Ça m’est bien égal, j’ai une place d’éditeur responsable. J’aurai toute

la journée à moi pour flâner ou pour remplir quelque place amusante

dans le bureau du journal.

BIXIOU.

Dutocq a déjà fait destituer ce pauvre Desroys, accusé de vouloir

couper les têtes...

THUILLIER.

Des rois?...

BIXIOU.

Recevez mes compliments! il est joli celui-là!

COLLEVILLE (_entrant joyeux_).

Messieurs, je suis votre Chef...

THUILLIER (_il embrasse Colleville_).

Ah! mon ami, je le serais comme tu l’es, je ne serais pas si content.

BIXIOU.

C’est un coup de sa femme, mais ce n’est pas un coup de tête! (_Éclats

de rire_).

POIRET.

Qu’on me dise la morale de ce qui nous arrive aujourd’hui?...

BIXIOU.

La voulez-vous? L’antichambre de l’Administration sera désormais la

Chambre, la cour en est le boudoir, le chemin ordinaire en est la cave,

le lit est plus que jamais le petit sentier de traverse.

POIRET.

Monsieur Bixiou, je vous en prie, expliquez-vous?

BIXIOU.

Je vais paraphraser mon opinion. Pour être quelque chose, il faut

commencer par être tout. Il y a évidemment une réforme administrative

à faire; car, ma parole d’honneur, l’État vole autant ses employés que

les employés volent le temps dû à l’État; mais nous travaillons peu

parce que nous ne recevons presque rien, nous trouvant en beaucoup

trop grand nombre pour la besogne à faire, et ma vertueuse Rabourdin

a vu tout cela! Ce grand homme de bureau prévoyait, messieurs, ce qui

doit arriver, et ce que les niais appellent le jeu de nos admirables

institutions libérales. La Chambre va vouloir administrer, et les

administrateurs voudront être législateurs. Le Gouvernement voudra

administrer, et l’Administration voudra gouverner. Aussi les lois

seront-elles des règlements, et les ordonnances deviendront-elles

des lois. Dieu fit cette époque pour ceux qui aiment à rire. Je vis

dans l’admiration du spectacle que le plus grand railleur des temps

modernes, Louis XVIII, nous a préparé. (_Stupéfaction générale_).

Messieurs, si la France, le pays le mieux administré de l’Europe,

est ainsi, jugez de ce que doivent être les autres. Pauvres pays,

je me demande comment ils peuvent marcher sans les deux Chambres,

sans la liberté de la presse, sans le Rapport et le Mémoire, sans

les circulaires, sans une armée d’employés!... Ah! çà, comment

ont-ils des armées, des flottes? comment existent-ils sans discuter

à chaque respiration et à chaque bouchée?... Ça peut-il s’appeler

des gouvernements, des patries? On m’a soutenu... (des farceurs de

voyageurs!...) que ces gens prétendent avoir une politique, et qu’ils

jouissent d’une certaine influence; mais je les plains! ils n’ont pas

le _progrès des lumières_, ils ne peuvent pas remuer des idées, ils

n’ont pas de tribuns indépendants, ils sont dans la barbarie. Il n’y a

que le peuple français de spirituel. Comprenez-vous, monsieur Poiret

(_Poiret reçoit comme une secousse_), qu’un pays puisse se passer de

chefs de division, de directeurs-généraux, de ce bel état-major, la

gloire de la France et de l’empereur Napoléon qui eut bien ses raisons

pour créer des places. Tenez, comme ces pays ont l’audace d’exister,

et qu’à Vienne on compte à peu près cent employés au ministère de la

Guerre, tandis que chez nous les traitements et les pensions forment le

tiers du budget, ce dont on ne se doutait pas avant la Révolution, je

me résume en disant que l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,

qui a peu de chose à faire, devrait bien proposer un prix pour qui

résoudra cette question: _Quel est l’État le mieux constitué de celui

qui fait beaucoup de choses avec peu d’employés, ou de celui qui fait

peu de chose avec beaucoup d’employés?_

POIRET.

Est-ce là votre dernier mot?

BIXIOU.

_Yes, sir!... Ja, mein Herr!... Si, signor! Da!_... je vous fais grâce

des autres langues.

POIRET (_lève les mains au ciel_).

Mon Dieu! et l’on dit que vous êtes spirituel!

BIXIOU.

Vous ne m’avez donc pas compris?

PHELLION.

Cependant la dernière proposition est pleine de sens...

BIXIOU.

