la Torpille? dit Blondet.
En entendant ce nom, le masque aux formes athlétiques laissa échapper
un mouvement qui, bien que concentré, fut surpris par Rastignac.
--Ce n’est pas possible! répondit Finot, la Torpille n’a pas un liard à
donner, elle a emprunté, m’a dit Nathan, mille francs à Florine.
--Oh! messieurs, messieurs!... dit Rastignac en essayant de défendre
Lucien contre de si odieuses imputations.
--Eh! bien, s’écria Vernou, l’ancien _entretenu_ de Coralie est-il donc
si bégueule?...
--Oh! ces mille francs-là, dit Bixiou, me prouvent que notre ami Lucien
vit avec la Torpille...
--Quelle perte irréparable fait l’élite de la littérature, de la
science, de l’art et de la politique! dit Blondet. La Torpille est
la seule fille de joie en qui s’est rencontrée l’étoffe d’une belle
courtisane; l’instruction ne l’avait pas gâtée, elle ne sait ni lire ni
écrire: elle nous aurait compris. Nous aurions doté notre époque d’une
de ces magnifiques figures aspasiennes sans lesquelles il n’y a pas de
grand siècle. Voyez comme la Dubarry va bien au dix-huitième siècle,
Ninon de Lenclos au dix-septième, Marion de Lorme au seizième, Impéria
au quinzième, Flora à la république romaine, qu’elle fit son héritière,
et qui put payer la dette publique avec cette succession! Que serait
Horace sans Lydie, Tibulle sans Délie, Catulle sans Lesbie, Properce
sans Cynthie, Démétrius sans Lamie, qui fait aujourd’hui sa gloire?
--Blondet, parlant de Démétrius dans le foyer de l’Opéra, me semble un
peu trop _Débats_, dit Bixiou à l’oreille de son voisin.
--Et sans toutes ces reines, que serait l’empire des Césars? disait
toujours Blondet. Laïs, Rhodope sont la Grèce et l’Égypte. Toutes sont
d’ailleurs la poésie des siècles où elles ont vécu. Cette poésie, qui
manque à Napoléon, car la veuve de sa grande armée est une plaisanterie
de caserne, n’a pas manqué à la Révolution, qui a eu madame Tallien!
Maintenant, en France où c’est à qui trônera, certes, il y a un trône
vacant! A nous tous, nous pouvions faire une reine. Moi, j’aurais
donné une tante à la Torpille, car sa mère est trop authentiquement
morte au champ du déshonneur; Du Tillet lui aurait payé un hôtel,
Lousteau une voiture, Rastignac des laquais, des Lupeaulx un cuisinier,
Finot des chapeaux (Finot ne put réprimer un mouvement en recevant
cette épigramme à bout portant), Vernou lui aurait fait des réclames,
Bixiou lui aurait fait ses mots! L’aristocratie serait venue s’amuser
chez notre Ninon, où nous aurions appelé les artistes sous peine
d’articles mortifères. Ninon II aurait été magnifique d’impertinence,
écrasante de luxe. Elle aurait eu des opinions. On aurait lu chez
elle un chef-d’œuvre dramatique défendu; on l’aurait au besoin fait
faire exprès. Elle n’aurait pas été libérale, une courtisane est
essentiellement monarchique. Ah! quelle perte! elle devait embrasser
tout son siècle, elle aime avec un petit jeune homme! Lucien en fera
quelque chien de chasse!
--Aucune des puissances femelles que tu nommes n’a barboté dans la rue,
dit Finot, et ce joli rat a roulé dans la fange.
--Comme la graine d’un lys dans son terreau, reprit Vernou, elle s’y
est embellie, elle y a fleuri. De là vient sa supériorité. Ne faut-il
pas avoir tout connu pour créer le rire et la joie qui tiennent à tout?
--Il a raison, dit Lousteau qui jusqu’alors avait observé sans parler,
la Torpille sait rire et faire rire. Cette science des grands auteurs
et des grands acteurs appartient à ceux qui ont pénétré toutes les
profondeurs sociales. A dix-huit ans, cette fille a déjà connu la plus
haute opulence, la plus basse misère, les hommes à tous les étages.
