heureuse, et.... vous n’aurez que des toilettes de chambre et de nuit
à faire, ce sera très-économique. Et les deux amants se dirigèrent
vers la salle à manger; mais le protecteur de Lucien fit un geste pour
arrêter le joli couple, qui s’arrêta.--Je viens de vous parler de vos
gens, mon enfant, dit-il à Esther, je dois vous les présenter.
L’Espagnol sonna deux fois. Les deux femmes, qu’il nommait l’Europe et
l’Asie, apparurent, et il fut facile de voir la cause de ces surnoms.
Asie, qui devait être née à l’île de Java, offrait au regard, pour
l’épouvanter, ce visage cuivré particulier aux Malais, plat comme une
planche, et où le nez semble avoir été rentré par une compression
violente. L’étrange disposition des os maxillaires donnait au bas de
cette figure une ressemblance avec la face des singes de la grande
espèce. Le front, quoique déprimé, ne manquait pas d’une intelligence
produite par l’habitude de la ruse. Deux petits yeux ardents
conservaient le calme de ceux des tigres, mais ils ne regardaient
point en face. Asie semblait avoir peur d’épouvanter son monde. Les
lèvres, d’un bleu pâle, laissaient passer des dents d’une blancheur
éblouissante, mais entre-croisées. L’expression générale de cette
physionomie animale était la lâcheté. Les cheveux, luisants et gras,
comme la peau du visage, bordaient de deux bandes noires un foulard
très-riche. Les oreilles, excessivement jolies, avaient deux grosses
perles brunes pour ornement. Petite, courte, ramassée, Asie ressemblait
à ces créations falotes que se permettent les Chinois sur leurs écrans,
ou plus exactement, à ces idoles hindoues dont le type ne paraît pas
devoir exister, mais que les voyageurs finissent par trouver. En voyant
ce monstre, paré d’un tablier blanc sur une robe de stoff, Esther eut
le frisson.
Asie! dit l’Espagnol vers qui cette femme leva la tête par un mouvement
qui n’est comparable qu’à celui d’un chien regardant son maître, voilà
votre maîtresse.
Et il montra du doigt Esther en peignoir. Asie regarda cette jeune
fée avec une expression quasi douloureuse; mais en même temps une
lueur étouffée entre ses petits cils pressés partit comme la flammèche
d’un incendie sur Lucien, qui, vêtu d’une magnifique robe de chambre
ouverte, d’une chemise en toile de Frise et d’un pantalon rouge, un
bonnet turc sur sa tête d’où ses cheveux blonds sortaient en grosses
boucles, offrait une image divine. Le génie italien peut inventer de
raconter Othello, le génie anglais peut le mettre en scène; mais la
nature seule a le droit d’être dans un seul regard plus magnifique et
plus complète que l’Angleterre et l’Italie dans l’expression de la
jalousie. Ce regard, surpris par Esther, lui fit saisir l’Espagnol
par le bras et y imprimer ses ongles comme eût fait un chat qui se
retient pour ne pas tomber dans un précipice où il ne voit pas de
fond. L’Espagnol dit alors trois ou quatre mots d’une langue inconnue
à ce monstre asiatique, qui vint s’agenouiller en rampant aux pieds
d’Esther, et les lui baisa.
--C’est, dit l’Espagnol à Esther, non pas une cuisinière, mais un
cuisinier qui rendrait Carême fou. Asie sait tout faire en cuisine.
Elle vous accommodera un simple plat de haricots à vous mettre en
doute si les anges ne sont pas descendus pour y ajouter des herbes
du ciel. Elle ira tous les matins à la Halle elle-même, et se battra
comme un démon qu’elle est, afin d’avoir les choses au plus juste prix;
elle lassera les curieux par sa discrétion. Comme vous passerez pour
être allée aux Indes, Asie vous aidera beaucoup à rendre cette fable
possible; mais mon avis n’est pas que vous soyez étrangère...--Europe,
qu’en dis-tu?...
