Comment savez-vous qu’il le copiait? Mon cher, il n’y a que le diamant

qui puisse polir le diamant! (_Dutocq sort._)

POIRET.

Écoutez, monsieur Bixiou, je n’ai plus que cinq jours et demi à rester

dans les Bureaux, et je voudrais une fois, une seule fois, avoir le

plaisir de vous comprendre! Faites-moi l’honneur de m’expliquer en quoi

le diamant est utile dans cette circonstance...

BIXIOU.

Cela veut dire, papa, car je veux bien une fois descendre jusqu’à vous,

que de même que le diamant peut seul user le diamant, de même il n’y a

qu’un _curieux_ qui puisse vaincre son semblable.

FLEURY.

Curieux est mis ici pour espion.

POIRET.

Je ne comprends pas...

BIXIOU.

Eh! bien, ce sera pour une autre fois!

Monsieur Rabourdin avait couru chez le ministre. Le ministre était à la

Chambre. Rabourdin se rendit à la Chambre des députés, où il écrivit un

mot au ministre. Le ministre était à la tribune, occupé d’une chaude

discussion. Rabourdin attendit, non pas dans la salle des conférences,

mais dans la cour, et se décida, malgré le froid, à se poster devant

la voiture de l’Excellence, afin de lui parler quand elle y monterait.

L’huissier lui avait dit que le ministre était engagé dans une tempête

soulevée par les dix-neuf de l’extrême Gauche, et qu’il y avait une

séance orageuse. Rabourdin se promenait dans la largeur de la cour du

palais, en proie à une agitation fébrile, et il attendit cinq mortelles

heures. A six heures et demie, le défilé commença; mais le chasseur du

ministre vint trouver le cocher.

--Hé! Jean! lui dit-il, monseigneur est parti avec le ministre de la

guerre; ils vont chez le roi, et de là dînent ensemble. Nous irons le

chercher à dix heures, il y aura conseil.

Rabourdin revint à pas lents chez lui, dans un abattement facile à

concevoir. Il était sept heures. Il eut à peine le temps de s’habiller.

--Hé! bien, tu es nommé, lui dit joyeusement sa femme quand il se

montra dans le salon.

Rabourdin leva la tête par un mouvement d’horrible mélancolie, et

répondit:--Je crains bien de ne plus remettre les pieds au Ministère.

--Quoi? dit sa femme agitée d’une horrible anxiété.

--Mon mémoire sur les employés court les Bureaux, et il m’a été

impossible de joindre le ministre!

Célestine eut une vision rapide, où, par un de ses éclairs infernaux,

le démon lui montra le sens de sa dernière conversation avec des

Lupeaulx.

--Si je m’étais conduite en femme vulgaire, pensa-t-elle, nous aurions

eu la place.

Elle contempla Rabourdin avec une sorte de douleur. Il se fit un triste

silence, et le dîner se passa dans de mutuelles méditations.

--Et c’est notre mercredi, dit-elle.

--Tout n’est pas perdu, ma chère Célestine, dit Rabourdin en mettant

un baiser sur le front de sa femme, peut-être pourrai-je parler demain

matin au ministre et tout s’expliquera. Sébastien a passé hier la

nuit, toutes les copies sont achevées et collationnées, je prierai le

ministre de me lire en mettant tout sur son bureau. La Brière m’aidera.

L’on ne condamne jamais un homme sans l’entendre.

--Je suis curieuse de savoir si monsieur des Lupeaulx viendra nous voir

aujourd’hui.

--Lui?... certes il n’y manquera pas, dit Rabourdin. Il y a du tigre

chez lui, il aime à lécher le sang de la blessure qu’il a faite!

--Mon pauvre ami, reprit sa femme en lui prenant la main, je ne sais

pas comment l’homme qui pouvait concevoir une si belle réforme n’a pas

vu qu’elle ne devait être communiquée à personne. C’est de ces idées

qu’un homme garde dans sa conscience, car lui seul peut les appliquer.