Elle tient comme une baguette magique avec laquelle elle déchaîne les
appétits brutaux si violemment comprimés chez les hommes qui ont encore
du cœur en s’occupant de politique ou de science, de littérature ou
d’art. Il n’y a pas de femme dans Paris qui puisse dire comme elle à
l’Animal: Sors!... Et l’Animal quitte sa loge, et il se roule dans les
excès; elle vous met à table jusqu’au menton, elle vous aide à boire,
à fumer. Enfin cette femme est le sel chanté par Rabelais et qui, jeté
sur la matière, l’anime et l’élève jusqu’aux merveilleuses régions de
l’Art: sa robe déploie des magnificences inouïes, ses doigts laissent
tomber à temps leurs pierreries, comme sa bouche les sourires; elle
donne à toute chose l’esprit de la circonstance; son jargon pétille de
traits piquants; elle a le secret des onomatopées les mieux colorées et
les plus colorantes; elle...
--Tu perds cent sous de feuilleton, dit Bixiou en interrompant
Lousteau, la Torpille est infiniment mieux que tout cela: vous avez
tous été plus ou moins ses amants, nul de vous ne peut dire qu’elle
a été sa maîtresse; elle peut toujours vous avoir, vous ne l’aurez
jamais. Vous forcez sa porte, vous avez un service à lui demander...
--Oh! elle est plus généreuse qu’un chef de brigands qui fait bien ses
affaires, et plus dévouée que le meilleur camarade de collége, dit
Blondet: on peut lui confier sa bourse et son secret. Mais ce qui me la
faisait élire pour reine, c’est son indifférence bourbonnienne pour le
favori tombé.
--Elle est comme sa mère, beaucoup trop chère, dit des Lupeaulx. La
belle Hollandaise aurait avalé les revenus de l’archevêque de Tolède,
elle a mangé deux notaires....
--Et nourri Maxime de Trailles quand il était page, dit Bixiou.
--La Torpille est trop chère, comme Raphaël, comme Carême, comme
Taglioni, comme Lawrence, comme Boule, comme tous les artistes de génie
étaient trop chers... dit Blondet.
--Jamais Esther n’a eu cette apparence de femme comme il faut, dit
alors Rastignac en montrant le masque à qui Lucien donnait le bras. Je
parie pour madame de Sérizy.
--Il n’y a pas de doute, reprit du Châtelet, et la fortune de monsieur
de Rubempré s’explique.
--Ah! l’Église sait choisir ses lévites, quel joli secrétaire
d’ambassade il fera! dit des Lupeaulx.
--D’autant plus, reprit Rastignac, que Lucien est un homme de talent.
Ces messieurs en ont eu plus d’une preuve, ajouta-t-il en regardant
Blondet, Finot et Lousteau.
--Oui, le gars est taillé pour aller loin, dit Lousteau qui crevait de
jalousie, d’autant plus qu’il a ce que nous nommons _de l’indépendance
dans les idées_...
--C’est toi qui l’as formé, dit Vernou.
--Eh! bien, répliqua Bixiou en regardant des Lupeaulx, j’en appelle aux
souvenirs de monsieur le secrétaire-général et maître des requêtes; ce
masque est la Torpille, je gage un souper...
--Je tiens le pari, dit Châtelet intéressé à savoir la vérité.
--Allons, des Lupeaulx, dit Finot, voyez à reconnaître les oreilles de
votre ancien rat.
--Il n’y a pas besoin de commettre un crime de lèse-masque, reprit
Bixiou, la Torpille et Lucien vont revenir jusqu’à nous en remontant le
foyer, je m’engage alors à vous prouver que c’est elle.
--Il est donc revenu sur l’eau, notre ami Lucien, dit Nathan qui se
joignit au groupe, je le croyais retourné dans l’Angoumois pour le
reste de ses jours. A-t-il découvert quelque secret contre les Anglais?
--Il a fait ce que tu ne feras pas de sitôt, répondit Rastignac, il a
tout payé.
Le gros masque hocha la tête en signe d’assentiment.
--En se rangeant à son âge, un homme se dérange bien, il n’a plus
d’audace, il devient rentier, reprit Nathan.
--Oh! celui-là sera toujours grand seigneur, et il y aura toujours en
lui une hauteur d’idées qui le mettra au-dessus de bien des hommes
soi-disant supérieurs, répondit Rastignac.
