Encore quelques jours, il le faut, et après, vous serez libres tous
deux.
--Tous deux! répéta-t-elle avec une joie extatique.
Cette scène, vue à distance, frappa les pensionnaires et les
supérieures, qui crurent avoir assisté à quelque opération magique,
en comparant Esther à elle-même. L’enfant tout changée vivait. Elle
reparut dans sa vraie nature d’amour, gentille, coquette, agaçante,
gaie; enfin elle ressuscita!
Herrera demeurait rue Cassette, près de Saint-Sulpice, église à
laquelle il s’était attaché. Cette église, d’un style dur et sec,
allait à cet Espagnol dont la religion tenait de celle des Dominicains.
Enfant perdu de la politique astucieuse de Ferdinand VII, il desservait
la cause constitutionnelle, en sachant que ce dévouement ne pourrait
jamais être récompensé qu’au rétablissement du _Rey netto_. Et Carlos
Herrera s’était donné corps et âme à la _camarilla_ au moment où les
Cortès ne paraissaient pas devoir être renversées. Pour le monde, cette
conduite annonçait une âme supérieure. L’expédition du duc d’Angoulême
avait eu lieu, le roi Ferdinand régnait, et Carlos Herrera n’allait
pas réclamer le prix de ses services à Madrid. Défendu contre la
curiosité par un silence diplomatique, il donna pour cause à son séjour
à Paris, sa vive affection pour Lucien de Rubempré, et à laquelle ce
jeune homme devait déjà l’ordonnance du roi relative à son changement
de nom. Herrera vivait d’ailleurs comme vivent traditionnellement
les prêtres employés à des missions secrètes, fort obscurément. Il
accomplissait ses devoirs religieux à Saint-Sulpice, ne sortait que
pour affaires, toujours le soir et en voiture. La journée était remplie
pour lui par la sieste espagnole, qui place le sommeil entre les deux
repas, et prend ainsi tout le temps pendant lequel Paris est tumultueux
et affairé. Le cigare espagnol jouait aussi son rôle, et consumait
autant de temps que de tabac. La paresse est un masque aussi bien que
la gravité, qui est encore de la paresse. Herrera demeurait dans une
aile de la maison, au second étage, et Lucien occupait l’autre aile.
Ces deux appartements étaient à la fois séparés et réunis par un
grand appartement de réception dont la magnificence antique convenait
également au grave ecclésiastique et au jeune poète. La cour de cette
maison était sombre. De grands arbres touffus ombrageaient le jardin.
Le silence et la discrétion se rencontrent dans les habitations
choisies par les prêtres. Le logement d’Herrera sera décrit en deux
mots: une cellule. Celui de Lucien, brillant de luxe et muni des
recherches du comfort, réunissait tout ce qu’exige la vie élégante d’un
dandy, poète, écrivain, ambitieux, vicieux, à la fois orgueilleux et
vaniteux, plein de négligence et souhaitant l’ordre, un de ces génies
incomplets qui ont quelque puissance pour désirer, pour concevoir,
ce qui est peut-être la même chose, mais qui n’ont aucune force pour
exécuter. A eux deux, Lucien et Herrera formaient un politique: là sans
doute était le secret de leur union. Les vieillards chez qui l’action
de la vie s’est déplacée et s’est transportée dans la sphère des
intérêts, sentent souvent le besoin d’une jolie machine, d’un acteur
jeune et passionné pour accomplir leurs projets. Richelieu chercha
trop tard une belle et blanche figure à moustaches pour la jeter aux
femmes qu’il devait amuser. Incompris par de jeunes étourdis, il fut
obligé de bannir la mère de son maître et d’épouvanter la reine, après
avoir essayé de se faire aimer de l’une et de l’autre, sans être de
taille à plaire à des reines. Quoi qu’on fasse, il faut toujours, dans
une vie ambitieuse, se heurter contre une femme, au moment où l’on
s’attend le moins à pareille rencontre. Quelque puissant que soit un
grand politique, il lui faut une femme à opposer à la femme, de même
que les Hollandais usent le diamant par le diamant. Rome, au moment
de sa puissance, obéissait à cette nécessité. Voyez aussi comme la
vie de Mazarin, cardinal italien, fut autrement dominatrice que celle
de Richelieu, cardinal français! Richelieu trouve une opposition chez
les grands seigneurs, il y met la hache; il meurt à la fleur de son
pouvoir, usé par ce duel où il n’avait qu’un capucin pour second.
