--Il était triste d’aimer une fille comme vous, s’écria-t-il.

--Hélas! il devait l’être, reprit-elle avec une humilité profonde,

je suis la créature la plus méprisable de mon sexe, et je ne pouvais

trouver grâce à ses yeux que par la force de mon amour.

--Cet amour doit vous donner le courage de m’obéir aveuglément. Si

je vous conduisais immédiatement dans la maison où se fera votre

éducation, ici tout le monde dirait à Lucien que vous vous êtes en

allée, aujourd’hui dimanche, avec un prêtre; il pourrait être sur votre

voie. Dans huit jours, la portière, ne me voyant pas revenir, m’aura

pris pour ce que je ne suis pas. Donc, un soir, comme d’aujourd’hui en

huit, à sept heures, vous sortirez furtivement et vous monterez dans un

fiacre qui vous attendra en bas de la rue des Frondeurs. Pendant ces

huit jours évitez Lucien; trouvez des prétextes, faites-lui défendre la

porte, et, quand il viendra, montez chez une amie; je saurai si vous

l’avez revu, et, dans ce cas, tout est fini, je ne reviendrai même

pas. Ces huit jours vous sont nécessaires pour vous faire un trousseau

décent et pour quitter votre mine de prostituée, dit-il en déposant une

bourse sur la cheminée. Il y a dans votre air, dans vos vêtements, ce

je ne sais quoi si bien connu des Parisiens qui leur dit ce que vous

êtes. N’avez-vous jamais rencontré par les rues, sur les boulevards,

une modeste et vertueuse jeune personne marchant en compagnie de sa

mère?

--Oh! oui, pour mon malheur. La vue d’une mère et de sa fille est un de

nos plus grands supplices, elle réveille des remords cachés dans les

replis de nos cœurs et qui nous dévorent!... Je ne sais que trop ce qui

me manque.

--Eh! bien, vous savez comment vous devez être dimanche prochain, dit

le prêtre en se levant.

--Oh! dit-elle, apprenez-moi une vraie prière avant de partir, afin que

je puisse prier Dieu.

C’était une chose touchante que de voir ce prêtre faisant répéter à

cette fille l’_Ave Maria_ et le _Pater noster_ en français.

--C’est bien beau! dit Esther quand elle eut une fois répété sans faute

ces deux magnifiques et populaires expressions de la foi catholique.

--Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle au prêtre quand il lui dit

adieu.

--Carlos Herrera, je suis Espagnol et banni de mon pays.

Esther lui prit la main et la baisa. Ce n’était plus une courtisane,

mais un ange qui se relevait d’une chute.

Dans une maison célèbre par l’éducation aristocratique et religieuse

qui s’y donne, au commencement du mois de mars de cette année, un lundi

matin, les pensionnaires aperçurent leur jolie troupe augmentée d’une

nouvelle venue dont la beauté triompha sans contestation, non-seulement

de ses compagnes, mais des beautés particulières qui se trouvaient

parfaites chez chacune d’elles. En France, il est extrêmement rare,

pour ne pas dire impossible, de rencontrer les trente fameuses

perfections décrites en vers persans sculptés, dit-on, dans le sérail,

et qui sont nécessaires à une femme pour être entièrement belle. En

France, s’il y a peu d’ensemble, il y a de ravissants détails. Quant

à l’ensemble imposant que la statuaire cherche à rendre, et qu’elle a

rendu dans quelques compositions rares, comme la Diane et la Callipyge,

il est le privilége de la Grèce et de l’Asie-Mineure. Esther venait

de ce berceau du genre humain, la patrie de la beauté: sa mère était

juive. Les Juifs, quoique si souvent dégradés par leur contact avec

les autres peuples, offrent parmi leurs nombreuses tribus des filons

où s’est conservé le type sublime des beautés asiatiques. Quand ils

ne sont pas d’une laideur repoussante, ils présentent le magnifique

caractère des figures arméniennes. Esther eût remporté le prix au

sérail, elle possédait les trente beautés harmonieusement fondues. Loin

de porter atteinte au fini des formes, à la fraîcheur de l’enveloppe,

son étrange vie lui avait communiqué le je ne sais quoi de la femme:

ce n’est plus le tissu lisse et serré des fruits verts, et ce n’est

pas encore le ton chaud de la maturité, il y a de la fleur encore.

