare à la rue Saint-Honoré, jusqu’au café David; il y regarda

par les carreaux et aperçut un vieillard connu là sous le nom du père

Canquoëlle.

Le café David, situé rue de la Monnaie au coin de la rue Saint-Honoré,

a joui pendant les trente premières années de ce siècle d’une sorte de

célébrité, circonscrite d’ailleurs au quartier dit des Bourdonnais. Là

se réunissaient les vieux négociants retirés ou les gros commerçants

encore en exercice: les Camusot, les Lebas, les Pillerault, les

Popinot, quelques propriétaires comme le petit père Molineux. On y

voyait de temps en temps le vieux père Guillaume qui y venait de la

rue du Colombier. On y parlait politique entre soi, mais prudemment,

car l’opinion du café David était le libéralisme. On s’y racontait les

cancans du quartier, tant les hommes éprouvent le besoin de se moquer

les uns des autres!... Ce café, comme tous les cafés d’ailleurs, avait

son personnage original dans ce père Canquoëlle, qui y venait depuis

l’année 1811, et qui paraissait être si parfaitement en harmonie avec

les gens probes réunis là, que personne ne se gênait pour parler

politique en sa présence. Quelquefois ce bonhomme, dont la simplicité

fournissait beaucoup de plaisanteries aux habitués, avait disparu

pour un ou deux mois; mais ses absences, toujours attribuées à ses

infirmités ou à sa vieillesse, car il parut dès 1811 avoir passé l’âge

de soixante ans, n’étonnaient jamais personne.

--Qu’est donc devenu le père Canquoëlle?... disait-on à la dame du

comptoir.

--J’ai dans l’idée, répondait-elle, qu’un beau jour nous apprendrons sa

mort par les Petites-Affiches.

Le père Canquoëlle donnait dans sa prononciation un perpétuel

certificat de son origine, il disait _une estatue, espécialle, le

peuble_ et _ture_ pour turc. Son nom était celui d’un petit bien appelé

Les Canquoëlles, mot qui signifie hanneton dans quelques provinces,

et situé dans le département de Vaucluse, d’où il était venu. On

avait fini par dire Canquoëlle au lieu de des Canquoëlles, sans que

le bonhomme s’en fâchât, la noblesse lui semblait morte en 1793;

d’ailleurs le fief des Canquoëlles ne lui appartenait pas, il était

cadet d’une branche cadette. Aujourd’hui la mise du père Canquoëlle

semblerait étrange; mais de 1811 à 1820, elle n’étonnait personne.

Ce vieillard portait des souliers à boucles en acier à facettes, des

bas de soie à raies circulaires alternativement blanches et bleues,

une culotte en pou-de-soie à boucles ovales pareilles à celle des

souliers, quant à la façon. Un gilet blanc à broderie, un vieil habit

de drap verdâtre-marron à boutons de métal et une chemise à jabot

plissé dormant complétaient ce costume. A moitié du jabot brillait un

médaillon en or où se voyait sous verre un petit temple en cheveux,

une de ces adorables petitesses de sentiment qui rassurent les hommes,

tout comme un épouvantail effraie les moineaux. La plupart des hommes,

comme les animaux, s’effraient et se rassurent avec des riens. La

culotte du père Canquoëlle se soutenait par une boucle qui, selon

la mode du dernier siècle, la serrait au-dessus de l’abdomen. De la

ceinture pendaient parallélement deux chaînes d’acier composées de

plusieurs chaînettes, et terminées par un paquet de breloques. Sa

cravate blanche était tenue par derrière au moyen d’une petite boucle

en or. Enfin sa tête neigeuse et poudrée se parait encore, en 1816,

du tricorne municipal que portait aussi monsieur Try, Président du

Tribunal. Ce chapeau, si cher au vieillard, le père Canquoëlle l’avait

remplacé depuis peu (le bonhomme crut devoir ce sacrifice à son temps)

par cet ignoble chapeau rond contre lequel personne n’ose réagir. Une

petite queue, serrée dans un ruban, décrivait dans le dos de l’habit

une trace circulaire où la crasse disparaissait sous une fine tombée de

poudre. En vous arrêtant au trait distinctif du visage, un nez plein

de gibbosités, rouge et digne de figurer dans un plat de truffes, vous

eussiez supposé un caractère facile, niais et débonnaire à cet honnête

vieillard essentiellement gobe-mouche, et vous en eussiez été la dupe,

comme tout le café David, où jamais personne n’avait examiné le front

observateur, la bouche sardonique et les yeux froids de ce vieillard

dodeliné de vices, calme comme un Vitellius dont le ventre impérial

reparaissait, pour ainsi dire, palingénésiquement.

