Le faux prêtre alla prudemment d’aveu en aveu, mesurant l’infamie

des confidences à la force de ses progrès et aux besoins de Lucien.

Aussi, Trompe-la-Mort ne livra-t-il son dernier secret qu’au moment

où l’habitude des jouissances parisiennes, les succès, la vanité

satisfaite lui avaient asservi le corps et l’âme de ce poète si

faible. Là où jadis Rastignac tenté par ce démon avait résisté, Lucien

succomba, mieux manœuvré, plus savamment compromis, vaincu surtout

par le bonheur d’avoir conquis une éminente position. Le Mal, dont la

configuration poétique s’appelle le Diable, usa envers cet homme à

moitié femme de ses plus attachantes séductions, et lui demanda peu

d’abord en lui donnant beaucoup. Le grand argument de l’abbé fut cet

éternel secret promis par Tartufe à Elmire. Les preuves réitérées d’un

dévouement absolu, semblable à celui de Séide pour Mahomet, achevèrent

cette œuvre horrible de la conquête de Lucien par Jacques Collin.

En ce moment, non-seulement Esther et Lucien avaient dévoré tous les

fonds confiés à la probité du banquier des bagnes, qui s’exposait

pour eux à de terribles redditions de comptes, mais encore le dandy,

le prêtre et la courtisane avaient des dettes. Au moment où Lucien

allait réussir, le plus petit caillou sous le pied d’un de ces

trois êtres pouvait donc faire crouler le fantastique édifice d’une

fortune si audacieusement bâtie. Au bal de l’Opéra, Rastignac avait

reconnu le Vautrin de la Maison Vauquer, mais il se savait mort en

cas d’indiscrétion, et Lucien échangeait avec l’amant de madame de

Nucingen des regards où la peur se cachait de part et d’autre sous

des semblants d’amitié. Aussi, dans le moment du danger, Rastignac

aurait-il évidemment fourni avec le plus grand plaisir la voiture qui

eût mené Trompe-la-Mort à l’échafaud. Chacun doit maintenant deviner de

quelle sombre joie le faux abbé fut saisi en apprenant l’amour du baron

Nucingen, et en saisissant dans une seule pensée tout le parti qu’un

homme de sa trempe devait tirer de la pauvre Esther.

--Va, dit-il à Lucien, le diable protége son aumônier.

--Tu fumes sur une poudrière.

--_Incedo per ignes!_ répondit le faux prêtre en souriant, c’est mon

métier.

La maison de Grandlieu s’est partagée en deux branches vers le milieu

du dernier siècle: d’abord la maison ducale condamnée à finir, puisque

le duc actuel n’a eu que des filles; puis les vicomtes de Grandlieu qui

doivent hériter du titre et des armes de leur branche aînée. La branche

ducale porte _de gueules, à trois doullouères, ou haches d’armes d’or

mises en fasce_, avec le fameux CAVEO NON TIMEO! pour devise, qui est

toute l’histoire de cette maison. L’écusson des vicomtes est écartelé

de Navarreins qui est _de gueules, à la fasce crénelée d’or_, et

timbré du casque de chevalier avec: GRANDS FAITS, GRAND LIEU! pour

devise. La vicomtesse actuelle, veuve depuis 1813, a un fils et une

fille. Quoique revenue quasi ruinée de l’émigration, elle a retrouvé,

par suite du dévouement d’un avoué, de Derville, une fortune assez

considérable. Rentrés en 1804, le duc et la duchesse de Grandlieu

furent l’objet des coquetteries de l’empereur; aussi Napoléon, qui

les eut à sa cour, rendit-il tout ce qui se trouvait à la maison de

Grandlieu dans le Domaine, environ quarante mille livres de rentes. De

tous les grands seigneurs du faubourg Saint-Germain qui se laissèrent

séduire par Napoléon, le duc et la duchesse (une Adjuda de la branche

aînée, alliée aux Bragance) furent les seuls qui ne renièrent pas

l’empereur ni ses bienfaits. Louis XVIII eut égard à cette fidélité

lorsque le faubourg Saint-Germain en fit un crime aux Grandlieu;

mais peut-être, en ceci, Louis XVIII voulait-il uniquement taquiner

MONSIEUR. On regardait comme probable le mariage du jeune vicomte de

Grandlieu avec Marie-Athénaïs, la dernière fille du duc, alors âgée

de neuf ans. Sabine, l’avant-dernière, épousa le baron du Guénic,

après la Révolution de Juillet. Joséphine, la troisième, devint madame

d’Adjuda-Pinto, quand le marquis perdit sa première femme, mademoiselle

de Rochefide (_aliàs_ Rochegude). L’aînée avait pris le voile en 1822.