Quelques jours de plus passés dans la dissolution, elle serait arrivée

à l’embonpoint. Cette richesse de santé, cette perfection de l’animal

chez une créature à qui la volupté tenait lieu de la pensée doit être

un fait éminent aux yeux des physiologistes. Par une circonstance rare,

pour ne pas dire impossible chez les très-jeunes filles, ses mains,

d’une incomparable noblesse, étaient molles, transparentes et blanches

comme les mains d’une femme en couches de son second enfant. Elle

avait exactement le pied et les cheveux si justement célèbres de la

duchesse de Berri, des cheveux qu’aucune main de coiffeur ne pouvait

tenir, tant ils étaient abondants, et si longs, qu’en tombant à terre

ils y formaient des anneaux, car Esther possédait cette moyenne taille

qui permet de faire d’une femme une sorte de joujou, de la prendre,

quitter, reprendre et porter sans fatigue. Sa peau fine comme du papier

de Chine et d’une chaude couleur d’ambre nuancée par des veines rouges,

était luisante sans sécheresse, douce sans moiteur. Nerveuse à l’excès,

mais délicate en apparence, Esther attirait soudain l’attention par un

trait remarquable dans les figures que le dessin de Raphaël a le plus

artistement coupées, car Raphaël est le peintre qui a le plus étudié,

le mieux rendu la beauté juive. Ce trait merveilleux était produit par

la profondeur de l’arcade sous laquelle l’œil roulait comme dégagé de

son cadre, et dont la courbe ressemblait par sa netteté à l’arête d’une

voûte. Quand la jeunesse revêt de ses teintes pures et diaphanes ce

bel arc, surmonté de sourcils à racines perdues; quand la lumière en

se glissant dans le sillon circulaire de dessous, y reste d’un rose

clair, il y a là des trésors de tendresse à contenter un amant, des

beautés à désespérer la peinture. C’est le dernier effort de la nature

que ces plis lumineux où l’ombre prend des teintes dorées, que ce tissu

qui a la consistance d’un nerf et la flexibilité de la plus délicate

membrane. L’œil au repos est là-dedans comme un œuf miraculeux dans

un nid de brins de soie. Mais plus tard cette merveille devient d’une

horrible mélancolie, quand les passions ont charbonné ces contours si

déliés, quand les douleurs ont ridé ce réseau de fibrilles. L’origine

d’Esther se trahissait dans cette coupe orientale de ses yeux à

paupières turques, et dont la couleur était un gris d’ardoise qui

contractait, aux lumières, la teinte bleue des ailes noires du corbeau.

L’excessive tendresse de son regard pouvait seule en adoucir l’éclat.

Il n’y a que les races venues des déserts qui possèdent dans l’œil le

pouvoir de la fascination sur tous, car une femme fascine toujours

quelqu’un. Leurs yeux retiennent sans doute quelque chose de l’infini

qu’ils ont contemplé. La nature, dans sa prévoyance, a-t-elle donc

armé leurs rétines de quelque tapis réflecteur, pour leur permettre

de soutenir le mirage des sables, les torrents du soleil et l’ardent

cobalt de l’éther? ou les êtres humains prennent-ils, comme les

autres, quelque chose aux milieux dans lesquels ils se développent, et

gardent-ils pendant des siècles les qualités qu’ils en tirent! Cette

grande solution du problème des races est peut-être dans la question

elle-même. Les instincts sont des faits vivants dont la cause gît

dans une nécessité subie. Les variétés animales sont le résultat de

l’exercice de ces instincts. Pour se convaincre de cette vérité tant

cherchée, il suffit d’étendre aux troupeaux d’hommes l’observation

récemment faite sur les troupeaux de moutons espagnols et anglais

qui, dans les prairies de plaines où l’herbe abonde, paissent serrés

les uns contre les autres, et se dispersent sur les montagnes où

l’herbe est rare. Arrachez à leurs pays ces deux espèces de moutons,

transportez-les en Suisse ou en France: le mouton de montagne y paîtra

séparé, quoique dans une prairie basse et touffue; les moutons de

plaine y paîtront l’un contre l’autre, quoique sur une Alpe. Plusieurs

générations réforment à peine les instincts acquis et transmis.

