_Laissez-moi mettre votre nom en tête d’une œuvre essentiellement

parisienne et méditée chez vous ces jours derniers. N’est-il pas

naturel de vous offrir les fleurs de rhétorique poussées dans

votre jardin, arrosées de regrets qui m’ont fait connaître la

nostalgie, et que vous avez adoucis quand j’errais sous les_

boschetti _dont les ormes me rappelaient les Champs-Élysées?

Peut-être rachèterai-je ainsi le crime d’avoir rêvé Paris en face

du_ Duomo, _d’avoir aspiré à nos rues si boueuses sur les dalles

si propres et si élégantes de Porta Renza. Quand j’aurai quelques

livres à publier qui pourront être dédiés à des Milanaises,

j’aurai le bonheur de trouver des noms déjà chers à vos vieux

conteurs italiens parmi ceux des personnes que nous aimons, et au

souvenir desquelles je vous prie de rappeler_

_Votre sincèrement affectionné_,

DE BALZAC.

Août 1838.

PREMIÈRE PARTIE.

ESTHER HEUREUSE.

En 1824, au dernier bal de l’Opéra, plusieurs masques furent frappés

de la beauté d’un jeune homme qui se promenait dans les corridors

et dans le foyer, avec l’allure des gens en quête d’une femme que

des circonstances imprévues retiennent au logis. Le secret de cette

démarche, tour à tour indolente et pressée, n’est connu que des

vieilles femmes et de quelques flâneurs émérites. Dans cet immense

rendez-vous, la foule observe peu la foule, les intérêts sont

passionnés, le désœuvrement lui-même est préoccupé. Le jeune dandy

était si bien absorbé par son inquiète recherche, qu’il ne s’apercevait

pas de son succès: les exclamations railleusement admiratives de

certains masques, les étonnements sérieux, les mordants lazzis, les

plus douces paroles, il ne les entendait pas, il ne les voyait point.

Quoique sa beauté le classât parmi ces personnages exceptionnels

qui viennent au bal de l’Opéra pour y avoir une aventure, et qui

l’attendent comme on attendait un coup heureux à la Roulette quand

Frascati vivait, il paraissait bourgeoisement sûr de sa soirée; il

devait être le héros d’un de ces mystères à trois personnages qui

composent tout le bal masqué de l’Opéra, et connus seulement de ceux

qui y jouent leur rôle; car, pour les jeunes femmes qui viennent afin

de pouvoir dire: _J’ai vu_; pour les gens de province, pour les jeunes

gens inexpérimentés, pour les étrangers, l’Opéra doit être alors le

palais de la fatigue et de l’ennui. Pour eux, cette foule noire, lente

et pressée, qui va, vient, serpente, tourne, retourne, monte, descend,

et qui ne peut être comparée qu’à des fourmis sur leur tas de bois,

n’est pas plus compréhensible que la Bourse pour un paysan bas-breton

qui ignore l’existence du Grand-Livre. A de rares exceptions près,

à Paris, les hommes ne se masquent point: un homme en domino paraît

ridicule. En ceci le génie de la nation éclate. Les gens qui veulent

cacher leur bonheur peuvent aller au bal de l’Opéra sans y venir,

et les masques absolument forcés d’y entrer en sortent aussitôt. Un

spectacle des plus amusants est l’encombrement que produit à la porte,

dès l’ouverture du bal, le flot des gens qui s’échappent aux prises

avec ceux qui y montent. Donc, les hommes masqués sont des maris jaloux

qui viennent espionner leurs femmes, ou des maris en bonne fortune qui

ne veulent pas être espionnés par elles, deux situations également

moquables. Or, le jeune homme était suivi, sans qu’il le sût, par un

masque assassin, gros et court, roulant sur lui-même comme un tonneau.