Comme le budget, aussi compliqué qu’il paraît simple, et je vous mets

ainsi comme un lampion sur ce casse-cou, sur ce trou, sur ce gouffre,

sur ce volcan appelé, par le _Constitutionnel, l’horizon politique_.

POIRET.

J’aimerais mieux une explication que je pusse comprendre...

BIXIOU.

Vive Rabourdin!... voilà mon opinion. Êtes-vous content?

COLLEVILLE (_gravement_).

Monsieur Rabourdin n’a eu qu’un tort.

POIRET.

Lequel?

COLLEVILLE.

Celui d’être un homme d’État au lieu d’être un Chef de Bureau.

PHELLION (_en se plaçant devant Bixiou_).

Pourquoi, môsieur, vous qui compreniez si bien monsieur Rabourdin,

avez-vous fait cette ign... cette inf... cette affreuse caricature?

BIXIOU.

Et notre pari? oubliez-vous que je jouais le jeu du diable! et que

votre Bureau me doit un dîner au Rocher de Cancale.

POIRET (_très-chiffonné_).

Il est donc dit que je quitterai le Bureau sans avoir jamais pu

comprendre une phrase, un mot, une idée de monsieur Bixiou.

BIXIOU.

C’est votre faute! demandez à ces messieurs?... Messieurs, avez-vous

compris le sens de mes observations? sont-elles justes? lumineuses?

TOUS.

Hélas! oui.

MINARD.

Et la preuve, c’est que je viens d’écrire ma démission. Adieu,

messieurs, je me jette dans l’industrie...

BIXIOU.

Avez-vous inventé des corsets mécaniques ou des biberons, des pompes

à incendie ou des paracrottes, des cheminées qui ne consomment pas de

bois, ou des fourneaux qui cuisent les côtelettes avec trois feuilles

de papier?

MINARD (_en s’en allant_).

Je garde mon secret.

BIXIOU.

Eh! bien, jeune Poiret-jeune, vous le voyez?... ces messieurs me

comprennent tous...

POIRET (_humilié_).

Monsieur Bixiou, voulez-vous me faire l’honneur de me parler une seule

fois mon langage en descendant jusqu’à moi...

BIXIOU (_en guignant les employés_).

Volontiers! (_Il prend Poiret par le bouton de sa redingote._) Avant de

vous en aller d’ici, peut-être serez-vous bien aise de savoir qui vous

êtes...

POIRET (_vivement_).

Un honnête homme, monsieur.

BIXIOU.

.... De définir, d’expliquer, de pénétrer, d’analyser ce que c’est

qu’un employé... le savez-vous?

POIRET.

Je le crois.

BIXIOU (_tortille le bouton_).

J’en doute.

POIRET.

C’est un homme payé par le gouvernement pour faire un travail.

BIXIOU.

Évidemment, alors un soldat est un employé.

POIRET (_embarrassé_).

Mais non.

BIXIOU.

Cependant il est payé par l’État pour monter la garde et passer des

revues. Vous me direz qu’il souhaite trop quitter sa place, qu’il est

trop peu en place, qu’il travaille trop et touche généralement trop peu

de métal, excepté toutefois celui de son fusil.

POIRET (_ouvre de grands yeux_).

Eh! bien, monsieur, un employé serait plus logiquement un homme qui

pour vivre a besoin de son traitement et qui n’est pas libre de quitter

sa place, ne sachant faire autre chose qu’expédier.

BIXIOU.

Ah! nous arrivons à une solution... Ainsi le Bureau est la coque de

l’employé. Pas d’employé sans bureau, pas de bureau sans employé. Que

faisons-nous alors du douanier. (_Poiret essaye de piétiner, il échappe

à Bixiou qui lui a coupé un bouton et qui le reprend par un autre._)

Bah! ce serait dans la matière bureaucratique un être neutre. Le

gabelou est à moitié employé, il est sur les confins des bureaux et

des armes, comme sur les frontières: ni tout à fait soldat, ni tout à

fait employé. Mais, papa, où allons-nous? (_Il tortille le bouton._) Où

cesse l’employé? Question grave! Un préfet est-il un employé?

POIRET (_timidement_).

C’est un fonctionnaire.

BIXIOU.

Ah! vous arrivez à ce contre-sens qu’un fonctionnaire ne serait pas un

employé!...

POIRET (_fatigué regarde tous les employés_).

Monsieur Godard a l’air de vouloir dire quelque chose.

GODARD.

L’employé serait l’Ordre et le fonctionnaire un Genre.

