Baudoyer est nommé, je voudrais déjà l’entendre appelant Laurent! (_Il
copie Baudoyer._)
Laurent, serrez ma haire, avec ma discipline.
(_Tous pouffent de rire._)
Ris d’aboyeur d’oie! Colleville a raison avec ses anagrammes, car
vous savez l’anagramme de _Xavier Rabourdin, chef de bureau_, c’est:
_D’abord rêva bureaux, e, u, fin riche_. Si je m’appelais _Charles X,
par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre_, je tremblerais de
voir le destin que me prophétise mon anagramme s’accomplir ainsi.
THUILLIER.
Ha! çà, vous voulez rire!
BIXIOU (_lui riant au nez_).
Ris au laid (riz au lait)! Il est joli celui-là, papa Thuillier, car
vous n’êtes pas beau. Rabourdin donne sa démission de rage de savoir
Baudoyer directeur.
VIMEUX (_entrant_).
Quelle farce! Antoine, à qui je rendais trente ou quarante francs,
m’a dit que monsieur et madame Rabourdin avaient été reçus hier à la
soirée particulière du ministre et y étaient restés jusqu’à minuit
moins un quart. Son Excellence a reconduit madame Rabourdin jusque sur
l’escalier, il paraît qu’elle était divinement mise. Enfin, il est
certainement Directeur. Riffé, l’expéditionnaire du Personnel, a passé
la nuit pour achever plus promptement le travail: ce n’est plus un
mystère. Monsieur Clergeot a sa retraite. Après trente ans de services,
ce n’est pas une disgrâce. Monsieur Cochin qui est riche...
BIXIOU.
Selon Colleville, il fait _cochenille_.
VIMEUX.
Mais il est dans la cochenille, car il est associé de la maison
Matifat, rue des Lombards. Eh! bien, il a sa retraite. Poiret a sa
retraite. Tous deux, ils ne sont pas remplacés. Voilà le positif, le
reste n’est pas connu. La nomination de monsieur Rabourdin vient ce
matin, on craint des intrigues.
BIXIOU.
Quelles intrigues?
FLEURY.
Baudoyer, parbleu! le parti-prêtre l’appuie, et voilà un nouvel article
du journal libéral: il n’a que deux lignes, mais il est drôle. (Il lit.)
«Quelques personnes parlaient hier au foyer des Italiens de la rentrée
de monsieur Châteaubriand au ministère, et se fondaient sur le choix
que l’on a fait de monsieur Rabourdin, le protégé des amis du noble
vicomte, pour remplir la place primitivement destinée à monsieur
Baudoyer. Le parti-prêtre n’aura pu reculer que devant une transaction
avec le grand écrivain.» Canailles!
DUTOCQ (_entrant après avoir entendu_).
Qui, canaille? Rabourdin. Vous savez donc la nouvelle?
FLEURY (_roulant des yeux féroces_).
Rabourdin?... une canaille! Êtes-vous fou, Dutocq, et voulez-vous une
balle pour vous mettre du plomb dans la cervelle?
DUTOCQ.
Je n’ai rien dit contre monsieur Rabourdin, seulement on vient de
me confier sous le secret dans la cour qu’il avait dénoncé beaucoup
d’employés, donné des notes, enfin que sa faveur avait pour cause un
travail sur les ministères où chacun de nous est enfoncé...
PHELLION (_d’une voix forte_).
Monsieur Rabourdin est incapable...
BIXIOU.
C’est du propre! dites donc, Dutocq? (_Ils se disent un mot à l’oreille
et sortent dans le corridor._)
BIXIOU.
Qu’est-ce qu’il arrive donc?
DUTOCQ.
Vous souvenez-vous de la caricature?
BIXIOU.
Oui, eh! bien?
DUTOCQ.
Faites-la, vous êtes Sous-chef, et vous aurez une fameuse
gratification. Voyez-vous, mon cher, il y a zizanie dans les régions
supérieures. Le Ministère est engagé envers Rabourdin; mais s’il ne
nomme pas Baudoyer, il se brouille avec le Clergé. Vous ne savez pas?
le Roi, le Dauphin et la Dauphine, la Grande-Aumônerie, enfin la Cour
veut Baudoyer, le ministre veut Rabourdin.
