la douceur de caractère, la poésie qui distinguaient Lucien, on peut
concevoir la folle passion de ces créatures éminemment sensibles aux
dons naturels extérieurs, et si naïves dans leur admiration. Esther
sanglotait doucement, et restait dans une pose où se trahissait une
extrême douleur.
--Mais, petite bête, dit Lucien, ne t’a-t-on pas dit qu’il s’agissait
de ma vie!...
A ce mot dit exprès par Lucien, Esther se dressa comme une bête fauve,
ses cheveux dénoués entourèrent sa sublime figure comme d’un feuillage.
Elle regarda Lucien d’un œil fixe.
--De ta vie!... s’écria-t-elle en levant les bras et les laissant
retomber par un geste qui n’appartient qu’aux filles en danger. Mais
c’est vrai, le mot de ce sauvage parle de choses graves.
Elle tira de sa ceinture un méchant papier, mais elle vit Europe, et
lui dit:--Laisse-nous, ma fille.
Quand Europe eut fermé la porte:--Tiens, voici ce qu’_il_ m’écrit,
reprit-elle en tendant à Lucien une lettre que l’abbé venait d’envoyer
et que Lucien lut à haute voix.
«Vous partirez demain à cinq heures du matin, on vous conduira chez
un Garde au fond de la forêt de Saint-Germain, vous y occuperez une
chambre au premier étage. Ne sortez pas de cette chambre jusqu’à ce
que je le permette, vous n’y manquerez de rien. Le Garde et sa femme
sont sûrs. N’écrivez pas à Lucien. Ne vous mettez pas à la fenêtre
pendant le jour; mais vous pouvez vous promener pendant la nuit sous
la conduite du Garde, si vous avez envie de marcher. Tenez les stores
baissés pendant la route: il s’agit de la vie de Lucien.
» Lucien viendra ce soir vous dire adieu, brûlez ceci devant lui...»
Lucien brûla sur-le-champ ce billet à la flamme d’une bougie.
--Écoute, mon Lucien, dit Esther après avoir entendu la lecture de
ce billet comme un criminel écoute celle de son arrêt de mort, je ne
te dirai pas que je t’aime, ce serait une bêtise.... Voici cinq ans
bientôt qu’il me semble aussi naturel de t’aimer que de respirer, de
vivre.... Le premier jour où mon bonheur a commencé sous la protection
de cet être inexplicable, qui m’a mise ici comme on met une petite bête
curieuse dans une cage, j’ai su que tu devais te marier. Le mariage
est un élément nécessaire de ta destinée, et Dieu me garde d’arrêter
les développements de ta fortune. Ce mariage est ma mort. Mais je ne
t’ennuierai point; je ne ferai pas comme les grisettes qui se tuent
à l’aide d’un réchaud de charbon, j’en ai eu assez d’une fois; et,
deux fois, ça écœure, comme dit Mariette. Non: je m’en irai bien loin,
hors de France. Asie a des secrets de son pays, elle m’a promis de
m’apprendre à mourir tranquillement. On se pique, paf! tout est fini.
Je ne demande qu’une seule chose, mon ange adoré, c’est de ne pas être
trompée. J’ai mon compte de la vie: j’ai eu, depuis le jour où je t’ai
vu, en 1824, jusqu’aujourd’hui, plus de bonheur qu’il n’en tient dans
dix existences de femmes heureuses. Ainsi, prends-moi pour ce que je
suis: une femme aussi forte que faible. Dis-moi: «Je me marie.» Je ne
te demande plus qu’un adieu bien tendre, et tu n’entendras plus jamais
parler de moi.
Il y eut un moment de silence après cette déclaration, dont la
sincérité ne peut se comparer qu’à la naïveté des gestes et de l’accent.
--S’agit-il de ton mariage? dit-elle en plongeant un de ces regards
fascinateurs et brillants comme la lame d’un poignard dans les yeux
bleus de Lucien.
--Voici dix-huit mois que nous travaillons à mon mariage, et il n’est
pas encore conclu, répondit Lucien, je ne sais pas quand il pourra se
conclure; mais il ne s’agit pas de cela, ma chère petite... il s’agit
de l’abbé, de moi, de toi.... nous sommes sérieusement menacés...
Nucingen t’a vue...
--Oui, dit-elle, à Vincennes, il m’a donc reconnue?...
