--Bien! répondit-il, vous pourrez être, pendant quelque temps,

heureuse, et.... vous n’aurez que des toilettes de chambre et de nuit

à faire, ce sera très-économique. Et les deux amants se dirigèrent

vers la salle à manger; mais le protecteur de Lucien fit un geste pour

arrêter le joli couple, qui s’arrêta.--Je viens de vous parler de vos

gens, mon enfant, dit-il à Esther, je dois vous les présenter.

L’Espagnol sonna deux fois. Les deux femmes, qu’il nommait l’Europe et

l’Asie, apparurent, et il fut facile de voir la cause de ces surnoms.

Asie, qui devait être née à l’île de Java, offrait au regard, pour

l’épouvanter, ce visage cuivré particulier aux Malais, plat comme une

planche, et où le nez semble avoir été rentré par une compression

violente. L’étrange disposition des os maxillaires donnait au bas de

cette figure une ressemblance avec la face des singes de la grande

espèce. Le front, quoique déprimé, ne manquait pas d’une intelligence

produite par l’habitude de la ruse. Deux petits yeux ardents

conservaient le calme de ceux des tigres, mais ils ne regardaient

point en face. Asie semblait avoir peur d’épouvanter son monde. Les

lèvres, d’un bleu pâle, laissaient passer des dents d’une blancheur

éblouissante, mais entre-croisées. L’expression générale de cette

physionomie animale était la lâcheté. Les cheveux, luisants et gras,

comme la peau du visage, bordaient de deux bandes noires un foulard

très-riche. Les oreilles, excessivement jolies, avaient deux grosses

perles brunes pour ornement. Petite, courte, ramassée, Asie ressemblait

à ces créations falotes que se permettent les Chinois sur leurs écrans,

ou plus exactement, à ces idoles hindoues dont le type ne paraît pas

devoir exister, mais que les voyageurs finissent par trouver. En voyant

ce monstre, paré d’un tablier blanc sur une robe de stoff, Esther eut

le frisson.

Asie! dit l’Espagnol vers qui cette femme leva la tête par un mouvement

qui n’est comparable qu’à celui d’un chien regardant son maître, voilà

votre maîtresse.

Et il montra du doigt Esther en peignoir. Asie regarda cette jeune

fée avec une expression quasi douloureuse; mais en même temps une

lueur étouffée entre ses petits cils pressés partit comme la flammèche

d’un incendie sur Lucien, qui, vêtu d’une magnifique robe de chambre

ouverte, d’une chemise en toile de Frise et d’un pantalon rouge, un

bonnet turc sur sa tête d’où ses cheveux blonds sortaient en grosses

boucles, offrait une image divine. Le génie italien peut inventer de

raconter Othello, le génie anglais peut le mettre en scène; mais la

nature seule a le droit d’être dans un seul regard plus magnifique et

plus complète que l’Angleterre et l’Italie dans l’expression de la

jalousie. Ce regard, surpris par Esther, lui fit saisir l’Espagnol

par le bras et y imprimer ses ongles comme eût fait un chat qui se

retient pour ne pas tomber dans un précipice où il ne voit pas de

fond. L’Espagnol dit alors trois ou quatre mots d’une langue inconnue

à ce monstre asiatique, qui vint s’agenouiller en rampant aux pieds

d’Esther, et les lui baisa.

--C’est, dit l’Espagnol à Esther, non pas une cuisinière, mais un

cuisinier qui rendrait Carême fou. Asie sait tout faire en cuisine.

Elle vous accommodera un simple plat de haricots à vous mettre en

doute si les anges ne sont pas descendus pour y ajouter des herbes

du ciel. Elle ira tous les matins à la Halle elle-même, et se battra

comme un démon qu’elle est, afin d’avoir les choses au plus juste prix;

elle lassera les curieux par sa discrétion. Comme vous passerez pour

être allée aux Indes, Asie vous aidera beaucoup à rendre cette fable

possible; mais mon avis n’est pas que vous soyez étrangère...--Europe,

qu’en dis-tu?...