Il fallait faire dans ta sphère comme Napoléon dans la sienne: il s’est

plié, tordu, il a rampé! Oui, Bonaparte a rampé! Pour devenir général

en chef, il a épousé la maîtresse de Barras. Il fallait attendre, se

faire nommer député, suivre les mouvements de la politique, tantôt au

fond de la mer, tantôt sur le dos d’une lame, et, comme monsieur de

Villèle, prendre la devise _Col tempo: Tout vient à point pour qui

sait attendre_. Cet orateur a visé le pouvoir pendant sept ans, et a

commencé en 1814 par une protestation contre la Charte à l’âge où tu te

trouves aujourd’hui. Voilà la faute! tu t’es subordonné, quand tu es

fait pour ordonner.

L’arrivée du peintre Schinner imposa silence à la femme et au mari que

ces paroles rendirent songeur.

--Cher ami, dit le peintre en serrant la main à l’administrateur,

le dévouement d’un artiste est bien inutile; mais, dans ces

circonstances, nous sommes fidèles, nous autres! J’ai acheté le journal

du soir. Baudoyer est nommé directeur et décoré de la croix de la

Légion-d’Honneur...

--Je suis le plus ancien, et j’ai vingt-quatre ans de services, dit en

souriant Rabourdin.

--Je connais assez monsieur le comte de Sérizy, le ministre d’État, si

vous voulez l’employer, je puis l’aller voir, dit Schinner.

Le salon s’emplit des personnes à qui les mouvements administratifs

étaient inconnus. Du Bruel ne vint pas. Madame Rabourdin redoubla de

gaieté, de grâce, comme le cheval qui, blessé dans la bataille, trouve

encore des forces pour porter son maître.

--Elle est bien courageuse, dirent quelques femmes qui furent

charmantes pour elle en la voyant dans le malheur.

--Elle a eu cependant bien des attentions pour des Lupeaulx, dit la

baronne du Châtelet à la vicomtesse de Fontaine.

--Croyez-vous que...., demanda la vicomtesse.

--Mais monsieur Rabourdin aurait au moins eu la croix! dit madame de

Camps en défendant son amie.

Vers onze heures, des Lupeaulx apparut, et l’on ne peut le peindre

qu’en disant que ses lunettes étaient tristes et ses yeux gais; mais le

verre enveloppait si bien les regards qu’il fallait être physionomiste

pour découvrir leur expression diabolique. Il alla serrer la main à

Rabourdin, qui ne put se dispenser de la lui laisser prendre.

--Nous avons à causer ensemble, lui dit-il en allant s’asseoir auprès

de la belle Rabourdin qui le reçut à merveille.

--Eh! fit-il en lui jetant un regard de côté, vous êtes grande, et

je vous trouve comme je vous imaginais, sublime dans la déroute.

Savez-vous qu’il est bien rare à une personne supérieure de répondre à

l’idée qu’on se fait d’elle? la défaite ne vous accable donc pas? Vous

avez raison, nous triompherons, lui dit-il à l’oreille. Votre sort est

toujours entre vos mains, tant que vous aurez pour allié un homme qui

vous adore. Nous tiendrons conseil.

--Mais Baudoyer est-il nommé, lui demanda-t-elle.

--Oui, dit le Secrétaire-général.

--Est-il décoré?

--Pas encore, mais il le sera.

--Eh! bien?

--Vous ne connaissez pas la politique.

Pendant que cette soirée semblait éternelle à madame Rabourdin, il

se passait à la Place-Royale une de ces comédies qui se jouent dans

sept salons à Paris lors de chaque changement de ministère. Le salon

des Saillard était plein. Monsieur et madame Transon arrivèrent à

huit heures. Madame Transon embrassa madame Baudoyer, _née Saillard_.