--Non, répondit Lucien, mais il est amoureux de toi à en perdre
sa caisse. Après dîner, quand il t’a dépeinte en parlant de votre
rencontre, j’ai laissé échapper un sourire involontaire, imprudent,
car je suis au milieu du monde comme le sauvage au milieu des piéges
d’une tribu ennemie. L’abbé, qui m’évite la peine de penser, trouve
cette situation dangereuse, il se charge de rouer Nucingen si Nucingen
s’avise de nous espionner, et le baron en est bien capable; il m’a
parlé de l’impuissance de la police. Tu as allumé un incendie dans une
vieille cheminée pleine de suie...
--Et que veut faire l’abbé? dit Esther tout doucement.
--Je n’en sais rien, il m’a dit de dormir sur mes deux oreilles,
répondit Lucien sans oser regarder Esther.
--S’il en est ainsi, j’obéis avec cette soumission canine dont je fais
profession, dit Esther qui passa son bras à celui de Lucien et l’emmena
dans sa chambre en lui disant:--As-tu bien dîné, mon Lulu, chez cet
infâme Nucingen?
--La cuisine d’Asie empêche de trouver un dîner bon, quelque célèbre
que soit le chef de la maison où l’on dîne; mais Carême avait fait le
dîner comme tous les dimanches.
Lucien comparait involontairement Esther à Clotilde. La maîtresse était
si belle, si constamment charmante qu’elle n’avait pas encore laissé
approcher le monstre qui dévore les plus robustes amours: _la satiété!_
--Quel dommage, se dit-il, de trouver sa femme en deux volumes! d’un
côté, la poésie, la volupté, l’amour, le dévouement, la beauté, la
gentillesse.....
Esther furetait comme furètent les femmes avant de se coucher, elle
allait et revenait, elle papillonnait en chantant. Vous eussiez dit
d’un colibri.
--... De l’autre, la noblesse du nom, la race, les honneurs, le rang,
la science du monde!... Et aucun moyen de les réunir en une seule
personne! s’écria Lucien.
Le lendemain, à sept heures du matin, en s’éveillant dans cette
charmante chambre rose et blanche, le poète se trouva seul. Quand il
eut sonné, la fantastique Europe accourut.
--Que veut monsieur?
--Esther!
--Madame est partie à quatre heures trois quarts. D’après les ordres de
monsieur l’abbé, j’ai reçu franc de port un nouveau visage.
--Une femme?...
--Non, monsieur, une Anglaise... une de ces femmes qui vont en journée
la nuit, et nous avons ordre de la traiter comme si c’était madame:
qu’est-ce que monsieur veut en faire?... Pauvre Madame, elle s’est mise
à pleurer quand elle est montée en voiture... «Enfin, il le faut!...
s’est-elle écriée. J’ai quitté ce pauvre chat pendant qu’il dormait,
m’a-t-elle dit en essuyant ses larmes; Europe, s’il m’avait regardée
ou s’il avait prononcé mon nom, je serais restée, quitte à mourir avec
lui...» Tenez, monsieur, j’aime tant madame, que je ne lui ai pas
montré sa remplaçante, il y a bien des femmes de chambre qui lui en
auraient donné le crève-cœur.
--L’inconnue est donc là?...
--Mais, monsieur, elle était dans la voiture qui a emmené madame, et je
l’ai cachée dans ma chambre.
--Est-elle bien?
--Aussi bien que peut l’être une femme d’occasion, fit Europe, mais
elle n’aura pas de peine à jouer son rôle, si monsieur y met du sien.
Après ce sarcasme, Europe alla chercher la fausse Esther.
La veille, avant de se coucher, le tout-puissant banquier avait donné
ses ordres à son valet de chambre qui, dès sept heures, introduisait le
fameux Louchard, le plus habile des Gardes du Commerce dans un petit
salon où vint le baron en robe de chambre et en pantoufles...
--_Fus fus êdes mogué te moi!_ dit-il en réponse aux salutations du
Garde.
--Ça ne pouvait pas être autrement, monsieur le baron. Je tiens à ma
Charge, et j’ai eu l’honneur de vous dire que je ne pouvais pas me
mêler d’une affaire étrangère à mes fonctions. Que vous ai-je promis?
de vous mettre en relation avec celui de nos agents qui m’a paru
le plus capable de vous servir. Mais monsieur le baron connaît les
démarcations qui existent entre les gens de différents métiers... Quand
on bâtit une maison, on ne fait pas faire à un menuisier ce qui regarde
le serrurier. Eh! bien, il y a deux polices: la Police Politique, la
Police Judiciaire. Jamais les agents de la Police Judiciaire ne se
mêlent de Police Politique, _et vice versa_. Si vous vous adressiez
au chef de la Police Politique, il lui faudrait une autorisation
du ministre pour s’occuper de votre affaire, et vous n’oseriez pas
l’expliquer au Directeur-général de la police du Royaume. Un agent
qui ferait de la police pour son compte perdrait sa place. Or, la
Police Judiciaire est tout aussi circonspecte que la Police Politique.