Mazarin est repoussé par la Bourgeoisie et par la Noblesse réunies,
armées, parfois victorieuses, et qui font fuir la royauté; mais le
serviteur d’Anne d’Autriche n’ôte la tête à personne, sait vaincre la
France entière et forme Louis XIV, qui acheva l’œuvre de Richelieu en
étranglant la noblesse avec des lacets dorés dans le grand sérail de
Versailles. Madame de Pompadour morte, Choiseul est perdu. Herrera
s’était-il pénétré de ces hautes doctrines? s’était-il rendu justice à
lui-même plus tôt que ne l’avait fait Richelieu? avait-il choisi dans
Lucien un Cinq-Mars, mais un Cinq-Mars fidèle? Personne ne pouvait
répondre à ces questions ni mesurer l’ambition de cet Espagnol comme on
ne pouvait prévoir quelle serait sa fin. Ces questions faites par ceux
qui purent jeter un regard sur cette union, pendant longtemps secrète,
tendaient à percer un mystère horrible que Lucien ne connaissait que
depuis quelques jours. Carlos était ambitieux pour deux, voilà ce que
sa conduite démontrait aux personnages qui le connaissaient, et qui
tous croyaient que Lucien était l’enfant naturel de ce prêtre.
Quinze mois après son apparition à l’Opéra, qui le jeta trop tôt dans
un monde où l’abbé ne voulait le voir qu’au moment où il aurait achevé
de l’armer contre le monde, Lucien avait trois beaux chevaux dans
son écurie, un coupé pour le soir, un cabriolet et un tilbury pour
le matin. Il mangeait en ville. Les prévisions d’Herrera s’étaient
réalisées: la dissipation s’était emparée de son élève; mais il avait
jugé nécessaire de faire diversion à l’amour insensé que ce jeune
homme gardait au cœur pour Esther. Après avoir dépensé quarante mille
francs environ, chaque folie avait ramené Lucien plus vivement à la
Torpille, il la cherchait avec obstination; et, ne la trouvant pas,
elle devenait pour lui ce qu’est le gibier pour le chasseur. Herrera
pouvait-il connaître la nature de l’amour d’un poète? Une fois que ce
sentiment a gagné chez un de ces grands petits hommes la tête, comme il
a embrasé le cœur et pénétré les sens, ce poète devient aussi supérieur
à l’humanité par l’amour qu’il l’est par la puissance de sa fantaisie.
Devant à un caprice de la génération intellectuelle la faculté rare
d’exprimer la nature par des images où il empreint à la fois le
sentiment et l’idée, il donne à son amour les ailes de son esprit: il
sent et il peint, il agit et médite, il multiplie ses sensations par
la pensée, il triple la félicité présente par l’aspiration de l’avenir
et par les souvenances du passé: il y mêle les exquises jouissances
d’âme qui le rendent le prince des artistes. La passion d’un poète
devient alors un grand poème où souvent les proportions humaines sont
dépassées. Le poète ne met-il pas alors sa maîtresse beaucoup plus haut
que les femmes ne veulent être logées? Il change, comme le sublime
chevalier de la Manche, une fille des champs en princesse. Il use pour
lui-même de la baguette avec laquelle il touche toute chose pour la
faire merveilleuse, et il grandit ainsi les voluptés par l’adorable
monde de l’idéal. Aussi cet amour est-il un modèle de passion: il est
excessif en tout, dans ses espérances, dans ses désespoirs, dans ses
colères, dans ses mélancolies, dans ses joies; il vole, il bondit, il
rampe, il ne ressemble à aucune des agitations qu’éprouve le commun
des hommes; il est à l’amour bourgeois ce qu’est l’éternel torrent des
Alpes aux ruisseaux des plaines. Ces beaux génies sont si rarement
compris qu’ils se dépensent en faux espoirs; ils se consument à la
recherche de leurs idéales maîtresses, ils meurent presque toujours
comme de beaux insectes parés à plaisir pour les fêtes de l’amour par
la plus poétique des natures, et qui sont écrasés vierges sous le
pied d’un passant; mais, autre danger! lorsqu’ils rencontrent la forme
qui répond à leur esprit et qui souvent est une boulangère, il font
comme Raphaël, ils font comme le bel insecte, ils meurent auprès de la
_Fornarina_. Lucien en était là. Sa nature poétique, nécessairement
extrême en tout, en bien comme en mal, avait deviné l’ange dans la
fille, plutôt frottée de corruption que corrompue: il la voyait
toujours blanche, ailée, pure et mystérieuse, comme elle s’était faite
pour lui, devinant qu’il la voulait ainsi.