Pour tout habitué de l’Opéra, ce domino trahissait un administrateur,

un agent de change, un banquier, un notaire, un bourgeois quelconque

en soupçon de son infidèle. En effet, dans la très-haute société,

personne ne court après d’humiliants témoignages. Déjà plusieurs

masques s’étaient montré en riant ce monstrueux personnage, d’autres

l’avaient apostrophé, quelques jeunes s’étaient moqués de lui, sa

carrure et son maintien annonçaient un dédain marqué pour ces traits

sans portée; il allait où le menait le jeune homme, comme va un

sanglier poursuivi qui ne se soucie ni des balles qui sifflent à ses

oreilles, ni des chiens qui aboient après lui. Quoiqu’au premier abord

le plaisir et l’inquiétude aient pris la même livrée, l’illustre robe

noire vénitienne, et que tout soit confus au bal de l’Opéra, les

différents cercles dont se compose la société parisienne se retrouvent,

se reconnaissent et s’observent. Il y a des notions si précises pour

quelques initiés, que ce grimoire d’intérêts est lisible comme un roman

qui serait amusant. Pour les habitués, cet homme ne pouvait donc pas

être en bonne fortune, il eût infailliblement porté quelque marque

convenue, rouge, blanche ou verte, qui signale les bonheurs apprêtés de

longue main. S’agissait-il d’une vengeance? En voyant le masque suivant

de si près un homme en bonne fortune, quelques désœuvrés revenaient au

beau visage sur lequel le plaisir avait mis sa divine auréole. Le jeune

homme intéressait: plus il allait, plus il réveillait de curiosités.

Tout en lui signalait d’ailleurs les habitudes d’une vie élégante.

Suivant une loi fatale de notre époque, il existait peu de différence,

soit physique, soit morale, entre le plus distingué, le mieux élevé

des fils d’un duc et pair, et ce charmant garçon que naguère la

misère étreignit de ses mains de fer au milieu de Paris. La beauté,

la jeunesse pouvaient masquer chez lui de profonds abîmes, comme chez

beaucoup de jeunes gens qui veulent jouer un rôle à Paris sans posséder

le capital nécessaire à leurs prétentions, et qui chaque jour risquent

le tout pour le tout en sacrifiant au dieu le plus courtisé dans cette

cité royale, le Hasard. Néanmoins, sa mise, ses manières étaient

irréprochables, il foulait le parquet classique du foyer en habitué de

l’Opéra. Qui n’a pas remarqué que là, comme dans toutes les zones de

Paris, il est une façon d’être qui révèle ce que vous êtes, ce que vous

faites, d’où vous venez, et ce que vous voulez?

--Le beau jeune homme! Ici l’on peut se retourner pour le voir, dit un

masque en qui les habitués du bal reconnaissaient une femme comme il

faut.

--Vous ne vous le rappelez pas? lui répondit le cavalier, madame du

Châtelet vous l’a cependant présenté...

--Quoi! c’est le petit apothicaire de qui elle s’était amourachée, qui

s’est fait journaliste, l’amant de mademoiselle Coralie?

--Je le croyais tombé trop bas pour jamais pouvoir se remonter, et je

ne comprends pas comment il peut reparaître dans le monde de Paris, dit

le comte Sixte du Châtelet.

--Il a un air de prince, dit le masque, et ce n’est pas cette actrice

avec laquelle il vivait qui le lui aura donné; ma cousine, qui l’avait

deviné, n’a pas su le débarbouiller; je voudrais bien connaître la

maîtresse de ce Sargine, dites-moi quelque chose de sa vie qui puisse

me permettre de l’intriguer.

Ce couple qui suivait le jeune homme en chuchotant fut alors

particulièrement observé par le masque aux épaules carrées.

--Cher monsieur Chardon, dit le préfet de la Charente en prenant le

dandy par le bras, je vous présente une personne qui veut renouer

connaissance avec vous...

--Cher comte Châtelet, répondit le jeune homme, cette personne m’a

appris combien était ridicule le nom que vous me donnez. Une Ordonnance

du Roi m’a rendu celui de mes ancêtres maternels, les Rubempré. Quoique

les journaux aient annoncé ce fait, il concerne un si pauvre personnage

que je ne rougis point de le rappeler à mes amis, à mes ennemis et aux

indifférents: vous vous classerez où vous voudrez, mais je suis certain

que vous ne désapprouverez point une mesure qui me fut conseillée

par votre femme quand elle n’était encore que madame de Bargeton.

(Cette jolie épigramme, qui fit sourire la marquise, fit éprouver un

tressaillement nerveux au préfet de la Charente.)--Vous lui direz,

ajouta Lucien, que maintenant je porte _de gueules, au taureau furieux

d’argent, dans le pré de sinople_.

--Furieux d’argent, répéta Châtelet.

--Madame la marquise vous expliquera, si vous ne le savez pas, pourquoi

ce vieil écusson est quelque chose de mieux que la clef de chambellan

et les abeilles d’or de l’Empire qui se trouvent dans le vôtre, au

grand désespoir de madame Châtelet, _née Nègrepelisse d’Espard_... dit

vivement Lucien.