Ainsi personne, au Ministère de l’Intérieur ou à la Préfecture, ne
marche que dans l’intérêt de l’État ou dans l’intérêt de la Justice.
S’agit-il d’un complot ou d’un crime, eh! mon Dieu, les chefs vont
être à vos ordres; mais comprenez donc, monsieur le baron, qu’ils
ont d’autres chats à fouetter que de s’occuper des cinquante mille
amourettes de Paris. Quant à nous autres, nous ne devons nous mêler que
de l’arrestation des débiteurs; et, dès qu’il s’agit d’autre chose,
nous nous exposons énormément dans le cas où nous troublerions la
tranquillité de qui que ce soit. Je vous ai envoyé un de mes gens, mais
en vous disant que je n’en répondais pas; vous lui avez dit de vous
trouver une femme dans Paris, Contenson vous a _carotté_ un billet de
mille, sans seulement se déranger. Autant valait chercher une aiguille
dans la rivière que de chercher dans Paris une femme soupçonnée d’aller
au bois de Vincennes, et dont le signalement ressemblait à celui de
toutes les jolies femmes de Paris.
--_Gondanzon_ (Contenson), dit le baron, _ne bouffait-ile bas me tire
la féridé, au lier te me garodder ein pilet te mile vrancs?_
--Écoutez, monsieur le baron, dit Louchard, voulez-vous me donner mille
écus, je vais vous donner... vous vendre un conseil.
--_Faud-il mile égus le gonzeil?_ demanda Nucingen.
--Je ne me laisse pas attraper, monsieur le baron, répondit Louchard.
Vous êtes amoureux, vous voulez découvrir l’objet de votre passion,
vous en séchez comme une laitue sans eau. Il est venu chez vous hier,
m’a dit votre valet de chambre, deux médecins qui vous trouvent en
danger; moi seul puis vous mettre entre les mains d’un homme habile...
Eh! que diable! si votre vie ne valait pas mille écus...
--_Tiddes-moi le nom de cedde ôme hapile, et gondez sir ma chénérosité!_
Louchard prit son chapeau, salua, s’en alla.
--_Tiaple t’homme!_ s’écria Nucingen, _fennez?_... _dennez_...
--Prenez garde, dit Louchard avant de prendre l’argent, que je vous
vends purement et simplement un renseignement. Je vous donnerai le nom,
l’adresse du seul homme capable de vous servir, mais c’est un maître...
--_Fa de vaire viche!_ s’écria Nucingen, _il n’y a que le nom te
Rothschild qui faille mile égus, ed encore quant ille ette zigné au pas
t’ein pilet...--Ch’ovre mile vrancs?_
Louchard, petit finaud qui n’avait pu traiter d’aucune charge d’avoué,
de notaire, d’huissier, ni d’agréé, guigna le baron d’une manière
significative.
--Pour vous, c’est mille écus ou rien, vous les reprendrez en quelques
secondes à la Bourse, lui dit-il.
--_Ch’ovre mile vrans!_... répéta le baron.
--Vous marchanderiez une mine d’or! dit Louchard en saluant et se
retirant.
--_Ch’aurai l’attresse pir ein pilet te sainte sant vrancs_, s’écria le
baron qui dit à son valet de chambre de lui envoyer son secrétaire.
Turcaret n’existe plus. Aujourd’hui le plus grand comme le plus
petit banquier déploie son astuce dans les moindres choses: il
marchande les arts, la bienfaisance, l’amour, il marchanderait au
pape une absolution. Ainsi, en écoutant parler Louchard, Nucingen
avait rapidement pensé que Contenson, étant le bras droit du Garde du
Commerce, devait savoir l’adresse de ce Maître en espionnage. Contenson
lâcherait pour cinq cents francs ce que Louchard voulait vendre mille
écus. Cette rapide combinaison prouve énergiquement que si le cœur de
cet homme était envahi par l’amour, la tête restait encore celle d’un
Loup-cervier.