A cent ans de distance, l’esprit de la montagne reparaît dans un

agneau réfractaire, comme, après dix-huit cents ans de bannissement,

l’Orient brillait dans les yeux et dans la figure d’Esther. Ce regard

n’exerçait point de fascination terrible, il jetait une douce chaleur,

il attendrissait sans étonner, et les plus dures volontés se fondaient

sous sa flamme. Esther avait vaincu la haine, elle avait étonné les

dépravés de Paris, enfin ce regard et la douceur de sa peau suave lui

avaient mérité le surnom terrible qui venait de lui faire prendre sa

mesure dans la tombe. Tout, chez elle, était en harmonie avec ces

caractères de la péri des sables ardents. Elle avait le front ferme et

d’un dessin fier. Son nez, comme celui des Arabes, était fin, mince,

à narines ovales, bien placées, retroussées sur les bords. Sa bouche

rouge et fraîche était une rose qu’aucune flétrissure ne déparait, les

orgies n’y avaient point laissé de traces. Le menton, modelé comme si

quelque sculpteur amoureux en eût poli le contour, avait la blancheur

du lait. Une seule chose à laquelle elle n’avait pu remédier trahissait

la courtisane tombée trop bas: ses ongles déchirés qui voulaient du

temps pour reprendre une forme élégante, tant ils avaient été déformés

par les soins les plus vulgaires du ménage.

Les jeunes pensionnaires commencèrent par jalouser ces miracles de

beauté, mais elles finirent par les admirer. La première semaine ne

se passa point sans qu’elles se fussent attachées à la naïve Esther,

car elles s’intéressèrent aux secrets malheurs d’une fille de dix-huit

ans qui ne savait ni lire ni écrire, à qui toute science, toute

instruction était nouvelle, et qui allait procurer à l’archevêque la

gloire de la conversion d’une Juive au catholicisme, au couvent la

fête de son baptême. Elles lui pardonnèrent sa beauté en se trouvant

supérieures à elle par l’éducation. Esther eut bientôt pris les

manières, la douceur de voix, le port et les attitudes de ces filles

si distinguées; enfin elle retrouva sa nature première. Le changement

devint si complet que, à sa première visite, Herrera fut surpris, lui

que rien au monde ne paraissait devoir surprendre, et les supérieures

le complimentèrent sur sa pupille. Ces femmes n’avaient jamais,

dans leur carrière d’enseignement, rencontré naturel plus aimable,

douceur plus chrétienne, modestie plus vraie, ni si grand désir

d’apprendre. Lorsqu’une fille a souffert les maux qui avaient accablé

la pauvre pensionnaire et qu’elle attend une récompense comme celle

que l’Espagnol offrait à Esther, il est difficile qu’elle ne réalise

pas ces miracles des premiers jours de l’Église que les Jésuites

renouvelèrent au Paraguay.

--Elle est édifiante, dit la supérieure en la baisant au front.

Ce mot, essentiellement catholique, dit tout.

Pendant les récréations, Esther questionnait avec mesure ses compagnes

sur les choses du monde les plus simples, et qui pour elle étaient

comme les premiers étonnements de la vie pour un enfant. Quand elle

sut qu’elle serait habillée de blanc le jour de son baptême et de

sa première communion, qu’elle aurait un bandeau de satin blanc,

des rubans blancs, des souliers blancs, des gants blancs; qu’elle

serait coiffée de nœuds blancs, elle fondit en larmes au milieu de

ses compagnes étonnées. C’était le contraire de la scène de Jephté

sur la montagne. La courtisane eut peur d’être comprise, elle rejeta

cette horrible mélancolie sur la joie que ce spectacle lui causait

par avance. Comme il y a certes aussi loin des mœurs qu’elle quittait

aux mœurs qu’elle prenait qu’il y a de distance entre l’état sauvage

et la civilisation, elle avait la grâce et la naïveté, la profondeur,

qui distinguent la merveilleuse héroïne des Puritains d’Amérique.