--Puisque vous m’avez reconnue, je ne puis plus vous intriguer, et

ne saurais vous exprimer à quel point vous m’intriguez, lui dit à

voix basse la marquise d’Espard tout étonnée de l’impertinence et de

l’aplomb acquis par l’homme qu’elle avait jadis méprisé.

--Permettez-moi donc, madame, de conserver la seule chance que j’aie

d’occuper votre pensée en restant dans cette pénombre mystérieuse,

dit-il avec le sourire d’un homme qui ne veut pas compromettre un

bonheur sûr.

La marquise ne put réprimer un petit mouvement sec en se sentant,

suivant une expression anglaise, _coupée_ par la précision de Lucien.

--Je vous fais mon compliment sur votre changement de position, dit le

comte du Châtelet.

--Et je la reçois comme vous me l’adressez, répliqua Lucien en saluant

la marquise avec une grâce infinie.

--Le fat! dit à voix basse le comte à madame d’Espard, il a fini par

conquérir ses ancêtres.

--Chez les jeunes gens, la fatuité, quand elle tombe sur nous, annonce

presque toujours un bonheur très-haut situé; car, entre vous autres,

elle annonce la mauvaise fortune. Aussi voudrais-je connaître celle

de nos amies qui a pris ce bel oiseau sous sa protection; peut-être

aurais-je alors la possibilité de m’amuser ce soir. Mon billet anonyme

est sans doute une méchanceté préparée par quelque rivale, car il est

question de ce jeune homme; son impertinence lui aura été dictée:

espionnez-le. Je vais prendre le bras du duc de Navarreins, vous saurez

bien me retrouver.

Au moment où madame d’Espard allait aborder son parent, le

masque mystérieux se plaça entre elle et le duc pour lui dire à

l’oreille:--Lucien vous aime, il est l’auteur du billet; votre préfet

est son plus grand ennemi, pouvait-il s’expliquer devant lui?

L’inconnu s’éloigna, laissant madame d’Espard en proie à une double

surprise. La marquise ne savait personne au monde capable de jouer le

rôle de ce masque; elle craignit un piége, alla s’asseoir et se cacha.

Le comte Sixte du Châtelet, à qui Lucien avait retranché son _du_

ambitieux avec une affectation qui sentait une vengeance long-temps

rêvée, suivit à distance ce merveilleux dandy, et rencontra bientôt un

jeune homme auquel il crut pouvoir parler à cœur ouvert.

--Eh! bien, Rastignac, avez-vous vu Lucien? il a fait peau neuve.

--Si j’étais aussi joli garçon que lui, je serais encore plus riche que

lui, répondit le jeune élégant d’un ton léger mais fin qui exprimait

une raillerie attique.

--Non, lui dit à l’oreille le gros masque en lui rendant mille

railleries pour une par la manière dont il accentua le monosyllabe.

Rastignac, qui n’était pas homme à dévorer une insulte, resta comme

frappé de la foudre, et se laissa mener dans l’embrasure d’une fenêtre

par une main de fer, qu’il lui fut impossible de secouer.

--Jeune coq sorti du poulailler de maman Vauquer, vous à qui le cœur

a failli pour saisir les millions du papa Taillefer quand le plus

fort de l’ouvrage était fait, sachez, pour votre sûreté personnelle,

que si vous ne vous comportez pas avec Lucien comme avec un frère que

vous aimeriez, vous êtes dans nos mains sans que nous soyons dans

les vôtres. Silence et dévouement, ou j’entre dans votre jeu pour y

renverser vos quilles. Lucien de Rubempré est protégé par le plus grand

pouvoir d’aujourd’hui, l’Église. Choisissez entre la vie ou la mort.

Votre réponse?

Rastignac eut le vertige comme un homme endormi dans une forêt, et

qui se réveille à côté d’une lionne affamée. Il eut peur, mais sans

témoins: les hommes les plus courageux s’abandonnent alors à la peur.

--Il n’y a que _lui_ pour savoir.... et pour oser..., se dit-il à

lui-même.

Le masque lui serra la main pour l’empêcher de finir sa

phrase:--Agissez comme si c’était _lui_, dit-il.

Rastignac se conduisit alors comme un millionnaire sur la grande route,

en se voyant mis en joue par un brigand: il capitula.

--Mon cher comte, dit-il à Châtelet vers lequel il revint, si vous

tenez à votre position, traitez Lucien de Rubempré comme un homme que

vous trouverez un jour placé beaucoup plus haut que vous ne l’êtes.

Le masque laissa échapper un imperceptible geste de satisfaction, et se

remit sur la trace de Lucien.