Monsieur Bataille, capitaine de la garde nationale, vint avec son

épouse et le curé de Saint-Paul.

--Monsieur Baudoyer, dit madame Transon, je veux être la première à

vous faire mon compliment; l’on a rendu justice à vos talents. Allons,

vous avez bien gagné votre avancement.

--Vous voilà Directeur, dit monsieur Transon en se frottant les mains,

c’est très-flatteur pour le quartier.

--Et l’on peut bien dire que c’est sans intrigue, s’écria le père

Saillard. Nous ne sommes pas intrigants, nous autres! nous n’allons pas

dans les soirées intimes du ministre.

L’oncle Mitral se frotta le nez en souriant, il regarda sa nièce

Élisabeth qui causait avec Gigonnet. Falleix ne savait que penser

de l’aveuglement du père Saillard et de Baudoyer. Messieurs Dutocq,

Bixiou, du Bruel, Godard et Colleville, nommé Chef, entrèrent.

--Quelles boules! dit Bixiou à du Bruel, quelle belle caricature si on

les dessinait sous formes de raies, de dorades, et de claquarts (nom

vulgaire d’un coquillage) dansant une sarabande!

--Monsieur le directeur, dit Colleville, je viens vous féliciter, ou

plutôt nous nous félicitons nous-mêmes de vous avoir à la tête de

la Direction, et nous venons vous assurer du zèle avec lequel nous

coopérerons à vos travaux.

Monsieur et madame Baudoyer, père et mère du nouveau directeur, étaient

là jouissant de la gloire de leur fils et de leur belle-fille. L’oncle

Bidault, qui avait dîné au logis, avait un petit regard frétillant qui

épouvanta Bixiou.

--En voilà un, dit l’artiste à du Bruel en montrant Gigonnet, qui

peut faire un personnage de vaudeville! Qu’est-ce que ça vend? un

Chinois pareil devrait servir d’enseigne aux Deux-Magots. Et quelle

redingote! je croyais qu’il n’y avait que Poiret capable d’en montrer

une semblable après dix ans d’exposition publique aux intempéries

parisiennes.

--Baudoyer est magnifique, dit du Bruel.

--Étourdissant, répondit Bixiou.

--Messieurs, leur dit Baudoyer, voici mon oncle propre, monsieur

Mitral, et mon grand-oncle par ma femme, monsieur Bidault.

Gigonnet et Mitral jetèrent sur les trois employés un de ces regards

profonds où éclatait la couleur de l’or et qui firent leur impression

sur les deux rieurs.

--Hein! dit Bixiou en s’en allant sous les arcades de la Place-Royale,

avez-vous bien examiné les deux oncles? deux exemplaires de Shylock.

Ils vont, je le parie, à la Halle placer leurs écus à cent pour

cent par semaine. Ils prêtent sur gage, ils vendent des habits,

des galons, des fromages, des femmes et des enfants; ils sont

arabes-juifs-génois-grecs-genevois-lombards et parisiens, nourris par

une louve et enfantés par une Turque.

--Je crois bien, l’oncle Mitral a été huissier, dit Godard.

--Voyez-vous! dit du Bruel.

--Je vais aller voir tirer la pierre, reprit Bixiou, mais je voudrais

bien étudier le salon de monsieur Rabourdin: vous êtes bien heureux de

pouvoir y aller, du Bruel.

--Moi! dit le vaudevilliste, que voulez-vous que j’y fasse? ma figure

ne se prête pas aux compliments de condoléance. Et puis, c’est bien

vulgaire aujourd’hui d’aller faire queue chez les gens destitués.

A minuit, le salon de madame Rabourdin était désert, il ne restait plus

que deux ou trois personnes, des Lupeaulx et les maîtres de la maison.

Quand Schinner, madame et monsieur Octave de Camps furent partis, des

Lupeaulx se leva d’un air mystérieux, se plaça le dos à la pendule, et

regarda tour à tour la femme et le mari.