BIXIOU (_souriant_).

Je ne vous croyais pas capable de cette ingénieuse distinction, brave

Sous-Ordre.

POIRET.

Où allons-nous?...

BIXIOU.

Là, là... papa, ne marchons pas sur notre longe... Écoutez, et nous

finirons par nous entendre. Tenez, posons un axiome que je lègue aux

Bureaux!

Où finit l’employé commence le fonctionnaire, où finit le fonctionnaire

commence l’homme d’État.

Il se rencontre cependant peu d’hommes d’État parmi les préfets. Le

préfet serait alors un neutre des Genres supérieurs. Il se trouverait

entre l’homme d’État et l’employé, ce que le douanier se trouve

entre le civil et le militaire. Continuons à débrouiller ces hautes

questions. (_Poiret devient rouge._) Ceci ne peut-il pas se formuler

par cette maxime digne de Larochefoucault: Au-dessus de vingt mille

francs d’appointements, il n’y a plus d’employés. Nous pouvons

mathématiquement en tirer ce premier _corollaire_: L’homme d’État se

déclare dans la sphère des traitements supérieurs. Et ce non moins

important et logique deuxième _corollaire_: Les Directeurs généraux

peuvent être des hommes d’État. Peut-être est-ce dans ce sens que plus

d’un député se dit:--C’est un bel état que d’être directeur général!

Mais, dans l’intérêt de la langue française et de l’Académie...

POIRET (_tout à fait fasciné par la fixité du regard de Bixiou_).

La langue française!... l’Académie!...

BIXIOU (_il coupe un second bouton et ressaisit le bouton supérieur_).

Oui, dans l’intérêt de notre belle langue, on doit faire observer que

si le chef de bureau peut à la rigueur être encore un employé, le

chef de division doit être un bureaucrate. Ces messieurs... (_Il se

tourne vers les employés en leur montrant le second bouton coupé à la

redingote de Poiret._) ces messieurs apprécieront cette nuance pleine

de délicatesse. Ainsi, papa Poiret, l’employé finit exclusivement au

chef de division. Voici donc la question bien posée, il n’existe plus

aucune incertitude, l’employé qui pouvait paraître indéfinissable est

défini.

POIRET.

Cela me semble hors de doute.

BIXIOU.

Néanmoins, faites-moi l’amitié de résoudre cette question: Un juge

étant inamovible, conséquemment ne pouvant être, selon votre subtile

distinction, un fonctionnaire, et n’ayant pas un traitement en harmonie

avec son ouvrage, doit-il être compris dans la classe des employés?...

POIRET (_il regarde les corniches_).

Monsieur, je n’y suis plus...

BIXIOU (_il coupe un troisième bouton_).

Je voulais vous prouver, monsieur, que rien n’est simple, mais surtout,

et ce que je vais dire est pour les philosophes (si vous voulez me

permettre de retourner un mot de Louis XVIII), je veux faire voir que:

A côté du besoin de définir, se trouve le danger de s’embrouiller.

POIRET (_s’essuie le front_).

Pardon, monsieur, j’ai mal au cœur... (_Il veut croiser sa redingote._)

Ah! vous m’avez coupé tous mes boutons!

BIXIOU.

Eh! bien, comprenez-vous?...

POIRET (_mécontent_).

Oui, monsieur.... oui, je comprends que vous avez voulu faire une

très-mauvaise farce, en me coupant mes boutons, sans que je m’en

aperçusse!...

BIXIOU (_gravement_).

Vieillard! vous vous trompez. J’ai voulu graver dans votre cerveau la

plus vivante image possible du Gouvernement constitutionnel (_tous

les employés regardent Bixiou, Poiret stupéfait le contemple dans

une sorte d’inquiétude_) et vous tenir ainsi ma parole. J’ai pris la

manière parabolique des Sauvages! (Écoutez!) Pendant que les ministres

établissent à la Chambre des colloques à peu près aussi concluants,

aussi utiles que le nôtre, l’Administration coupe des boutons aux

contribuables.

TOUS.

Bravo, Bixiou!

POIRET (_qui comprend_).

Je ne regrette plus mes boutons.

BIXIOU.

Et je fais comme Minard, je ne veux plus émarger pour si peu de chose,

et je prive le Ministère de ma coopération. (_Il sort au milieu des

rires de tous les employés._)

Une autre scène, plus instructive que celle-ci, car elle peut apprendre

comment périssent les grandes idées dans les sphères supérieures et

comment on s’y console d’un malheur, se passait dans le salon de

réception du ministère.

