La victime des dépravations parisiennes aperçut alors le costume de son

libérateur, et dit, avec le sourire de l’enfant quand il met la main

sur une chose enviée:--Je ne mourrai donc pas sans m’être réconciliée

avec le ciel!

--Vous pourrez expier vos fautes, dit le prêtre en lui mouillant le

front avec de l’eau et lui faisant respirer une burette de vinaigre

qu’il trouva dans un coin.

--Je sens que la vie, au lieu de m’abandonner, afflue en moi, dit-elle

après avoir reçu les soins du prêtre et en lui exprimant sa gratitude

par des gestes pleins de naturel.

Cette attrayante pantomime, que les Grâces auraient déployée pour

séduire, justifiait parfaitement le surnom de cette étrange fille.

--Vous sentez-vous mieux? demanda l’ecclésiastique en lui donnant à

boire un verre d’eau sucrée.

Cet homme semblait être au fait de ces singuliers ménages, il en

connaissait tout. Il était là comme chez lui. Ce privilége d’être

partout chez soi n’appartient qu’aux rois, aux filles et aux voleurs.

--Quand vous serez tout à fait bien, reprit ce singulier prêtre après

une pause, vous me direz les raisons qui vous ont portée à commettre

votre dernier crime, ce suicide commencé.

--Mon histoire est bien simple, mon père, répondit-elle. Il y a trois

mois, je vivais dans le désordre où je suis née. J’étais la dernière

des créatures et la plus infâme, maintenant je suis seulement la plus

malheureuse de toutes. Permettez-moi de ne rien vous raconter de ma

pauvre mère, morte assassinée...

--Par un capitaine, dans une maison suspecte, dit le prêtre en

interrompant sa pénitente... Je connais votre origine, et sais que si

une personne de votre sexe peut jamais être excusée de mener une vie

honteuse, c’est vous à qui les bons exemples ont manqué.

--Hélas! je n’ai pas été baptisée, et n’ai reçu les enseignements

d’aucune religion.

--Tout est donc encore réparable, reprit le prêtre, pourvu que votre

foi, votre repentir soient sincères et sans arrière-pensée.

--Lucien et Dieu remplissent mon cœur, dit-elle avec une touchante

ingénuité.

--Vous auriez pu dire Dieu et Lucien, répliqua le prêtre en souriant.

Vous me rappelez l’objet de ma visite. N’omettez rien de ce qui

concerne ce jeune homme.

--Vous venez pour lui? demanda-t-elle avec une expression amoureuse qui

eût attendri tout autre prêtre. Oh! il s’est douté du coup.

--Non, répondit-il, ce n’est pas de votre mort, mais de votre vie que

l’on s’inquiète. Allons, expliquez-moi vos relations.

--En un mot, dit-elle.

La pauvre fille tremblait au ton brusque de l’ecclésiastique, mais en

femme que la brutalité ne surprenait plus depuis long-temps.

--Lucien est Lucien, reprit-elle, le plus beau jeune homme, et le

meilleur des êtres vivants; mais si vous le connaissez, mon amour doit

vous sembler bien naturel. Je l’ai rencontré par hasard, il y a trois

mois, à la Porte-Saint-Martin où j’étais allée un jour de sortie; car

nous avions un jour par semaine dans la maison de madame Meynardie, où

j’étais. Le lendemain, vous comprenez bien que je me suis affranchie

sans permission. L’amour était entré dans mon cœur, et m’avait si

bien changée qu’en revenant du théâtre, je ne me reconnaissais plus

moi-même: je me faisais horreur. Jamais Lucien n’a pu rien savoir. Au

lieu de lui dire où j’étais, je lui ai donné l’adresse de ce logement

où demeurait alors une de mes amies qui a eu la complaisance de me le

céder. Je vous jure ma parole sacrée...

--Il ne faut point jurer.