Vers la fin du mois de mai 1825, Lucien avait perdu toute sa vivacité;
il ne sortait plus, dînait avec Herrera, demeurait pensif, travaillait,
lisait la collection des traités diplomatiques, restait assis à la
turque sur un divan et fumait trois ou quatre houka par jour. Son groom
était plus occupé à nettoyer les tuyaux de ce bel instrument et à les
parfumer, qu’à lisser le poil des chevaux et à les harnacher de roses
pour les courses au Bois. Le jour où l’Espagnol vit le front de Lucien
pâli, où il aperçut les traces de la maladie dans les folies de l’amour
comprimé, il voulut aller au fond de ce cœur d’homme sur lequel il
avait assis sa vie.
Par une belle soirée où Lucien, assis dans un fauteuil, contemplait
machinalement le coucher du soleil à travers les arbres du jardin, en
y jetant le voile de sa fumée de parfums par des souffles égaux et
prolongés, comme font les fumeurs préoccupés, il fut tiré de sa rêverie
par un profond soupir. Il se retourna et vit l’abbé debout, les bras
croisés.
--Tu étais là! dit le poète.
--Depuis long-temps, répondit le prêtre, mes pensées ont suivi
l’étendue des tiennes...
Lucien comprit ce mot.
--Je ne me suis jamais donné pour une nature de bronze comme est la
tienne. La vie est pour moi tour à tour un paradis et un enfer; mais
quand, par hasard, elle n’est ni l’un ni l’autre, elle m’ennuie, et je
m’ennuie...
--Comment peut-on s’ennuyer quand on a tant de magnifiques espérances
devant soi...
--Quand on ne croit pas à ces espérances, ou quand elles sont trop
voilées...
--Pas de bêtises! dit le prêtre. Il est bien plus digne de toi et de
moi de m’ouvrir ton cœur. Il y a entre nous ce qu’il ne devait jamais
y avoir: un secret! Ce secret dure depuis seize mois. Tu aimes une
femme.
--Après...
--Une fille immonde, nommée la Torpille...
--Eh! bien?
--Mon enfant, je t’avais permis de prendre une maîtresse, mais une
femme de la cour, jeune, belle, influente, au moins comtesse. Je
t’avais choisi madame d’Espard, afin d’en faire sans scrupule un
instrument de fortune; car elle ne t’aurait jamais perverti le cœur,
elle te l’aurait laissé libre... Aimer une prostituée de la dernière
espèce, quand on n’a pas, comme les rois, le pouvoir de l’anoblir, est
une faute énorme.
--Suis-je le premier qui ait renoncé à l’ambition pour suivre la pente
d’un amour effréné?
--Bon! fit le prêtre en ramassant le _bochettino_ du houka que
Lucien avait laissé tomber par terre et le lui rendant, je comprends
l’épigramme. Ne peut-on réunir l’ambition et l’amour? Enfant, tu as
dans le vieil Herrera une mère dont le dévouement est absolu...
--Je le sais, mon vieux, dit Lucien en lui prenant la main et la lui
secouant.
--Tu as voulu les joujoux de la richesse, tu les as. Tu veux briller,
je te dirige dans la voie du pouvoir, je baise des mains bien sales
pour te faire avancer, et tu avanceras. Encore quelque temps, il ne
te manquera rien de ce qui plaît aux hommes et aux femmes. Efféminé
par tes caprices, tu es viril par ton esprit: j’ai tout conçu de toi,
je te pardonne tout. Tu n’as qu’à parler pour satisfaire tes passions
d’un jour. J’ai agrandi ta vie en y mettant ce qui la fait adorer par
le plus grand nombre, le cachet de la politique et de la domination.
Tu seras aussi grand que tu es petit; mais il ne faut pas briser le
balancier avec lequel nous battons monnaie. Je te permets tout, moins
les fautes qui tueraient ton avenir. Quand je t’ouvre les salons du
faubourg Saint-Germain, je te défends de te vautrer dans les ruisseaux.
Lucien! je serai comme une barre de fer dans ton intérêt, je souffrirai
tout de toi, pour toi. Ainsi donc, j’ai converti ton manque de touche
au jeu de la vie en une finesse de joueur habile...
Lucien leva la tête par un mouvement d’une brusquerie furieuse.
--J’ai enlevé la Torpille!
--Toi? s’écria Lucien.