BIXIOU.
Bon!....
DUTOCQ.
Pour pouvoir se rapprocher, car le ministre a vu la nécessité de
céder, il veut tuer la difficulté. Il faut une cause pour se défaire
de Rabourdin. On a donc déniché un ancien travail fait par lui sur
les Administrations pour les épurer, et il en circule quelque chose.
Du moins, voilà comment j’essaie de m’expliquer la chose. Faites le
dessin, vous entrez dans le jeu des sommités, vous servez à la fois le
Ministère, la Cour, tout le monde, et vous êtes nommé. Comprenez-vous?
BIXIOU.
Je ne comprends pas comment vous pouvez savoir tout cela, ou bien vous
l’inventez.
DUTOCQ.
Voulez-vous que je vous montre votre article?
BIXIOU.
Oui.
DUTOCQ.
Eh! bien, venez chez moi, car je veux remettre ce travail en des mains
sûres.
BIXIOU.
Allez-y tout seul. (_Il rentre dans le bureau des Rabourdin._) Il n’est
question que de ce que vous a dit Dutocq, parole d’honneur. Monsieur
Rabourdin aurait donné des notes peu flatteuses sur les employés à
réformer. Le secret de son élévation est là. Nous vivons dans un temps
où rien n’étonne. (_Il se drape comme Talma._)
Vous avez vu tomber les plus illustres têtes,
Et vous vous étonnez, insensés que vous êtes!
de trouver une cause de ce genre à la faveur d’un homme? Mon Baudoyer
est trop bête pour réussir par des moyens semblables! Agréez mon
compliment, messieurs, vous êtes sous un illustre chef. (_Il sort._)
POIRET.
Je quitterai le ministère sans avoir jamais pu comprendre une seule
phrase de ce monsieur-là. Qu’est-ce qu’il veut dire avec ses têtes
tombées?
FLEURY.
Parbleu! les quatre sergents de la Rochelle, Berton, Ney, Caron, les
frères Faucher, tous les massacres!
PHELLION.
Il avance légèrement des choses hasardées.
FLEURY.
Dites donc qu’il ment, qu’il blague! et que dans sa gueule le vrai
prend la tournure du vert-de-gris.
PHELLION.
Vos paroles sont hors la loi de la politesse et des égards que l’on se
doit entre collègues.
VIMEUX.
Il me semble que si ce qu’il dit est faux, on nomme cela des calomnies,
des diffamations, et qu’un diffamateur mérite des coups de cravache.
FLEURY (_s’animant_).
Et si les Bureaux sont un endroit public, cela va droit en Police
correctionnelle.
PHELLION (_voulant éviter une querelle, essaie de détourner la
conversation_).
Messieurs, du calme. Je travaille à un nouveau petit traité sur la
morale, et j’en suis à l’âme.
FLEURY (_l’interrompant_).
Qu’en dites-vous, monsieur Phellion?
PHELLION (_lisant_).
D. _Qu’est-ce que l’âme de l’homme?_
R. _C’est une substance spirituelle qui pense et qui raisonne._
THUILLIER.
Une substance spirituelle, c’est comme si on disait un moellon
immatériel.
POIRET.
Laissez donc dire...
PHELLION (_reprenant_).
D. _D’où vient l’âme?_
R. _Elle vient de Dieu, qui l’a créée d’une nature simple et
indivisible, et dont par conséquent on ne peut concevoir la
destructibilité, et il a dit..._
POIRET (_stupéfait_).
Dieu?
PHELLION.
Oui, monsieur. La tradition est là.
FLEURY (_à Poiret_).
N’interrompez donc pas, vous-même!
PHELLION (_reprenant_).
_Et il a dit qu’il l’avait créée immortelle, c’est-à-dire qu’elle ne
mourra jamais._
D. _A quoi sert l’âme?_
R. _A comprendre, vouloir et se souvenir; ce qui constitue
l’entendement, la volonté, la mémoire._
D. _A quoi sert l’entendement?_
R. _A connaître. C’est l’œil de l’âme._
FLEURY.
