les entendit sans doute dans son sommeil. Le baron répéta l’ordre, le
cocher mit les chevaux au grand galop, et réussit à rattraper, à la
barrière du Trône, une voiture à peu près semblable à celle où Nucingen
avait vu la divine inconnue, mais où se prélassait le premier commis
de quelque riche magasin, avec une _femme comme il faut_ de la rue
Vivienne. Cette méprise consterna le baron.
--_Zi chaffais âmné Chorche_ (prononcez George), _au lier te doi,
crosse pette, ile aurede pien si droufer cedde phâmme_, dit-il au
domestique pendant que les commis visitaient la voiture.
--Eh! monsieur le baron, le diable était, je crois, derrière, sous
forme d’heiduque, et il m’a substitué cette voiture à la sienne.
--_Le tiaple n’egssisde boinde_, dit le baron.
Le baron de Nucingen avouait alors soixante ans, les femmes lui étaient
devenues parfaitement indifférentes, et, à plus forte raison, la
sienne. Il se vantait de n’avoir jamais connu l’amour qui fait faire
des folies. Il regardait comme un bonheur d’en avoir fini avec les
femmes, desquelles il disait, sans se gêner, que la plus angélique
ne valait pas ce qu’elle coûtait, même quand elle se donnait gratis.
Il passait pour être si complétement blasé, qu’il n’achetait plus,
à raison d’une couple de mille francs par mois, le plaisir de se
faire tromper. De sa loge à l’Opéra, ses yeux froids plongeaient
tranquillement sur le Corps de Ballet. Pas une œillade ne partait pour
ce capitaliste de ce redoutable essaim de vieilles jeunes filles et de
jeunes vieilles femmes, l’élite des plaisirs parisiens. Amour naturel,
amour postiche et d’amour-propre, amour de bienséance et de vanité;
amour-goût, amour décent et conjugal, amour excentrique, le baron avait
acheté tout, avait connu tout, excepté le véritable amour.
Cet amour venait de fondre sur lui comme un aigle sur sa proie, comme
il fondit sur Gentz, le confident de S. A. le prince de Metternich.
On sait toutes les sottises que ce vieux diplomate fit pour Fanny
Elssler dont les répétitions l’occupaient beaucoup plus que les
intérêts européens. La femme qui venait de bouleverser cette caisse
doublée de fer, appelée Nucingen, lui était apparue comme une de ces
femmes uniques dans une génération. Il n’est pas sûr que la maîtresse
du Titien, que la Mona Lisa de Léonard de Vinci, que la Fornarina de
Raphaël fussent aussi belles que la sublime Esther, en qui l’œil le
plus exercé du Parisien le plus observateur n’aurait pu reconnaître
le moindre vestige qui rappelât la courtisane. Aussi le baron fut-il
surtout étourdi par cet air de femme noble et grande qu’Esther, aimée,
environnée de luxe, d’élégance et d’amour avait au plus haut degré.
L’amour heureux est la Sainte-Ampoule des femmes, elles deviennent
toutes alors fières comme des impératrices. Le baron alla, pendant
huit nuits de suite, au bois de Vincennes, puis au bois de Boulogne,
puis dans les bois de Ville-d’Avray, puis dans le bois de Meudon,
enfin dans tous les environs de Paris, sans pouvoir rencontrer Esther.