Europe formait un contraste parfait avec Asie, car elle était la

soubrette la plus gentille que jamais Monrose ait pu souhaiter pour

adversaire sur le théâtre. Svelte, en apparence étourdie, au minois

de belette, le nez en vrille, Europe offrait à l’observation une

figure fatiguée par les corruptions parisiennes, la blafarde figure

d’une fille nourrie de pommes crues, lymphatique et fibreuse, molle

et tenace. Son petit pied en avant, les mains dans les poches de son

tablier, elle frétillait tout en restant immobile, tant elle avait

d’animation. A la fois grisette et figurante, elle devait, malgré sa

jeunesse, avoir déjà fait bien des métiers. Perverse comme toutes les

Madelonnettes ensemble, elle pouvait avoir volé ses parents et frôlé

les bancs de la Police correctionnelle. Asie inspirait une grande

épouvante; mais on la connaissait tout entière en un moment, elle

descendait en ligne droite de Locuste; tandis qu’Europe inspirait une

inquiétude qui ne pouvait que grandir à mesure qu’on se servait d’elle;

sa corruption semblait ne pas avoir de bornes; elle devait, comme dit

le peuple, savoir faire battre des montagnes.

--Madame pourrait être de Valenciennes, dit Europe d’un petit ton sec,

j’en suis. Monsieur, dit-elle à Lucien d’un air pédant, veut-il nous

apprendre le nom qu’il donne à madame?

--Madame van Bogseck, répondit l’Espagnol en retournant aussitôt le

nom d’Esther. Madame est une Juive originaire de Hollande, veuve d’un

négociant et malade d’une maladie de foie rapportée de Java... Pas

grande fortune, afin de ne pas exciter la curiosité.

--De quoi vivre, six mille francs de rentes, et nous nous plaindrons de

ses lésineries, dit Europe.

--C’est cela, fit l’Espagnol en inclinant la tête. Satanées farceuses!

reprit-il d’un son de voix terrible en surprenant en Asie et en Europe

des regards qui lui déplurent, vous savez ce que je vous ai dit: vous

servez une reine, vous lui devez le respect qu’on doit à une reine,

vous la soignerez comme vous soigneriez une vengeance, vous lui serez

dévouée comme à moi. Ni le portier, ni les voisins, ni les locataires,

enfin personne au monde ne doit savoir ce qui se passe ici. C’est à

vous à déjouer toutes les curiosités, s’il s’en éveille. Et, madame,

ajouta-t-il en mettant sa large main velue sur le bras d’Esther, madame

ne doit pas commettre la plus légère imprudence, vous l’en empêcheriez

au besoin, mais... toujours respectueusement. Europe, c’est vous qui

serez en relation avec le dehors pour la toilette de madame, et vous y

travaillerez afin d’aller à l’économie. Enfin, que personne, pas même

les gens les plus insignifiants, ne mette les pieds dans l’appartement.

A vous deux, il faut savoir tout y faire.--Ma petite belle, dit-il à

Esther, quand vous voudrez sortir le soir en voiture, vous le direz

à Europe, elle sait où aller chercher vos gens, car vous aurez un

chasseur, et de ma façon, comme ces deux esclaves.

Esther et Lucien ne trouvaient pas un mot à dire, ils écoutaient

l’Espagnol et regardaient les deux sujets précieux auxquels il donnait

ses ordres. A quel secret devait-il la soumission, le dévouement écrits

sur ces deux visages, l’un si méchamment mutin, l’autre si profondément

cruel? Il devina les pensées d’Esther et de Lucien, qui paraissaient

engourdis comme l’eussent été Paul et Virginie à l’aspect de deux

horribles serpents, et il leur dit de sa bonne voix à l’oreille:--Vous

pouvez compter sur elles comme sur moi-même; n’ayez aucun secret

pour elles, ça les flattera.--Va servir, ma petite Asie, dit-il à la

cuisinière; et toi, ma mignonne, mets un couvert, dit-il à Europe,

c’est bien le moins que ces enfants donnent à déjeuner à papa.

Quand les deux femmes eurent fermé la porte, et que l’Espagnol entendit

Europe allant et venant, il dit à Lucien et à la jeune fille, en

ouvrant sa large main:--Je les tiens! Mot et geste qui faisaient frémir.

--Où donc les as-tu trouvées? s’écria Lucien.

--Eh! parbleu, répondit cet homme, je ne les ai pas cherchées au

pied des trônes! Ça sort de la boue et ça a peur d’y rentrer.....

Menacez-les de _monsieur l’abbé_ quand elles ne vous satisferont pas,

et vous les verrez tremblant comme des souris à qui l’on parle d’un

chat. Je suis un dompteur de bêtes féroces, ajouta-t-il en souriant.