Et l’âme est l’œil de quoi?
PHELLION (_continuant_).
D. _Que doit connaître l’entendement?_
R. _La vérité._
D. _Pourquoi l’homme a-t-il une volonté?_
R. _Pour aimer le bien et haïr le mal._
D. _Qu’est-ce que le bien?_
R. _Ce qui rend heureux._
VIMEUX.
Et vous écrivez cela pour des demoiselles?
PHELLION.
Oui. (_Continuant_).
D. _Combien y a-t-il de sortes de biens?_
FLEURY.
C’est prodigieusement leste!
PHELLION (_indigné_).
Oh! monsieur! (_Se calmant._) Voici d’ailleurs la réponse. J’en suis
là. (_Il lit._)
R. _Il y a deux sortes de biens, le bien éternel et le bien temporel._
POIRET (_il fait une mine de mépris_).
Et cela se vendra beaucoup?
PHELLION.
J’ose l’espérer. Il faut une grande contention d’esprit pour établir le
système des demandes et des réponses, voilà pourquoi je vous priais de
me laisser penser, car les réponses...
THUILLIER (_interrompant_).
Au reste, les réponses pourront se vendre à part...
POIRET.
Est-ce un calembour?
THUILLIER.
Oui, on en fera de la salade (_de raiponces_).
PHELLION.
J’ai eu le tort grave de vous interrompre (_il se replonge la tête dans
ses cartons_). Mais (_en lui-même_) ils ne pensent plus à monsieur
Rabourdin.
En ce moment il se passait entre des Lupeaulx et le ministre une
scène qui décida du sort de Rabourdin. Avant le déjeuner, le
Secrétaire-général était venu trouver l’Excellence dans son cabinet, en
s’assurant que la Brière ne pouvait rien entendre.
--Votre Excellence ne joue pas franchement avec moi...
--Nous voilà brouillés, pensa le ministre, parce que sa maîtresse m’a
fait des coquetteries hier.--Je vous croyais moins enfant, mon cher
ami, reprit-il à haute voix.
--Ami, reprit le Secrétaire-général, je vais bien le savoir.
Le ministre regarda fièrement des Lupeaulx.
--Nous sommes entre nous, et nous pouvons nous expliquer. Le député de
l’arrondissement où se trouve _ma terre_ des Lupeaulx...
--C’est donc bien décidément une terre? dit en riant le ministre pour
cacher sa surprise.
--Augmentée de deux cent mille francs d’acquisitions, reprit
négligemment des Lupeaulx. Vous connaissiez la démission de ce député
depuis dix jours, et vous ne m’avez point prévenu, vous ne le deviez
pas; mais vous saviez très-bien que je désire m’asseoir en plein
Centre. Avez-vous songé que je puis me rejeter dans la Doctrine qui
vous dévorera vous et la monarchie, si l’on continue à laisser ce
parti recruter les hommes d’un certain talent méconnus? Savez-vous
qu’il n’y a pas dans une nation plus de cinquante ou soixante têtes
dangereuses, et où l’esprit soit en rapport avec l’ambition? Savoir
gouverner, c’est connaître ces têtes-là pour les couper ou pour les
acheter. Je ne sais pas si j’ai du talent, mais j’ai de l’ambition,
et vous commettez la faute de ne pas vous entendre avec un homme qui
ne vous veut que du bien. Le Sacre a ébloui pour un moment, mais
après?... Après, la guerre des mots et des discussions recommencera,
s’envenimera. Eh! bien, pour ce qui vous concerne, ne me trouvez
pas dans le Centre gauche, croyez-moi! Malgré les manœuvres de
votre préfet, à qui sans doute il est parvenu des instructions
confidentielles contre moi, j’aurai la majorité. Le moment est venu
de nous bien comprendre. Après un petit coup de Jarnac on devient
quelquefois bons amis. Je serai nommé comte, et l’on ne refusera pas à
mes services le grand-cordon de la Légion. Mais je tiens moins à ces
deux points qu’à une chose où votre intérêt seul se trouve engagé...