--Mon cher, vous avez bien rapidement changé d’opinion sur son compte,

répondit le préfet justement étonné.

--Aussi rapidement que ceux qui sont au Centre et qui votent avec la

Droite, répondit Rastignac à ce préfet-député, dont la voix manquait

depuis peu de jours au Ministère.

--Est-ce qu’il y a des opinions, aujourd’hui, il n’y a plus que des

intérêts, répliqua des Lupeaulx qui les écoutait. De quoi s’agit-il?

--Du sieur de Rubempré, que Rastignac veut me donner pour un

personnage, dit le député au Secrétaire-Général.

--Mon cher comte, lui répondit des Lupeaulx d’un air grave, monsieur de

Rubempré est un jeune homme du plus grand mérite, et si bien appuyé

que je me croirais très-heureux de pouvoir renouer connaissance avec

lui.

--Le voilà qui va tomber dans le guêpier des roués de l’époque, dit

Rastignac.

Les trois interlocuteurs se tournèrent vers un coin où se tenaient

quelques beaux esprits, des hommes plus ou moins célèbres, et plusieurs

élégants. Ces messieurs mettaient en commun leurs observations, leurs

bons mots et leurs médisances, en essayant de s’amuser ou en attendant

quelque amusement. Dans cette troupe si bizarrement composée se

trouvaient des gens avec qui Lucien avait eu des relations mêlées de

procédés ostensiblement bons et de mauvais services cachés.

--Eh! bien, Lucien, mon enfant, mon cher amour, nous voilà rempaillé,

rafistolé. D’où venons-nous? Nous avons donc remonté sur notre bête à

l’aide des cadeaux expédiés du boudoir de Florine. Bravo, mon gars! lui

dit Blondet en quittant le bras de Finot pour prendre familièrement

Lucien par la taille et le serrer contre son cœur.

Andoche Finot était le propriétaire d’une Revue où Lucien avait

travaillé presque gratis, et que Blondet enrichissait par sa

collaboration, par la sagesse de ses conseils et la profondeur de ses

vues. Finot et Blondet personnifiaient Bertrand et Raton, à cette

différence près que le chat de La Fontaine finit par s’apercevoir de

sa duperie, et que, tout en se sachant dupé, Blondet servait toujours

Finot. Ce brillant condottière de plume devait, en effet, être pendant

long-temps esclave. Finot cachait une volonté brutale sous des dehors

lourds, sous les pavots d’une bêtise impertinente, frottée d’esprit

comme le pain d’un manœuvre est frotté d’ail. Il savait engranger

ce qu’il glanait, les idées et les écus, à travers les champs de la

vie dissipée que mènent les gens de lettres et les gens d’affaires

politiques. Blondet, pour son malheur, avait mis sa force à la solde

de ses vices et de sa paresse. Toujours surpris par le besoin, il

appartenait au pauvre clan des gens éminents qui peuvent tout pour

la fortune d’autrui sans rien pouvoir pour la leur, des Aladins qui

se laissent emprunter leur lampe. Ces admirables conseillers ont

l’esprit perspicace et juste quand il n’est pas tiraillé par l’intérêt

personnel. Chez eux, c’est la tête et non le bras qui agit. De là

le décousu de leurs mœurs, et de là le blâme dont les accablent les

esprits inférieurs. Blondet partageait sa bourse avec le camarade

qu’il avait blessé la veille; il dînait, trinquait, couchait avec celui

qu’il égorgerait le lendemain. Ses amusants paradoxes justifiaient

tout. En acceptant le monde entier comme une plaisanterie, il ne

voulait pas être pris au sérieux. Jeune, aimé, presque célèbre,

heureux, il ne s’occupait pas, comme Finot, d’acquérir la fortune

nécessaire à l’homme âgé. Le courage le plus difficile est peut-être

celui dont avait besoin Lucien en ce moment pour couper Blondet comme

il venait de couper madame d’Espard et Châtelet. Malheureusement, chez

lui, les jouissances de la vanité gênaient l’exercice de l’orgueil, qui

certes est le principe de beaucoup de grandes choses. Sa vanité avait

triomphé dans sa précédente rencontre: il s’était montré riche, heureux

et dédaigneux avec deux personnes qui jadis l’avaient dédaigné pauvre

et misérable; mais un poète pouvait-il, comme un diplomate vieilli,

rompre en visière à deux soi-disant amis qui l’avaient accueilli dans

sa misère, chez lesquels il avait couché durant les jours de détresse?