En ce moment, journalistes, dandies, oisifs, tous examinaient, comme
des maquignons examinent un cheval à vendre, le délicieux objet de
leur pari. Ces juges vieillis dans la connaissance des dépravations
parisiennes, tous d’un esprit supérieur et chacun à des titres
différents, également corrompus, également corrupteurs, tous voués à
des ambitions effrénées, habitués à tout supposer, à tout deviner,
avaient les yeux ardemment fixés sur une femme masquée, une femme
qui ne pouvait être déchiffrée que par eux. Eux et quelques habitués
du bal de l’Opéra savaient seuls reconnaître, sous le long linceul
du domino noir, sous le capuchon, sous le collet tombant qui rendent
les femmes méconnaissables, la rondeur des formes, les particularités
du maintien et de la démarche, le mouvement de la taille, le port de
la tête, les choses les moins saisissables aux yeux vulgaires et les
plus faciles à voir pour eux. Malgré cette enveloppe informe, ils
purent donc reconnaître le plus émouvant des spectacles, celui que
présente à l’œil une femme animée par un véritable amour. Que ce fût la
Torpille, la duchesse de Maufrigneuse ou madame de Sérizy, le dernier
ou le premier échelon de l’échelle sociale, cette créature était une
admirable création, l’éclair des rêves heureux. Ces vieux jeunes gens,
aussi bien que ces jeunes vieillards, éprouvèrent une sensation si vive
qu’ils envièrent à Lucien le privilége sublime de cette métamorphose
de la femme en déesse. Le masque était là comme s’il eût été seul
avec Lucien, il n’y avait plus pour cette femme dix mille personnes,
une atmosphère lourde et pleine de poussière; non; elle était sous la
voûte céleste des Amours, comme les madones de Raphaël sont sous leur
ovale filet d’or. Elle ne sentait point les coudoiements, la flamme
de son regard partait par les deux trous du masque et se ralliait aux
yeux de Lucien, enfin le frémissement de son corps semblait avoir pour
principe le mouvement même de son ami. D’où vient cette flamme qui
rayonne autour d’une femme amoureuse et qui la signale entre toutes?
d’où vient cette légèreté de sylphide qui semble changer les lois
de la pesanteur? Est-ce l’âme qui s’échappe? Le bonheur a-t-il des
vertus physiques? L’ingénuité d’une vierge, les grâces de l’enfance
se trahissaient sous le domino. Quoique séparés et marchant, ces deux
êtres ressemblaient à ces groupes de Flore et Zéphire savamment enlacés
par les plus habiles statuaires; mais c’était plus que de la sculpture,
le plus grand des arts, Lucien et son joli domino rappelaient ces anges
occupés de fleurs ou d’oiseaux, et que le pinceau de Gian-Bellini
a mis sous les images de la Virginité-mère; Lucien et cette femme
appartenaient à la Fantaisie, qui est au-dessus de l’Art comme la cause
est au-dessus de l’effet.
Quand cette femme, qui oubliait tout, fut à un pas du groupe, Bixiou
cria:--Esther? L’infortunée tourna vivement la tête comme une personne
qui s’entend appeler, reconnut le malicieux personnage, et baissa la
tête comme un agonisant qui a rendu le dernier soupir. Un rire strident
partit, et le groupe fondit au milieu de la foule comme une troupe de
mulots effrayés, qui du bord d’un chemin rentrent dans leurs trous.
Rastignac seul ne s’en alla pas plus loin qu’il ne le devait pour ne
pas avoir l’air de fuir les regards étincelants de Lucien, il put
admirer deux douleurs également profondes quoique voilées: d’abord la
pauvre Torpille abattue comme par un coup de foudre, puis le masque
incompréhensible, le seul du groupe qui fût resté. Esther dit un mot
à l’oreille de Lucien au moment où ses genoux fléchirent, et Lucien
disparut avec elle en la soutenant. Rastignac suivit du regard ce joli
couple, en demeurant abîmé dans ses réflexions.
--D’où lui vient ce nom de Torpille? lui dit une voix sombre qui
l’atteignit aux entrailles, car elle n’était plus déguisée.
--C’est bien lui qui s’est encore échappé.... dit Rastignac à part.
--Tais-toi ou je t’égorge, répondit le masque en prenant une autre
voix. Je suis content de toi, tu as tenu ta parole, aussi as-tu plus
d’un bras à ton service. Sois désormais muet comme la tombe; et avant
de te taire, réponds à ma demande.