Vous n’avez pas encore nommé Rabourdin, j’ai eu des nouvelles ce matin,
vous satisferez bien du monde en lui préférant Baudoyer...
--Nommer Baudoyer, s’écria le ministre, vous le connaissez?
--Oui, dit des Lupeaulx, mais quand son incapacité sera prouvée, vous
le destituerez en priant ses protecteurs de l’employer chez eux. Vous
aurez ainsi pour vos amis une Direction importante à donner, ce qui
facilitera quelque transaction pour vous défaire de quelque ambitieux.
--Je lui ai promis.
--Oui, mais je ne vous demande pas de changer aujourd’hui même. Je
sais le danger de dire oui et non dans la même journée. Remettez
les nominations, vous pourrez les signer après-demain. Eh! bien,
après-demain vous reconnaîtrez qu’il est impossible de conserver
Rabourdin, de qui, d’ailleurs, vous aurez reçu une belle et bonne
démission.
--Sa démission?
--Oui.
--Pourquoi?...
--Il est l’homme d’un pouvoir inconnu pour lequel il a fait
l’espionnage en grand dans tous les Ministères, et la chose a été
découverte par une inadvertance; on en parle, les employés sont
furieux. De grâce, ne travaillez pas aujourd’hui avec lui, laissez-moi
trouver un biais pour vous en dispenser. Allez chez le Roi, je suis
sûr que vous trouverez des personnes contentes de votre concession à
propos de Baudoyer, vous obtiendrez quelque chose en échange. Puis,
vous serez bien fort plus tard en destituant ce sot, puisqu’on vous
l’aura pour ainsi dire imposé.
--Qui vous a fait changer ainsi sur le compte de Rabourdin?
--Aideriez-vous monsieur de Châteaubriand à faire un article contre le
ministère? Eh! bien, voici comment Rabourdin me traite dans son État,
dit-il en donnant sa note au ministre. Il organise un gouvernement tout
entier, sans doute au profit d’une société que nous ne connaissons pas.
Je vais rester son ami pour le surveiller: je crois que je rendrai
quelque grand service qui me mènera à la Pairie, car la Pairie est le
seul objet de mes désirs. Sachez-le bien, je ne veux ni ministère ni
quoi que ce soit qui puisse vous contrarier, je vise à la Pairie qui
me permettra d’épouser la fille de quelque maison de banque avec deux
cent mille livres de rente. Ainsi, laissez-moi vous rendre quelques
grands services qui fassent dire au Roi que j’ai sauvé le trône. Il
y a long-temps que je le dis: le libéralisme ne nous livrera plus de
bataille rangée; il a renoncé aux conspirations, au carbonarisme,
aux prises d’armes, il mine en dessous et se prépare à un complet
_Ote-toi de là que je m’y mette!_ Croyez-vous que je me sois fait le
courtisan de la femme d’un Rabourdin pour mon plaisir? non, j’avais
des renseignements! Ainsi deux choses aujourd’hui: l’ajournement des
nominations, et votre coopération _sincère_ à mon élection. Vous verrez
si vers la fin de la session je ne vous aurai pas largement payé ma
dette.
Pour toute réponse, le ministre prit le travail du Personnel et le
tendit à des Lupeaulx.
--Je vais faire dire à Rabourdin, reprit des Lupeaulx, que vous
remettez le travail à samedi.
Le ministre consentit par un signe de tête. Le garçon du secrétariat
traversa bientôt les cours et vint chez Rabourdin pour le prévenir que
le travail était remis à samedi, jour où la Chambre ne s’occupait que
de pétitions et où le ministre avait toute sa journée. En ce moment
même, Saillard glissait sa phrase à la femme du ministre, qui lui
répondit avec dignité qu’elle ne se mêlait point d’affaires d’État
et que d’ailleurs elle avait entendu dire que monsieur Rabourdin
était nommé. Saillard épouvanté monta chez Baudoyer et trouva Dutocq,
Godard et Bixiou dans un état d’exaspération difficile à décrire, car
ils parcouraient la terrible minute du travail de Rabourdin sur les
employés.
BIXIOU (_en montrant du doigt un passage_).