--Vous me faites l’effet du démon..... s’écria gracieusement Esther en

se serrant contre Lucien.

--Mon enfant, j’ai tenté de vous donner au ciel; mais la fille repentie

sera toujours une mystification pour l’Église; s’il s’en trouvait une,

elle redeviendrait courtisane dans le paradis... Vous y avez gagné de

vous faire oublier et de ressembler à une femme comme il faut; car

vous avez appris là-bas ce que vous n’auriez jamais pu savoir dans la

sphère infâme où vous viviez... Vous ne me devez rien, fit-il en voyant

une délicieuse expression de reconnaissance sur la figure d’Esther,

j’ai tout fait pour lui... Et il montra Lucien... Vous êtes fille,

vous resterez fille, vous mourrez fille; car, malgré les séduisantes

théories des éleveurs de bêtes, on ne peut devenir ici-bas que ce qu’on

est. L’homme aux bosses a raison. Vous avez la bosse de l’amour.

L’Espagnol était, comme on le voit, fataliste, ainsi que Napoléon,

Mahomet et beaucoup de grands politiques. Chose étrange, presque tous

les hommes d’action inclinent à la Fatalité, de même que la plupart des

penseurs inclinent à la Providence.

--Je ne sais pas ce que je suis, répondit Esther avec une douceur

d’ange; mais j’aime Lucien, et je mourrai l’adorant.

--Venez déjeuner, dit brusquement l’Espagnol, et priez Dieu que Lucien

ne se marie pas promptement, car alors vous ne le reverriez plus.

--Son mariage serait ma mort, dit-elle.

Elle laissa passer le faux prêtre le premier afin de pouvoir se hausser

jusqu’à l’oreille de Lucien, sans être vue.

--Est-ce ta volonté, dit-elle, que je reste sous la puissance de cet

homme qui me fait garder par ces deux hyènes?

Lucien inclina la tête. La pauvre fille réprima sa tristesse et parut

joyeuse; mais elle fut horriblement oppressée. Il fallut plus d’un

an de soins constants et dévoués pour qu’elle s’habituât à ces deux

terribles créatures, que l’abbé nommait _les deux chiens de garde_.

La conduite de Lucien, depuis son retour à Paris, était marquée au

coin d’une politique si profonde, qu’il devait exciter et qu’il excita

la jalousie de tous ses anciens amis, envers lesquels il n’exerça pas

d’autre vengeance que de les faire enrager par ses succès, par sa tenue

irréprochable, et par sa façon de laisser les gens à distance. L’auteur

des _Marguerites_, ce poète si communicatif, si expansif, devint froid

et réservé. De Marsay, ce type adopté par la jeunesse parisienne,

n’apportait pas dans ses discours et dans ses actions plus de mesure

que n’en avait Lucien. Quant à de l’esprit, l’auteur et le journaliste

avaient fait leurs preuves. De Marsay, à qui bien des gens opposaient

Lucien avec complaisance en donnant la préférence au poète, eut la

petitesse de s’en taquiner. Lucien, très en faveur auprès des hommes

qui exerçaient secrètement le pouvoir, abandonna si bien toute pensée

de gloire littéraire, qu’il fut insensible au succès de son roman,

republié sous son vrai titre de _l’Archer de Charles IX_, et au bruit

que fit son recueil de sonnets vendu par Dauriat en une seule semaine.

--C’est un succès posthume, répondit-il en riant, à mademoiselle des

Touches qui le complimentait.