Cette sublime figure juive qu’il disait être _eine viguire te la
Piple_, était toujours devant ses yeux. A la fin de la quinzaine,
il perdit l’appétit. Delphine de Nucingen et sa fille Augusta, que
la baronne commençait à montrer, ne s’aperçurent pas tout d’abord du
changement qui se fit chez le baron. La mère et la fille ne voyaient
monsieur de Nucingen que le matin au déjeuner et le soir au dîner,
quand ils dînaient tous à la maison, ce qui n’arrivait qu’aux jours
où Delphine avait du monde. Mais, au bout de deux mois, pris par une
fièvre d’impatience et en proie à un état semblable à celui que donne
la nostalgie, le baron, surpris de l’impuissance du million, maigrit et
parut si profondément atteint, que Delphine espéra secrètement devenir
veuve. Elle se mit à plaindre assez hypocritement son mari, et fit
rentrer sa fille à l’intérieur. Elle assomma son mari de questions;
il répondit comme répondent les Anglais attaqués du spleen, il ne
répondit presque pas. Delphine de Nucingen donnait un grand dîner tous
les dimanches. Elle avait pris ce jour-là pour recevoir, après avoir
remarqué que, dans le grand monde, personne n’allait au spectacle, et
que cette journée était assez généralement sans emploi. L’invasion des
classes marchandes ou bourgeoises rend le dimanche presque aussi sot à
Paris qu’il est ennuyeux à Londres. La baronne invita donc l’illustre
Desplein à dîner pour pouvoir faire une consultation malgré le malade,
car Nucingen disait se porter à merveille. Keller, Rastignac, de
Marsay, du Tillet, tous les amis de la maison avaient fait comprendre
à la baronne qu’un homme comme Nucingen ne devait pas mourir à
l’improviste; ses immenses affaires exigeaient des précautions, il
fallait savoir absolument à quoi s’en tenir. Ces messieurs furent priés
à ce dîner, ainsi que le comte de Gondreville, beau-père de François
Keller, le chevalier d’Espard, des Lupeaulx, le docteur Bianchon, celui
de ses élèves que Desplein aimait le plus, Beaudenord et sa femme, le
comte et la comtesse de Montcornet, Blondet, mademoiselle des Touches
et Conti; puis enfin Lucien de Rubempré pour qui Rastignac avait,
depuis cinq ans, conçu la plus vive amitié; mais _par ordre_, comme on
dit en style d’affiches.
--Nous ne nous débarrasserons pas facilement de celui-là, dit Blondet
à Rastignac, quand il vit entrer dans le salon Lucien plus beau que
jamais et mis d’une façon ravissante.
--Il vaut mieux s’en faire un ami, car il est redoutable, dit
Rastignac.
--Lui? dit de Marsay. Je ne reconnais de redoutable que les gens
dont la position est claire, et la sienne est plus inattaquée
qu’inattaquable! Voyons! de quoi vit-il? D’où lui vient sa fortune? il
a, j’en suis sûr, une soixantaine de mille francs de dettes.
--Il a trouvé dans un prêtre espagnol un protecteur fort riche, et qui
lui veut du bien, répondit Rastignac.
--Il épouse mademoiselle de Grandlieu l’aînée, dit mademoiselle des
Touches.
--Oui, mais, dit le chevalier d’Espard, on lui demanda d’acheter une
terre d’un revenu de trente mille francs pour assurer la fortune qu’il
doit reconnaître à sa future, et il lui faut un million, ce qui ne se
trouve sous le pied d’aucun Espagnol.
--C’est cher, car Clotilde est bien laide, dit la baronne en se donnant
le genre d’appeler mademoiselle de Grandlieu par son petit nom, comme
si elle, née Goriot, hantait cette société.
--Non, répliqua du Tillet, la fille d’une duchesse n’est jamais laide
pour nous autres, surtout quand elle apporte le titre de marquis et un
poste diplomatique.
--Je ne m’étonne plus de voir Lucien si grave. Il n’a pas le sou,
peut-être, et il ne sait pas comment se tirer de cette position, reprit
de Marsay.
--Oui, mais mademoiselle de Grandlieu l’adore, dit la comtesse de
Montcornet, et avec l’aide de la jeune personne, il aura peut-être de
meilleures conditions.
--Que fera-t-il de sa sœur et de son beau-frère d’Angoulême? demanda le
chevalier d’Espard.
--Mais, répondit Rastignac, sa sœur est riche, et il l’appelle
aujourd’hui madame Séchard de Marsac.