Elle avait aussi, sans le savoir elle-même, un amour au cœur qui la

rongeait, un amour étrange, un désir plus violent chez elle qui savait

tout, qu’il ne l’est chez une vierge qui ne sait rien, quoique ces deux

désirs eussent la même cause et la même fin. Pendant les premiers mois,

la nouveauté d’une vie recluse, les surprises de l’enseignement, les

travaux qu’on lui apprenait, les pratiques de la religion, la ferveur

d’une sainte résolution, la douceur des affections qu’elle inspirait,

enfin l’exercice des facultés de l’intelligence réveillée, tout lui

servit à comprimer ses souvenirs, même les efforts de la nouvelle

mémoire qu’elle se faisait; car elle avait autant à désapprendre qu’à

apprendre. Il existe en nous plusieurs mémoires: le corps, l’esprit

ont chacun la leur; et la nostalgie, par exemple, est une maladie de

la mémoire physique. Pendant le troisième mois, la violence de cette

âme vierge, qui tendait à pleines ailes vers le paradis, fut donc,

non pas domptée, mais entravée par une sourde résistance dont la

cause était ignorée d’Esther elle-même. Comme les moutons d’Écosse,

elle voulait paître à l’écart, elle ne pouvait vaincre les instincts

développés par la débauche. Les rues boueuses du Paris qu’elle avait

abjuré la rappelaient-elles? Les chaînes de ses horribles habitudes

rompues tenaient-elles à elle par des scellements oubliés, et les

sentait-elle comme, selon les médecins, les vieux soldats souffrent

encore dans les membres qu’ils n’ont plus? Les vices et leurs excès

avaient-ils si bien pénétré jusqu’à sa moelle que les eaux saintes

n’atteignaient pas encore le démon caché là? La vue de celui pour qui

s’accomplissaient tant d’efforts angéliques était-elle nécessaire à

celle à qui Dieu devait pardonner de mêler l’amour humain à l’amour

sacré? L’un l’avait conduite à l’autre. Se faisait-il en elle un

déplacement de la force vitale, et qui entraînait des souffrances

nécessaires? Tout est doute et ténèbres dans une situation que la

science a dédaigné d’examiner en trouvant le sujet trop immoral et

trop compromettant, comme si le médecin et l’écrivain, le prêtre et

le politique n’étaient pas au-dessus du soupçon. Cependant un médecin

arrêté par la mort a eu le courage de commencer des études laissées

incomplètes. Peut-être la noire mélancolie à laquelle Esther fut en

proie, et qui obscurcissait sa vie heureuse, participait-elle de toutes

ces causes; et, incapable de les deviner, peut-être souffrait-elle

comme souffrent les malades qui ne connaissent ni la médecine ni la

chirurgie. Le fait est bizarre. Une nourriture abondante et saine

substituée à une détestable nourriture inflammatoire ne sustentait

pas Esther. Une vie pure et régulière, partagée en travaux modérés

exprès et en récréations, mise à la place d’une vie désordonnée où les

plaisirs étaient aussi horribles que les peines, cette vie brisait

la jeune pensionnaire. Le repos le plus frais, les nuits plus calmes

qui remplaçaient des fatigues écrasantes et les agitations les plus

cruelles, donnaient une fièvre dont les symptômes échappaient au doigt

et à l’œil de l’infirmière. Enfin, le bien, le bonheur succédant au mal

et à l’infortune, la sécurité à l’inquiétude, étaient aussi funestes à

Esther que ses misères passées l’eussent été à ses jeunes compagnes.

Implantée dans la corruption, elle s’y était développée. Sa patrie

infernale exerçait encore son empire, malgré les ordres souverains

d’une volonté absolue. Ce qu’elle haïssait était pour elle la vie, ce

qu’elle aimait la tuait. Elle avait une si ardente foi que sa piété

réjouissait l’âme. Elle aimait à prier. Elle avait ouvert son âme aux

clartés de la vraie religion, qu’elle recevait sans efforts, sans

doutes. Le prêtre qui la dirigeait était dans le ravissement, mais chez

elle le corps contrariait l’âme à tout moment.

On prit des carpes à un étang bourbeux pour les mettre dans un bassin

de marbre et dans de belles eaux claires, afin de satisfaire un désir

de madame de Maintenon qui les nourrissait des bribes de la table

royale. Les carpes dépérissaient. Les animaux peuvent être dévoués,

mais l’homme ne leur communiquera jamais la lèpre de la flatterie. Un

courtisan remarqua cette muette opposition dans Versailles. «Elles sont

comme moi, répliqua cette reine inédite, elles regrettent leurs vases

obscures.» Ce mot est toute l’histoire d’Esther.