--Eh! bien, cette fille est si attrayante qu’elle aurait engourdi
l’empereur Napoléon, et qu’elle engourdirait quelqu’un de plus
difficile à séduire: toi! répondit Rastignac en s’éloignant.
--Un instant, dit le masque. Je vais te montrer que tu dois ne m’avoir
jamais vu nulle part.
L’homme se démasqua, Rastignac hésita pendant un moment en ne
trouvant rien du hideux personnage qu’il avait jadis connu dans la
Maison-Vauquer.
--Le diable vous a permis de tout changer en vous, moins vos yeux qu’on
ne saurait oublier, lui dit-il.
La main de fer lui serra le bras pour lui recommander un silence
éternel.
A trois heures du matin, des Lupeaulx et Finot trouvèrent l’élégant
Rastignac à la même place, appuyé sur la colonne où l’avait laissé le
terrible masque. Rastignac s’était confessé à lui-même: il avait été
le prêtre et le pénitent, le juge et l’accusé. Il se laissa emmener à
déjeuner, et revint chez lui parfaitement gris, mais taciturne.
La rue de Langlade, de même que les rues adjacentes, dépare le
Palais-Royal et la rue de Rivoli. Cette partie d’un des plus brillants
quartiers de Paris conservera long-temps la souillure qu’y ont laissée
les monticules produits par les immondices du vieux Paris, et sur
lesquels il y eut autrefois des moulins. Ces rues étroites, sombres
et boueuses, où s’exercent des industries peu soigneuses de leurs
dehors, prennent à la nuit une physionomie mystérieuse et pleine de
contrastes. En venant des endroits lumineux de la rue Saint-Honoré,
de la rue Neuve-des-Petits-Champs et de la rue de Richelieu, où
se presse une foule incessante, où reluisent les chefs-d’œuvre de
l’Industrie, de la Mode et des Arts, tout homme à qui le Paris du soir
est inconnu serait saisi d’une terreur triste en tombant dans le lacis
de petites rues qui cercle cette lueur reflétée jusque sur le ciel.
Une ombre épaisse succède à des torrents de gaz. De loin en loin, un
pâle réverbère jette sa lueur incertaine et fumeuse qui n’éclaire
plus certaines impasses noires. Les passants vont vite et sont rares.
Les boutiques sont fermées, celles qui sont ouvertes ont un mauvais
caractère: c’est un cabaret malpropre et sans lumière, une boutique de
lingère qui vend de l’eau de Cologne. Un froid malsain pose sur vos
épaules son manteau moite. Il passe peu de voitures. Il y a des coins
sinistres, parmi lesquels se distingue la rue de Langlade, le débouché
du passage Saint-Guillaume et quelques tournants de rues. Le Conseil
municipal n’a pu rien faire encore pour laver cette grande léproserie,
car la prostitution a depuis long-temps établi là son quartier-général.
Peut-être est-ce un bonheur pour le monde parisien que de laisser à
ces ruelles leur aspect ordurier. En y passant pendant la journée, on
ne peut se figurer ce que toutes ces rues deviennent à la nuit; elles
sont sillonnées par des êtres bizarres qui ne sont d’aucun monde; des
formes à demi nues et blanches meublent les murs, l’ombre est animée.
Il se coule entre la muraille et le passant des toilettes qui marchent
et qui parlent. Certaines portes entrebâillées se mettent à rire aux
éclats. Il tombe dans l’oreille de ces paroles que Rabelais prétend
s’être gelées et qui fondent. Des ritournelles sortent d’entre les
pavés. Le bruit n’est pas vague, il signifie quelque chose: quand il
est rauque, c’est une voix; mais s’il ressemble à un chant, il n’a plus
rien d’humain, il approche du sifflement. Il part souvent des coups de
sifflet. Enfin les talons de botte ont je ne sais quoi de provoquant
et de moqueur. Cet ensemble de choses donne le vertige. Les conditions
atmosphériques y sont changées: on y a chaud en hiver et froid en été.