Le terrible Espagnol maintenait sa créature avec un bras de fer dans la

ligne au bout de laquelle les fanfares et les profits de la victoire

attendent les politiques patients. Lucien avait pris l’appartement de

garçon de Beaudenord, sur le quai Malaquais, afin de se rapprocher

de la rue Taitbout. L’abbé s’était logé dans trois chambres de la

même maison, au quatrième étage. Lucien n’avait plus qu’un cheval

de selle et de cabriolet, un domestique et un palefrenier. Quand il

ne dînait pas en ville, il dînait chez Esther. L’abbé surveillait

si bien les gens au quai Malaquais, que Lucien ne dépensait pas en

tout dix mille francs par an. Dix mille francs suffisaient à Esther,

grâce au dévouement constant, inexplicable d’Europe et d’Asie. Lucien

employait les plus grandes précautions pour aller rue Taitbout ou pour

en sortir. Il n’y venait jamais qu’en fiacre, les stores baissés, et

faisait toujours entrer la voiture. Aussi, sa passion pour Esther et

l’existence du joli ménage de la rue Taitbout, entièrement inconnues

dans le monde, ne nuisirent-elles à aucune de ses entreprises ou de

ses relations. Jamais un mot indiscret ne lui échappa sur ce sujet

délicat. Ses fautes en ce genre avec Coralie, lors de son premier

séjour à Paris, lui avaient donné de l’expérience. Sa vie offrit

d’abord cette régularité de bon ton sous laquelle on peut cacher bien

des mystères: il restait dans le monde tous les soirs jusqu’à une

heure du matin; on le trouvait chez lui de dix heures à une heure

après-midi; puis il allait au bois de Boulogne et faisait des visites

jusqu’à cinq heures. On le voyait rarement à pied, il évitait ainsi ses

anciennes connaissances. Quand il fut salué par quelque journaliste ou

par quelqu’un de ses anciens camarades, il répondit d’abord par une

inclination de tête assez polie pour qu’il fût impossible de se fâcher,

mais où perçait un dédain profond qui tuait la familiarité française.

Il se débarrassa promptement ainsi des gens qu’il ne voulait plus avoir

connus. Une vieille haine l’empêchait d’aller chez madame d’Espard,

qui, plusieurs fois, avait voulu l’avoir chez elle; s’il la rencontrait

chez la duchesse de Maufrigneuse ou chez mademoiselle des Touches, chez

la comtesse de Montcornet, ou ailleurs, il se montrait d’une exquise

politesse avec elle. Cette haine, égale chez madame d’Espard, obligeait

Lucien à user de prudence, car on verra comment il l’avait avivée en se

permettant une vengeance qui, d’ailleurs, lui valut une forte semonce

de l’abbé.

--Tu n’es pas encore assez puissant pour te venger de qui que ce soit,

lui avait dit l’Espagnol. Quand on est en route, par un ardent soleil,

on ne s’arrête pas pour cueillir la plus belle fleur...

Il y avait trop d’avenir et trop de supériorité vraie chez Lucien pour

que les jeunes gens, que son retour à Paris et sa fortune inexplicable

offusquaient ou froissaient, ne fussent pas enchantés de lui jouer un

mauvais tour. Lucien, qui se savait beaucoup d’ennemis, n’ignorait

pas ces mauvaises dispositions chez ses amis. Aussi l’abbé mettait-il

admirablement son fils adoptif en garde contre les traîtrises du monde,

contre les imprudences si fatales à la jeunesse. Lucien devait raconter

et racontait tous les soirs à l’abbé les plus petits événements de la

journée. Grâce aux conseils de ce mentor, il déjouait la curiosité la

plus habile, celle du monde. Gardé par un sérieux anglais, fortifié par

les redoutes qu’élève la circonspection des diplomates, il ne laissait

à personne le droit ou l’occasion de jeter l’œil sur ses affaires. Sa

jeune et belle figure avait fini par être, dans le monde, impassible

comme une figure de princesse en cérémonie.

Au commencement de l’année 1829, il fut question de son mariage avec la

fille aînée de la duchesse de Grandlieu, qui n’avait alors pas moins

de quatre filles à établir. Personne ne mettait en doute que le roi ne

fît, à propos de cette alliance, la faveur de rendre à Lucien le titre

de marquis. Ce mariage allait décider la fortune politique de Lucien,

qui probablement serait nommé ministre auprès d’une cour d’Allemagne.

Depuis trois ans surtout, la vie de Lucien avait été d’une sagesse

inattaquable; aussi de Marsay avait-il dit de lui ce mot singulier:--Ce

garçon doit avoir derrière lui quelqu’un de bien fort!