Finot, Blondet et lui s’étaient avilis de compagnie, ils avaient roulé

dans des orgies qui ne dévoraient pas que l’argent de leurs créanciers.

Comme ces soldats qui ne savent pas placer leur courage, Lucien fit

alors ce que font bien des gens de Paris, il compromit de nouveau son

caractère en acceptant une poignée de main de Finot, en ne se refusant

pas à la caresse de Blondet. Quiconque a trempé dans le journalisme,

ou y trempe encore, est dans la nécessité cruelle de saluer les hommes

qu’il méprise, de sourire à son meilleur ennemi, de pactiser avec

les plus fétides bassesses, de se salir les doigts en voulant payer

ses agresseurs avec leur monnaie. On s’habitue à voir faire le mal,

à le laisser passer; on commence par l’approuver, on finit par le

commettre. A la longue, l’âme sans cesse maculée par de honteuses et

continuelles transactions, s’amoindrit, le ressort des pensées nobles

se rouille, les gonds de la banalité s’usent et tournent d’eux-mêmes.

Les Alcestes deviennent des Philintes, les caractères se détrempent,

les talents s’abâtardissent, la foi dans les belles œuvres s’envole.

Tel qui voulait s’enorgueillir de ses pages se dépense en de tristes

articles que sa conscience lui signale tôt ou tard comme autant de

mauvaises actions. On était venu, comme Lousteau, comme Vernou, pour

être un grand écrivain, on se trouve un impuissant folliculaire. Aussi

ne saurait-on trop honorer les gens chez qui le caractère est à la

hauteur du talent, les d’Arthez qui savent marcher d’un pied sûr à

travers les écueils de la vie littéraire. Lucien ne sut rien répondre

au patelinage de Blondet, dont l’esprit exerçait d’ailleurs sur lui

d’irrésistibles séductions, qui conservait l’ascendant du corrupteur

sur l’élève, et qui d’ailleurs était bien posé dans le monde par sa

liaison avec la comtesse de Montcornet.

--Avez-vous hérité d’un oncle? lui dit Finot d’un air railleur.

--J’ai mis, comme vous, les sots en coupes réglées, lui répondit Lucien

sur le même ton.

--Monsieur aurait une Revue, un journal quelconque? reprit Andoche

Finot avec la suffisance impertinente que déploie l’exploitant envers

son exploité.

--J’ai mieux, répliqua Lucien dont la vanité blessée par la supériorité

qu’affectait le rédacteur en chef lui rendit l’esprit de sa nouvelle

position.

--Et, qu’avez-vous, mon cher?...

--J’ai un Parti.

--Il y a le parti Lucien? dit en souriant Vernou.

--Finot, te voilà distancé par ce garçon-là, je te l’ai prédit. Lucien

a du talent, tu ne l’as pas ménagé, tu l’as roué. Repens-toi, gros

butor, reprit Blondet.

Fin comme le musc, Blondet vit plus d’un secret dans l’accent, dans

le geste, dans l’air de Lucien; tout en l’adoucissant, il sut donc

resserrer par ces paroles la gourmette de la bride. Il voulait

connaître les raisons du retour de Lucien à Paris, ses projets, ses

moyens d’existence.

--A genoux devant une supériorité que tu n’auras jamais, quoique tu

sois Finot! reprit-il. Admets monsieur, et sur-le-champ, au nombre des

hommes forts à qui l’avenir appartient, il est des nôtres! Spirituel et

beau, ne doit-il pas arriver par tes _quibuscumque viis_? Le voilà dans

sa bonne armure de Milan, avec sa puissante dague à moitié tirée, et

son pennon arboré! Tudieu! Lucien, où donc as-tu volé ce joli gilet? Il

n’y a que l’amour pour savoir trouver de pareilles étoffes. Avons-nous

un domicile? Dans ce moment, j’ai besoin de savoir les adresses de mes

amis, je ne sais où coucher. Finot m’a mis à la porte pour ce soir,

sous le vulgaire prétexte d’une bonne fortune.

--Mon cher, répondit Lucien, j’ai mis en pratique un axiome avec lequel

on est sûr de vivre tranquille: _Fuge, late, tace_. Je vous laisse.

--Mais je ne te laisse pas que tu ne t’acquittes envers moi d’une dette

sacrée, ce petit souper, hein? dit Blondet qui donnait un peu trop dans

la bonne chère et qui se faisait traiter quand il se trouvait sans

argent.