--Est-ce donc jurer que de donner sa parole sacrée? Eh! bien, depuis

ce jour j’ai travaillé dans cette chambre, comme une perdue, à faire

des chemises à vingt-huit sous de façon, afin de vivre d’un travail

honnête. Pendant un mois, je n’ai mangé que des pommes de terre, pour

rester sage et digne de Lucien, qui m’aime et me respecte comme la

plus vertueuse des vertueuses. J’ai fait ma déclaration en forme à

la Police, pour reprendre mes droits, et je suis soumise à deux ans

de surveillance. Eux, qui sont si faciles pour vous inscrire sur

les registres d’infamie, deviennent d’une excessive difficulté pour

vous en rayer. Tout ce que je demandais au ciel était de protéger ma

résolution. J’aurai dix-neuf ans au mois d’avril: à cet âge, il y a de

la ressource. Il me semble, à moi, que je ne suis née qu’il y a trois

mois... Je priais le bon Dieu tous les matins, et lui demandais de

permettre que jamais Lucien ne connût ma vie antérieure. J’ai acheté

cette Vierge que vous voyez; je la priais à ma manière, vu que je

ne sais point de prières; je ne sais ni lire ni écrire, je ne suis

jamais entrée dans une église, je n’ai jamais vu le bon Dieu qu’aux

processions, par curiosité.

--Que dites-vous donc à la Vierge?

--Je lui parle comme je parle à Lucien, avec ces élans d’âme qui le

font pleurer.

--Ah! il pleure?

--De joie, dit-elle vivement. Pauvre chat! nous nous entendons si bien

que nous avons une même âme! Il est si gentil, si caressant, si doux de

cœur, d’esprit et de manières!... Il dit qu’il est poète, moi je dis

qu’il est dieu... Pardon! mais, vous autres prêtres, vous ne savez pas

ce que c’est que l’amour. Il n’y a d’ailleurs que nous qui connaissions

assez les hommes pour apprécier un Lucien. Un Lucien, voyez-vous, est

aussi rare qu’une femme sans péché; quand on le rencontre, on ne peut

plus aimer que lui: voilà. Mais à un pareil être, il faut sa pareille.

Je voulais donc être digne d’être aimée par mon Lucien. De là, est

venu mon malheur. Hier, à l’Opéra, j’ai été reconnue par des jeunes

gens qui n’ont pas plus de cœur qu’il n’y a de pitié chez les tigres;

encore m’entendrais-je avec un tigre! Le voile d’innocence que j’avais

est tombé; leurs rires m’ont fendu la tête et le cœur. Ne croyez pas

m’avoir sauvée, je mourrai de chagrin.

--Votre voile d’innocence?... dit le prêtre, vous avez donc traité

Lucien avec la dernière rigueur?

--Oh! mon père, comment vous, qui le connaissez, me faites-vous une

semblable question! répondit-elle en lui jetant un sourire superbe. On

ne résiste pas à un Dieu.

--Ne blasphémez pas, dit l’ecclésiastique d’une voix douce. Personne

ne peut ressembler à Dieu; l’exagération va mal au véritable amour,

vous n’aviez pas pour votre idole un amour pur et vrai. Si vous aviez

éprouvé le changement que vous vous vantez d’avoir subi, vous eussiez

acquis les vertus qui sont l’apanage de l’adolescence, vous auriez

connu les délices de la chasteté, les délicatesses de la pudeur, ces

deux gloires de la jeune fille. Vous n’aimez pas.

Esther fit un geste d’effroi que vit le prêtre, et qui n’ébranla point

l’impassibilité de ce confesseur.

--Oui, vous l’aimez pour vous et non pour lui, pour les plaisirs

temporels qui vous charment, et non pour l’amour en lui-même; si vous

vous en êtes emparée ainsi, vous n’aviez pas ce tremblement sacré

qu’inspire un être sur qui Dieu a mis le cachet des plus adorables

perfections; avez-vous songé que vous le dégradiez par votre impureté

passée, que vous alliez corrompre un enfant par ces épouvantables

délices qui vous ont mérité votre surnom, glorieux d’infamie? Vous avez

été inconséquente avec vous-même et avec votre passion d’un jour...

--D’un jour! répéta-t-elle en levant les yeux.

--De quel nom appeler un amour qui n’est pas éternel, qui ne nous unit

pas, jusque dans l’avenir du chrétien, avec celui que nous aimons?

--Ah! je veux être catholique, cria-t-elle d’un ton sourd et violent

qui lui eût obtenu sa grâce de Notre-Sauveur.

--Est-ce une fille qui n’a reçu ni le baptême de l’Église ni celui de

la science, qui ne sait ni lire, ni écrire, ni prier, qui ne peut faire

un pas sans que les pavés ne se lèvent pour l’accuser, remarquable

seulement par le fugitif privilége d’une beauté que la maladie enlèvera

demain peut-être; est-ce cette créature avilie, dégradée, et qui

connaissait sa dégradation... (ignorante et moins aimante, vous eussiez

été plus excusable...) est-ce la proie future du suicide et de l’enfer,

qui pouvait être la femme de Lucien de Rubempré?