Europe formait un contraste parfait avec Asie, car elle était la
soubrette la plus gentille que jamais Monrose ait pu souhaiter pour
adversaire sur le théâtre. Svelte, en apparence étourdie, au minois
de belette, le nez en vrille, Europe offrait à l’observation une
figure fatiguée par les corruptions parisiennes, la blafarde figure
d’une fille nourrie de pommes crues, lymphatique et fibreuse, molle
et tenace. Son petit pied en avant, les mains dans les poches de son
tablier, elle frétillait tout en restant immobile, tant elle avait
d’animation. A la fois grisette et figurante, elle devait, malgré sa
jeunesse, avoir déjà fait bien des métiers. Perverse comme toutes les
Madelonnettes ensemble, elle pouvait avoir volé ses parents et frôlé
les bancs de la Police correctionnelle. Asie inspirait une grande
épouvante; mais on la connaissait tout entière en un moment, elle
descendait en ligne droite de Locuste; tandis qu’Europe inspirait une
inquiétude qui ne pouvait que grandir à mesure qu’on se servait d’elle;
sa corruption semblait ne pas avoir de bornes; elle devait, comme dit
le peuple, savoir faire battre des montagnes.
--Madame pourrait être de Valenciennes, dit Europe d’un petit ton sec,
j’en suis. Monsieur, dit-elle à Lucien d’un air pédant, veut-il nous
apprendre le nom qu’il donne à madame?
--Madame van Bogseck, répondit l’Espagnol en retournant aussitôt le
nom d’Esther. Madame est une Juive originaire de Hollande, veuve d’un
négociant et malade d’une maladie de foie rapportée de Java... Pas
grande fortune, afin de ne pas exciter la curiosité.
--De quoi vivre, six mille francs de rentes, et nous nous plaindrons de
ses lésineries, dit Europe.
--C’est cela, fit l’Espagnol en inclinant la tête. Satanées farceuses!
reprit-il d’un son de voix terrible en surprenant en Asie et en Europe
des regards qui lui déplurent, vous savez ce que je vous ai dit: vous
servez une reine, vous lui devez le respect qu’on doit à une reine,
vous la soignerez comme vous soigneriez une vengeance, vous lui serez
dévouée comme à moi. Ni le portier, ni les voisins, ni les locataires,
enfin personne au monde ne doit savoir ce qui se passe ici. C’est à
vous à déjouer toutes les curiosités, s’il s’en éveille. Et, madame,
ajouta-t-il en mettant sa large main velue sur le bras d’Esther, madame
ne doit pas commettre la plus légère imprudence, vous l’en empêcheriez
au besoin, mais... toujours respectueusement. Europe, c’est vous qui
serez en relation avec le dehors pour la toilette de madame, et vous y
travaillerez afin d’aller à l’économie. Enfin, que personne, pas même
les gens les plus insignifiants, ne mette les pieds dans l’appartement.
A vous deux, il faut savoir tout y faire.--Ma petite belle, dit-il à
Esther, quand vous voudrez sortir le soir en voiture, vous le direz
à Europe, elle sait où aller chercher vos gens, car vous aurez un
chasseur, et de ma façon, comme ces deux esclaves.
Esther et Lucien ne trouvaient pas un mot à dire, ils écoutaient
l’Espagnol et regardaient les deux sujets précieux auxquels il donnait
ses ordres. A quel secret devait-il la soumission, le dévouement écrits
sur ces deux visages, l’un si méchamment mutin, l’autre si profondément
cruel? Il devina les pensées d’Esther et de Lucien, qui paraissaient
engourdis comme l’eussent été Paul et Virginie à l’aspect de deux
horribles serpents, et il leur dit de sa bonne voix à l’oreille:--Vous
pouvez compter sur elles comme sur moi-même; n’ayez aucun secret
pour elles, ça les flattera.--Va servir, ma petite Asie, dit-il à la
cuisinière; et toi, ma mignonne, mets un couvert, dit-il à Europe,
c’est bien le moins que ces enfants donnent à déjeuner à papa.
Quand les deux femmes eurent fermé la porte, et que l’Espagnol entendit
Europe allant et venant, il dit à Lucien et à la jeune fille, en
ouvrant sa large main:--Je les tiens! Mot et geste qui faisaient frémir.
--Où donc les as-tu trouvées? s’écria Lucien.
--Eh! parbleu, répondit cet homme, je ne les ai pas cherchées au
pied des trônes! Ça sort de la boue et ça a peur d’y rentrer.....
Menacez-les de _monsieur l’abbé_ quand elles ne vous satisferont pas,
et vous les verrez tremblant comme des souris à qui l’on parle d’un
chat. Je suis un dompteur de bêtes féroces, ajouta-t-il en souriant.
