En ce moment, la rusée Rabourdin courtisait la femme du ministre.

Stylée, la veille, par des Lupeaulx, qui connaissait les endroits

faibles de la comtesse, elle la caressait, sans avoir l’air d’y

toucher. Puis elle garda le silence à propos, car des Lupeaulx, tout

amoureux qu’il était, avait remarqué les défauts de cette femme, et

lui avait dit la veille: _Surtout ne parlez pas trop!_ Exorbitante

preuve d’attachement. Si Bertrand Barrère a laissé ce sublime axiome:

_N’interromps pas une femme qui danse pour lui donner un avis_, on peut

y ajouter celui-ci: _Ne reproche pas à une femme de semer ses perles!_

afin de rendre ce chapitre du Code femelle complet. La conversation

devint générale. De temps en temps, madame Rabourdin y mit la langue

comme une chatte bien apprise met la patte sur les dentelles de sa

maîtresse, en veloutant ses griffes. Comme cœur, le ministre avait

peu de fantaisies; la Restauration n’eut pas d’homme d’État plus

fini sur l’article de la galanterie, et l’Opposition du _Miroir_,

de la _Pandore_, du _Figaro_ ne trouva pas le plus léger battement

d’artère à lui reprocher. Sa maîtresse était l’ÉTOILE, et, chose

bizarre, elle lui fut fidèle dans le malheur, elle y gagnait sans doute

encore! Madame Rabourdin savait cela; mais elle savait aussi qu’il

revient des esprits dans les vieux châteaux, elle s’était donc mis en

tête de rendre le ministre jaloux du bonheur, encore sous bénéfice

d’inventaire, dont paraissait jouir des Lupeaulx. En ce moment, des

Lupeaulx se gargarisait avec le nom de Célestine. Pour lancer sa

prétendue maîtresse, il se tuait à faire comprendre à la marquise

d’Espard, à madame de Nucingen et à la comtesse, dans une conversation

à huit oreilles, qu’elles devaient admettre madame Rabourdin dans leur

coalition, et madame de Camps l’appuyait. Au bout d’une heure, le

ministre avait été fortement égratigné, l’esprit de madame Rabourdin

lui plaisait; elle avait séduit sa femme qui, tout enchantée de cette

syrène, venait de l’inviter à venir quand elle le voudrait.

--Car, ma chère, avait dit la femme du ministre à Célestine, votre mari

sera bientôt directeur: l’intention du ministre est de réunir deux

Divisions et d’en faire une Direction, vous serez alors des nôtres.

L’Excellence emmena madame Rabourdin pour lui montrer une pièce de

son appartement devenue célèbre par les prétendues profusions que

l’Opposition lui avait reprochées, et démontrer la niaiserie du

journalisme. Il lui donna le bras.

--En vérité, madame, vous devriez bien nous faire la grâce, à la

comtesse et à moi, de venir souvent...

Et il lui débita des galanteries de ministre.

--Mais, monseigneur, dit-elle en lui lançant un de ces regards que les

femmes tiennent en réserve, il me semble que cela dépend de vous.

--Comment?

--Mais vous pouvez m’en donner le droit.

--Expliquez-vous?

--Non, je me suis dit en venant ici que je n’aurais pas le mauvais goût

de faire la solliciteuse.

--Parlez! les _placets_ de ce genre ne sont pas _déplacés_, dit le

ministre en riant.

Il n’y a rien comme les bêtises de ce genre pour amuser ces hommes

graves.

--Hé! bien, il est ridicule à la femme d’un Chef de Bureau de paraître

souvent ici, tandis que la femme d’un directeur n’y serait pas

_déplacée_.

--Laissons cela, dit le ministre, votre mari est un homme

indispensable, il est nommé.

--Dites-vous votre vraie vérité?

--Voulez-vous venir voir sa nomination dans mon cabinet, le travail est

fait.

--Eh! bien, dit-elle en restant dans un coin seule avec le ministre

dont l’empressement avait une vivacité suspecte, laissez-moi vous dire

que je puis vous en récompenser...

Elle allait dévoiler le plan de son mari, lorsque des Lupeaulx,

venu sur la pointe du pied, fit un: «_broum! broum!_» de colère qui

annonçait qu’il ne voulait pas paraître avoir entendu ce qu’il avait

écouté. Le ministre lança un regard plein de mauvaise humeur au vieux

fat pris au piége. Impatient de sa conquête, des Lupeaulx avait pressé

outre mesure le travail du personnel, l’avait remis au ministre, et

voulait venir apporter le lendemain la nomination à celle qui passait

pour sa maîtresse. En ce moment, le valet de chambre du ministre se

présenta d’un air mystérieux et dit à des Lupeaulx que son valet de

chambre l’avait prié de lui remettre aussitôt cette lettre en le

prévenant de sa haute importance.