La seconde, mademoiselle Clotilde-Frédérique, en ce moment, à l’âge de

vingt-sept ans, était profondément éprise de Lucien de Rubempré. Il ne

faut pas demander si l’hôtel du duc de Grandlieu, l’un des plus beaux

de la rue Saint-Dominique, exerçait mille prestiges sur l’esprit de

Lucien; toutes les fois que la porte immense tournait sur ses gonds

pour laisser entrer son cabriolet, il éprouvait cette satisfaction de

vanité dont a parlé Mirabeau.

--Quoique mon père ait été simple pharmacien à l’Houmeau, j’entre

pourtant là...

Telle était sa pensée. Aussi eût-il commis bien d’autres crimes

que ceux de son alliance avec Jacques Collin pour conserver le

droit de monter les quelques marches du perron, pour s’entendre

annoncer:--Monsieur de Rubempré! dans le grand salon à la Louis XIV,

fait du temps de Louis XIV sur le modèle de ceux de Versailles,

où se trouvait cette société d’élite, la _crème_ de Paris, nommée

alors _le petit château_. La noble Portugaise, une des femmes qui

aimait le moins à sortir de chez elle, était la plupart du temps

entourée de ses voisins les Chaulieu, les Navarreins, les Lenoncourt.

Souvent la jolie baronne de Macumer (née Chaulieu), la duchesse de

Maufrigneuse, madame d’Espard, madame de Camps, mademoiselle des

Touches, alliée aux Grandlieu qui sont de Bretagne, se trouvaient

en visite, allant au bal ou revenant de l’Opéra. Le vicomte de

Grandlieu, le duc de Rhétoré, le marquis de Chaulieu, qui devait être

un jour duc de Lenoncourt-Chaulieu, sa femme Madeleine de Mortsauf,

petite-fille du duc de Lenoncourt, le marquis d’Adjuda-Pinto, le

prince de Blamont-Chauvry, le marquis de Beauséant, le vidame de

Pamiers, les Vandenesse, le vieux prince de Cadignan et son fils le

duc de Maufrigneuse, étaient les habitués de ce salon grandiose où

l’on respirait l’air de la cour, où les manières, le ton, l’esprit

s’harmoniaient à la noblesse des maîtres, dont la grande tenue

aristocratique avait fini par faire oublier leur servage napoléonien.

La vieille duchesse d’Uxelles, la mère de la duchesse de Maufrigneuse,

était l’oracle de ce salon, où madame de Sérizy n’avait jamais pu

se faire admettre, quoique née de Ronquerolles. Amené par madame de

Maufrigneuse, qui avait fait agir sa mère, Lucien s’y maintenait,

grâce à l’influence de la Grande-Aumônerie de France et à l’aide de

l’archevêque de Paris. Il ne fut présenté toutefois qu’après avoir

obtenu l’ordonnance qui lui rendit le nom et les armes de la maison de

Rubempré. Le duc de Rhétoré, le chevalier d’Espard, quelques autres

encore, jaloux de Lucien, indisposaient périodiquement contre lui le

duc de Grandlieu en lui racontant des anecdotes prises aux antécédents

de Lucien! mais la dévote duchesse, entourée déjà par les sommités

de l’Église, et Clotilde de Grandlieu le soutinrent. Lucien expliqua

d’ailleurs ces inimitiés par son aventure avec la cousine de madame

d’Espard, madame de Bargeton, devenue comtesse Châtelet. Puis, en

sentant la nécessité de se faire adopter par une famille si puissante,

et poussé par son conseil intime à séduire Clotilde, Lucien eut le

courage des parvenus: il vint là cinq jours sur les sept de la semaine,

il avala gracieusement les couleuvres de l’envie, il soutint les

regards impertinents, il répondit spirituellement aux railleries. Son

assiduité, le charme de ses manières, sa complaisance finirent par

neutraliser les scrupules et par amoindrir les obstacles. Reçu chez la

duchesse de Maufrigneuse, chez madame de Sérizy, chez mademoiselle des

Touches, Lucien, content d’être admis dans ces trois maisons, apprit de

l’abbé à mettre la plus grande réserve dans ses relations.