--S’il y a des difficultés, il est bien joli garçon, dit Bianchon en se
levant pour saluer Lucien.
--Bonjour, cher ami, dit Rastignac en échangeant une chaleureuse
poignée de main avec Lucien.
De Marsay salua froidement après avoir été salué le premier par Lucien.
Avant le dîner, Desplein et Bianchon, qui, tout en plaisantant le
baron de Nucingen, l’examinaient, reconnurent que sa maladie était
entièrement morale; mais personne n’en put deviner la cause, tant
il paraissait impossible que ce profond politique de la Bourse pût
être amoureux. Quand Bianchon, en ne voyant plus que l’amour pour
expliquer l’état pathologique du banquier, en dit deux mots à Delphine
de Nucingen, elle sourit en femme qui depuis long-temps sait à quoi
s’en tenir sur son mari. Après dîner cependant, quand on descendit au
jardin, les intimes de la maison cernèrent le banquier et voulurent
éclaircir ce cas extraordinaire en entendant Bianchon affirmer que
Nucingen devait être amoureux.
--Savez-vous, baron, lui dit de Marsay, que vous avez maigri
considérablement? et l’on vous soupçonne de violer les lois de la
nature financière.
--_Chamais!_ dit le baron.
--Mais si, répliqua de Marsay. On ose prétendre que vous êtes amoureux.
--_C’esde frai_, répondit piteusement Nucingen. _Chai zoubire abbrest
kèque chausse t’ingonni._
--Vous êtes amoureux, vous?... Vous êtes un fat! dit le chevalier
d’Espard.
--_Hêdre hâmûreusse à mon hâche, cheu zai piène que rienne n’ai blis
ritiquille; mai ké foullez-vûs? za y êde!_
--D’une femme du monde? demanda Lucien.
--Mais, dit de Marsay, le baron ne peut maigrir ainsi que pour un amour
sans espoir, il a de quoi acheter toutes les femmes qui veulent ou qui
peuvent se vendre.
--_Cheu neu la gonnès boind_, répondit le baron. _Et cheu buis fûs le
tire buisque montame ti Nichingen ai tan lé salon. Chiskissi, cheu
n’ai boin si ceu qu’edait l’amûre. L’amûre?... jeu groid que c’esd te
maicrir._
--Où l’avez-vous rencontrée, cette jeune innocente? demanda Rastignac.
--_An foidire, hâ minouitte, au pois de Finzennes._
--Son signalement? dit de Marsay.
--_Eine jabot de casse plange, rope rosse, eine haigeharbe plange,
foile planc... eine viguire fraiment piplique! Tes yeix de veu, eine
tain t’Oriend._
--Vous rêviez! dit en souriant Lucien.
--_C’est vrai, cheu tormais comme ein govre... ein govre blain_, dit-il
en se reprenant, _gar zédaite en refenand te tinner à la gambagne te
mon hâmi_...
--Était-elle seule? dit du Tillet en interrompant le Loup-cervier.
--_Ui_, dit le baron d’un ton dolent, _zauv ein heidicq terrière la
foidire ed eine fâme te jampre_...
--Lucien a l’air de la connaître, s’écria Rastignac en saisissant un
sourire de l’amant d’Esther.
--Qui est-ce qui ne connaît pas les femmes capables d’aller à minuit à
la rencontre de Nucingen? dit Lucien en pirouettant.
--Enfin, ce n’est pas une femme qui aille dans le monde? demanda le
chevalier d’Espard, car le baron aurait reconnu l’heiduque.
--_Che neu l’ai fue nille bard_, répondit le baron, _et foillà quarante
chours queu cheu la vais gerger bar la bolice qui neu droufe bas_.
--Il vaut mieux qu’elle vous coûte quelques centaines de mille francs
que de vous coûter la vie, et à votre âge, une passion sans aliment est
dangereuse, dit Desplein, on peut en mourir.