--_Hâlez, fis même, mennesier_, dit le baron à son secrétaire, _ghez
Gondanzon, l’esbion te Lichard le Carte ti Gommerce, maisse hâlez an
gaprioledde, pien fidde, et hamnez-leu eingondinend. Chattends!...
Vus basserez bar la borde ti chartin.--Foissi la glef,--gar il edde
idile que berzonne ne foye cet homme-là ghez moi. Fous l’indrotuirez
tans la bedite paffillon ti chartin. Dâgez te vaire ma gommission afec
indellichance._
On vint parler d’affaires à Nucingen; mais il attendait Contenson, il
rêvait d’Esther, il se disait qu’avant peu de temps il reverrait la
femme à laquelle il avait dû des émotions inespérées. Et il renvoya
tout le monde avec des paroles vagues, avec des promesses à double
sens. Contenson lui paraissait l’être le plus important de Paris, il
regardait à tout moment dans son jardin. Enfin, après avoir donné
l’ordre de fermer sa porte, il se fit servir son déjeuner dans
le pavillon qui se trouvait à l’un des angles de son jardin. Dans
les bureaux, la conduite, les hésitations du plus madré, du plus
clairvoyant, du plus politique des banquiers de Paris, paraissaient
inexplicables.
--Qu’a donc le patron? disait un Agent-de-change à l’un des premiers
commis.
--On ne sait pas, il paraît que sa santé donne des inquiétudes; hier,
madame la baronne a réuni les docteurs Desplein et Bianchon...
Un jour, des étrangers voulurent voir Newton dans un moment où il était
occupé à médicamenter un de ses chiens nommé _Beauty_, qui lui perdit,
comme on sait, un immense travail, et à laquelle (Beauty était une
chienne) il ne dit pas autre chose que:--Ah! Beauty, tu ne sais pas ce
que tu viens de détruire... Les étrangers s’en allèrent en respectant
les travaux du grand homme. Dans toutes les existences grandioses, on
trouve une petite chienne Beauty. Quand le maréchal de Richelieu vint
saluer Louis XV, après la prise de Mahon, un des plus grands faits
d’arme du dix-huitième siècle, le roi lui dit:--«Vous savez la grande
nouvelle?... ce pauvre Lansmatt est mort!» Lansmatt était un concierge
au fait des intrigues du roi. Jamais les banquiers de Paris ne surent
les obligations qu’ils avaient à Contenson. Cet espion fut cause que
Nucingen laissa conclure une affaire immense où sa part était faite et
qu’il leur abandonna. Tous les jours le Loup-cervier pouvait viser une
fortune avec l’artillerie de la Spéculation, tandis que l’Homme était
aux ordres du Bonheur!
Le célèbre banquier prenait du thé, grignotait quelques tartines de
beurre en homme dont les dents n’étaient plus aiguisées par l’appétit
depuis long-temps, quand il entendit une voiture arrêtant à la
petite porte de son jardin. Bientôt le secrétaire de Nucingen lui
présenta Contenson, qu’il n’avait pu trouver que dans un café près
de Sainte-Pélagie, où l’agent déjeunait du pour-boire donné par un
débiteur incarcéré avec certains égards qui se paient. Contenson,
voyez-vous, était tout un poème, un poème parisien. A son aspect,
vous eussiez deviné de prime abord que le Figaro de Beaumarchais,
le Mascarille de Molière, les Frontin de Marivaux et les Lafleur de
Dancourt, ces grandes expressions de l’audace dans la friponnerie,
de la ruse aux abois, du stratagème renaissant de ses ficelles
coupées, sont quelque chose de médiocre en comparaison de ce colosse
d’esprit et de misère. Quand, à Paris, vous rencontrez un type, ce
n’est plus un homme, c’est un spectacle! ce n’est plus un moment de
la vie, mais une existence, plusieurs existences! Cuisez trois fois
dans un four un buste de plâtre, vous obtenez une espèce d’apparence
bâtarde de bronze florentin; eh! bien, les éclairs de malheurs
innombrables, les nécessités de positions terribles avaient bronzé la
tête de Contenson comme si la lueur d’un four eût, par trois fois,
déteint sur son visage. Les rides très-pressées ne pouvaient plus
se déplisser, elles formaient des plis éternels, blancs au fond.
Cette figure jaune était tout rides. Le crâne, semblable à celui de
Voltaire, avait l’insensibilité d’une tête de mort, et, sans quelques
cheveux à l’arrière, on eût douté qu’il fût celui d’un homme vivant.