--On ne peut pas se dévouer à plusieurs maisons à la fois, lui disait

son conseiller intime. Qui va partout ne trouve d’intérêt vif nulle

part. Les grands ne protégent que ceux qui rivalisent avec leurs

meubles, ceux qu’ils voient tous les jours, et qui savent leur devenir

quelque chose de nécessaire, comme le divan sur lequel on s’assied.

Habitué à regarder le salon des Grandlieu comme son champ de bataille,

Lucien réservait son esprit, ses bons mots, les nouvelles et ses

grâces de courtisan pour le temps qu’il y passait le soir. Insinuant,

caressant, prévenu par Clotilde des écueils à éviter, il flattait les

petites passions de monsieur de Grandlieu. Après avoir commencé par

envier le bonheur de la duchesse de Maufrigneuse, Clotilde devint

éperdument amoureuse de Lucien. En apercevant tous les avantages d’une

pareille alliance, Lucien joua son rôle d’amoureux comme l’eût joué

Armand, le dernier jeune premier de la Comédie-Française. Lucien allait

à la messe à Saint-Thomas-d’Aquin tous les dimanches, il se donnait

pour fervent catholique, il se livrait à des prédications monarchiques

et religieuses qui faisaient merveilles. Il écrivait d’ailleurs dans

les journaux dévoués à la Congrégation des articles excessivement

remarquables, sans vouloir en recevoir aucun prix, sans y mettre

d’autre signature qu’un L. Il fit des brochures politiques, demandées

ou par le roi Charles X, ou par la Grande-Aumônerie, sans exiger la

moindre récompense.

--Le roi, disait-il, a déjà tant fait pour moi, que je lui dois mon

sang.

Aussi, depuis quelques jours, était-il question d’attacher Lucien au

cabinet du premier ministre en qualité de secrétaire particulier;

mais madame d’Espard mit tant de gens en campagne contre Lucien, que

le maître Jacques de Charles X hésitait à prendre cette résolution.

Non-seulement la position de Lucien n’était pas assez nette, et

ces mots: De quoi vit-il? que chacun avait sur les lèvres à mesure

qu’il s’élevait, demandaient une réponse; mais encore la curiosité

bienveillante comme la curiosité malicieuse allaient d’investigations

en investigations, et trouvaient plus d’un défaut à la cuirasse de

cet ambitieux. Clotilde de Grandlieu servait à son père et à sa

mère d’espion innocent. Quelques jours auparavant, elle avait pris

Lucien pour causer dans l’embrasure d’une fenêtre, et l’instruire des

objections de la famille.

--Ayez une terre d’un million, et vous aurez ma main, telle a été la

réponse de ma mère, avait dit Clotilde.

--Ils te demanderont plus tard d’où provient ton argent, avait dit

l’abbé à Lucien quand Lucien lui reporta ce prétendu dernier mot.

--Mon beau-frère doit avoir fait fortune, s’écria Lucien, nous aurons

en lui un éditeur responsable.

--Il ne manque donc plus que le million, s’était écrié l’abbé, j’y

songerai.

Pour bien expliquer la position de Lucien à l’hôtel de Grandlieu,

jamais il n’y avait dîné. Ni Clotilde, ni la duchesse d’Uxelles, ni

madame de Maufrigneuse, qui resta toujours excellente pour Lucien,

ne purent obtenir du vieux duc cette faveur, tant le gentilhomme

conservait de défiance sur celui qu’il appelait le sire de Rubempré.

Cette nuance, aperçue par toute la société de ce salon, causait de

vives blessures à l’amour-propre de Lucien, qui s’y sentait seulement

toléré. Le monde a le droit d’être exigeant, il est si souvent trompé!

Faire figure à Paris sans avoir une fortune connue, sans une industrie

avouée, est une position que nul artifice ne peut rendre pendant

long-temps soutenable. Aussi, Lucien, en s’élevant, donnait-il une

force excessive à cette objection:--De quoi vit-il? Il avait été

forcé de dire chez madame Sérizy, à laquelle il devait l’appui du

Procureur-général Grandville et d’un ministre d’État, le comte Octave

de Bauvan, président à une cour souveraine:--Je m’endette horriblement.

En entrant dans la cour de l’hôtel où se trouvait la légitimation de

ses vanités, il se disait avec amertume, en pensant à la délibération

de Trompe-la-Mort:--J’entends tout craquer sous mes pieds!

Il aimait Esther, et il voulait mademoiselle de Grandlieu pour femme!