En ce moment, des Lupeaulx présentait au ministre le nouveau Directeur,

monsieur Baudoyer. Il se trouvait dans le salon deux ou trois députés

ministériels, influents, et monsieur Clergeot, à qui l’Excellence

donnait l’assurance d’un traitement honorable. Après quelques phrases

banales échangées, l’événement du jour fut sur le tapis.

UN DÉPUTÉ.

Vous n’aurez donc plus Rabourdin?

DES LUPEAULX.

Il a donné sa démission.

CLERGEOT.

Il voulait, dit-on, réformer l’administration.

LE MINISTRE (_en regardant les députés_).

Les traitements ne sont peut-être pas proportionnés aux exigences du

service.

DE LA BRIÈRE.

Selon monsieur Rabourdin, cent employés à douze mille francs feraient

mieux et plus promptement que mille employés à douze cents francs.

CLERGEOT.

Peut-être a-t-il raison.

LE MINISTRE.

Que voulez-vous? la machine est montée ainsi, il faudrait la briser

et la refaire; qui donc en aura le courage en présence de la

Tribune, sous le feu des sottes déclamations de l’Opposition, ou des

terribles articles de la Presse? Il s’ensuit qu’un jour il y aura

quelque solution de continuité dommageable entre le Gouvernement et

l’Administration.

LE DÉPUTÉ.

Qu’arrivera-t-il?

LE MINISTRE.

Un ministre voudra le bien sans pouvoir l’accomplir. Vous aurez créé

des lenteurs interminables entre les choses et les résultats. Si vous

avez rendu le vol d’un écu vraiment impossible, vous n’empêcherez pas

les collusions dans la sphère des intérêts. On ne concédera certaines

opérations qu’après des stipulations secrètes, qu’il sera difficile de

surprendre. Enfin les employés, depuis le plus petit jusqu’au chef du

bureau, vont avoir des opinions à eux, ils ne seront plus les mains

d’une cervelle, ils ne représenteront plus la pensée du Gouvernement,

l’Opposition tend à leur donner le droit de parler contre lui, voter

contre lui, juger contre lui.

BAUDOYER (_tout bas, mais de manière à être entendu_).

Monseigneur est sublime.

DES LUPEAULX.

Certes, la bureaucratie a des torts: je la trouve et lente et

insolente, elle enserre un peu trop l’action ministérielle, elle

étouffe bien des projets, elle arrête le progrès; mais l’administration

française est admirablement utile...

BAUDOYER.

Certes!

DES LUPEAULX.

Ne fût-ce qu’à soutenir la papeterie et le timbre. Si, comme les

excellentes ménagères, elle est un peu taquine, elle peut, à toute

heure, rendre compte de sa dépense. Quel est le négociant habile

qui ne jetterait pas joyeusement, dans le gouffre d’une assurance

quelconque, cinq pour cent de toute sa production, du capital qui sort

ou rentre, pour ne pas avoir de _Coulage_! Les industriels des deux

mondes souscriraient avec joie à un pareil accord avec ce génie du mal

appelé Coulage. Eh! bien, quoique la Statistique soit l’enfantillage

des hommes d’État modernes, qui croient que les chiffres sont le

calcul, on doit se servir de chiffres pour calculer. Calculons donc?