--_Ui_, répondit Nucingen à Desplein, _ce que che manche neu meu
nurride boind, l’air me semple mordel. Che fais au pois te Finzennes,
foir la blace i che l’ai fue!... Ed! foillà ma fie! Cheu n’ai bas pi
m’oguiber tu ternier eimbrunt: cheu m’an sis rabbordé à mes gonvrères
ki onte i biddié te moi... Bire ein million, che foudrais gonnèdre
cedde phâmme, ch’y cagnerais, car cheu neu fais plis à la Pirse...
Temantez à ti Dilet._
--Oui, répondit du Tillet, il a le dégoût des affaires, il change,
c’est signe de mort.
--_Zigne t’amûr_, reprit Nucingen, _bir moi, c’esde eine même chausse_!
La naïveté de ce vieillard, qui n’était plus Loup-cervier, et qui, pour
la première fois de sa vie, apercevait quelque chose de plus saint et
de plus sacré que l’or, émut cette compagnie de gens blasés: les uns
échangèrent des sourires, les autres regardèrent Nucingen en exprimant
cette pensée dans leur physionomie: Un homme si fort en arriver là!...
Puis chacun revint au salon en causant de cet événement; car ce fut
un événement de nature à produire la plus grande sensation. Madame
de Nucingen se mit à rire quand Lucien lui découvrit le secret du
banquier; mais en entendant les moqueries de sa femme, le baron la prit
par le bras et l’emmena dans l’embrasure d’une fenêtre.
--_Montame_, lui dit-il à voix basse, _aiche chamai titte ein mod té
moguerie sir fos bassions, pir ké fis fis moguiez tes miennes? Eine
ponne fame aiteraid son mari à ze direr t’avvaire sans sè môguer de
lui, gomme fus le vaiddes_...
D’après la description du vieux banquier, Lucien avait reconnu son
Esther. Déjà très-fâché d’avoir vu son sourire remarqué, il profita du
moment de causerie générale qui a lieu pendant le service du café pour
disparaître.
--Qu’est donc devenu monsieur de Rubempré? dit la baronne de Nucingen.
--Il est fidèle à sa devise: _Quid me continebit?_ répondit Rastignac.
--Ce qui veut dire: Qui peut me retenir? ou: Je suis indomptable; à
votre choix, reprit de Marsay.
--Il a laissé échapper un sourire au moment où monsieur le baron
parlait de son inconnue, qui me ferait croire qu’elle est de sa
connaissance, dit Horace Bianchon très-innocemment.
--_Pon!_ se dit en lui-même le Loup-cervier.
Semblable à tous les malades désespérés, le baron acceptait tout ce
qui paraissait être un espoir, et il se promit de faire espionner
Lucien, par d’autres gens que ceux de Louchard, le plus habile Garde du
Commerce de Paris, à qui, depuis quinze jours, il s’était adressé.
Avant de se rendre chez Esther, Lucien devait aller à l’hôtel de
Grandlieu passer les deux heures qui rendaient mademoiselle Clotilde
Frédérique de Grandlieu la fille la plus heureuse du faubourg
Saint-Germain. La prudence qui caractérisait la conduite de ce jeune
ambitieux lui conseilla d’instruire aussitôt Carlos Herrera de l’effet
produit par le sourire que lui avait arraché le portrait d’Esther,
tracé par le baron de Nucingen. L’amour du baron pour Esther, et l’idée
qu’il avait eue de mettre la police à la recherche de son inconnue,
étaient d’ailleurs des événements assez importants à communiquer
à l’homme qui avait cherché sous la soutane l’asile que jadis les
criminels trouvaient dans les églises. Et, de la rue Saint-Lazare, où
demeurait en ce temps le banquier, à la rue Saint-Dominique, où se
trouve l’hôtel de Grandlieu, le chemin de Lucien le menait devant son
chez-soi du quai Malaquais. Lucien trouva l’abbé fumant son bréviaire,
c’est-à-dire culottant une pipe avant de se coucher. Cet homme, plus
étrange qu’étranger, avait fini par renoncer aux cigares espagnols,
qu’il trouva trop doux.