Chaque phrase était un coup de poignard qui entrait à fond de cœur.

A chaque phrase, les sanglots croissants, les larmes abondantes de

la fille au désespoir attestaient la force avec laquelle la lumière

entrait à la fois dans son intelligence pure comme celle d’un

sauvage, dans son âme enfin réveillée, dans sa nature sur laquelle la

dépravation avait mis une couche de glace boueuse, qui fondait alors au

soleil de la foi.

--Pourquoi ne suis-je pas morte? était la seule idée qu’elle exprimait

au milieu des torrents d’idées qui ruisselaient dans sa cervelle en la

ravageant.

--Ma fille, dit le terrible juge, il est un amour qui ne s’avoue

point devant les hommes, et dont les confidences sont reçues avec des

sourires de bonheur par les anges.

--Lequel?

--L’amour sans espoir quand il inspire la vie, quand il y met le

principe des dévouements, quand il ennoblit tous les actes par la

pensée d’arriver à une perfection idéale. Oui, les anges approuvent cet

amour, il mène à la connaissance de Dieu. Se perfectionner sans cesse

pour se rendre digne de celui qu’on aime, lui faire mille sacrifices

secrets, l’adorer de loin, donner son sang goutte à goutte, lui immoler

son amour-propre, ne plus avoir ni orgueil ni colère avec lui, lui

dérober jusqu’à la connaissance des jalousies atroces qu’il échauffe

au cœur, lui donner tout ce qu’il souhaite, fût-ce à notre détriment,

aimer ce qu’il aime, avoir toujours le visage tourné vers lui pour le

suivre sans qu’il le sache; cet amour, la religion vous l’eût pardonné,

il n’offensait ni les lois humaines ni les lois divines, et conduisait

dans une autre voie que celle de vos sales voluptés.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

L’ABBÉ CARLOS HERRERA.

Les personnes les moins clairvoyantes eussent pensé que les passions

les plus chaudes... avaient jeté cet homme dans le sein de l’Église.

(SPLENDEURS ET MISÈRES DES COURTISANES.)]

En entendant cet horrible arrêt exprimé par un mot (et quel mot! et de

quel accent fut-il accompagné!) Esther fut en proie à une défiance assez

légitime. Ce mot fut comme un coup de tonnerre qui trahit un orage

près de fondre. Elle regarda ce prêtre, et il lui prit le saisissement

d’entrailles qui tord le plus courageux en face d’un danger imminent

et soudain. Aucun regard n’aurait pu lire ce qui se passait alors en

cet homme; mais pour les plus hardis il y aurait eu plus à frémir qu’à

espérer à l’aspect de ses yeux, jadis clairs et jaunes comme ceux des

tigres, et sur lesquels les austérités et les privations avaient mis un

voile semblable à celui qui se trouve sur les horizons au milieu de la

canicule: la terre est chaude et lumineuse, mais le brouillard la rend

indistincte, vaporeuse, elle est presque invisible. Une gravité toute

espagnole, des plis profonds que les mille cicatrices d’une horrible

petite vérole rendaient hideux et semblables à des ornières déchirées,

sillonnaient sa figure olivâtre et cuite par le soleil. La dureté de

cette physionomie ressortait d’autant mieux qu’elle était encadrée par

la sèche perruque du prêtre qui ne se soucie plus de sa personne, une

perruque pelée et d’un noir rouge à la lumière. Son buste d’athlète,

ses mains de vieux soldat, sa carrure, ses fortes épaules appartenaient

à ces cariatides que les architectes du Moyen-Age ont employées dans

quelques palais italiens, et que rappellent imparfaitement celles de

la façade du théâtre de la Porte-Saint-Martin. Les personnes les moins

clairvoyantes eussent pensé que les passions les plus chaudes ou des

accidents peu communs avaient jeté cet homme dans le sein de l’Église;