--Mes amis, leur dit-il, rien n’est perdu, car le ministre et moi

nous vous restons. Dutocq entre deux pouvoirs a préféré celui qui

lui paraissait le plus fort. Il a servi la Grande-Aumônerie et la

Cour, il m’a trahi, c’est dans l’ordre: un homme politique ne se

plaint jamais d’une trahison. Seulement Baudoyer sera destitué dans

quelques mois, et replacé sans doute à la préfecture de police, car la

Grande-Aumônerie ne l’abandonnera pas.

Et il fit une longue tirade sur la Grande-Aumônerie, sur les dangers

que courait le gouvernement à s’appuyer sur l’Église, sur les Jésuites,

etc. Mais il n’est pas inutile de faire observer que la Cour et la

Grande-Aumônerie, à laquelle des journaux libéraux accordaient une

influence énorme sur l’Administration, s’étaient très-peu mêlées du

sieur Baudoyer. Ces petites intrigues se mouraient dans la haute

sphère devant les grands intérêts qui s’y agitaient. Si quelques

paroles furent arrachées par l’importunité du curé de Saint-Paul

et de monsieur Gaudron, la sollicitation s’était tue à la première

observation du ministre. Les passions seules faisaient la police de

la Congrégation en se dénonçant les unes les autres... Le pouvoir

occulte de cette association, bien permise en présence de l’effrontée

société de la Doctrine intitulée: _Aide-toi, le ciel t’aidera_, ne

devenait formidable que par l’action dont la dotaient gratuitement les

subordonnés en s’en menaçant à l’envi. Enfin les calomnies libérales

se plaisaient à configurer la Grande-Aumônerie en un géant politique,

administratif, civil et militaire. La peur se fera toujours des idoles.

En ce moment, Baudoyer croyait à la Grande-Aumônerie, tandis que la

seule aumônerie qui l’avait protégé siégeait au café Thémis. Il est,

à certaines époques, des noms, des institutions, des pouvoirs à qui

l’on prête tous les malheurs, à qui l’on dénie leurs talents, et qui

servent de raison coefficiente aux sots. De même que M. de Talleyrand

fut censé saluer tout événement par un bon mot, de même, en ce moment

de la Restauration, la Grande-Aumônerie faisait et défaisait tout.

Malheureusement elle ne faisait ni ne défaisait rien. Son influence

n’était entre les mains ni d’un cardinal de Richelieu ni d’un cardinal

Mazarin; mais entre les mains d’une espèce de cardinal de Fleury, qui,

timide pendant cinq ans, n’osa que pendant un jour, et osa mal. Plus

tard, la Doctrine fit impunément à Saint-Merry plus que Charles X ne

prétendit faire en juillet 1830. Sans l’article sur la censure si

sottement mis dans la nouvelle Charte, le journalisme aurait eu son

Saint-Merry aussi. La branche cadette aurait légalement exécuté le plan

de Charles X.

--Restez Chef de Bureau sous Baudoyer, ayez ce courage, reprit des

Lupeaulx, soyez un véritable homme politique; laissez les pensées et

les mouvements généreux de côté, renfermez-vous dans vos fonctions;

ne dites pas un mot à votre Directeur, ne lui donnez pas un conseil,

ne faites rien sans son ordre. En trois mois Baudoyer quittera le

Ministère ou destitué ou déporté sur une autre plage administrative.

Il ira à la maison du Roi peut-être. Il m’est arrivé deux fois dans ma

vie d’être ainsi couché sous une avalanche de niaiseries, j’ai laissé

passer.

--Oui, dit Rabourdin, mais vous n’étiez pas calomnié, atteint dans

votre honneur, compromis...