--Ceci devient sérieux, répondit l’abbé quand Lucien lui eut tout
raconté. Le baron, qui se sert de Louchard pour chercher la petite,
aura bien l’esprit de mettre un recors à tes trousses, et tout serait
connu. Je n’ai pas trop de la nuit et de la matinée pour préparer
les cartes de la partie que je vais jouer contre ce baron, à qui je
dois démontrer avant tout l’impuissance de la police. Quand notre
loup-cervier aura perdu tout espoir de trouver sa brebis, je me charge
de la lui vendre ce qu’elle vaut pour lui...
--Vendre Esther! s’écria Lucien dont le premier mouvement était
toujours excellent.
--Tu oublies donc notre position? s’écria l’abbé.
Lucien baissa la tête.
--Plus d’argent, reprit le faux prêtre, et soixante mille francs de
dettes à payer! Si tu veux épouser Clotilde de Grandlieu, tu dois
acheter une terre d’un million pour assurer le douaire de ce laideron.
Eh! bien, Esther est un gibier après lequel je vais faire courir ce
loup-cervier de manière à le dégraisser d’un million. Ça me regarde...
--Esther ne voudra jamais.
--Ça me regarde.
--Elle en mourra.
--Ça regarde les Pompes Funèbres. D’ailleurs, après?... s’écria ce
sauvage personnage en arrêtant les élégies de Lucien par la manière
dont il se posa.--Combien y a-t-il de généraux morts à la fleur de
l’âge pour l’empereur Napoléon? demanda-t-il à Lucien après un moment
de silence. On trouve toujours des femmes! en 1821, pour toi, Coralie
n’avait pas sa pareille; Esther ne s’en est pas moins rencontrée. Après
cette fille viendra... sais-tu qui?... la femme inconnue! Voilà, de
toutes les femmes, la plus belle, et tu la chercheras dans la capitale
où le gendre du duc de Grandlieu sera ministre et représentera le
roi de France... Et puis, dis donc, monsieur l’enfant, Esther en
mourra-t-elle? Enfin, le mari de mademoiselle de Grandlieu peut-il
conserver Esther? D’ailleurs, laisse-moi faire, tu n’as pas l’ennui
de penser à tout: ça me regarde. Seulement tu te passeras d’Esther
pour une semaine ou deux, et tu n’en iras pas moins rue Taitbout.
Allons, va roucouler auprès de ta Grandlieu. Tu retrouveras Esther un
peu triste, mais dis-lui d’obéir. Il s’agit de notre livrée de vertu,
de nos casaques d’honnêteté, du paravent derrière lequel les grands
cachent toutes leurs infamies... Il s’agit de mon beau _moi_, de toi
qui ne dois jamais être soupçonné. Le hasard nous a mieux servis que ma
pensée, qui, depuis deux mois, travaillait dans le vide.
En jetant ces terribles phrases une à une, comme des coups de pistolet,
le faux abbé s’habillait et se disposait à sortir.
--Ta joie est visible, s’écria Lucien, tu n’as jamais aimé la pauvre
Esther, et tu vois arriver avec délices le moment de t’en débarrasser...
--Tu ne t’es jamais lassé de l’aimer, n’est-ce pas?... Eh! bien, je
ne me suis jamais lassé de l’exécrer. Mais n’ai-je pas agi toujours
comme si j’étais attaché sincèrement à cette fille, moi qui, par Asie,
tenais sa vie entre mes mains! Quelques mauvais champignons dans un
ragoût, et tout eût été dit... Mademoiselle Esther vit, cependant!...
elle est heureuse parce que tu l’aimes! Ne fais pas l’enfant. Voici
quatre ans que nous attendons un hasard pour ou contre nous, eh! bien,
il faut déployer plus que du talent pour éplucher le légume que nous
jette aujourd’hui le sort: il y a dans ce coup de roulette du bon et du
mauvais, comme dans tout. Sais-tu à quoi je pensais au moment où tu es
entré?