certes, les plus étonnants coups de foudre avaient pu seuls le changer,

si toutefois une pareille nature était susceptible de changement. Les

femmes qui ont mené la vie alors si violemment répudiée par Esther

arrivent à une indifférence absolue sur les formes extérieures de

l’homme. Elles ressemblent au critique littéraire d’aujourd’hui, qui,

sous quelques rapports, peut leur être comparé, et qui arrive à une

profonde insouciance des formules d’art: il a tant lu d’ouvrages, il en

voit tant passer, il s’est tant accoutumé aux pages écrites, il a subi

tant de dénoûments, il a vu tant de drames, il a tant fait d’articles

sans dire ce qu’il pensait, en trahissant si souvent la cause de l’art

en faveur de ses amitiés et de ses inimitiés, qu’il arrive au dégoût

de toute chose et continue néanmoins à juger. Il faut un miracle pour

que cet écrivain produise une œuvre, de même que l’amour pur et noble

exige un autre miracle pour éclore dans le cœur d’une courtisane. Le

ton et les manières de ce prêtre, qui semblait échappé d’une toile de

Zurbaran, parurent si hostiles à cette pauvre fille, à qui la forme

importait peu, qu’elle se crut moins l’objet d’une sollicitude que le

sujet nécessaire d’un plan. Sans pouvoir distinguer entre le patelinage

de l’intérêt personnel et l’onction de la charité, car il faut bien

être sur ses gardes pour reconnaître la fausse monnaie que donne un

ami, elle se sentit comme entre les griffes d’un oiseau monstrueux

et féroce qui tombait sur elle après avoir plané longtemps, et, dans

son effroi, elle dit ces paroles d’une voix alarmée:--Je croyais les

prêtres chargés de nous consoler, et vous m’assassinez!

A ce cri de l’innocence, l’ecclésiastique laissa échapper un geste, et

fit une pause; il se recueillit avant de répondre. Pendant cet instant,

ces deux personnages si singulièrement réunis s’examinèrent à la

dérobée. Le prêtre comprit la fille, sans que la fille pût comprendre

le prêtre. Il renonça sans doute à quelque dessein qui menaçait la

pauvre Esther, et revint à ses idées premières.

--Nous sommes les médecins des âmes, dit-il d’une voix douce, et nous

savons quels remèdes conviennent à leurs maladies.

--Il faut pardonner beaucoup à la misère, dit Esther.

Elle crut s’être trompée, se coula à bas de son lit, se prosterna aux

pieds de cet homme, baisa sa soutane avec une profonde humilité, et

releva vers lui des yeux baignés de larmes.

--Je croyais avoir beaucoup fait, dit-elle.

--Écoutez, mon enfant? votre fatale réputation a plongé dans le deuil

la famille de Lucien; on craint, et avec quelque justesse, que vous ne

l’entraîniez dans la dissipation, dans un monde de folies...

--C’est vrai, c’est moi qui l’avais amené au bal pour l’intriguer.

--Vous êtes assez belle pour qu’il veuille triompher en vous aux yeux

du monde, vous montrer avec orgueil et faire de vous comme un cheval

de parade. S’il ne dépensait que son argent!... mais il dépensera son

temps, sa force; il perdra le goût des belles destinées qu’on veut lui

faire. Au lieu d’être un jour ambassadeur, riche, admiré, glorieux, il

aura été, comme tant de ces gens débauchés qui ont noyé leurs talents

dans la boue de Paris, l’amant d’une femme impure. Quant à vous, vous

auriez repris plus tard votre première vie, après être un moment

montée dans une sphère élégante, car vous n’avez point en vous cette

force que donne une bonne éducation pour résister au vice et penser à

l’avenir. Vous n’auriez pas mieux rompu avec vos compagnes que vous

n’avez rompu avec les gens qui vous ont fait honte à l’Opéra, ce matin.

Les vrais amis de Lucien, alarmés de l’amour que vous lui inspirez, ont

suivi ses pas, ont tout appris. Pleins d’épouvante, ils m’ont envoyé

vers vous pour sonder vos dispositions et décider de votre sort; mais

s’ils sont assez puissants pour débarrasser la voie de ce jeune homme

d’une pierre d’achoppement, ils sont miséricordieux. Sachez-le, ma

fille: une personne aimée de Lucien a des droits à leur respect, comme

un vrai chrétien adore la fange où, par hasard, rayonne la lumière

divine. Je suis venu pour être l’organe de la pensée bienfaisante; mais

si je vous eusse trouvée entièrement perverse, et armée d’effronterie,

d’astuce, corrompue jusqu’à la moelle, sourde à la voix du repentir,

je vous eusse abandonnée à leur colère. Cette libération civile et

politique, si difficile à obtenir, que la Police a raison de tant

retarder dans l’intérêt de la Société même, et que je vous ai entendu

souhaiter avec l’ardeur des vrais repentirs, la voici, dit le prêtre en

tirant de sa ceinture un papier de forme administrative. On vous a vue

hier, cette lettre d’avis est datée d’aujourd’hui: vous voyez combien

sont puissants les gens que Lucien intéresse.