Sous un front immobile, s’agitaient sans rien exprimer, des yeux de
Chinois exposés sous verre à la porte d’un magasin de thé, des yeux
factices qui jouent la vie, et dont l’expression ne change jamais. Le
nez, camus comme celui de la mort, narguait le Destin, et la bouche,
serrée comme celle d’un avare, était toujours ouverte et néanmoins
discrète comme le rictus d’une boîte à lettres. Calme comme un sauvage,
les mains hâlées, Contenson, petit homme sec et maigre, avait cette
attitude diogénique pleine d’insouciance qui ne peut jamais se plier
aux formes du respect. Et quels commentaires de sa vie et de ses mœurs
n’étaient pas écrits dans son costume, pour ceux qui savent déchiffrer
un costume?... Quel pantalon surtout!... un pantalon de recors, noir
et luisant comme l’étoffe dite _voile_ avec laquelle on fait les robes
d’avocats! un gilet acheté au Temple, mais à châle et brodé!... un
habit d’un noir rouge!... Et tout cela brossé, quasi propre, orné
d’une montre attachée par une chaîne en chrysocale. Contenson laissait
voir une chemise de percale jaune, plissée, sur laquelle brillait un
faux diamant en épingle! Le col de velours ressemblait à un carcan,
sur lequel débordaient les plis rouges d’une chair de caraïbe. Le
chapeau de soie était luisant comme du satin, mais la coiffe eût rendu
de quoi faire deux lampions si quelque épicier l’eût acheté pour le
faire bouillir. Ce n’est rien que d’énumérer ces accessoires, il
faudrait pouvoir peindre l’excessive prétention que Contenson savait
leur imprimer. Il y avait je ne sais quoi de coquet dans le col de
l’habit, dans le cirage tout frais des bottes à semelles entrebâillées,
qu’aucune expression française ne peut rendre. Enfin, pour faire
entrevoir ce mélange de tons si divers, un homme d’esprit aurait
compris, à l’aspect de Contenson, que, si au lieu d’être mouchard il
eût été voleur, toutes ces guenilles, au lieu d’attirer le sourire
sur les lèvres, eussent fait frissonner d’horreur. Sur le costume, un
observateur se fût dit:--Voilà un homme infâme, il boit, il joue, il a
des vices, mais il ne se soûle pas, mais il ne triche pas, ce n’est ni
un voleur, ni un assassin. Et Contenson était vraiment indéfinissable
jusqu’à ce que le mot espion fût venu dans la pensée. Cet homme avait
fait autant de métiers inconnus qu’il y en a de connus. Le fin sourire
de ses lèvres pâles, le clignement de ses yeux verdâtres, la petite
grimace de son nez camus, disaient qu’il ne manquait pas d’esprit. Il
avait un visage de fer-blanc, et l’âme devait être comme le visage.
Aussi ses mouvements de physionomie étaient-ils des grimaces arrachées
par la politesse, plutôt que l’expression de ses mouvements intérieurs.
Il eût effrayé, s’il n’eût pas fait tant rire. Contenson, un des plus
curieux produits de l’écume qui surnage aux bouillonnements de la cuve
parisienne, où tout est en fermentation, se piquait surtout d’être
philosophe. Il disait sans amertume:--J’ai de grands talents, mais on
les a pour rien, c’est comme si j’étais un crétin! Et il se condamnait
au lieu d’accuser les hommes. Trouvez beaucoup d’espions qui n’aient
pas plus de fiel que n’en avait Contenson?--Les circonstances sont
contre nous, répétait-il à ses chefs, nous pouvions être du cristal,
nous restons grains de sable, voilà tout. Son cynisme en fait de
costume avait un sens: il tenait aussi peu à son habillement de ville
que les acteurs tiennent au leur; il excellait à se déguiser, à se
grimer; il eût donné des leçons à Fréderick Lemaître, car il pouvait se
faire dandy quand il le fallait. Il manifestait une profonde antipathie
pour la Police Judiciaire, car il avait appartenu sous l’Empire à la
police de Fouché, qu’il regardait comme un grand homme. Depuis la
suppression du Ministère de la Police, il avait pris pour pis-aller
la partie des arrestations commerciales; mais ses capacités connues,
sa finesse en faisaient un instrument précieux, et les chefs inconnus
de la Police Politique avaient maintenu son nom sur leurs listes.