--Ah! ah! ah! dit des Lupeaulx en interrompant le Chef de Bureau par

un rire homérique; mais c’est là le pain quotidien de tout homme

remarquable dans le beau pays de France, et il y a deux manières de

prendre la chose: ou d’être au-dessous, il faut plier bagage et s’en

aller planter des choux; ou d’être au-dessus et marcher sans crainte,

sans même tourner la tête.

--Je n’ai pour moi qu’une seule manière de dénouer le nœud coulant que

l’espionnage et la trahison m’ont mis autour du cou, reprit Rabourdin,

c’est de m’expliquer immédiatement avec le ministre, et, si vous m’êtes

aussi sincèrement attaché que vous le dites, vous pouvez me mettre face

à face avec lui demain.

--Vous voulez lui exposer votre plan d’administration?...

Rabourdin inclina la tête.

--Eh! bien, confiez-moi vos plans, vos mémoires, et je vous jure qu’il

y passera la nuit.

--Allons-y donc, dit vivement Rabourdin, car c’est bien le moins

qu’après six mois de travaux j’aie la jouissance de deux ou trois

heures pendant lesquelles un ministre du Roi sera forcé d’applaudir à

tant de persévérance.

Mis par la ténacité de Rabourdin sur un chemin sans buissons où la ruse

pût s’abriter, des Lupeaulx hésita pendant un moment et regarda madame

Rabourdin en se demandant:--Qui triomphera de ma haine pour lui ou de

mon goût pour elle!

--Si vous n’avez pas de confiance en moi, dit-il au Chef de Bureau

après une pause, je vois que vous serez toujours pour moi l’homme de

votre _note secrète_. Adieu, madame.

Madame Rabourdin salua froidement. Célestine et Xavier se retirèrent

chacun de leur côté sans se rien dire, tant ils étaient oppressés

par le malheur. La femme songeait à l’horrible situation où elle se

trouvait vis-à-vis de son mari. Le Chef de bureau, qui se résolvait à

ne plus remettre les pieds au Ministère et à donner sa démission, était

perdu dans l’immensité de ses réflexions: il s’agissait pour lui de

changer de vie et de prendre une voie nouvelle. Il resta pendant toute

la nuit devant son feu, sans apercevoir Célestine, qui vint à plusieurs

reprises sur la pointe du pied, dans ses vêtements de nuit.

--Puisque je dois aller une dernière fois au Ministère pour retirer mes

papiers et mettre Baudoyer au fait des affaires, tentons-y l’effet de

ma démission, se dit-il.

Il rédigea sa démission, médita les expressions de la lettre dans

laquelle il la mit et que voici:

«Monseigneur,

«J’ai l’honneur d’adresser à Votre Excellence ma démission sous

ce pli; mais j’ose croire qu’elle se souviendra de m’avoir

entendu lui dire que j’avais remis mon honneur entre ses

mains, et qu’il dépendait d’une explication immédiate. Cette

explication, je l’ai vainement implorée, et aujourd’hui peut-être

serait-elle inutile, alors qu’un fragment de mes travaux sur

l’Administration, surpris et défiguré, court dans les Bureaux,

est mal interprété par la haine, et me force à me retirer devant

la tacite réprobation du pouvoir. Votre Excellence, le matin où

je voulais lui parler, a pu penser qu’il s’agissait d’avancement,

quand je ne songeais qu’à la gloire de son ministère et au bien

public; il m’importait de rectifier ses idées à cet égard.»

Suivaient les formules de respect.

Il était sept heures et demie quand cet homme eut consommé le

sacrifice de ses idées, car il brûla tout son travail. Fatigué par

ses méditations et vaincu par ses souffrances morales, il s’assoupit

la tête appuyée sur son fauteuil. Il fut réveillé par une sensation

bizarre, il trouva ses mains couvertes des larmes de sa femme,

agenouillée devant lui. Célestine était venue lire la démission. Elle

avait mesuré l’étendue de la chute. Elle et Rabourdin, ils allaient

être réduits à quatre mille livres de rente. Elle avait supputé ses

dettes, elles montaient à trente-deux mille francs! C’était la plus

ignoble de toutes les misères. Et cet homme si noble et si confiant

ignorait l’abus qu’elle s’était permis de la fortune confiée à ses

soins. Elle sanglotait à ses pieds, belle comme Madeleine.