Par moments, la pauvre fille était poussée à courir dans les

magnifiques jardins du couvent, elle allait affairée d’arbre en arbre,

elle se jetait désespérément aux coins obscurs en y cherchant, quoi?

elle ne le savait pas, mais elle succombait au démon, elle coquetait

avec les arbres, elle leur disait des paroles qu’elle ne prononçait

point. Elle se coulait parfois le long des murs, le soir, comme une

couleuvre, sans châle, les épaules nues. Souvent à la chapelle, durant

les offices, elle restait les yeux fixés sur le crucifix, et chacun

l’admirait, les larmes la gagnaient; mais elle pleurait de rage; au

lieu des images sacrées qu’elle voulait voir, les nuits flamboyantes

où elle conduisait l’orgie comme Habeneck conduit au Conservatoire

une symphonie de Beethoven, ces nuits rieuses et lascives, coupées de

mouvements nerveux, de rires inextinguibles, se dressaient échevelées,

furieuses, brutales. Elle était au dehors suave comme une vierge qui

ne tient à la terre que par sa forme féminine, au dedans s’agitait

une impériale Messaline. Elle seule était dans le secret de ce combat

du démon contre l’ange; quand la supérieure la grondait d’être plus

artistement coiffée que la règle ne le voulait, elle changeait sa

coiffure avec une adorable et prompte obéissance, elle était prête

à couper ses cheveux si sa mère le lui eût ordonné. Cette nostalgie

avait une grâce touchante dans une fille qui aimait mieux périr que de

retourner aux pays impurs. Elle pâlit, changea, maigrit. La supérieure

modéra l’enseignement, et prit cette intéressante créature auprès

d’elle pour la questionner. Esther était heureuse, elle se plaisait

infiniment avec ses compagnes; elle ne se sentait attaquée en aucune

partie vitale, mais sa vitalité était essentiellement attaquée. Elle

ne regrettait rien, elle ne désirait rien. La supérieure, étonnée des

réponses de sa pensionnaire, ne savait que penser en la voyant en

proie à une langueur dévorante. Le médecin fut appelé lorsque l’état

de la jeune pensionnaire parut grave, mais ce médecin ignorait la

vie antérieure d’Esther et ne pouvait la soupçonner: il trouva la

vie partout, la souffrance n’était nulle part. La malade répondit à

renverser toutes les hypothèses. Restait une manière d’éclaircir les

doutes du savant qui s’attachait à une affreuse idée: Esther refusa

très-obstinément de se prêter à l’examen du médecin. La supérieure en

appela, dans ce danger, à l’abbé Herrera. L’Espagnol vint, vit l’état

désespéré d’Esther, et causa pendant un moment à l’écart avec le

docteur. Après cette confidence, l’homme de science déclara à l’homme

de foi que le seul remède était un voyage en Italie. L’abbé ne voulut

pas que ce voyage se fît avant le baptême et la première communion

d’Esther.

--Combien faut-il de temps encore? demanda le médecin.

--Un mois, répondit la supérieure.

--Elle sera morte, répliqua le docteur.

--Oui, mais en état de grâce et sauvée, dit l’abbé.

La question religieuse domine en Espagne les questions politiques,

civiles et vitales; le médecin ne répliqua donc rien à l’Espagnol, il

se tourna vers la supérieure; mais le terrible abbé le prit alors par

le bras pour l’arrêter.

--Pas un mot, monsieur! dit-il.

Le médecin, quoique religieux et monarchique, jeta sur Esther un regard

plein de pitié tendre. Cette fille était belle comme un lys penché sur

sa tige.

--A la grâce de Dieu, donc! s’écria-t-il en sortant.

Le jour même de cette consultation, Esther fut emmenée par son

protecteur au Rocher de Cancale, car le désir de la sauver avait

suggéré les plus étranges expédients à ce prêtre; il essaya de deux

excès: un excellent dîner qui pouvait rappeler à la pauvre fille

ses orgies, l’Opéra qui lui présentait quelques images mondaines.

Il fallut son écrasante autorité pour décider la jeune sainte à de

telles profanations. Herrera se déguisa si complétement en militaire

qu’Esther eut peine à le reconnaître; il eut soin de faire prendre

un voile à sa compagne, et la plaça dans une loge où elle pût être

cachée aux regards. Ce palliatif, sans danger pour une innocence si

sérieusement reconquise, fut promptement épuisé. La pensionnaire

éprouva du dégoût pour les dîners de son protecteur, une répugnance

religieuse pour le théâtre, et retomba dans sa mélancolie.