Le chiffre est d’ailleurs la raison probante des sociétés basées sur

l’intérêt personnel et sur l’argent, et telle est la société que

nous a faite la Charte! selon moi, du moins. Puis rien ne convaincra

mieux les _masses intelligentes_ qu’un peu de chiffres. Tout, disent

nos hommes d’État de la Gauche, en définitif, se résout par des

chiffres. Chiffrons. (_Le ministre cause à voix basse avec un député,

dans un coin._) On compte environ quarante mille employés en France,

déduction faite des salariés, car un cantonnier, un balayeur des

rues, une rouleuse de cigares ne sont pas des employés. La moyenne

des traitements est de quinze cents francs. Multipliez quarante mille

par quinze cents, vous obtenez soixante millions. Et d’abord, un

publiciste pourrait faire observer à la Chine, à la Russie, où tous

les employés volent, à l’Autriche, aux républiques américaines, au

monde, que, pour ce prix, la France obtient la plus fureteuse, la

plus méticuleuse, la plus écrivassière, paperassière, inventorière,

contrôleuse, vérifiante, soigneuse, enfin la plus femme de ménage

des Administrations connues! Il ne se dépense pas, il ne s’encaisse

pas un centime en France qui ne soit ordonné par une lettre, prouvé

par une pièce, produit et reproduit sur des états de situation, payé

sur quittance; puis la demande et la quittance sont enregistrées,

contrôlées, vérifiées par des gens à lunettes. Au moindre défaut de

forme, l’employé s’effarouche, car il vit de ces scrupules. Enfin bien

des pays seraient contents, mais Napoléon ne s’en est pas tenu là. Ce

grand organisateur a rétabli les magistrats suprêmes d’une cour unique

dans le monde. Ces magistrats passent leurs jours à vérifier tous les

bons, paperasses, rôles, contrôles, acquits à caution, paiements,

contributions reçues, contributions dépensées, etc., que les employés

ont écrits. Ces juges sévères poussent le talent du scrupule, le

génie de la recherche, la vue des lynx, la perspicacité des Comptes

jusqu’à refaire toutes les additions pour chercher des soustractions.

Ces sublimes victimes des chiffres renvoient, deux ans après, à un

intendant militaire, un état quelconque où y il a une erreur de deux

centimes. Ainsi l’administration française, la plus pure de toutes

celles qui paperassent sur le globe, a rendu, comme vient de le dire

Son Excellence, le vol impossible en France, la concussion est une

chimère. Eh! bien, que peut-on objecter? La France possède un revenu

de douze cents millions, elle le dépense, voilà tout. Il entre douze

cents millions dans ses caisses, et douze cents millions en sortent.

Elle manie donc deux milliards quatre cents millions, et ne paie que

soixante millions, deux et demi pour cent, pour avoir la certitude

qu’il n’existe pas de coulage. Notre livre de cuisine politique coûte

soixante millions, mais la gendarmerie coûte davantage, et ne nous

empêche pas d’être volés. Les tribunaux, les bagnes et la police

coûtent autant et ne nous font rien rendre. Et nous trouvons l’emploi

des gens qui ne peuvent pas faire autre chose que ce qu’ils font,

croyez-le bien. Le gaspillage, s’il y en a, ne peut plus être que

moral et législatif, les Chambres en sont alors les complices, le

gaspillage devient légal. Le coulage consiste à faire faire des travaux

qui ne sont pas urgents ou nécessaires, à dégalonner et regalonner

les troupes, à commander des vaisseaux sans s’inquiéter s’il y a du

bois et de payer alors le bois trop cher, à se préparer à la guerre

sans la faire, à payer les dettes d’un État sans lui en demander le

remboursement ou des garanties, etc., etc.

BAUDOYER.

Mais ce haut coulage ne regarde pas l’employé. Cette mauvaise gestion

des affaires du pays concerne l’homme d’État qui conduit le vaisseau.

LE MINISTRE (_il a fini sa conversation_).

Il y a du vrai dans ce que vient de dire des Lupeaulx; mais sachez (_à

Baudoyer_), monsieur le directeur, que personne n’est au point de vue

d’un homme d’État. Ordonner toute espèce de dépenses, même inutiles,

ne constitue pas une mauvaise gestion. N’est-ce pas toujours animer le

mouvement de l’argent dont l’immobilité devient, en France surtout,

funeste par suite des habitudes avaricieuses et profondément illogiques

de la province qui enfouit des tas d’or...

LE DÉPUTÉ (_qui a écouté des Lupeaulx_).

Mais il me semble que si votre Excellence avait raison tout à l’heure,

et si notre spirituel ami (_il prend des Lupeaulx par le bras_) n’a pas

tort, que conclure?

DES LUPEAULX (_après avoir regardé le ministre_).

Il y a sans doute quelque chose à faire...

DE LA BRIÈRE (_timidement_).

Monsieur Rabourdin a donc raison?

LE MINISTRE.

Je verrai Rabourdin...

DES LUPEAULX.

Ce pauvre homme a eu le tort de se constituer le juge suprême de

l’Administration et des hommes qui la composent; il ne veut que trois

ministères...

LE MINISTRE (_interrompant_).

Il est donc fou!

LE DÉPUTÉ.

Comment représenterait-on, dans les ministères, les chefs des partis à

la Chambre?

BAUDOYER.

Peut-être monsieur Rabourdin changeait-il aussi la constitution?

LE MINISTRE (_devenu pensif prend le bras de La Brière et l’emmène_).

Je voudrais voir le travail de Rabourdin; et puisque vous le

connaissez...