--Vous me faites l’effet du démon..... s’écria gracieusement Esther en
se serrant contre Lucien.
--Mon enfant, j’ai tenté de vous donner au ciel; mais la fille repentie
sera toujours une mystification pour l’Église; s’il s’en trouvait une,
elle redeviendrait courtisane dans le paradis... Vous y avez gagné de
vous faire oublier et de ressembler à une femme comme il faut; car
vous avez appris là-bas ce que vous n’auriez jamais pu savoir dans la
sphère infâme où vous viviez... Vous ne me devez rien, fit-il en voyant
une délicieuse expression de reconnaissance sur la figure d’Esther,
j’ai tout fait pour lui... Et il montra Lucien... Vous êtes fille,
vous resterez fille, vous mourrez fille; car, malgré les séduisantes
théories des éleveurs de bêtes, on ne peut devenir ici-bas que ce qu’on
est. L’homme aux bosses a raison. Vous avez la bosse de l’amour.
L’Espagnol était, comme on le voit, fataliste, ainsi que Napoléon,
Mahomet et beaucoup de grands politiques. Chose étrange, presque tous
les hommes d’action inclinent à la Fatalité, de même que la plupart des
penseurs inclinent à la Providence.
--Je ne sais pas ce que je suis, répondit Esther avec une douceur
d’ange; mais j’aime Lucien, et je mourrai l’adorant.
--Venez déjeuner, dit brusquement l’Espagnol, et priez Dieu que Lucien
ne se marie pas promptement, car alors vous ne le reverriez plus.
--Son mariage serait ma mort, dit-elle.
Elle laissa passer le faux prêtre le premier afin de pouvoir se hausser
jusqu’à l’oreille de Lucien, sans être vue.
--Est-ce ta volonté, dit-elle, que je reste sous la puissance de cet
homme qui me fait garder par ces deux hyènes?
Lucien inclina la tête. La pauvre fille réprima sa tristesse et parut
joyeuse; mais elle fut horriblement oppressée. Il fallut plus d’un
an de soins constants et dévoués pour qu’elle s’habituât à ces deux
terribles créatures, que l’abbé nommait _les deux chiens de garde_.
La conduite de Lucien, depuis son retour à Paris, était marquée au
coin d’une politique si profonde, qu’il devait exciter et qu’il excita
la jalousie de tous ses anciens amis, envers lesquels il n’exerça pas
d’autre vengeance que de les faire enrager par ses succès, par sa tenue
irréprochable, et par sa façon de laisser les gens à distance. L’auteur
des _Marguerites_, ce poète si communicatif, si expansif, devint froid
et réservé. De Marsay, ce type adopté par la jeunesse parisienne,
n’apportait pas dans ses discours et dans ses actions plus de mesure
que n’en avait Lucien. Quant à de l’esprit, l’auteur et le journaliste
avaient fait leurs preuves. De Marsay, à qui bien des gens opposaient
Lucien avec complaisance en donnant la préférence au poète, eut la
petitesse de s’en taquiner. Lucien, très en faveur auprès des hommes
qui exerçaient secrètement le pouvoir, abandonna si bien toute pensée
de gloire littéraire, qu’il fut insensible au succès de son roman,
republié sous son vrai titre de _l’Archer de Charles IX_, et au bruit
que fit son recueil de sonnets vendu par Dauriat en une seule semaine.
--C’est un succès posthume, répondit-il en riant, à mademoiselle des
Touches qui le complimentait.