Contenson, de même que ses camarades, n’était qu’un des comparses du
drame dont les premiers rôles appartenaient à leurs chefs, quand il
s’agissait d’un travail politique.
--_Hâlés fis-en_, dit Nucingen en renvoyant son secrétaire par un
geste.
--Pourquoi cet homme est-il dans un hôtel et moi dans un garni.... se
disait Contenson. Il a trois fois roué ses créanciers, il a volé, moi
je n’ai jamais pris un denier... J’ai plus de talent qu’il n’en a...
--_Gondanson, mon bedid_, dit le baron, _vûs m’affesse garoddé ein
pilet te mile vrancs_...
--Ma maîtresse devait à Dieu et au diable...
--_Ti has eine maîtresse?_ s’écria Nucingen en regardant Contenson avec
une admiration mêlée d’envie.
--Je n’ai que soixante-six ans, répondit Contenson en homme que le Vice
avait maintenu jeune, comme un fatal exemple.
--_Et que vaid-elle?_
--Elle m’aide, dit Contenson. Quand on est voleur et qu’on est aimé par
une honnête femme, ou elle devient voleuse, ou l’on devient honnête
homme. Moi, je suis resté mouchard.
--_Ti has pessoin t’archant, tuchurs?_ demanda Nucingen.
--Toujours, répondit Contenson en souriant, c’est mon état d’en
désirer, comme le vôtre est d’en gagner; nous pouvons nous entendre:
ramassez-m’en, je me charge de le dépenser. Vous serez le puits et moi
le seau...
--_Feux-du cagner ein pilet te sainte saint vrancs?_
--Belle question! mais suis-je bête?... vous ne me l’offrez pas pour
réparer l’injustice de la fortune à mon égard.
--_Di tutte, ché le choins au pilet te mile ké ti m’has ghibbé; ça vait
kinse sante vrancs ke che de tonne._
--Bien, vous me donnez les mille francs que j’ai pris, et vous ajoutez
cinq cents francs...
--_C’esde pien ça_, fit Nucingen en hochant la tête.
--Ça ne fait toujours que cinq cents francs, dit imperturbablement
Contenson.
--_A tonner?_... répondit le baron.
--A prendre. Eh! bien, contre quelle valeur monsieur le baron
échange-t-il cela?
--_On m’a did qu’il y affait à Baris ein ôme gabaple te tégoufrir la
phâme que chaime, et queu tu sais son hatresse... Envin ein maîdre en
esbionache?_
--C’est vrai...
--_Eh! pien, tonne-moi l’hatresse, et ti hâs les saint sante vrancs._
--Où sont-ils? répondit vivement Contenson.
--_Les foissi_, reprit le baron en tirant un billet de sa poche.
--Eh! bien, donnez, dit Contenson en tendant la main.
--_Tonnant, tonnant, hâlons foir l’ôme, et ti has l’archant, gar ti
bourrais me fendre peaugoup t’atresses à ce brix-là._
Contenson se mit à rire.
--Au fait, vous avez le droit de penser cela de moi, dit-il en ayant
l’air de se gourmander. Plus notre état est canaille, plus il y faut de
probité. Mais, voyez-vous, monsieur le baron, mettez six cents francs,
et je vous donnerai un bon conseil.
--_Tonne, et vie-toi à ma chenerosidé..._
--Je me risque, dit Contenson; mais je joue gros jeu. En police,
voyez-vous, il faut aller sous terre. Vous dites: Allons, marchons!...
Vous êtes riche, vous croyez que tout cède à l’argent. L’argent est
bien quelque chose. Mais, avec de l’argent, selon les deux ou trois
hommes forts de notre partie, on n’a que des hommes. Et il existe des
choses, auxquelles on ne pense point, qui ne peuvent pas s’acheter!...
On ne soudoie pas le hasard. Aussi, en bonne police, ça ne se fait-il
pas ainsi. Voulez-vous vous montrer avec moi en voiture? on sera
rencontré. On a le hasard tout aussi bien pour soi que contre soi.
--_Frai?_ dit le baron.
--Dame! oui, monsieur. C’est un fer à cheval ramassé dans la rue qui a
mené le Préfet de police à la découverte de la machine infernale. Eh!
bien, quand nous irions ce soir, à la nuit, en fiacre chez monsieur de
Saint-Germain, il ne se soucierait pas plus de vous voir entrant chez
lui que vous d’être vu y allant.
--_C’esd chiste_, dit le baron.