Étrange situation! Il fallait vendre l’une pour avoir l’autre. Un seul

homme pouvait faire ce trafic sans que l’honneur de Lucien en souffrît,

cet homme était Jacques Collin: ne devaient-ils pas être aussi discrets

l’un que l’autre, l’un envers l’autre? On n’a pas dans la vie deux

pactes de ce genre où chacun est tour à tour dominateur et dominé.

Lucien chassa les nuages qui obscurcissaient son front, il entra

gai, radieux dans les salons de l’hôtel de Grandlieu. En ce moment,

les fenêtres étaient ouvertes, les senteurs du jardin parfumaient le

salon, la jardinière qui en occupait le milieu offrait aux regards sa

pyramide de fleurs. La duchesse, assise dans un coin, sur un sofa,

causait avec la duchesse de Chaulieu. Plusieurs femmes composaient un

groupe remarquable par diverses attitudes empreintes des différentes

expressions que chacune d’elles donnait à une douleur jouée. Dans le

monde, personne ne s’intéresse à un malheur ni à une souffrance, tout y

est parole. Les hommes se promenaient dans le salon, ou dans le jardin.

Clotilde et Joséphine s’occupaient autour de la table à thé. Le vidame

de Pamiers, le duc de Grandlieu, le marquis d’Adjuda-Pinto, le duc de

Maufrigneuse, faisaient leur wisk (_sic_) dans un coin.

Quand Lucien fut annoncé, il traversa le salon et alla saluer la

duchesse, à laquelle il demanda raison de l’affliction peinte sur son

visage.

--Madame de Chaulieu vient de recevoir une affreuse nouvelle: son

gendre, le baron de Macumer, l’ex-duc de Soria, vient de mourir. Le

jeune duc de Soria et sa femme, qui étaient allés à Chantepleurs y

soigner leur frère, ont écrit ce triste événement. Louise est dans un

état navrant.

--Une femme n’est pas deux fois aimée dans sa vie comme Louise l’était

par son mari, dit Madeleine de Mortsauf.

--Ce sera une riche veuve, reprit la vieille duchesse d’Uxelles en

regardant Lucien dont le visage garda son impassibilité.

--Pauvre Louise, fit madame d’Espard, je la comprends et je la plains.

La marquise d’Espard eut l’air songeur d’une femme pleine d’âme et

de cœur. Quoique Sabine de Grandlieu n’eût que dix ans, elle leva sur

sa mère un œil intelligent dont le regard presque moqueur fut réprimé

par un coup d’œil de sa mère. C’est ce qui s’appelle bien élever ses

enfants.

--Si ma fille résiste à ce coup-là, dit madame de Chaulieu de l’air le

plus maternel, son avenir m’inquiétera. Louise est très-romanesque.

--Je ne sais pas, dit la vieille duchesse d’Uxelles, de qui nos filles

ont pris ce caractère-là?...

--Il est difficile, dit un vieux cardinal, de concilier aujourd’hui le

cœur et les convenances.

Lucien, qui n’avait pas un mot à dire, alla vers la table à thé, faire

ses compliments à mesdemoiselles de Grandlieu. Quand le poète fut à

quelques pas du groupe de femmes, la marquise d’Espard se pencha pour

pouvoir parler à l’oreille de la duchesse de Grandlieu.

--Vous croyez donc que ce garçon-là aime beaucoup votre chère Clotilde?

lui dit-elle.

La perfidie de cette interrogation ne peut être comprise qu’après

l’esquisse de Clotilde. Cette jeune personne, de vingt-sept ans était

alors debout. Cette attitude permettait au regard moqueur de la

marquise d’Espard d’embrasser la taille sèche et mince de Clotilde qui

ressemblait parfaitement à une asperge. Le corsage de la pauvre fille

était si plat qu’il n’admettait pas les ressources coloniales de ce

que les modistes appellent des fichus menteurs. Aussi Clotilde, qui

se savait de suffisants avantages dans son nom, loin de prendre la

peine de déguiser ce défaut, le faisait-elle héroïquement ressortir.