--Elle meurt d’amour pour Lucien, se dit Herrera qui voulut sonder la

profondeur de cette âme et savoir tout ce qu’on en pouvait exiger.

Il vint donc un moment où cette pauvre fille n’était plus soutenue que

par sa force morale, et où le corps allait céder. Le prêtre calcula ce

moment avec l’affreuse sagacité pratique apportée autrefois par les

bourreaux dans leur art de donner la question. Il trouva sa pupille

au jardin, assise sur un banc, le long d’une treille que caressait le

soleil d’avril; elle paraissait avoir froid et s’y réchauffer; ses

camarades regardaient avec intérêt sa pâleur d’herbe flétrie, ses

yeux de gazelle mourante, sa pose mélancolique. Esther se leva pour

aller au-devant de l’Espagnol par un mouvement qui montra combien elle

avait peu de vie, et, disons-le, peu de goût pour la vie. Cette pauvre

Bohémienne, cette fauve hirondelle blessée excita pour la seconde fois

la pitié de Carlos Herrera. Ce sombre ministre que Dieu ne devait

employer qu’à l’accomplissement de ses vengeances, accueillit la malade

par un sourire qui exprimait autant d’amertume que de douceur, autant

de vengeance que de charité. Instruite à la méditation, à des retours

sur elle-même depuis sa vie quasi-monastique, Esther éprouva, pour la

seconde fois, un sentiment de défiance à la vue de son protecteur;

mais, comme à la première, elle fut aussitôt rassurée par sa parole.

--Eh! bien, ma chère enfant, disait-il, pourquoi ne m’avez-vous jamais

parlé de Lucien?

--Je vous avais promis, répondit-elle en tressaillant de la tête aux

pieds par un mouvement convulsif, je vous avais juré de ne point

prononcer ce nom.

--Vous n’avez cependant pas cessé de penser à lui.

--Là, monsieur, est ma seule faute. A toute heure je pense à lui, et

quand vous vous êtes montré, je me disais à moi-même ce nom.

--L’absence vous tue?

Pour toute réponse, Esther inclina la tête à la manière des malades qui

sentent déjà l’air de la tombe.

--Le revoir?... dit-il.

--Ce serait vivre, répondit-elle.

--Pensez-vous à lui d’âme seulement?

--Ah! monsieur, l’amour ne se partage point.

--Fille de la race maudite! j’ai fait tout pour te sauver, je te rends

à ta destinée: tu le reverras!

--Pourquoi donc injuriez-vous mon bonheur? Ne puis-je aimer Lucien et

pratiquer la vertu, que j’aime autant que je l’aime? Ne suis-je pas

prête à mourir ici pour elle, comme je serais prête à mourir pour lui?

Ne vais-je pas expirer pour ces deux fanatismes, pour la vertu qui me

rendait digne de lui, pour lui qui m’a jetée dans les bras de la vertu?

oui, prête à mourir sans le revoir, prête à vivre en le revoyant. Dieu

me jugera.

Ses couleurs étaient revenues, sa pâleur avait pris une teinte dorée.

Esther eut encore une fois sa grâce.

--Le lendemain du jour où vous vous serez lavée dans les eaux du

baptême, vous reverrez Lucien, et si vous croyez pouvoir vivre

vertueuse en vivant pour lui, vous ne vous séparerez plus.

Le prêtre fut obligé de relever Esther, dont les genoux avaient plié.

La pauvre fille était tombée comme si la terre eût manqué sous ses

pieds, l’abbé l’assit sur le banc, et quand elle retrouva la parole,

elle lui dit:--Pourquoi pas aujourd’hui?

--Voulez-vous dérober à Monseigneur le triomphe de votre baptême et de

votre conversion? Vous êtes trop près de Lucien pour n’être pas loin de

Dieu.

--Oui, je ne pensais plus à rien!

--Vous ne serez jamais d’aucune religion, dit le prêtre avec un

mouvement de profonde ironie.

--Dieu est bon, reprit-elle, il lit dans mon cœur.

Vaincu par la délicieuse naïveté qui éclatait dans la voix, le regard,

les gestes et l’attitude d’Esther, Herrera l’embrassa sur le front pour

la première fois.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 35 / 56 段