--Non...
--A me rendre, ici comme à Barcelone, héritier d’une vieille dévote, à
l’aide d’Asie...
--Un crime?
--Il ne me restait plus que cette ressource pour assurer ton bonheur.
Les créanciers se remuent. Une fois poursuivi par des huissiers et
chassé de l’hôtel de Grandlieu, que serais-tu devenu? L’échéance du
diable serait arrivée.
Le faux prêtre peignit par un geste le suicide d’un homme qui se
jette à l’eau, puis il arrêta sur Lucien un de ces regards fixes et
pénétrants qui font entrer la volonté des gens forts dans l’âme des
gens faibles. Ce regard fascinateur, qui eut pour effet de détendre
toute résistance, annonçait entre Lucien et le faux abbé, non-seulement
des secrets de vie et de mort, mais encore des sentiments aussi
supérieurs aux sentiments ordinaires que cet homme l’était à la
bassesse de sa position.
Contraint à vivre en dehors du monde où la loi lui interdisait à jamais
de rentrer, épuisé par le vice et par de furieuses, par de terribles
résistances, mais doué d’une force d’âme qui le rongeait, ce personnage
ignoble et grand, obscur et célèbre, dévoré surtout d’une fièvre de
vie, revivait dans le corps élégant de Lucien dont l’âme était devenue
la sienne. Il se faisait représenter dans la vie sociale par ce poète,
auquel il donnait sa consistance et sa volonté de fer. Pour lui, Lucien
était plus qu’un fils, plus qu’une femme aimée, plus qu’une famille,
plus que sa vie, il était sa vengeance; aussi, comme les âmes fortes
tiennent plus à un sentiment qu’à l’existence, se l’était-il attaché
par des liens indissolubles. Après avoir acheté la vie de Lucien au
moment où ce poète au désespoir faisait un pas vers le suicide, il lui
avait proposé l’un de ces pactes infernaux qui ne se voient que dans
les romans, mais dont la possibilité terrible a souvent été démontrée
aux Assises par de célèbres drames judiciaires. En prodiguant à Lucien
toutes les joies de la vie parisienne, en lui prouvant qu’il pouvait se
créer encore un bel avenir, il en avait fait sa chose. Aucun sacrifice
ne coûtait d’ailleurs à cet homme étrange, dès qu’il s’agissait de son
second lui-même. Au milieu de sa force, il était si faible contre les
fantaisies de sa créature qu’il avait fini par lui confier ses secrets.