--Le malheur est complet, dit Xavier dans son effroi, je suis déshonoré

au Ministère, et déshonoré...

L’éclair de l’honneur pur scintilla dans les yeux de Célestine, elle

se dressa comme un cheval effarouché, jeta sur Rabourdin un regard

foudroyant.

--MOI! _moi!_ lui dit-elle sur deux tons sublimes. Suis-je donc une

femme vulgaire? Ne serais-tu pas nommé, si j’avais failli? Mais,

reprit-elle, il est plus facile de croire à cela qu’à la vérité.

--Qu’y a-t-il? dit Rabourdin.

--Tout en deux mots, répondit-elle. Nous devons trente mille francs.

Rabourdin saisit sa femme par un geste fou et l’assit sur ses genoux

avec joie.

--Console-toi, ma chère, dit-il avec un son de voix où perçait une

adorable bonté qui changea l’amertume de ses larmes en je ne sais

quoi de doux. Moi aussi j’ai fait des fautes! j’ai travaillé fort

inutilement pour mon pays, ou du moins j’ai cru pouvoir lui être

utile... Maintenant, je vais marcher dans un autre sentier. Si j’avais

vendu des épices, nous serions millionnaires. Eh! bien, faisons-nous

épiciers. Tu n’as que vingt-huit ans, mon ange! Eh! bien, dans dix

ans, l’Industrie t’aura rendu le luxe que tu aimes, et auquel nous

renoncerons pendant quelques jours. Moi aussi, chère enfant, je ne suis

pas un mari vulgaire. Nous vendrons notre ferme! elle a depuis sept

ans gagné de valeur. Cette plus-value et notre mobilier paieront _mes_

dettes...

Elle embrassa son mari mille fois dans un seul baiser pour ce mot

généreux.

--Nous aurons, reprit-il, cent mille francs à employer dans un commerce

quelconque. Avant un mois, j’aurai choisi quelque spéculation. Le

hasard qui a fait rencontrer un Martin Falleix à un Saillard ne nous

manquera pas. Attends-moi pour déjeuner. Je reviendrai du Ministère,

libre de mon collier de misère.

Célestine serra son mari dans ses bras avec une force que n’ont point

les hommes dans leurs moments les plus encolérés, car la femme est plus

forte par le sentiment que l’homme n’est fort par sa puissance. Elle

pleurait, riait, sanglotait et parlait tout ensemble.

Quand à huit heures Rabourdin sortit, la portière lui remit les cartes

railleuses de Baudoyer, de Bixiou, de Godard et autres. Néanmoins,

il se rendit au Ministère, et y trouva Sébastien à la porte, qui le

supplia de ne point venir dans les Bureaux, où il courait une infâme

caricature sur lui.

--Si vous voulez m’adoucir l’amertume de la chute, apportez-moi ce

dessin, dit-il, car je vais porter ma démission moi-même à Ernest

de La Brière afin qu’elle ne soit pas dénaturée en suivant la voie

administrative. J’ai mes raisons en vous demandant la caricature.

Quand après s’être assuré que sa lettre était entre les mains du

ministre, Rabourdin revint dans la cour, il trouva Sébastien en larmes,

qui lui présenta la lithographie, dont voici le principal trait rendu

par ce léger croquis.

[Illustration]

--Il y a là beaucoup d’esprit, dit Rabourdin en montrant au

surnuméraire un front serein comme le fut celui du Sauveur quand on

lui mit sa couronne d’épines.

Il entra dans les bureaux d’un air calme, et alla d’abord chez Baudoyer

pour le prier de venir dans le cabinet de la Division recevoir de

lui les instructions relatives aux affaires que ce routinier devait

désormais diriger.