DE LA BRIÈRE (_dans le cabinet_).

Il a tout brûlé, vous l’avez laissé déshonorer, il quitte

l’Administration. Ne croyez pas, monseigneur, qu’il ait eu la sotte

pensée, comme des Lupeaulx veut le faire croire, de rien changer à

l’admirable centralisation du pouvoir.

LE MINISTRE (_en lui-même_).

J’ai fait une faute. (_Il reste un moment silencieux._) Bah! nous ne

manquerons jamais de plans de réforme...

DE LA BRIÈRE.

Ce n’est pas les idées, mais les hommes d’exécution qui manquent.

Des Lupeaulx, ce délicieux avocat des abus, entra dans le cabinet.

--Monseigneur, je pars pour mon élection.

--Attendez! dit l’Excellence en laissant son secrétaire particulier et

prenant le bras de des Lupeaulx avec qui il alla dans l’embrasure de

la fenêtre. Mon cher, laissez-moi cet arrondissement, vous serez nommé

comte, et je paie vos dettes... Enfin, si, après le renouvellement

de la Chambre, je reste aux affaires, je trouverai l’occasion de vous

faire nommer pair de France dans une fournée.

--Vous êtes homme d’honneur, j’accepte.

Ce fut ainsi que Clément Chardin des Lupeaulx dont le père, anobli

sous Louis XV, portait _écartelé au premier d’argent au loup ravissant

de sable emportant un agneau de gueules; au deux, de pourpre à trois

fermeaux d’argent; deux et un, aux trois pals de gueules et d’argent de

douze pièces; au quatre, d’or au caducée de gueules mis en pal, volé et

serpenté de sinople, soutenu de quatre pates de griffon mouvantes des

flancs de l’écu_; avec EN LUPUS IN HISTORIA pour devise, put surmonter

cet écusson quasi-railleur d’une couronne comtale.

En 1830, vers la fin de décembre, monsieur Rabourdin eut une affaire

dans son ancien Ministère où les Bureaux furent agités par des

déménagements de fond en comble. Cette révolution pesa principalement

sur les garçons de bureau, qui n’aiment guère les nouveaux visages.

Venu de bonne heure au Ministère dont les êtres lui étaient connus,

Rabourdin put entendre le dialogue suivant entre les deux neveux de

Laurent, car l’oncle avait eu sa retraite.

--Hé! bien, comment va ton Chef de division?

--Ne m’en parle pas, je n’en peux rien faire. Il me sonne pour me

demander si j’ai vu son mouchoir ou sa tabatière. Il reçoit sans faire

attendre, pas la moindre dignité. Moi, je suis obligé de lui dire:

Mais, monsieur, monsieur le comte votre prédécesseur, dans l’intérêt

du pouvoir, il bûchait son fauteuil avec son canif pour faire croire

qu’il travaillait. Enfin, il brouille tout! je trouve tout cen dessus

dessous, c’est un bien petit esprit. Et le tien?

--Le mien, oh! j’ai fini par le former, il sait maintenant où sont

placés son papier à lettres, ses enveloppes, son bois, toutes ses

affaires. Mon autre jurait, celui-là est doux... mais ça n’a pas le

grand genre; il n’est pas décoré, je n’aime pas qu’un chef soit sans

décoration: on peut le prendre pour un de nous, c’est humiliant. Il

emporte le papier du bureau, et il m’a demandé si je pouvais aller

servir chez lui des jours de soirée.

--Eh! quel gouvernement, mon cher?

--Oui, tout le monde y carotte.

--Pourvu qu’on ne nous rogne pas nos pauvres appointements!...

--J’en ai peur! Les Chambres sont bien près regardantes. On chicane le

bois des bûches.

--Eh! bien, ça ne durera pas long-temps, s’ils prennent ce genre-là.

--Nous sommes pincés, on nous écoutait.

--Eh! c’est défunt monsieur Rabourdin... ah! monsieur, je vous ai

reconnu à votre manière de vous présenter... si vous avez besoin

ici, personne ne saura ce qu’on vous doit d’égards, car nous sommes

les seuls qui soyons restés de votre temps... Messieurs Colleville

et Baudoyer n’ont pas usé le maroquin de leurs fauteuils après votre

départ, six mois après ils ont été nommés percepteurs à Paris...

Paris, juillet 1838.

SPLENDEURS ET MISÈRES

DES COURTISANES.

A S. A. LE PRINCE ALFONSO SERAFINO DI PORCIA.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 31 / 56 段