Mais, quelque temps qu’il fasse, cette nature étrange offre toujours
le même spectacle: le monde fantastique d’Hoffmann le Berlinois est
là. Le caissier le plus mathématique n’y trouve rien de réel après
avoir repassé les détroits qui mènent aux rues honnêtes où il y a des
passants, des boutiques et des quinquets. Plus dédaigneuse ou plus
honteuse que les reines et que les rois du temps passé, qui n’ont pas
craint de s’occuper des courtisanes, l’administration ou la politique
moderne n’ose plus envisager en face cette plaie des capitales. Certes,
les mesures doivent changer avec les temps, et celles qui tiennent aux
individus et à leur liberté sont délicates; mais peut-être devrait-on
se montrer large et hardi sur les combinaisons purement matérielles,
comme l’air, la lumière, les locaux. Le moraliste, l’artiste et le
sage administrateur regretteront les anciennes Galeries de Bois du
Palais-Royal où se parquaient ces brebis qui viendront toujours où vont
les promeneurs; et ne vaut-il pas mieux que les promeneurs aillent
où elles sont? Qu’est-il arrivé? Aujourd’hui les parties les plus
brillantes des boulevards, cette promenade enchantée, sont interdites
le soir à la famille. La police n’a pas su profiter des ressources
offertes, sous ce rapport, par quelques Passages, pour sauver la voie
publique.
La fille brisée par un mot au bal de l’Opéra demeurait, depuis un mois
ou deux, rue de Langlade, dans une maison d’ignoble apparence. Accolée
au mur d’une immense maison, cette construction, mal plâtrée, sans
profondeur et d’une hauteur prodigieuse, tire son jour de la rue et
ressemble assez à un bâton de perroquet. Un appartement de deux pièces
s’y trouve à chaque étage. Cette maison est desservie par un escalier
mince, plaqué contre la muraille et singulièrement éclairé par des
châssis qui dessinent extérieurement la rampe, et où chaque palier
est indiqué par un plomb, l’une des plus horribles particularités de
Paris. La boutique et l’entresol appartenaient alors à un ferblantier,
le propriétaire demeure au premier, les quatre autres étages étaient
occupés par des grisettes très-décentes qui obtenaient du propriétaire
et de la portière une considération et des complaisances nécessitées
par la difficulté de louer une maison si singulièrement bâtie et
située. La destination de ce quartier s’explique par l’existence
d’une assez grande quantité de maisons semblables à celle-ci, dont ne
veut pas le Commerce, et qui ne peuvent être exploitées que par des
industries désavouées, précaires ou sans dignité.
A trois heures après-midi, la portière, qui avait vu mademoiselle
Esther ramenée mourante par un jeune homme à deux heures du matin,
venait de tenir conseil avec la grisette logée à l’étage supérieur,
laquelle, avant de monter en voiture pour se rendre à quelque partie de
plaisir, lui avait témoigné son inquiétude sur Esther: elle ne l’avait
pas entendue remuer. Esther dormait sans doute encore, mais ce sommeil
semblait suspect. Seule dans sa loge, la portière regrettait de ne
pouvoir aller s’enquérir de ce qui se passait au quatrième étage, où
se trouvait le logement de mademoiselle Esther. Au moment où elle se
décidait à confier au fils du ferblantier la garde de sa loge, espèce
de niche pratiquée dans un enfoncement de mur, à l’entresol, un fiacre
s’arrêta. Un homme enveloppé dans un manteau de la tête aux pieds, avec
une évidente intention de cacher son costume ou sa qualité, en sortit
et demanda mademoiselle Esther. La portière fut alors entièrement
rassurée, le silence et la tranquillité de la recluse lui semblèrent
parfaitement expliqués. Lorsque le visiteur monta les degrés au-dessus
de la loge, la portière remarqua les boucles d’argent qui décoraient
ses souliers, elle crut avoir aperçu la frange noire d’une ceinture
de soutane; elle descendit et questionna le cocher, qui répondit sans
parler, et la portière comprit encore. Le prêtre frappa, ne reçut
aucune réponse, entendit de légers soupirs, et força la porte d’un coup
d’épaule; avec une vigueur que lui donnait sans doute la charité, mais
qui chez tout autre aurait paru être de l’habitude. Il se précipita
dans la seconde pièce, et vit, devant une sainte Vierge en plâtre
colorié, la pauvre Esther agenouillée, ou mieux, tombée sur elle-même,
les mains jointes. La grisette expirait.
Un réchaud de charbon consumé disait l’histoire de cette terrible
matinée. Le capuchon et le mantelet du domino se trouvaient à terre.