Vous voilà, père Saillard.
SAILLARD. _La caisse est à supprimer dans tous les ministères qui
doivent avoir leurs comptes courants au Trésor. Saillard est riche et
n’a nul besoin de pension._
Voulez-vous voir votre gendre? (_Il feuillette._) Voilà.
BAUDOYER. _Complétement incapable. Remercié sans pension, il est riche._
Et l’ami Godard? (_Il feuillette._)
GODARD. _A renvoyer! une pension du tiers de son traitement._
Enfin nous y sommes tous. Moi je suis _un artiste à faire employer par
la Liste Civile, à l’Opéra, aux Menus-Plaisirs, au Muséum. Beaucoup de
capacité, peu de tenue, incapable d’application, esprit remuant._ Ah!
je t’en donnerai de l’artiste!
SAILLARD.
Supprimer les caissiers?... C’est un monstre!
BIXIOU.
Que dit-il de notre mystérieux Desroys? (_Il feuillette et lit._)
DESROYS. _Homme dangereux en ce qu’il est inébranlable en des principes
contraires à tout pouvoir monarchique. Fils de conventionnel, il admire
la Convention, il peut devenir un pernicieux publiciste._
BAUDOYER.
La police n’est pas si habile!
GODARD.
Mais je vais au Secrétariat-général porter une plainte en règle; il
faut nous retirer tous en masse si un pareil homme est nommé.
DUTOCQ.
Écoutez-moi, messieurs! de la prudence. Si vous vous souleviez d’abord,
nous serions accusés de vengeance et d’intérêt personnel! Non, laissez
courir le bruit tout doucement. Quand l’Administration entière sera
soulevée, vos démarches auront l’assentiment général.
BIXIOU.
Dutocq est dans les principes du grand air inventé par le sublime
Rossini pour _Basilio_, et qui prouve que ce grand compositeur est
un homme politique! Ceci me semble juste et convenable. Je compte
mettre ma carte chez monsieur Rabourdin demain matin, et je vais faire
graver BIXIOU; puis, comme titres, au-dessous: _Peu de tenue, incapable
d’application, esprit remuant_.
GODARD.
Bonne idée, messieurs. Faisons faire nos cartes, et que le Rabourdin
les ait toutes demain matin.
BAUDOYER.
Monsieur Bixiou, chargez-vous de ce petit détail, et faites détruire
les planches après qu’on en aura tiré une seule épreuve.
DUTOCQ (_Prenant à part Bixiou_).
Eh! bien, voulez-vous dessiner la charge maintenant?
BIXIOU.
Je comprends, mon cher, que vous êtes dans le secret depuis dix jours.
(_Il le regarde dans le blanc des yeux._) Serai-je Sous-chef?
DUTOCQ.
Ma parole d’honneur, et mille francs de gratification, comme je vous
l’ai dit. Vous ne savez pas quel service vous rendez à des gens
puissants.
BIXIOU.
Vous les connaissez?
DUTOCQ.
Oui.
BIXIOU.
Eh! bien, je veux leur parler.
DUTOCQ (_sèchement_).
Faites la charge ou ne la faites pas, vous serez Sous-chef ou vous ne
le serez pas.
BIXIOU.
Eh! bien, voyons les mille francs?
DUTOCQ.
Je vous les donnerai contre le dessin.
BIXIOU.
En avant. La charge courra demain dans les Bureaux. Allons donc
_embêter_ les Rabourdin. (_Parlant à Saillard, à Godard et à Baudoyer
qui causent entre eux à voix basse._) Nous allons aller travailler
les voisins. (_Il sort avec Dutocq et arrive au bureau Rabourdin.
A son aspect, Fleury, Thuillier, Vimeux s’animent._) Eh! bien,
qu’avez-vous, messieurs? Ce que je vous ai dit est si vrai que vous
pouvez aller voir les preuves de la plus infâme des délations chez le
vertueux, l’honnête, l’estimable, probe et pieux Baudoyer, qui certes
est incapable, lui! du moins, de faire un pareil métier. Votre chef a
inventé quelque guillotine pour les employés, c’est sûr, allez voir!
suivez le monde, on ne paie pas si l’on est mécontent, vous jouirez
de votre malheur, GRATIS! Aussi les nominations sont-elles remises.