Lucien était ainsi devenu presque un personnage. Sa passion pour Esther

l’avait d’ailleurs aidé beaucoup à jouer son rôle d’homme grave. Une

habitude de ce genre garantit les ambitieux de bien des sottises;

et, ne tenant à aucune femme, ils ne se laissent pas prendre aux

réactions du physique sur le moral. Quant au bonheur dont jouissait

Lucien, c’était la réalisation des rêves de poëtes sans le sou, à jeun,

dans un grenier. Esther, l’idéal de la courtisane amoureuse, tout en

rappelant à Lucien Coralie, l’actrice avec laquelle il avait vécu

pendant une année, l’effaçait complétement. Toutes les femmes aimantes

et dévouées inventent la réclusion, l’incognito, la vie de la perle

au fond de la mer; mais, chez la plupart d’entre elles, c’est un de

ces charmants caprices qui font un sujet de conversation, une preuve

d’amour qu’elles rêvent de donner et qu’elles ne donnent pas; tandis

qu’Esther, toujours au lendemain de sa première félicité, vivant à

toute heure sous le premier regard incendiaire de Lucien, n’eut pas,

en quatre ans, un mouvement de curiosité. Son esprit tout entier, elle

l’employait à rester dans les termes du programme tracé par la main

fatale du faux abbé. Bien plus! au milieu des plus enivrantes délices,

elle n’abusa pas du pouvoir illimité que prêtent aux femmes aimées les

désirs renaissants d’un amant pour faire à Lucien une interrogation

sur Herrera, qui, d’ailleurs, l’épouvantait toujours: elle n’osait pas

penser à lui. Les savants bienfaits de ce personnage inexplicable, à

qui certainement Esther devait et sa grâce de pensionnaire, et ses

façons de femme comme il faut, et sa régénération, semblaient à la

pauvre fille être des avances de l’enfer.

--Je payerai tout cela quelque jour, se disait-elle avec effroi.

Pendant toutes les belles nuits, elle sortait en voiture de louage.

Elle allait, avec une célérité, sans doute imposée par l’abbé, dans un

de ces charmants bois qui sont autour de Paris, à Boulogne, Vincennes,

Romainville ou Ville-d’Avray, souvent avec Lucien, quelquefois seule

avec Europe. Elle s’y promenait sans avoir peur, car elle était

accompagnée, quand elle se trouvait sans Lucien, par un grand chasseur

vêtu comme les chasseurs les plus élégants, armé d’un vrai couteau, et

dont la physionomie autant que la musculature annonçaient un terrible

athlète. Cet autre gardien était pourvu, selon la mode anglaise, d’une

canne, appelée _bâton de longueur_, que connaissent les bâtonistes, et

avec laquelle ils peuvent défier plusieurs assaillants. En conformité

d’un ordre donné par l’abbé, jamais Esther n’avait dit un mot à ce

chasseur. Europe, quand madame voulait revenir, jetait un cri; le

chasseur sifflait le cocher, qui se trouvait toujours à une distance

convenable. Lorsque Lucien se promenait avec Esther, Europe et le

chasseur restaient à cent pas d’eux, comme deux de ces pages infernaux

dont parlent les _Mille et une Nuits_, et qu’un enchanteur donne à

ses protégés. Les Parisiens, et surtout les Parisiennes, ignorent les

charmes d’une promenade au milieu des bois par une belle nuit. Le

silence, les effets de lune, la solitude ont l’action calmante des

bains. Ordinairement Esther partait à dix heures, se promenait de

minuit à une heure, et rentrait à deux heures et demie. Il ne faisait

jamais jour chez elle avant onze heures. Elle se baignait, procédait

à cette toilette minutieuse, ignorée de la plupart des femmes de

Paris, car elle veut trop de temps, et ne se pratique guère que chez

les courtisanes, les lorettes ou les grandes dames qui toutes ont

leur journée à elles. Elle n’était que prête quand Lucien venait, et

s’offrait toujours à ses regards comme une fleur nouvellement éclose.

Elle n’avait de souci que du bonheur de son poète; elle était à lui

comme une chose à lui, c’est-à-dire qu’elle lui laissait la plus

entière liberté. Jamais elle ne jetait un regard au delà de la sphère

où elle rayonnait; l’abbé le lui avait bien recommandé, car il entrait

dans les plans de ce profond politique que Lucien eût des bonnes

fortunes. Le bonheur n’a pas d’histoire, et les conteurs de tous les

pays l’ont si bien compris que cette phrase: _Ils furent heureux!_

termine toutes les aventures d’amour. Aussi ne peut-on qu’expliquer

les moyens de ce bonheur vraiment fantastique au milieu de Paris.