Dans un accès de rage animale, le poète se leva, jeta le bochinetto
d’or et de pierreries à la face du prêtre, qu’il poussa assez
violemment pour renverser cet athlète.
--Moi, dit l’Espagnol en se relevant et en gardant sa gravité terrible.
La perruque noire était tombée. Un crâne poli comme une tête de mort
rendit à cet homme sa vraie physionomie; elle était épouvantable.
Lucien resta sur son divan, les bras pendants, accablé, regardant
l’abbé d’un air stupide.
--Je l’ai enlevée, reprit-il.
--Qu’en as-tu fait? Tu l’as enlevée le lendemain du bal masqué...
--Oui, le lendemain du jour où j’ai vu insulter un être qui
t’appartenait par des drôles à qui je ne voudrais pas donner mon pied
dans...
--Des drôles, dit Lucien en l’interrompant, dis des monstres, auprès de
qui ceux que l’on guillotine sont des anges. Sais-tu ce que la pauvre
Torpille a fait pour trois d’entre eux? Il y en a un qui a été, pendant
deux mois, son amant: elle était pauvre et cherchait son pain dans le
ruisseau; lui n’avait pas le sou, il était comme moi quand tu m’as
rencontré, bien près de la rivière; mon gars se relevait la nuit, il
allait à l’armoire où étaient les restes du dîner de cette fille, et
il les mangeait: elle a fini par découvrir ce manége; elle a compris
cette honte, elle a eu soin de laisser beaucoup de restes, elle était
bien heureuse; elle n’a dit cela qu’à moi, dans son fiacre, au retour
de l’Opéra. Le second avait volé, mais avant qu’on ne pût s’apercevoir
du vol, elle a pu lui prêter la somme qu’il a pu restituer et qu’il a
toujours oublié de rendre à cette pauvre enfant. Quant au troisième,
elle a fait sa fortune en jouant une comédie où éclate le génie de
Figaro; elle a passé pour sa femme et s’est faite la maîtresse d’un
homme tout-puissant qui la croyait la plus candide des bourgeoises.
A l’un la vie, à l’autre l’honneur, au dernier la fortune, qui est
aujourd’hui tout cela! Et voilà comme elle a été récompensée par eux.
--Veux-tu qu’ils meurent? dit Herrera qui avait une larme dans les veux.
--Allons, te voilà bien! Je te reconnais...
--Non, apprends tout, poète rageur, dit le prêtre, la Torpille n’existe
plus...
Lucien s’élança sur Herrera si vigoureusement pour le prendre à
la gorge, que tout autre homme eût été renversé; mais le bras de
l’Espagnol maintint le poète.
--Écoute donc, dit-il froidement. J’en ai fait une femme chaste, pure,
bien élevée, religieuse, une femme comme il faut; elle est dans le
chemin de l’instruction. Elle peut, elle doit devenir, sous l’empire
de ton amour, une Ninon, une Marion de Lorme, une Dubarry, comme le
disait ce journaliste à l’Opéra. Tu l’avoueras pour ta maîtresse
ou tu resteras derrière le rideau de ta création, ce qui sera plus
sage! L’un ou l’autre parti t’apportera profit et orgueil, plaisir et
progrès; mais si tu es aussi grand politique que grand poète, Esther ne
sera qu’une fille pour toi, car plus tard elle nous tirera peut-être
d’affaire, elle vaut son pesant d’or. Bois, mais ne te grise pas. Si je
n’avais pas pris les rênes de ta passion, où en serais-tu aujourd’hui?
Tu aurais roulé avec la Torpille dans la fange des misères d’où je t’ai
tiré. Tiens, lis, dit Herrera aussi simplement que Talma dans _Manlius_
qu’il n’avait jamais vu.
Un papier tomba sur les genoux du poète, et le tira de l’extatique
surprise où l’avait plongé cette terrifiante réponse, il le prit et lut
la première lettre écrite par mademoiselle Esther.
«A MONSIEUR L’ABBÉ CARLOS HERRERA.