En se serrant dans ses robes, elle obtenait l’effet du dessin roide et

net que les sculpteurs du Moyen-Age ont cherché dans leurs statuettes

dont le profil tranche sur le fond des niches où ils les ont mises

dans les cathédrales. Clotilde avait cinq pieds quatre pouces. S’il

est permis de se servir d’une expression familière qui, du moins, a le

mérite de bien se faire comprendre, elle était tout jambes. Ce défaut

de proportion donnait à son buste quelque chose de difforme. Brune de

teint, les cheveux noirs et durs, les sourcils très-fournis, les yeux

ardents et encadrés dans des orbites déjà charbonnées, la figure arquée

comme un premier quartier de lune et dominée par un front proéminent,

elle offrait la caricature de sa mère, l’une des plus belles femmes du

Portugal. La nature se plaît à ces jeux-là. On voit souvent, dans les

familles, une sœur d’une beauté surprenante et dont les traits offrent,

chez le frère, une laideur achevée, quoique tous deux se ressemblent,

Clotilde avait sur sa bouche, excessivement rentrée, une expression

de dédain stéréotypée. Aussi ses lèvres dénonçaient-elles plus que

tout autre trait de son visage les secrets mouvements de son cœur, car

l’affection leur imprimait une expression charmante, et d’autant plus

remarquable que ses joues trop brunes pour rougir, que ses yeux noirs

toujours durs ne disaient jamais rien. Malgré tant de désavantages,

malgré sa prestance de planche, elle tenait de son éducation et de sa

race un air de grandeur, une contenance fière, enfin tout ce qu’on a

nommé si justement le _je ne sais quoi_, peut-être dû à la franchise de

son costume, et qui signalait en elle une fille de bonne maison. Elle

tirait parti de ses cheveux, dont la force, le nombre et la longueur

pouvaient passer pour une beauté. Sa voix, qu’elle avait cultivée,

jetait des charmes. Elle chantait à ravir. Clotilde était bien la jeune

personne dont on dit: Elle a de beaux yeux, ou--Elle a un charmant

caractère! A quelqu’un qui lui disait à l’anglaise: Votre Grâce, elle

répondit: Appelez-moi Votre Minceur.

--Pourquoi n’aimerait-on pas ma pauvre Clotilde? répondit la duchesse

à la marquise. Savez-vous ce qu’elle me disait hier? «Si je suis aimée

par ambition, je me charge de me faire aimer pour moi-même!» Elle est

spirituelle et ambitieuse, il y a des hommes à qui ces deux qualités

plaisent. Quant à lui, ma chère, il est beau comme un rêve; et s’il

peut racheter la terre de Rubempré, le roi lui rendra, par égard pour

nous, le titre de marquis... Après tout, sa mère est la dernière

Rubempré...

--Pauvre garçon, où prendra-t-il un million? dit la marquise.

--Ceci n’est pas notre affaire, reprit la duchesse; mais, à coup sûr,

il est incapable de le voler... Et, d’ailleurs, nous ne donnerions pas

Clotilde à un intrigant ni à un malhonnête homme, fût-il beau, fût-il

poète et jeune comme monsieur de Rubempré.

--Vous venez tard, dit Clotilde en souriant avec une grâce infinie à

Lucien.

--Oui, j’ai dîné en ville.

--Vous allez beaucoup dans le monde depuis quelques jours, dit-elle en

cachant sa jalousie et ses inquiétudes sous un sourire.

--Dans le monde?... reprit Lucien, non, j’ai seulement, par le

plus grand des hasards, dîné toute la semaine chez des banquiers,

aujourd’hui chez Nucingen, hier chez du Tillet, et avant-hier chez les

Keller...

On voit que Lucien avait bien su prendre le ton de spirituelle

impertinence des grands seigneurs.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

LE BARON DE NUCINGEN.

Le baron teignit ses cheveux et ses favoris..... fit une toilette

de marié.

(SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES.)]

--Vous avez bien des ennemis, lui dit Clotilde en lui présentant

une tasse de thé. On est venu dire à mon père que vous jouissiez

de soixante mille francs de dettes, que d’ici à quelque temps vous

auriez Sainte-Pélagie pour château de plaisance. Et si vous saviez ce

que toutes ces calomnies me valent... Tout cela tombe sur moi. Je ne

vous parle pas de ce que je souffre (mon père a des regards qui me

crucifient), mais de ce que vous devez souffrir, si cela se trouvait,

le moins du monde, vrai...

--Ne vous préoccupez point de ces niaiseries, aimez-moi comme je

vous aime, et faites-moi crédit de quelques mois, répondit Lucien en

replaçant sa tasse vide sur le plateau d’argent ciselé.

--Ne vous montrez pas à mon père, il vous dirait quelque impertinence;

et comme vous ne le souffririez pas, nous serions perdus... Cette

méchante marquise d’Espard lui a dit que votre mère avait gardé les

femmes en couche, et que votre sœur était repasseuse...