A la vue de ce papier, les tremblements convulsifs que cause un bonheur

inespéré agitèrent si ingénument Esther, qu’elle eut sur les lèvres un

sourire fixe qui ressemblait à celui des insensés. Le prêtre s’arrêta,

regarda cette enfant pour voir si, privée de l’horrible force que les

gens corrompus tirent de leur corruption même, et revenue à sa frêle

et délicate nature primitive, elle résisterait à tant d’impressions.

Courtisane trompeuse, Esther eût joué la comédie; mais, redevenue

innocente et vraie, elle pouvait mourir, comme un aveugle opéré peut

reperdre la vue en se trouvant frappé par un jour trop vif. Cet homme

vit donc en ce moment la nature humaine à fond, mais il resta dans

un calme terrible par sa fixité: c’était une Alpe froide, blanche et

voisine du ciel, inaltérable et sourcilleuse, aux flancs de granit,

et cependant bienfaisante. Les filles sont des êtres essentiellement

mobiles, qui passent sans raison de la défiance la plus hébétée à une

confiance absolue. Elles sont, sous ce rapport, au-dessous de l’animal.

Extrêmes en tout, dans leurs joies, dans leurs désespoirs, dans leur

religion, dans leur irréligion, presque toutes deviendraient folles,

si la mortalité qui leur est particulière ne les décimait, et si

d’heureux hasards n’élevaient quelques-unes d’entre elles au-dessus

de la fange où elles vivent. Pour pénétrer jusqu’au fond des misères

de cette horrible vie, il faudrait avoir vu jusqu’où la créature peut

aller dans la folie sans y rester, en admirant la violente extase de la

Torpille aux genoux de ce prêtre. La pauvre fille regardait le papier

libérateur avec une expression que Dante a oubliée, et qui surpassait

les inventions de son Enfer. Mais la réaction vint avec les larmes.

Esther se releva, jeta ses bras autour du cou de cet homme, pencha

la tête sur son sein, y versa des pleurs, baisa la rude étoffe qui

couvrait ce cœur d’acier, et sembla vouloir y pénétrer. Elle saisit

cet homme, lui couvrit les mains de baisers; elle employa, mais dans

une sainte effusion de reconnaissance, les chatteries de ses caresses,

lui prodigua les noms les plus doux, lui dit, au travers de ses

phrases sucrées, mille et mille fois: _Donnez-le-moi!_ avec autant

d’intonations différentes; elle l’enveloppa de ses tendresses, le

couvrit de ses regards avec une rapidité qui le saisit sans défense;

enfin, elle finit par engourdir sa colère. Le prêtre connut comment

cette fille avait mérité son surnom; il comprit combien il était

difficile de résister à cette charmante créature, il devina tout à

coup l’amour de Lucien et ce qui devait avoir séduit le poëte. Une

passion semblable cache, entre mille attraits, un hameçon lancéolé qui

pique surtout l’âme élevée des artistes. Ces passions, inexplicables

pour la foule, sont parfaitement expliquées par cette soif du beau

idéal qui distingue les êtres créateurs. N’est-ce pas ressembler

un peu aux anges chargés de ramener les coupables à des sentiments

meilleurs, n’est-ce pas créer que de purifier un pareil être? Quel

allèchement que de mettre d’accord la beauté morale et la beauté

physique! Quelle jouissance d’orgueil, si l’on réussit! Quelle belle

tâche que celle qui n’a d’autre instrument que l’amour! Ces alliances,

illustrées d’ailleurs par l’exemple d’Aristote, de Socrate, de Platon,

d’Alcibiade, de Céthégus, de Pompée, et si monstrueuses aux yeux

du vulgaire, sont fondées sur le sentiment qui a porté Louis XIV à

bâtir Versailles, qui jette les hommes dans toutes les entreprises

ruineuses: convertir les miasmes d’un marais en un monceau de parfums

entouré d’eaux vives; mettre un lac sur une colline, comme fit le

prince de Conti à Nointel, ou les vues de la Suisse à Cassan, comme le

fermier-général Bergeret. Enfin c’est l’Art qui fait irruption dans la

Morale.