»Mon cher protecteur, ne croirez-vous pas que chez moi la
reconnaissance passe avant l’amour, en voyant que c’est à vous
rendre grâce que j’emploie, pour la première fois, la faculté
d’exprimer mes pensées, au lieu de la consacrer à peindre un
amour que Lucien a peut-être oublié? Mais je vous dirai à vous,
homme divin, ce que je n’oserais lui dire à lui, qui, pour mon
bonheur, tient encore à la terre. La cérémonie d’hier a versé
les trésors de la grâce en moi, je remets donc ma destinée en
vos mains. Dussé-je mourir en restant loin de mon bien-aimé, je
mourrai purifiée comme la Madeleine, et mon âme deviendra pour
lui la rivale de son ange gardien. Oublierai-je jamais la fête
d’hier? Comment vouloir abdiquer le trône glorieux où je suis
montée? Hier, j’ai lavé toutes mes souillures dans l’eau du
baptême, et j’ai reçu le corps sacré de notre Sauveur; je suis
devenue l’un de ses tabernacles. En ce moment, j’ai entendu les
chants des anges, je n’étais plus qu’une femme, je naissais à une
vie de lumière, au milieu des acclamations de la terre, admirée
par le monde, dans un nuage d’encens et de prières qui enivrait,
et parée comme une vierge pour un époux céleste. En me trouvant,
ce que je n’espérais jamais, digne de Lucien, j’ai abjuré tout
amour impur, et ne veux pas marcher dans d’autres voies que
celles de la vertu. Si mon corps est plus faible que mon âme,
qu’il périsse. Soyez l’arbitre de ma destinée, et, si je meurs,
dites à Lucien que je suis morte pour lui en naissant à Dieu.
»Ce dimanche soir.»
Lucien leva sur l’abbé ses yeux mouillés de larmes.
--Tu connais l’appartement de la petite Caroline Bellefeuille, rue
Taitbout, reprit l’Espagnol. Cette pauvre fille, abandonnée par son
magistrat, était dans un effroyable besoin, elle allait être saisie;
j’ai fait acheter son domicile en bloc, elle en est sortie avec ses
nippes. Esther, cette ange qui voulait monter au ciel, y est descendue
et t’attend.
En ce moment, Lucien entendit dans la cour ses chevaux qui piaffaient,
il n’eut pas la force d’exprimer son admiration pour un dévouement que
lui seul pouvait apprécier; il se jeta dans les bras de l’homme qu’il
avait outragé, répara tout par un seul regard et par la muette effusion
de ses sentiments; puis il franchit les escaliers, jeta l’adresse
d’Esther à l’oreille de son tigre, et les chevaux partirent comme si la
passion de leur maître eût animé leurs jambes.
Le lendemain, un homme, qu’à son habillement les passants pouvaient
prendre pour un gendarme déguisé, se promenait, rue Taitbout, en
face d’une maison, comme s’il attendait la sortie de quelqu’un; son
pas était celui des hommes agités. Vous rencontrerez souvent de ces
promeneurs passionnés dans Paris, vrais gendarmes qui guettent un
garde national réfractaire, des recors qui prennent leurs mesures pour
une arrestation, des créanciers méditant une avanie à leur débiteur
qui s’est claquemuré, des amants ou des maris jaloux et soupçonneux,
des amis en faction pour compte d’amis; mais vous rencontrerez bien
rarement une face éclairée par les sauvages et rudes pensées qui
animaient celle du sombre athlète allant et venant sous les fenêtres de
mademoiselle Esther avec la précipitation occupée d’un ours en cage.
A midi, une croisée s’ouvrit pour laisser passer la main d’une femme
de chambre qui en poussa les volets rembourrés de coussins. Quelques
instants après, Esther en déshabillé vint respirer l’air, elle
s’appuyait sur Lucien; qui les eût vus, les aurait pris pour l’original
d’une suave statuette anglaise. Esther rencontra tout d’abord les yeux
de basilic du prêtre espagnol, et la pauvre créature, atteinte comme de
la peste, jeta un cri d’effroi.
--Voila le terrible prêtre, dit-elle en le montrant à Lucien.
--Lui! dit-il en souriant, il n’est pas plus prêtre que toi...
--Qu’est-il donc alors? dit-elle effrayée.
--Eh! c’est un vieux Lascar qui ne croit ni à Dieu ni au diable, dit
Lucien en laissant échapper sur les secrets du prêtre une lueur qui,
saisie par un être moins dévoué qu’Esther, aurait pu perdre à jamais
Lucien et l’Espagnol.
En allant de la fenêtre de leur chambre à coucher dans la salle
à manger où leur déjeuner venait d’être servi, les deux amants
rencontrèrent Carlos Herrera.
--Que viens-tu faire ici? lui dit brusquement Lucien.
--Vous bénir, répondit cet audacieux personnage en arrêtant le
couple et le forçant à rester dans le petit salon de l’appartement.
Écoutez-moi, mes amours? Amusez-vous, soyez heureux, c’est très-bien.