--Quel souper? reprit Lucien en laissant échapper un geste d’impatience.

--Tu ne t’en souviens pas? Voilà où je reconnais la prospérité d’un

ami: il n’a plus de mémoire.

--Il sait ce qu’il nous doit, je suis garant de son cœur, reprit Finot

en saisissant la plaisanterie de Blondet.

--Rastignac, dit Blondet en prenant le jeune élégant par le bras au

moment où il arrivait en haut du foyer, et auprès de la colonne où se

tenaient les soi-disant amis, il s’agit d’un souper: vous serez des

nôtres... A moins que monsieur, reprit-il sérieusement en montrant

Lucien, ne persiste à nier une dette d’honneur; il le peut.

--Monsieur de Rubempré, je le garantis, en est incapable, dit Rastignac

qui pensait à tout autre chose qu’à une mystification.

--Voilà Bixiou, s’écria Blondet, il en sera: rien de complet sans lui.

Sans lui, le vin de Champagne m’empâte la langue, et je trouve tout

fade, même le piment des épigrammes.

--Mes amis, dit Bixiou, je vois que vous êtes réunis autour de la

merveille du jour. Notre cher Lucien recommence les Métamorphoses

d’Ovide. De même que les dieux se changeaient en de singuliers

légumes et autres, pour séduire des femmes, il a changé le Chardon en

gentilhomme pour séduire, quoi? Charles X! Mon petit Lucien, dit-il en

le prenant par un bouton de son habit, un journaliste qui passe grand

seigneur mérite un joli charivari. A leur place, dit l’impitoyable

railleur en montrant Finot et Vernou, je t’entamerais dans leur petit

journal; tu leur rapporterais une centaine de francs, dix colonnes de

bons mots.

--Bixiou, dit Blondet, un Amphitryon nous est sacré vingt-quatre heures

auparavant et douze heures après la fête: notre illustre ami nous donne

à souper.

--Comment! comment! reprit Bixiou; mais quoi de plus nécessaire que de

sauver un grand nom de l’oubli, que de doter l’indigente aristocratie

d’un homme de talent? Lucien, tu as l’estime de la Presse, de laquelle

tu étais le plus bel ornement, et nous te soutiendrons. Finot, un

entrefilet aux premiers-Paris! Blondet, une tartine insidieuse à la

quatrième page de ton journal! Annonçons l’apparition du plus beau

livre de l’époque, _l’Archer de Charles IX_! Supplions Dauriat de nous

donner bientôt les _Marguerites_, ces divins sonnets du Pétrarque

français! Portons notre ami sur le pavois de papier timbré qui fait et

défait les réputations!

--Si tu veux à souper, dit Lucien à Blondet pour se défaire de cette

troupe qui menaçait de se grossir, il me semble que tu n’avais pas

besoin d’employer l’hyperbole et la parabole avec un ancien ami, comme

si c’était un niais. A demain soir, chez Lointier, dit-il vivement en

voyant venir une femme vers laquelle il s’élança.

--Oh! oh! oh! dit Bixiou sur trois tons et d’un air railleur en

paraissant reconnaître le masque au-devant duquel allait Lucien, ceci

mérite confirmation.

Et il suivit le joli couple, le devança, l’examina d’un œil perspicace,

et revint à la grande satisfaction de tous ces envieux intéressés à

savoir d’où provenait le changement de fortune de Lucien.

--Mes amis, vous connaissez de longue main la bonne fortune du sire de

Rubempré, leur dit Bixiou, c’est l’ancien rat de des Lupeaulx.

L’une des perversités maintenant oubliées, mais en usage au

commencement de ce siècle, était le luxe des rats. Un rat, mot déjà

vieilli, s’appliquait à un enfant de dix à onze ans, comparse à quelque

théâtre, surtout à l’Opéra, que les débauchés formaient pour le vice et

l’infamie. Un rat était une espèce de page infernal, un gamin femelle

à qui se pardonnaient les bons tours. Le rat pouvait tout prendre; il

fallait s’en défier comme d’un animal dangereux, il introduisait dans

la vie un élément de gaieté, comme jadis les Scapin, les Sganarelle

et les Frontin dans l’ancienne comédie. Un rat était trop cher: il ne

rapportait ni honneur, ni profit, ni plaisir; la mode des rats passa

si bien, qu’aujourd’hui peu de personnes savaient ce détail intime de

la vie élégante avant la Restauration, jusqu’au moment où quelques

écrivains se sont emparés du rat comme d’un sujet neuf.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 32 / 56 段