Le terrible Espagnol maintenait sa créature avec un bras de fer dans la
ligne au bout de laquelle les fanfares et les profits de la victoire
attendent les politiques patients. Lucien avait pris l’appartement de
garçon de Beaudenord, sur le quai Malaquais, afin de se rapprocher
de la rue Taitbout. L’abbé s’était logé dans trois chambres de la
même maison, au quatrième étage. Lucien n’avait plus qu’un cheval
de selle et de cabriolet, un domestique et un palefrenier. Quand il
ne dînait pas en ville, il dînait chez Esther. L’abbé surveillait
si bien les gens au quai Malaquais, que Lucien ne dépensait pas en
tout dix mille francs par an. Dix mille francs suffisaient à Esther,
grâce au dévouement constant, inexplicable d’Europe et d’Asie. Lucien
employait les plus grandes précautions pour aller rue Taitbout ou pour
en sortir. Il n’y venait jamais qu’en fiacre, les stores baissés, et
faisait toujours entrer la voiture. Aussi, sa passion pour Esther et
l’existence du joli ménage de la rue Taitbout, entièrement inconnues
dans le monde, ne nuisirent-elles à aucune de ses entreprises ou de
ses relations. Jamais un mot indiscret ne lui échappa sur ce sujet
délicat. Ses fautes en ce genre avec Coralie, lors de son premier
séjour à Paris, lui avaient donné de l’expérience. Sa vie offrit
d’abord cette régularité de bon ton sous laquelle on peut cacher bien
des mystères: il restait dans le monde tous les soirs jusqu’à une
heure du matin; on le trouvait chez lui de dix heures à une heure
après-midi; puis il allait au bois de Boulogne et faisait des visites
jusqu’à cinq heures. On le voyait rarement à pied, il évitait ainsi ses
anciennes connaissances. Quand il fut salué par quelque journaliste ou
par quelqu’un de ses anciens camarades, il répondit d’abord par une
inclination de tête assez polie pour qu’il fût impossible de se fâcher,
mais où perçait un dédain profond qui tuait la familiarité française.
Il se débarrassa promptement ainsi des gens qu’il ne voulait plus avoir
connus. Une vieille haine l’empêchait d’aller chez madame d’Espard,
qui, plusieurs fois, avait voulu l’avoir chez elle; s’il la rencontrait
chez la duchesse de Maufrigneuse ou chez mademoiselle des Touches, chez
la comtesse de Montcornet, ou ailleurs, il se montrait d’une exquise
politesse avec elle. Cette haine, égale chez madame d’Espard, obligeait
Lucien à user de prudence, car on verra comment il l’avait avivée en se
permettant une vengeance qui, d’ailleurs, lui valut une forte semonce
de l’abbé.
--Tu n’es pas encore assez puissant pour te venger de qui que ce soit,
lui avait dit l’Espagnol. Quand on est en route, par un ardent soleil,
on ne s’arrête pas pour cueillir la plus belle fleur...
Il y avait trop d’avenir et trop de supériorité vraie chez Lucien pour
que les jeunes gens, que son retour à Paris et sa fortune inexplicable
offusquaient ou froissaient, ne fussent pas enchantés de lui jouer un
mauvais tour. Lucien, qui se savait beaucoup d’ennemis, n’ignorait
pas ces mauvaises dispositions chez ses amis. Aussi l’abbé mettait-il
admirablement son fils adoptif en garde contre les traîtrises du monde,
contre les imprudences si fatales à la jeunesse. Lucien devait raconter
et racontait tous les soirs à l’abbé les plus petits événements de la
journée. Grâce aux conseils de ce mentor, il déjouait la curiosité la
plus habile, celle du monde. Gardé par un sérieux anglais, fortifié par
les redoutes qu’élève la circonspection des diplomates, il ne laissait
à personne le droit ou l’occasion de jeter l’œil sur ses affaires. Sa
jeune et belle figure avait fini par être, dans le monde, impassible
comme une figure de princesse en cérémonie.
Au commencement de l’année 1829, il fut question de son mariage avec la
fille aînée de la duchesse de Grandlieu, qui n’avait alors pas moins
de quatre filles à établir. Personne ne mettait en doute que le roi ne
fît, à propos de cette alliance, la faveur de rendre à Lucien le titre
de marquis. Ce mariage allait décider la fortune politique de Lucien,
qui probablement serait nommé ministre auprès d’une cour d’Allemagne.
Depuis trois ans surtout, la vie de Lucien avait été d’une sagesse
inattaquable; aussi de Marsay avait-il dit de lui ce mot singulier:--Ce
garçon doit avoir derrière lui quelqu’un de bien fort!