En 1816, un jeune Commis-Voyageur, nommé Gaudissart, habitué du café

David, se grisa de onze heures à minuit avec un officier à demi-solde.

Il eut l’imprudence de parler d’une conspiration ourdie contre les

Bourbons, assez sérieuse et près d’éclater. On ne voyait plus dans le

café que le père Canquoëlle qui semblait endormi, deux garçons qui

sommeillaient, et la dame du comptoir. Dans les vingt-quatre heures

Gaudissart fut arrêté: la conspiration était découverte. Deux hommes

périrent sur l’échafaud. Ni Gaudissart, ni personne ne soupçonna jamais

le brave père Canquoëlle d’avoir éventé la mèche. On renvoya les

garçons, on s’observa pendant un an, et l’on s’effraya de la police, de

concert avec le père Canquoëlle qui parlait de déserter le café David,

tant il avait horreur de la police.

Contenson entra dans le café, demanda un petit verre d’eau-de-vie, ne

regarda pas le père Canquoëlle occupé à lire les journaux; seulement,

quand il eut lampé son verre d’eau-de-vie, il prit la pièce d’or du

baron, et appela le garçon en frappant trois coups secs sur la table.

La dame du comptoir et le garçon examinèrent la pièce d’or avec un soin

très-injurieux pour Contenson; mais leur défiance était autorisée par

l’étonnement que causait à tous les habitués l’aspect de Contenson.

--Cet or est-il le produit d’un vol ou d’un assassinat?... Telle était

la pensée de quelques esprits forts et clairvoyants qui regardaient

Contenson par-dessous leurs lunettes tout en ayant l’air de lire leur

journal. Contenson, qui voyait tout et ne s’étonnait jamais de rien,

s’essuya dédaigneusement les lèvres avec un foulard où il n’y avait

que trois reprises, reçut le reste de sa monnaie, empocha tous les

gros sous dans son gousset dont la doublure, jadis blanche, était aussi

noire que le drap du pantalon, et n’en laissa pas un seul au garçon.

--Quel gibier de potence! dit le père Canquoëlle à monsieur Pillerault

son voisin.

--Bah! répondit à tout le café monsieur Camusot, qui seul n’avait

pas montré le moindre étonnement, c’est Contenson, le bras droit de

Louchard, notre Garde du Commerce. Ces drôles ont peut-être quelqu’un à

pincer dans le quartier...

Un quart d’heure après, le bonhomme Canquoëlle se leva, prit son

parapluie, et s’en alla tranquillement. N’est-il pas nécessaire

d’expliquer quel homme terrible et profond se cachait sous l’habit

du père Canquoëlle, de même que l’abbé Carlos recélait Vautrin? Ce

méridional, né à Canquoëlle, le seul domaine de sa famille, assez

honorable d’ailleurs, avait nom Peyrade. Il appartenait en effet à la

branche cadette de la maison de La Peyrade, une vieille mais pauvre

famille du Comtat, qui possède encore la petite terre de La Peyrade.