--Nous avons été dans la plus profonde misère, répondit Lucien à qui

des larmes vinrent aux yeux. Ceci n’est pas de la calomnie, mais de la

bonne médisance. Aujourd’hui ma sœur est plus que millionnaire, et ma

mère est morte depuis deux ans... On avait réservé ces renseignements

pour le moment où je serais sur le point de réussir ici...

--Mais qu’avez-vous fait à madame d’Espard?

--J’ai eu l’imprudence de raconter plaisamment, chez madame de Sérizy,

devant monsieur de Grandville, l’histoire du procès qu’elle faisait à

son mari pour en obtenir l’interdiction et qui m’avait été confié par

Bianchon. L’opinion de monsieur de Grandville a fait changer celle du

Garde-des-Sceaux. L’un et l’autre, ils ont reculé devant la _Gazette

des Tribunaux_, devant le scandale, et la marquise a eu sur les doigts

dans les motifs du jugement qui a mis fin à cette horrible affaire.

Si monsieur de Sérizy a commis une indiscrétion qui m’a fait de la

marquise une ennemie mortelle, j’y ai gagné sa protection, celle du

Procureur-général et du comte Octave de Bauvan à qui madame de Sérizy

a dit le péril où ils m’avaient mis en laissant apercevoir la source

d’où venaient leurs renseignements. Monsieur le marquis d’Espard a eu

la maladresse de me faire une visite en me regardant comme la cause du

gain de cet infâme procès.

--Je vais nous délivrer de madame d’Espard, dit Clotilde.

--Eh! comment? s’écria Lucien.

--Ma mère invitera les petits d’Espard qui sont charmants et déjà bien

grands. Le père et ses deux fils chanteront ici vos louanges, nous

sommes bien sûrs de ne jamais voir leur mère...

--Oh! Clotilde, vous êtes adorable, et si je ne vous aimais pas pour

vous-même, je vous aimerais pour votre esprit.

--Ce n’est pas de l’esprit, dit-elle en mettant tout son amour sur ses

lèvres. Adieu. Soyez quelques jours sans venir. Quand vous me verrez

à Saint-Thomas-d’Aquin avec une écharpe rose, mon père aura changé

d’humeur.

Cette jeune personne avait évidemment plus de vingt-sept ans.

Lucien prit un fiacre à la rue de la Planche, le quitta sur les

boulevards, en prit un autre à la Madeleine et lui recommanda de

demander la porte rue Taitbout. A onze heures, en entrant chez Esther,

il la trouva tout en pleurs, mais mise comme elle se mettait pour

lui faire fête! Elle attendait son Lucien couchée sur un divan de

satin blanc broché de fleurs jaunes, vêtue d’un délicieux peignoir en

mousseline des Indes, à nœuds de rubans couleur cerise, sans corset,

les cheveux simplement attachés sur sa tête, les pieds dans de jolies

pantoufles de velours doublées de satin cerise, toutes les bougies

allumées et le houka prêt; mais elle n’avait pas fumé le sien, qui

restait sans feu devant elle, comme un indice de sa situation. En

entendant ouvrir les portes, elle essuya ses larmes, bondit comme une

gazelle et enveloppa Lucien de ses bras comme un tissu qui, saisi par

le vent, s’entortillerait à un arbre.

--Séparés, dit-elle, est-il vrai?...

--Bah! pour quelques jours, répondit Lucien.

Esther lâcha Lucien et retomba sur le divan comme morte. En ces

situations, la plupart des femmes babillent comme des perroquets! Ah!

elles vous aiment!... Après cinq ans, elles sont au lendemain de leur

premier jour de bonheur, elles ne peuvent pas vous quitter, elles sont

sublimes d’indignation, de désespoir, d’amour, de colère, de regrets,

de terreur, de chagrin, de pressentiments! Enfin, elles sont belles

comme une scène de Shakspeare. Mais, sachez-le bien! ces femmes-là

n’aiment pas. Quand elles sont tout ce qu’elles disent être, quand

enfin elles aiment véritablement, elles font comme fit Esther, comme

font les enfants, comme fait le véritable amour: Esther ne disait

pas une parole, elle gisait la face dans les coussins, et pleurait à

chaudes larmes. Lucien, lui, s’efforçait de soulever Esther et lui

parlait.

--Mais, enfant, nous ne sommes pas séparés... Comment, après bientôt

quatre ans de bonheur, voilà ta manière de prendre une absence! Eh!

qu’ai-je donc fait à toutes ces filles-là?... se dit-il en se souvenant

d’avoir été aimé ainsi par Coralie.

--Ah! monsieur, vous êtes bien beau, dit Europe.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 39 / 56 段