Lucien était ainsi devenu presque un personnage. Sa passion pour Esther
l’avait d’ailleurs aidé beaucoup à jouer son rôle d’homme grave. Une
habitude de ce genre garantit les ambitieux de bien des sottises;
et, ne tenant à aucune femme, ils ne se laissent pas prendre aux
réactions du physique sur le moral. Quant au bonheur dont jouissait
Lucien, c’était la réalisation des rêves de poëtes sans le sou, à jeun,
dans un grenier. Esther, l’idéal de la courtisane amoureuse, tout en
rappelant à Lucien Coralie, l’actrice avec laquelle il avait vécu
pendant une année, l’effaçait complétement. Toutes les femmes aimantes
et dévouées inventent la réclusion, l’incognito, la vie de la perle
au fond de la mer; mais, chez la plupart d’entre elles, c’est un de
ces charmants caprices qui font un sujet de conversation, une preuve
d’amour qu’elles rêvent de donner et qu’elles ne donnent pas; tandis
qu’Esther, toujours au lendemain de sa première félicité, vivant à
toute heure sous le premier regard incendiaire de Lucien, n’eut pas,
en quatre ans, un mouvement de curiosité. Son esprit tout entier, elle
l’employait à rester dans les termes du programme tracé par la main
fatale du faux abbé. Bien plus! au milieu des plus enivrantes délices,
elle n’abusa pas du pouvoir illimité que prêtent aux femmes aimées les
désirs renaissants d’un amant pour faire à Lucien une interrogation
sur Herrera, qui, d’ailleurs, l’épouvantait toujours: elle n’osait pas
penser à lui. Les savants bienfaits de ce personnage inexplicable, à
qui certainement Esther devait et sa grâce de pensionnaire, et ses
façons de femme comme il faut, et sa régénération, semblaient à la
pauvre fille être des avances de l’enfer.
--Je payerai tout cela quelque jour, se disait-elle avec effroi.
Pendant toutes les belles nuits, elle sortait en voiture de louage.
Elle allait, avec une célérité, sans doute imposée par l’abbé, dans un
de ces charmants bois qui sont autour de Paris, à Boulogne, Vincennes,
Romainville ou Ville-d’Avray, souvent avec Lucien, quelquefois seule
avec Europe. Elle s’y promenait sans avoir peur, car elle était
accompagnée, quand elle se trouvait sans Lucien, par un grand chasseur
vêtu comme les chasseurs les plus élégants, armé d’un vrai couteau, et
dont la physionomie autant que la musculature annonçaient un terrible
athlète. Cet autre gardien était pourvu, selon la mode anglaise, d’une
canne, appelée _bâton de longueur_, que connaissent les bâtonistes, et
avec laquelle ils peuvent défier plusieurs assaillants. En conformité
d’un ordre donné par l’abbé, jamais Esther n’avait dit un mot à ce
chasseur. Europe, quand madame voulait revenir, jetait un cri; le
chasseur sifflait le cocher, qui se trouvait toujours à une distance
convenable. Lorsque Lucien se promenait avec Esther, Europe et le
chasseur restaient à cent pas d’eux, comme deux de ces pages infernaux
dont parlent les _Mille et une Nuits_, et qu’un enchanteur donne à
ses protégés. Les Parisiens, et surtout les Parisiennes, ignorent les
charmes d’une promenade au milieu des bois par une belle nuit. Le
silence, les effets de lune, la solitude ont l’action calmante des
bains. Ordinairement Esther partait à dix heures, se promenait de
minuit à une heure, et rentrait à deux heures et demie. Il ne faisait
jamais jour chez elle avant onze heures. Elle se baignait, procédait
à cette toilette minutieuse, ignorée de la plupart des femmes de
Paris, car elle veut trop de temps, et ne se pratique guère que chez
les courtisanes, les lorettes ou les grandes dames qui toutes ont
leur journée à elles. Elle n’était que prête quand Lucien venait, et
s’offrait toujours à ses regards comme une fleur nouvellement éclose.
Elle n’avait de souci que du bonheur de son poète; elle était à lui
comme une chose à lui, c’est-à-dire qu’elle lui laissait la plus
entière liberté. Jamais elle ne jetait un regard au delà de la sphère
où elle rayonnait; l’abbé le lui avait bien recommandé, car il entrait
dans les plans de ce profond politique que Lucien eût des bonnes
fortunes. Le bonheur n’a pas d’histoire, et les conteurs de tous les
pays l’ont si bien compris que cette phrase: _Ils furent heureux!_
termine toutes les aventures d’amour. Aussi ne peut-on qu’expliquer
les moyens de ce bonheur vraiment fantastique au milieu de Paris.