Le prêtre, honteux d’avoir cédé à cette tendresse, repoussa vivement

Esther, qui s’assit honteuse aussi, car il lui dit:--Vous êtes toujours

courtisane. Et il remit froidement la lettre dans sa ceinture. Comme

un enfant qui n’a qu’un désir en tête, Esther ne cessa de regarder

l’endroit de la ceinture où était le papier.--Mon enfant, reprit le

prêtre après une pause, votre mère était juive, et vous n’avez pas été

baptisée, mais vous n’avez pas non plus été menée à la synagogue: vous

êtes dans les limbes religieuses où sont les petits enfants...

--Les petits enfants! répéta-t-elle d’une voix attendrie.

--... Comme vous êtes, dans les cartons de la police, un chiffre en

dehors des êtres sociaux, dit en continuant le prêtre impassible. Si

l’amour, vu par une échappée, vous a fait croire, il y a trois mois,

que vous naissiez, vous devez sentir que depuis ce jour vous êtes

vraiment en enfance. Il faut donc vous conduire comme si vous étiez une

enfant; vous devez changer entièrement, et je me charge de vous rendre

méconnaissable. D’abord, vous oublierez Lucien.

La pauvre fille eut le cœur brisé par cette parole; elle leva les

yeux sur le prêtre et fit un signe de négation; elle fut incapable de

parler, en retrouvant encore le bourreau dans le sauveur.

--Vous renoncerez à le voir, du moins, reprit-il. Je vous conduirai

dans une maison religieuse où les jeunes filles des meilleures familles

reçoivent leur éducation; vous y deviendrez catholique, vous y serez

instruite dans la pratique des exercices chrétiens, vous y apprendrez

la religion; vous pourrez en sortir une jeune fille accomplie, chaste,

pure, bien élevée, si...

Cet homme leva le doigt et fit une pause.

--Si, reprit-il, vous vous sentez la force de laisser ici la Torpille.

--Ah! cria la pauvre enfant pour qui chaque parole avait été comme la

note d’une musique au son de laquelle les portes du paradis se fussent

lentement ouvertes, ah! s’il était possible de verser ici tout mon sang

et d’en prendre un nouveau!...

--Écoutez-moi.

Elle se tut.

--Votre avenir dépend de la puissance de votre oubli. Songez à

l’étendue de vos obligations: une parole, un geste qui décèlerait

la Torpille tue la femme de Lucien; un mot dit en rêve, une pensée

involontaire, un regard immodeste, un mouvement d’impatience, un

souvenir de déréglement, une omission, un signe de tête qui révélerait

ce que vous savez ou ce qui a été su pour votre malheur...

--Allez, allez, mon père, dit la fille avec une exaltation de sainte,

marcher avec des souliers de fer rouge et sourire, vivre vêtue d’un

corset armé de pointes et conserver la grâce d’une danseuse, manger du

pain saupoudré de cendre, boire de l’absinthe, tout sera doux, facile!

Elle retomba sur ses genoux, elle baisa les souliers du prêtre, elle

y fondit en larmes et les mouilla, elle étreignit les jambes et s’y

colla, murmurant des mots insensés au travers des pleurs que lui

causait la joie. Ses beaux et admirables cheveux blonds ruisselèrent et

firent comme un tapis sous les pieds de ce messager céleste, qu’elle

trouva sombre et dur quand, en se relevant, elle le regarda.

--En quoi vous ai-je offensé? dit-elle tout effrayée. J’ai entendu

parler d’une femme comme moi qui avait lavé de parfums les pieds de

Jésus-Christ. Hélas! la vertu m’a faite si pauvre que je n’ai plus que

mes larmes à vous offrir.

--Ne m’avez-vous pas entendu? répondit-il d’une voix cruelle. Je vous

dis qu’il faut pouvoir sortir de la maison où je vous conduirai, si

bien changée au physique et au moral, que nul de ceux ou de celles qui

vous ont connue ne puisse vous crier: Esther! et vous faire retourner

la tête. Hier, l’amour ne vous avait pas donné la force de si bien

enterrer la fille de joie qu’elle ne reparût jamais, elle reparaît

encore dans une adoration qui ne va qu’à Dieu.

--Ne vous a-t-il pas envoyé vers moi? dit-elle.

--Si, durant votre éducation, vous étiez aperçue de Lucien, tout serait

perdu, reprit-il, songez-y bien.

--Qui le consolera? dit-elle.

--De quoi le consoliez-vous? demanda le prêtre d’une voix où, pour la

première fois de cette scène, il y eut un tremblement nerveux.

--Je ne sais pas, il est souvent venu triste.

--Triste? reprit le prêtre; il vous a dit pourquoi?

--Jamais, répondit-elle.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 34 / 56 段