Il était venu, lui septième enfant, à pied à Paris, avec deux écus de

six livres dans sa poche, en 1772, à l’âge de dix-sept ans, poussé par

les vices d’un tempérament fougueux, par la brutale envie de parvenir

qui attire tant de méridionaux dans la capitale, quand ils ont compris

que la maison paternelle ne pourra jamais fournir les rentes de leurs

passions. On comprendra toute la jeunesse de Peyrade en disant qu’en

1782 il était le confident, le héros de la lieutenance-générale de

police, où il fut très-estimé par messieurs Lenoir et d’Albert,

les deux derniers lieutenants-généraux. La Révolution n’eut pas de

police, elle n’en avait pas besoin. L’espionnage, alors assez général,

s’appela civisme. Le Directoire, gouvernement un peu plus régulier

que celui du Comité de Salut public, fut obligé de reconstituer une

police, et le Premier Consul en acheva la création par la préfecture

de police et par le Ministère de la Police générale. Peyrade, l’homme

des traditions, créa le personnel, de concert avec un homme appelé

Corentin, beaucoup plus fort que Peyrade d’ailleurs, quoique plus

jeune, et qui ne fut un homme de génie que dans les souterrains de

la police. En 1808, les immenses services que rendit Peyrade furent

récompensés par sa nomination au poste éminent de Commissaire-Général

de police à Anvers. Dans la pensée de Napoléon, cette espèce de

Préfecture de police équivalait à un ministère de la police chargé de

surveiller la Hollande. Au retour de la campagne de 1809, Peyrade fut

enlevé d’Anvers par un ordre du cabinet de l’Empereur, amené en poste

à Paris entre deux gendarmes, et jeté à la Force. Deux mois après, il

sortit de prison, cautionné par son ami Corentin, après avoir toutefois

subi, chez le Préfet de police, trois interrogatoires de chacun six

heures. Peyrade devait-il sa disgrâce à l’activité miraculeuse avec

laquelle il avait secondé Fouché dans la défense des côtes de la

France, attaquées par ce qu’on a, dans le temps, nommé l’expédition

de Walcheren, et dans laquelle le duc d’Otrante déploya des capacités

dont s’effraya l’Empereur? Ce fut probable dans le temps pour Fouché;

mais aujourd’hui que tout le monde sait ce qui se passa dans ce temps

au Conseil des ministres convoqué par Cambacérès, c’est une certitude.

Tous foudroyés par la nouvelle de la tentative de l’Angleterre, qui

rendait à Napoléon l’expédition de Boulogne, et surpris sans le maître

alors retranché dans l’île de Lobau, où l’Europe le croyait perdu,

les ministres ne savaient quel parti prendre. L’opinion générale fut

d’expédier un courrier à l’Empereur; mais Fouché seul osa tracer le

plan de campagne qu’il mit d’ailleurs à exécution.--Agissez comme

vous voudrez, lui dit Cambacérès; _mais moi qui tiens à ma tête_,

j’expédie un rapport à l’Empereur. On sait quel absurde prétexte prit

l’Empereur, à son retour, en plein Conseil d’État, pour disgracier

son ministre et le punir d’avoir sauvé la France sans lui. Depuis

ce jour, l’Empereur doubla l’inimitié du prince de Talleyrand de

celle du duc d’Otrante, les deux seuls grands politiques dus à la

Révolution, et qui peut-être eussent sauvé Napoléon en 1813. On prit,

pour mettre Peyrade à l’écart, le vulgaire prétexte de concussion:

il avait favorisé la contrebande en partageant quelques profits avec

le haut commerce. Ce traitement était rude pour un homme qui devait

le bâton de maréchal du Commissariat-Général à de grands services

rendus. Cet homme, vieilli dans la pratique des affaires, possédait

les secrets de tous les gouvernements depuis l’an 1775, époque de

son entrée à la Lieutenance-Générale de police. L’Empereur, qui se

croyait assez fort pour créer des hommes à son usage, ne tint aucun

compte des représentations qui lui furent faites plus tard en faveur

d’un homme considéré comme un des plus sûrs, des plus habiles et des

plus fins de ces génies inconnus, chargés de veiller à la sûreté des

États. Peyrade fut d’autant plus cruellement atteint, que, libertin et

gourmand, il se trouvait relativement aux femmes dans la situation

d’un pâtissier qui aimerait les friandises. Ses habitudes étaient

devenues chez lui la nature même: il ne pouvait plus se passer de bien

dîner, de jouer, de mener enfin cette vie de grand seigneur sans faste

à laquelle s’adonnent tous les gens de facultés puissantes, et qui

se sont fait un besoin de distractions exorbitantes. Puis, il avait

jusqu’alors grandement vécu sans jamais être tenu à représentation,

mangeant à même, car on ne comptait jamais ni avec lui ni avec

Corentin, son ami. Cyniquement spirituel, il aimait d’ailleurs son

état, il était philosophe. Enfin, un espion, à quelque étage qu’il soit

dans la machine de la police, ne peut pas plus qu’un forçat revenir à

une profession dite honnête ou libérale. Une fois marqués, une fois

immatriculés, les espions et les condamnés ont pris, comme les diacres,

un caractère indélébile. Il est des êtres auxquels l’État Social

imprime des destinations fatales. Pour son malheur, Peyrade s’était

amouraché d’une jolie petite fille, un enfant qu’il avait la certitude

d’avoir eu lui-même d’une actrice célèbre, à laquelle il rendit un

service et qui en fut reconnaissante pendant trois mois. Peyrade, qui

fit revenir son enfant d’Anvers, se vit donc sans ressources dans

Paris, avec un secours annuel de douze cents francs accordé par la

Préfecture de police au vieil élève de Lenoir. Il se logea rue des

Moineaux, au quatrième, dans un petit appartement de cinq pièces, pour

deux cent cinquante francs.