Le bonheur à tout prix, voilà ma doctrine. Mais toi, dit-il à Esther,
toi que j’ai tirée de la boue et que j’ai savonnée, âme et corps,
tu n’as pas la prétention de te mettre en travers sur le chemin de
Lucien?... Quant à toi, mon petit, reprit-il après une pause en
regardant Lucien, tu n’es plus assez poète pour te laisser aller à une
nouvelle Coralie. Nous faisons de la prose. Que peut devenir l’amant
d’Esther? rien. Esther peut-elle devenir madame de Rubempré? non.
Eh! bien, le monde, ma petite, dit-il en mettant sa main sur celle
d’Esther, qui frissonna comme si quelque serpent l’eût enveloppée, le
monde doit ignorer que vous vivez; le monde doit surtout ignorer qu’une
mademoiselle Esther aime Lucien, et que Lucien est épris d’elle... Cet
appartement sera votre prison, ma petite. Si vous voulez sortir, et
votre santé l’exigera, vous vous promènerez pendant la nuit, aux heures
où vous ne pourrez point être vue; car votre beauté, votre jeunesse
et la distinction que vous avez acquise au couvent seraient trop
promptement remarquées dans Paris. Le jour où qui que ce soit au monde,
dit-il avec un terrible accent accompagné d’un plus terrible regard,
saurait que Lucien est votre amant ou que vous êtes sa maîtresse, ce
jour serait l’avant-dernier de vos jours. On a obtenu à ce cadet-là
une ordonnance qui lui a permis de porter le nom et les armes de ses
ancêtres maternels. Mais ce n’est pas tout! le titre de marquis ne
nous a pas été rendu; et, pour le reprendre, il doit épouser une fille
de bonne maison à qui le roi fera cette faveur. Cette alliance mettra
Lucien dans le monde de la cour. Cet enfant, de qui j’ai su faire un
homme, deviendra d’abord secrétaire d’ambassade; plus tard, il sera
ministre dans quelque petite cour d’Allemagne, et, Dieu ou moi (ce qui
vaut mieux) aidant, il ira s’asseoir quelque jour sur les bancs de la
pairie...
--Ou sur les bancs... dit Lucien en interrompant le faux prêtre.
--Tais-toi, s’écria Carlos en couvrant avec sa large main la bouche
de Lucien. Un pareil secret à une femme!... lui souffla-t-il dans
l’oreille.
--Esther, une femme!... s’écria l’auteur des _Marguerites_.
--Encore des sonnets! dit le faux prêtre. Tous ces anges-là
redeviennent femmes, tôt ou tard; or, la femme a toujours des moments
où elle est à la fois singe et enfant! deux êtres qui nous tuent en
voulant rire.--Esther, mon bijou, dit-il à la jeune pensionnaire
épouvantée, je vous ai trouvé pour femme de chambre une créature qui
m’appartient comme si elle était ma fille. Vous aurez pour cuisinière
une mulâtresse, ce qui donne un fier ton à une maison. Avec Europe et
Asie, vous pourrez vivre ici pour un billet de mille francs par mois,
tout compris, comme une reine... de théâtre. Europe a été couturière,
modiste et comparse, Asie a servi un milord gourmand. Ces deux
créatures seront pour vous comme deux fées.
En voyant Lucien très-petit garçon devant cet être, coupable au moins
d’un sacrilége et d’un faux, cette femme, sacrée par son amour, sentit
alors au fond de son cœur une terreur profonde. Sans répondre, elle
entraîna Lucien dans la chambre où elle lui dit:--Est-ce le diable?
--C’est bien pis... pour moi! reprit-il vivement. Mais, si tu m’aimes,
tâche d’imiter le dévouement de cet homme, et obéis-lui sous peine de
mort...
--De mort?... dit-elle encore plus effrayée.
--De mort, répéta Lucien. Hélas! ma petite biche, aucune mort ne
saurait se comparer à celle qui m’attendrait, si...
Esther pâlit en entendant ces paroles et se sentit défaillir.
--Eh! bien? leur cria le faux abbé, vous n’avez donc pas encore
effeuillé toutes vos marguerites?
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
ASIE
En voyant ce monstre paré d’un tablier blanc sur une robe de stoff,
Esther eut le frisson.
(LES COURTISANES.)]
Esther et Lucien reparurent, et la pauvre fille dit, sans oser regarder
l’homme mystérieux:--Vous serez obéi comme on obéit à Dieu, monsieur.