Le lit n’était pas défait. La pauvre créature, atteinte au cœur d’une
blessure mortelle, avait tout disposé sans doute à son retour de
l’Opéra. Une mèche de chandelle, figée dans la mare que contenait la
bobèche du chandelier, apprenait combien Esther avait été absorbée par
ses dernières réflexions. Un mouchoir trempé de larmes prouvait la
sincérité de ce désespoir de Madeleine, dont la pose classique était
celle de la courtisane irréligieuse. Ce repentir absolu fit sourire le
prêtre. Inhabile à mourir, Esther avait laissé sa porte ouverte sans
calculer que l’air des deux pièces voulait une plus grande quantité
de charbon pour devenir irrespirable; la vapeur l’avait seulement
étourdie; l’air frais venu de l’escalier la rendit par degrés au
sentiment de ses maux. Le prêtre demeura debout, perdu dans une sombre
méditation, sans être touché de la divine beauté de cette fille,
examinant ses premiers mouvements comme si c’eût été quelque animal.
Ses yeux allaient de ce corps affaissé à des objets indifférents avec
une apparente indifférence. Il regarda le mobilier de cette chambre,
dont le carreau rouge, frotté, froid, était mal caché par un méchant
tapis qui montrait la corde. Une couchette en bois peint, d’un vieux
modèle, enveloppée de rideaux en calicot jaune à rosaces rouges; un
seul fauteuil et deux chaises également en bois peint, et couvertes
du même calicot qui avait aussi fourni les draperies de la fenêtre;
un papier à fond gris moucheté de fleurs, mais noirci par le temps et
gras; une table à ouvrage en acajou; la cheminée encombrée d’ustensiles
de cuisine de la plus vile espèce, deux falourdes entamées, un
chambranle en pierre sur lequel étaient çà et là quelques verroteries
mêlées à des bijoux, à des ciseaux; une pelote salie, des gants blancs
et parfumés, un délicieux chapeau jeté sur le pot à l’eau, un châle de
Ternaux qui bouchait la fenêtre, une robe élégante pendue à un clou,
un petit canapé, sec, sans coussins; d’ignobles socques cassés et
des souliers mignons, des brodequins à faire envie à une reine, des
assiettes de porcelaine commune ébréchées où se voyaient les restes du
dernier repas, et encombrées de couverts en maillechort, l’argenterie
du pauvre à Paris; un corbillon plein de pommes de terre et du linge
à blanchir, puis par-dessus un frais bonnet de gaze; une mauvaise
armoire à glace ouverte et déserte, sur les tablettes de laquelle se
voyaient des reconnaissances du Mont-de-Piété: tel était l’ensemble
de choses lugubres et joyeuses, misérables et riches, qui frappait
le regard. Ces vestiges de luxe dans ces tessons, ce ménage si bien
approprié à la vie bohémienne de cette fille abattue dans ses linges
défaits comme un cheval mort dans son harnais, sous son brancard cassé,
empêtré dans ses guides, ce spectacle étrange faisait-il penser le
prêtre? Se disait-il qu’au moins cette créature égarée devait être
désintéressée pour accoupler une telle pauvreté avec l’amour d’un jeune
homme riche? Attribuait-il le désordre du mobilier au désordre de la
vie? Éprouvait-il de la pitié, de l’effroi? Sa charité s’émouvait-elle?
Qui l’eût vu, les bras croisés, le front soucieux, les lèvres crispées,
l’œil âpre, l’aurait cru préoccupé de sentiments sombres, haineux,
de réflexions qui se contrariaient, de projets sinistres. Il était,
certes, insensible aux jolies rondeurs d’un sein presque écrasé
sous le poids du buste fléchi et aux formes délicieuses de la Vénus
accroupie qui paraissaient sous le noir de la jupe, tant la mourante
était rigoureusement ramassée sous elle-même; l’abandon de cette tête,
qui, vue par derrière, offrait au regard la nuque blanche, molle
et flexible, les belles épaules d’une nature hardiment développée,
ne l’émouvait point; il ne relevait pas Esther, il ne semblait pas
entendre les aspirations déchirantes par lesquelles se trahissait le
retour à la vie: il fallut un sanglot horrible et le regard effrayant
que lui lança cette fille pour qu’il daignât la relever et la porter
sur le lit avec une facilité qui révélait une force prodigieuse.
--Lucien! dit-elle en murmurant.
--L’amour revient, la femme n’est pas loin, dit le prêtre avec une
sorte d’amertume.