Si jamais homme doit sentir l’utilité, les douceurs de l’amitié,

n’est-ce pas le lépreux moral appelé par la foule un espion, par le

peuple un mouchard, par l’administration un agent? Peyrade et Corentin

étaient donc amis comme Oreste et Pylade. Peyrade avait formé Corentin,

comme Vien forma David: l’élève surpassa promptement le maître. Ils

avaient commis ensemble plus d’une expédition (_Voir_ UNE TÉNÉBREUSE

AFFAIRE). Peyrade, heureux d’avoir deviné le mérite de Corentin,

l’avait lancé dans la carrière en lui préparant un triomphe. Il força

son élève à se servir d’une maîtresse qui le dédaignait comme d’un

hameçon à prendre un homme (_Voir_ LES CHOUANS). Et Corentin avait à

peine alors vingt-cinq ans!... Corentin, resté l’un des généraux dont

le Ministre de la police est le Connétable, avait gardé, sous le duc de

Rovigo, la place éminente qu’il occupait sous le duc d’Otrante. Or, il

en était alors de la Police Générale comme de la Police Judiciaire. A

chaque affaire un peu vaste, on passait des forfaits, pour ainsi dire,

avec les trois, quatre ou cinq agents capables. Le ministre, instruit

de quelque complot, averti de quelque machination, n’importe comment,

disait à l’un des colonels de sa police:--Que vous faut-il pour arriver

à tel résultat? Corentin répondait après un mûr examen:--Vingt, trente,

quarante mille francs. Puis, une fois l’ordre donné d’aller en avant,

tous les moyens et les hommes à employer étaient laissés au choix et

au jugement de Corentin ou de l’agent désigné. La Police Judiciaire

agissait d’ailleurs ainsi pour la découverte des crimes avec Vidocq.

La Police Politique, de même que la Police Judiciaire, prenait ses

hommes principalement parmi les agents connus, immatriculés, habituels,

et qui sont comme les soldats de cette force secrète si nécessaire

aux gouvernements, malgré les déclamations des philanthropes ou des

moralistes à petite morale. Mais l’excessive confiance due aux deux ou

trois généraux de la trempe de Peyrade et de Corentin impliquait, chez

eux, le droit d’employer des personnes inconnues, toujours néanmoins

à charge de rendre compte au ministre dans les cas graves. Or,

l’expérience, la finesse de Peyrade étaient trop précieuses à Corentin,

qui, la bourrasque de 1810 passée, employa son vieil ami, le consulta

toujours, et subvint largement à ses besoins. Corentin trouva moyen de

donner environ mille francs par mois à Peyrade. De son côté, Peyrade

rendit d’immenses services à Corentin. En 1816, Corentin, à propos de

la découverte de la conspiration où devait tremper le bonapartiste

Gaudissart, essaya de faire réintégrer Peyrade à la Police Générale du

Royaume; mais une influence inconnue écarta Peyrade. Voici pourquoi.