Ce fut le bonheur sous sa plus belle forme, un poème, une symphonie
de quatre ans! Toutes les femmes diront:--C’est beaucoup! Ni Esther
ni Lucien n’avaient dit:--C’est trop! Enfin, la formule: _Ils furent
heureux_, fut pour eux encore plus explicite que dans les contes de
fées, car _ils n’eurent pas d’enfants_. Ainsi, Lucien pouvait coqueter
dans le monde, s’abandonner à ses caprices de poète et, disons le
mot, aux nécessités de sa position. Il rendit, pendant le temps où il
faisait lentement son chemin, des services secrets à quelques hommes
politiques en coopérant à leurs travaux. Il fut en ceci d’une grande
discrétion. Il cultiva beaucoup la société de madame de Sérizy, avec
laquelle il était, au dire des salons, du dernier bien. Madame de
Sérizy avait enlevé Lucien à la duchesse de Maufrigneuse, qui, dit-on,
n’y tenait plus, un de ces mots par lesquels les femmes se vengent
d’un bonheur envié. Lucien était, pour ainsi dire, dans le giron de
la Grande-Aumônerie, et dans l’intimité de quelques femmes amies de
l’archevêque de Paris. Modeste et discret, il attendait avec patience.
Aussi le mot de Marsay, qui s’était alors marié et qui faisait
mener à sa femme la vie que menait Esther, contenait-il plus qu’une
observation. Mais les dangers sous-marins de la position de Lucien
s’expliqueront assez dans le courant de cette histoire.
Dans ces circonstances, par une belle nuit du mois de juin, le baron
de Nucingen revenait à Paris de la terre d’un banquier étranger établi
en France, et chez lequel il avait dîné. Cette terre est à huit lieues
de Paris, en pleine Brie. Or, comme le cocher du baron s’était vanté
d’y mener son maître et de le ramener avec ses chevaux, ce cocher
prit la liberté d’aller lentement quand la nuit fut venue. En entrant
dans le bois de Vincennes, voici la situation des bêtes, des gens et
du maître. Libéralement abreuvé à l’office de l’illustre autocrate
du Change, le cocher, complétement ivre, dormait, tout en tenant les
guides, à faire illusion aux passants. Le valet, assis derrière,
ronflait comme une toupie d’Allemagne, pays des petites figures en bois
sculpté, des grands Reinganum et des toupies. Le baron voulut penser;
mais, dès le pont de Gournay, la douce somnolence de la digestion lui
avait fermé les yeux. A la mollesse des guides, les chevaux comprirent
l’état du cocher; ils entendirent la basse continue du valet en vigie
à l’arrière, ils se virent les maîtres, et profitèrent de ce petit
quart d’heure de liberté pour marcher à leur fantaisie. En esclaves
intelligents, ils offrirent aux voleurs l’occasion de dévaliser l’un
des plus riches capitalistes de France, le plus profondément habile de
ceux qu’on a fini par nommer assez énergiquement des Loups-cerviers.
Enfin, devenus les maîtres et attirés par cette curiosité que tout le
monde a pu remarquer chez les animaux domestiques, ils s’arrêtèrent,
dans un rond-point quelconque, devant d’autres chevaux à qui sans doute
ils dirent en langue de cheval:--A qui êtes-vous? Que faites-vous?
Êtes-vous heureux? Quand la calèche ne roula plus, le baron assoupi
s’éveilla. Il crut d’abord n’avoir pas quitté le parc de son confrère;
puis il fut surpris par une vision céleste qui le trouva sans son
arme habituelle, le calcul. Il faisait un clair de lune si magnifique
qu’on aurait pu tout lire, même un journal du soir. Par le silence des
bois, et, à cette lueur pure, le baron vit une femme seule qui, tout
en montant dans une voiture de louage, regarda le singulier spectacle
de cette calèche endormie. A la vue de cet ange, le baron de Nucingen
fut comme illuminé par une lumière intérieure. En se voyant admirée, la
jeune femme abaissa son voile avec un geste d’effroi. Un chasseur jeta
un cri rauque dont la signification fut bien comprise par le cocher,
car la voiture fila comme une flèche. Le vieux banquier ressentit une
émotion terrible: le sang qui lui revenait des pieds charriait du feu
à sa tête, sa tête renvoyait des flammes au cœur; la gorge se serra.
Le malheureux craignit une indigestion, et, malgré cette appréhension
capitale, il se dressa sur ses pieds.
--_Hau crante callot! fichi pédate ki tord!_ cria-t-il. _Sante frante
si di haddrappe cedde foidire._