Ce fut le bonheur sous sa plus belle forme, un poème, une symphonie

de quatre ans! Toutes les femmes diront:--C’est beaucoup! Ni Esther

ni Lucien n’avaient dit:--C’est trop! Enfin, la formule: _Ils furent

heureux_, fut pour eux encore plus explicite que dans les contes de

fées, car _ils n’eurent pas d’enfants_. Ainsi, Lucien pouvait coqueter

dans le monde, s’abandonner à ses caprices de poète et, disons le

mot, aux nécessités de sa position. Il rendit, pendant le temps où il

faisait lentement son chemin, des services secrets à quelques hommes

politiques en coopérant à leurs travaux. Il fut en ceci d’une grande

discrétion. Il cultiva beaucoup la société de madame de Sérizy, avec

laquelle il était, au dire des salons, du dernier bien. Madame de

Sérizy avait enlevé Lucien à la duchesse de Maufrigneuse, qui, dit-on,

n’y tenait plus, un de ces mots par lesquels les femmes se vengent

d’un bonheur envié. Lucien était, pour ainsi dire, dans le giron de

la Grande-Aumônerie, et dans l’intimité de quelques femmes amies de

l’archevêque de Paris. Modeste et discret, il attendait avec patience.

Aussi le mot de Marsay, qui s’était alors marié et qui faisait

mener à sa femme la vie que menait Esther, contenait-il plus qu’une

observation. Mais les dangers sous-marins de la position de Lucien

s’expliqueront assez dans le courant de cette histoire.

Dans ces circonstances, par une belle nuit du mois de juin, le baron

de Nucingen revenait à Paris de la terre d’un banquier étranger établi

en France, et chez lequel il avait dîné. Cette terre est à huit lieues

de Paris, en pleine Brie. Or, comme le cocher du baron s’était vanté

d’y mener son maître et de le ramener avec ses chevaux, ce cocher

prit la liberté d’aller lentement quand la nuit fut venue. En entrant

dans le bois de Vincennes, voici la situation des bêtes, des gens et

du maître. Libéralement abreuvé à l’office de l’illustre autocrate

du Change, le cocher, complétement ivre, dormait, tout en tenant les

guides, à faire illusion aux passants. Le valet, assis derrière,

ronflait comme une toupie d’Allemagne, pays des petites figures en bois

sculpté, des grands Reinganum et des toupies. Le baron voulut penser;

mais, dès le pont de Gournay, la douce somnolence de la digestion lui

avait fermé les yeux. A la mollesse des guides, les chevaux comprirent

l’état du cocher; ils entendirent la basse continue du valet en vigie

à l’arrière, ils se virent les maîtres, et profitèrent de ce petit

quart d’heure de liberté pour marcher à leur fantaisie. En esclaves

intelligents, ils offrirent aux voleurs l’occasion de dévaliser l’un

des plus riches capitalistes de France, le plus profondément habile de

ceux qu’on a fini par nommer assez énergiquement des Loups-cerviers.

Enfin, devenus les maîtres et attirés par cette curiosité que tout le

monde a pu remarquer chez les animaux domestiques, ils s’arrêtèrent,

dans un rond-point quelconque, devant d’autres chevaux à qui sans doute

ils dirent en langue de cheval:--A qui êtes-vous? Que faites-vous?

Êtes-vous heureux? Quand la calèche ne roula plus, le baron assoupi

s’éveilla. Il crut d’abord n’avoir pas quitté le parc de son confrère;

puis il fut surpris par une vision céleste qui le trouva sans son

arme habituelle, le calcul. Il faisait un clair de lune si magnifique

qu’on aurait pu tout lire, même un journal du soir. Par le silence des

bois, et, à cette lueur pure, le baron vit une femme seule qui, tout

en montant dans une voiture de louage, regarda le singulier spectacle

de cette calèche endormie. A la vue de cet ange, le baron de Nucingen

fut comme illuminé par une lumière intérieure. En se voyant admirée, la

jeune femme abaissa son voile avec un geste d’effroi. Un chasseur jeta

un cri rauque dont la signification fut bien comprise par le cocher,

car la voiture fila comme une flèche. Le vieux banquier ressentit une

émotion terrible: le sang qui lui revenait des pieds charriait du feu

à sa tête, sa tête renvoyait des flammes au cœur; la gorge se serra.

Le malheureux craignit une indigestion, et, malgré cette appréhension

capitale, il se dressa sur ses pieds.

--_Hau crante callot! fichi pédate ki tord!_ cria-t-il. _Sante frante

si di haddrappe cedde foidire._

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 37 / 56 段