Les Bureaux sont en rumeur, et Rabourdin vient d’être prévenu que le
ministre ne travaillerait pas avec lui aujourd’hui. Et, allez donc!
Phellion et Poiret demeurèrent seuls. Le premier aimait trop Rabourdin
pour aller chercher une conviction qui pouvait nuire à un homme qu’il
ne voulait pas juger; le second n’avait plus que cinq jours à rester au
bureau. En ce moment, Sébastien descendit pour venir chercher ce qui
devait être compris dans les pièces à signer. Il fut assez étonné, sans
en rien témoigner, de trouver le bureau désert.
PHELLION.
Mon jeune ami (_il se lève, cas rare_), savez-vous ce qui se passe,
quels bruits courent sur _môsieur_ Rabourdin, que vous aimez et (_il
baisse la voix et s’approche de l’oreille de Sébastien_) que j’aime
autant que je l’estime? On dit qu’il a commis l’imprudence de laisser
traîner un travail sur les Employés... (_A ces mots Phellion s’arrête,
il est obligé de soutenir dans ses bras nerveux le jeune Sébastien, qui
devient pâle comme une rose blanche, et défaille sur une chaise._) Une
clef dans le dos, môsieur Poiret, avez-vous une clef?
POIRET.
J’ai toujours celle de mon domicile.
(_Le vieux Poiret jeune insinue sa clef dans le dos de Sébastien, à qui
Phellion fait boire un verre d’eau froide. Le pauvre enfant n’ouvre les
yeux que pour verser un torrent de larmes. Il va se mettre la tête sur
le bureau de Phellion, en s’y renversant le corps abandonné comme si la
foudre l’avait atteint, et ses sanglots sont si pénétrants, si vrais,
si abondants, que, pour la première fois de sa vie, Poiret s’émeut de
la douleur d’autrui._)
PHELLION (_grossissant sa voix_).
Allons, allons, mon jeune ami, du courage! Dans les grandes
circonstances il en faut. Vous êtes un homme. Qu’y a-t il? en quoi
ceci peut-il vous émouvoir si démesurément?
SÉBASTIEN (_à travers ses sanglots_).
C’est moi qui ai perdu monsieur Rabourdin. J’ai laissé l’État que
j’avais copié, j’ai tué mon bienfaiteur, j’en mourrai. Un si grand
homme! un homme qui eût été ministre!
POIRET (_en se mouchant_).
C’est donc vrai qu’il a fait les rapports?
SÉBASTIEN (_à travers ses sanglots_).
Mais c’était pour.... Allons, je vais dire ses secrets, maintenant! Ah!
le misérable Dutocq! c’est lui qui l’a volé...
Et les pleurs, les sanglots recommencèrent si bien que, de son cabinet,
Rabourdin entendit les larmes, distingua la voix, et monta. Le chef
trouva Sébastien presque évanoui, comme un Christ entre les bras de
Phellion et de Poiret, qui singeaient grotesquement la pause des deux
Maries et dont les figures étaient crispées par l’attendrissement.
RABOURDIN.
Qu’y a-t-il, messieurs? (_Sébastien se dresse sur ses pieds et tombe
sur ses genoux devant Rabourdin._)
SÉBASTIEN.
Je vous ai perdu, monsieur! L’État, Dutocq le montre, il l’a sans doute
surpris.
RABOURDIN (_calme_).
Je le savais. (_Il relève Sébastien et l’emmène._) Vous êtes un enfant,
mon ami. (_Il s’adresse à Phellion._) Où sont ces messieurs?
PHELLION.
Môsieur, ils sont allés voir dans le cabinet de monsieur Baudoyer un
état que l’on dit...
RABOURDIN.
Assez. (_Il sort en tenant Sébastien. Poiret et Phellion se
regardent en proie à une vive surprise et ne savent quelles idées se
communiquer._)
POIRET (_à Phellion_).
Monsieur Rabourdin!...
PHELLION (_à Poiret_).