--Dites à monsieur Baudoyer que ceci ne souffre pas de retard,

ajouta-t-il devant Godard et les employés, ma démission est entre les

mains du ministre, et je ne veux pas rester cinq minutes de plus qu’il

ne faut dans les Bureaux!

En apercevant Bixiou, Rabourdin alla droit à lui, lui montra la

lithographie; et, au grand étonnement de tous, il lui dit:--N’avais-je

pas raison de prétendre que vous étiez un artiste? il est seulement

dommage que vous ayez dirigé la pointe de votre crayon contre un homme

qui ne pouvait être jugé ni de cette manière, ni dans les Bureaux; mais

on rit de tout en France, même de Dieu!

Puis il entraîna Baudoyer dans l’appartement de feu La Billardière. A

la porte, se trouvaient Phellion et Sébastien, les seuls qui dans ce

grand désastre particulier osassent rester ostensiblement fidèles à

cet accusé. Rabourdin, apercevant les yeux de Phellion humides, ne put

s’empêcher de lui serrer la main.

--Môsieur, dit le bonhomme, si nous pouvons vous être utiles à quelque

chose, disposez de nous...

--Entrez donc, mes amis, leur dit Rabourdin avec une grâce noble.

Sébastien, mon enfant, écrivez votre démission et envoyez-la par

Laurent, vous devez être enveloppé dans la calomnie qui m’a renversé;

mais j’aurai soin de votre avenir: nous ne nous quitterons plus.

Sébastien fondit en larmes.

Monsieur Rabourdin s’enferma dans le cabinet de feu La Billardière

avec monsieur Baudoyer, et Phellion l’aida à mettre le nouveau Chef

de Division en présence de toutes les difficultés administratives. A

chaque dossier que Rabourdin expliquait, à chaque carton ouvert, les

petits yeux de Baudoyer devenaient grands comme des soucoupes.

--Adieu, monsieur, lui dit enfin Rabourdin d’un air à la fois solennel

et railleur.

Sébastien avait, pendant ce temps-là, fait un paquet des papiers

appartenant au Chef de bureau, et les avait emportés dans un fiacre.

Rabourdin passa par la grande cour du Ministère où tous les employés

étaient aux fenêtres, et y attendit un moment les ordres du ministre.

Le ministre ne bougea pas. Phellion et Sébastien tenaient compagnie à

Rabourdin. Phellion escorta courageusement l’homme tombé jusqu’à la

rue Duphot, en lui exprimant une respectueuse admiration. Il revint

satisfait de lui-même reprendre sa place, après avoir rendu les

honneurs funèbres au talent administratif méconnu.

BIXIOU (_voyant entrer Phellion_).

_Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni._

PHELLION.

Oui, môsieur!

POIRET.

Qu’est-ce que cela veut dire?

FLEURY.

Que le parti-prêtre se réjouit, et que monsieur Rabourdin a l’estime

des gens d’honneur.

DUTOCQ (_piqué_).

Vous ne disiez pas cela hier.

FLEURY.

Si vous m’adressez encore la parole, vous aurez ma main sur la figure,

vous! il est certain que vous avez _chippé_ le travail de monsieur

Rabourdin. (_Dutocq sort._) Allez vous plaindre à votre monsieur des

Lupeaulx, espion!

BIXIOU, _riant et grimaçant comme un singe_.

Je suis curieux de savoir comment ira la Division? Monsieur Rabourdin

était un homme si remarquable qu’il devait avoir ses vues en faisant ce

travail. Le Ministère perd une fameuse tête. (_Il se frotte les mains._)

LAURENT.

Monsieur Fleury est mandé au secrétariat.

LES EMPLOYÉS DES DEUX BUREAUX.

Enfoncé!

FLEURY (_en sortant_).

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 30 / 56 段