Peut-être fut-ce un lien de plus entre eux que cette complicité
purement morale? Depuis le jour où la Torpille fut enlevée, Lucien
savait sur quelle horrible base reposait son bonheur. Cette soutane de
prêtre espagnol cachait Jacques Collin, une des célébrités du bagne,
et qui, dix ans auparavant, vivait sous le nom bourgeois de Vautrin
dans la Maison Vauquer, où Rastignac et Bianchon se trouvèrent en
pension. Jacques Collin, dit _Trompe-la-mort_, presqu’aussitôt évadé de
Rochefort qu’il y fut réintégré, mit à profit l’exemple donné par le
fameux comte de Sainte-Hélène; mais en modifiant tout ce que l’action
hardie de Coignard eut de vicieux. Se substituer à un honnête homme et
continuer la vie du forçat est une proposition dont les deux termes
sont trop contradictoires pour qu’il ne s’en dégage pas un dénoûment
funeste, à Paris surtout; car, en s’implantant dans une famille, un
condamné décuple les dangers de cette substitution. Pour être à l’abri
de toute recherche, ne faut-il pas d’ailleurs se mettre plus haut que
ne sont situés les intérêts ordinaires de la vie? Un homme du monde
est soumis à des hasards qui pèsent rarement sur les gens sans contact
avec le monde. Aussi la soutane est-elle le plus sûr des déguisements,
quand on peut le compléter par une vie exemplaire, solitaire et sans
action.--Donc, je serai prêtre, se dit ce mort-civil qui voulait
absolument revivre sous une forme sociale et satisfaire des passions
aussi étranges que lui. La guerre civile que la constitution de 1812
alluma en Espagne, où s’était rendu cet homme d’énergie, lui fournit
les moyens de tuer secrètement le véritable Carlos Herrera dans une
embuscade. Bâtard d’un grand seigneur et abandonné depuis long-temps
par son père, ignorant à quelle femme il devait le jour, ce prêtre
était chargé d’une mission politique en France par le roi Ferdinand
VII, à qui un évêque l’avait proposé. L’évêque, le seul homme qui
s’intéressât à Carlos Herrera, mourut pendant le voyage que cet enfant
perdu de l’Église faisait de Cadix à Madrid et de Madrid en France.
Heureux d’avoir rencontré cette individualité si désirée, et dans les
conditions où il la voulait, Jacques Collin se fit des blessures au
dos pour effacer les fatales lettres, et changea son visage à l’aide
de réactifs chimiques. En se métamorphosant ainsi devant le cadavre du
prêtre avant de l’anéantir, il put se donner quelque ressemblance avec
son Sosie. Pour achever cette transmutation presque aussi merveilleuse
que celle dont il est question dans ce conte arabe où le derviche a
conquis le pouvoir d’entrer, lui vieux, dans un jeune corps par des
paroles magiques, le forçat, qui parlait espagnol, apprit autant de
latin qu’un prêtre andalou devait en savoir.
Banquier du Bagne, Collin était riche des dépôts confiés à sa probité
connue, et forcée d’ailleurs: entre de tels associés, une erreur se
solde à coups de poignard. A ces fonds, il joignit l’argent donné
par l’évêque à Carlos Herrera. Avant de quitter l’Espagne, il put
s’emparer du trésor d’une dévote de Barcelone à laquelle il donna
l’absolution, en lui promettant d’opérer la restitution des sommes
provenues d’un assassinat commis par elle, et d’où provenait sa
fortune. Devenu prêtre, chargé d’une mission secrète qui devait lui
valoir les plus puissantes recommandations à Paris, Jacques Collin,
résolu à ne rien faire pour compromettre le caractère dont il s’était
revêtu, s’abandonnait aux chances de sa nouvelle existence, quand il
rencontra Lucien sur la route d’Angoulême à Paris. Ce garçon parut
au faux abbé devoir être un merveilleux instrument de pouvoir; il
le sauva du suicide, en lui disant:--Donnez-vous à un homme de Dieu
comme on se donne au diable, et vous aurez toutes les chances d’une
nouvelle destinée. Vous vivrez comme en rêve, et le pire réveil sera
la mort que vous vouliez vous donner... L’alliance de ces deux êtres,
qui n’en devaient faire qu’un seul, reposa sur ce raisonnement plein
de force, que l’abbé cimenta d’ailleurs par une complicité savamment
amenée. Doué du génie de la corruption, il détruisit l’honnêteté de
Lucien en le plongeant dans des nécessités cruelles et en l’en tirant
par des consentements tacites à des actions mauvaises ou infâmes qui le
laissaient toujours pur, loyal, noble aux yeux du monde. Lucien était
la splendeur sociale à l’ombre de laquelle voulait vivre le faux abbé.
--Je suis l’auteur, tu seras le drame; si tu ne réussis pas, c’est moi
qui serai sifflé, lui dit-il le jour où il lui avoua le sacrilége de
son déguisement.