Monsieur Rabourdin!
POIRET.
Par exemple, monsieur Rabourdin!
PHELLION.
Avez-vous vu comme il était, néanmoins, calme et digne...
POIRET (_d’un air finaud qui ressemble à une grimace_).
Il y aurait quelque chose là-dessous que cela ne m’étonnerait point.
PHELLION.
Un homme d’honneur, pur, sans tache.
POIRET.
Et ce Dutocq?
PHELLION.
Môsieur Poiret, vous pensez ce que je pense sur Dutocq; ne me
comprenez-vous pas?
POIRET (_en donnant deux ou trois petits coups de tête, répond d’un air
fin_).
Oui. (_Tous les employés rentrent._)
FLEURY.
En voilà une sévère, et après avoir lu je ne le crois pas encore.
Monsieur Rabourdin, le roi des hommes! Ma foi, s’il y a des espions
parmi ces hommes-là, c’est à dégoûter de la vertu. Je mettais Rabourdin
dans les héros de Plutarque.
VIMEUX.
Oh! c’est vrai!
POIRET (_songeant qu’il n’a plus que cinq jours_).
Mais, messieurs, que dites-vous de celui qui a dérobé le travail, qui a
guetté monsieur Rabourdin? (_Dutocq s’en va._)
FLEURY.
C’est un Judas Iscariote! Qui est-ce?
PHELLION (_finement_).
Il n’est certes pas parmi nous.
VIMEUX (_illuminé_).
C’est Dutocq.
PHELLION.
Je n’en ai point vu la preuve, môsieur. Pendant que vous étiez absent,
ce jeune homme, môsieur Delaroche, a failli mourir. Tenez, voyez ses
larmes sur mon bureau!...
POIRET.
Nous l’avons tenu dans nos bras évanoui. Et la clef de mon domicile,
tiens, tiens, il l’a toujours dans le dos. (_Poiret sort._)
VIMEUX.
Le ministre n’a pas voulu travailler avec Rabourdin aujourd’hui, et
monsieur Saillard, à qui le Chef du Personnel a dit deux mots, est
venu prévenir monsieur Baudoyer de faire une demande pour la croix
de la Légion-d’Honneur; il y en a une pour le jour de l’an accordée
à la Division, et elle est donnée à monsieur Baudoyer. Est-ce clair?
Monsieur Rabourdin est sacrifié par ceux-là même qui l’emploient. Voilà
ce que dit Bixiou. Nous étions tous supprimés, excepté Phellion et
Sébastien.
DU BRUEL (_arrivant_).
Hé! bien, messieurs, est-ce vrai?
THUILLIER.
De la dernière exactitude.
DU BRUEL (_remettant son chapeau_).
Adieu, messieurs. (_Il sort._)
THUILLIER.
Il ne s’amuse pas dans les feux de file, le vaudevilliste! Il va chez
le duc de Rhétoré, chez le duc de Maufrigneuse; mais il peut courir!
C’est, dit-on, Colleville qui sera notre chef.
PHELLION.
Il avait pourtant l’air d’aimer môsieur Rabourdin.
POIRET (_rentrant_).
J’ai eu toutes les peines du monde à avoir la clef de mon domicile; ce
petit fond en larmes, et monsieur Rabourdin a disparu complétement.
(_Dutocq et Bixiou rentrent._)
BIXIOU.
Hé! bien, messieurs, il se passe d’étranges choses dans votre bureau!
Du Bruel? (_Il regarde dans le cabinet._) Parti!
THUILLIER.
En course!
BIXIOU.
Et Rabourdin?
FLEURY.
Fondu! distillé! _fumé!_ Dire qu’un homme, le roi des hommes!...
POIRET (_à Dutocq_).
Dans sa douleur, monsieur Dutocq, le petit Sébastien vous accuse
d’avoir pris le travail, il y a dix jours...
BIXIOU (_en regardant Dutocq_).
Il faut vous laver de ce reproche, mon cher. (_Tous les employés
contemplent fixement Dutocq._)
DUTOCQ.
Où est-il, ce petit aspic qui le copiait?
BIXIOU.