Dans leur désir de se rendre nécessaires, Peyrade et Corentin, à

l’instigation du duc d’Otrante, avaient organisé, pour le compte de

Louis XVIII, une Contre-Police dans laquelle Contenson et quelques

autres agents de cette force furent employés. Louis XVIII mourut,

instruit de secrets qui resteront des secrets pour les historiens les

mieux informés. La lutte de la Police Générale du Royaume et de la

Contre-Police du Roi engendra d’horribles affaires dont le secret a été

gardé par quelques échafauds. Ce n’est ici ni le lieu ni l’occasion

d’entrer dans des détails à ce sujet, car les Scènes de la Vie

Parisienne ne sont pas les Scènes de la Vie Politique; et il suffit de

faire apercevoir quels étaient les moyens d’existence de celui qu’on

appelait le bonhomme Canquoëlle au café David, par quels fils il se

rattachait au pouvoir terrible et mystérieux de la Police. De 1817 à

1822, Corentin, Peyrade et leurs agents eurent pour mission d’espionner

souvent le ministre lui-même. Ceci peut expliquer pourquoi le Ministère

refusa d’employer Peyrade, sur qui Corentin, à l’insu de Peyrade, fit

tomber les soupçons des ministres, afin d’utiliser son ami, quand sa

réintégration lui parut impossible. Les ministres eurent confiance en

Corentin, ils le chargèrent de surveiller Peyrade, ce qui fit sourire

Louis XVIII. Corentin et Peyrade restaient alors entièrement les

maîtres du terrain. Contenson, pendant long-temps attaché à Peyrade,

le servait encore. Il s’était mis au service de Gardes du Commerce par

les ordres de Corentin et de Peyrade. En effet, par suite de cette

espèce de fureur qu’inspire une profession exercée avec amour, ces

deux généraux aimaient à placer leurs plus habiles soldats dans tous

les endroits où les renseignements pouvaient abonder. D’ailleurs, les

vices de Contenson, ses habitudes dépravées exigeaient tant d’argent,

qu’il lui fallait beaucoup de besogne. Contenson, sans commettre aucune

indiscrétion, avait dit à Louchard qu’il connaissait le seul homme

capable de satisfaire le baron de Nucingen. Peyrade était, en effet,

le seul agent qui pouvait faire impunément de la police pour le compte

d’un particulier. Louis XVIII mort, Peyrade perdit non-seulement toute

son importance, mais encore les bénéfices de sa position d’Espion

Ordinaire de Sa Majesté. En se croyant indispensable, il avait continué

son train de vie. Les femmes, la bonne chère et le Cercle des Étrangers

avaient préservé de toute économie un homme qui jouissait, comme tous

les gens taillés pour les vices, d’une constitution de fer. Mais, de

1826 à 1829, près d’atteindre soixante-quatorze ans, il enrayait,

selon son expression. D’année en année, Peyrade avait vu son bien-être

diminuant. Il assistait aux funérailles de la Police, il voyait

avec chagrin le gouvernement de Charles X en abandonnant les bonnes

traditions. De session en session, la Chambre rognait les allocations

nécessaires à l’existence de la Police, en haine de ce moyen de

gouvernement et par parti pris de moraliser cette institution.

--C’est comme si l’on voulait faire la cuisine en gants blancs, disait

Peyrade à Corentin.

Corentin et Peyrade apercevaient 1830 dès 1825. Ils connaissaient la

haine intime que Louis XVIII portait à son successeur, ce qui explique

son laisser-aller avec la branche cadette, et sans laquelle son règne

et sa politique seraient une énigme sans mot.

En vieillissant, son amour pour sa fille naturelle avait grandi chez

Peyrade. Pour elle, il s’était mis sous sa forme bourgeoise, car il

voulait marier sa Lydie à quelque honnête homme. Aussi, depuis trois

ans surtout, voulait-il se caser, soit à la Préfecture de Police,

soit à la Direction de la Police Générale du Royaume, dans quelque

place ostensible, avouable. Il avait fini par inventer une place

dont la nécessité se ferait, disait-il à Corentin, sentir tôt ou

tard. Il s’agissait de créer à la Préfecture de Police un Bureau dit

_de renseignements_, qui serait un intermédiaire entre la Police de

Paris proprement dite, la Police Judiciaire et la Police du Royaume,

afin de faire profiter la Direction Générale de toutes ces forces

disséminées. Peyrade seul pouvait, à son âge, après cinquante-cinq ans

de discrétion, être l’anneau qui rattacherait les trois polices, être

enfin l’archiviste à qui la Politique et la Justice s’adresseraient

pour s’éclairer en certains cas. Peyrade espérait ainsi rencontrer,

Corentin aidant, une occasion d’attraper une dot et un mari pour

sa petite Lydie. Corentin avait déjà parlé de cette affaire au

Directeur-Général de la Police du Royaume, sans parler de Peyrade, et

le Directeur-Général, un Méridional, jugeait nécessaire de faire venir

la proposition de la Préfecture.

Au moment où Contenson avait frappé trois coups avec sa pièce d’or

sur la table du café, signal qui voulait dire: «J’ai à vous parler,»

le doyen des hommes de police était à penser à ce problème: «Par

quel personnage, par quel intérêt faire marcher le Préfet de Police

actuel?» Et il avait l’air d’un imbécile étudiant son _Courrier

français_.--Notre pauvre Fouché, se disait-il en cheminant le long

de la rue Saint-Honoré, ce grand homme est mort! nos intermédiaires

avec Louis XVIII sont en disgrâce! D’ailleurs, comme me le disait

Corentin hier, on ne croit plus à l’agilité ni à l’intelligence d’un

septuagénaire.... Ah! pourquoi me suis-je habitué à dîner chez Véry,

à boire des vins exquis.... à chanter la Mère Godichon.... à jouer

quand j’ai de l’argent! Pour s’assurer une position, il ne suffit pas

d’avoir de l’esprit, comme dit Corentin, il faut encore de l’esprit de

conduite! Ce cher monsieur Lenoir m’a bien prédit mon sort quand il

s’est écrié, à propos de l’affaire du Collier:--Vous ne serez jamais

rien! en apprenant que je n’étais pas resté sous le lit de la fille

Oliva.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 41 / 56 段