Le Secrétaire-général alla près d’une lampe, et lut un mot ainsi conçu:

_Contre mon habitude, j’attends dans une antichambre, et il n’y a

pas un instant à perdre pour vous arranger avec_

_Votre serviteur_,

[Illustration: Gobseck]

Le Secrétaire-général frémit en reconnaissant cette signature qu’il

eût été dommage de ne pas donner en autographe, elle est rare sur la

place, et doit être précieuse pour ceux qui cherchent à deviner le

caractère des gens d’après la physionomie de leur signature. Si jamais

image hiéroglyphique exprima quelque animal, assurément c’est ce nom

où l’initiale et la finale figurent une vorace gueule de requin,

insatiable, toujours ouverte, accrochant et dévorant tout, le fort

et le faible. Il a été impossible de typographier l’écriture, elle

est trop fine, trop menue et trop serrée, quoique nette; mais on peut

l’imaginer, la phrase n’occupait qu’une ligne. L’esprit de l’Escompte,

seul, pouvait inspirer une phrase si insolemment impérative et si

cruellement irréprochable, claire et muette, qui disait tout et ne

trahissait rien. Gobseck vous serait inconnu, qu’à l’aspect de cette

ligne qui vous faisait venir sans être un ordre, vous eussiez deviné

l’implacable argentier de la rue des Grès. Aussi, comme un chien que

le chasseur a rappelé, des Lupeaulx quitta-t-il aussitôt la piste,

et s’en alla-t-il chez lui, songeant à toute sa position compromise.

Figurez-vous un général en chef à qui son aide-de-champ vient dire:

«Il arrive à l’ennemi trente mille hommes de troupes fraîches qui

nous prennent en flanc.» Un seul mot expliquera l’arrivée des sieurs

Gigonnet et Gobseck sur le champ de bataille, car ils étaient tous deux

chez des Lupeaulx. A huit heures du soir, Martin Falleix, venu sur

l’aile des vents en vertu de trois francs de guides et d’un postillon

en avant, avait apporté les actes d’acquisition à la date de la veille.

Aussitôt portés au café Thémis par Mitral, les contrats avaient

passé dans les mains des deux usuriers qui s’étaient empressés de se

rendre au Ministère, mais à pied. Onze heures sonnaient. Des Lupeaulx

tressaillit en voyant les deux sinistres figures émérillonnées par un

regard aussi direct que la balle d’un pistolet, et brillant comme la

flamme du coup.

--Hé! bien, qu’y a-t-il, mes maîtres?

Les usuriers restèrent froids et immobiles. Gigonnet montra tour à tour

ses dossiers et le valet de chambre.

--Passons dans mon cabinet, dit des Lupeaulx en renvoyant par un geste

son valet de chambre.

--Vous entendez le français à ravir, dit Gigonnet.

--Venez-vous tourmenter un homme qui vous a fait gagner à chacun deux

cent mille francs? dit-il en laissant échapper un mouvement de hauteur.

--Et qui nous en fera gagner encore, j’espère, dit Gigonnet.

--Une affaire?... reprit des Lupeaulx. Si vous avez besoin de moi, j’ai

de la mémoire.

--Et nous les vôtres, répondit Gigonnet.

--On paiera mes dettes, dit dédaigneusement des Lupeaulx pour ne pas se

laisser entamer.

--Vrai, dit Gobseck.

--Allons au fait, mon fils, dit Gigonnet. Ne vous posez pas comme

ça dans votre cravate, avec nous c’est inutile. Prenez ces actes et

lisez-les.

Les deux usuriers inventorièrent le cabinet de des Lupeaulx, pendant

qu’il lisait avec étonnement et stupéfaction ces contrats qui lui

semblèrent jetés des nues par les anges.

--N’avez-vous pas en nous des hommes d’affaires intelligents? dit

Gigonnet.

--Mais à quoi dois-je une si habile coopération? fit des Lupeaulx

inquiet.

--Nous savions, il y a huit jours, ce que, sans nous, vous ne sauriez

que demain: le président du tribunal de Commerce, député, se voit forcé

de donner sa démission.

Les yeux de des Lupeaulx se dilatèrent et devinrent grands comme des

marguerites.

--Votre ministre vous jouait ce tour-là, dit le concis Gobseck.

--Vous êtes mes maîtres, dit le Secrétaire-général en s’inclinant avec

un profond respect empreint de moquerie.

--Juste, dit Gobseck.

--Mais vous allez m’étrangler?

--Possible.

--Eh! bien, à l’œuvre, bourreaux! reprit en souriant le

Secrétaire-général.

--Vous voyez, reprit Gigonnet, vos créances sont inscrites avec

l’argent prêté pour l’acquisition.

--Voici les titres, dit Gobseck en tirant de la poche de sa redingote

verdâtre des dossiers d’avoué.

--Vous avez trois ans pour rembourser le tout, dit Gigonnet.

--Mais, dit des Lupeaulx effrayé de tant de complaisance et d’un

arrangement si fantastique, que voulez-vous de moi?

--La place de La Billardière pour Baudoyer, dit vivement Gigonnet.

--C’est bien peu de chose, quoique j’aie l’impossible à faire, répondit

des Lupeaulx, je me suis lié les mains.

--Vous rongerez les cordes avec vos dents, dit Gigonnet.

--Elles sont pointues! ajouta Gobseck.

--Est-ce tout? dit des Lupeaulx.

--Nous gardons les pièces jusqu’à l’admission de ces créances-là, dit

Gigonnet en mettant un État sous les yeux du Secrétaire-général; si

elles ne sont pas reconnues par la Commission dans six jours, vos noms

sur cet acte seront remplacés par les miens.

--Vous êtes habile, s’écria le Secrétaire-général.

--Juste, dit Gobseck.

--Voilà tout? fit des Lupeaulx.

--Vrai, dit Gobseck.

--Est-ce fait? demanda Gigonnet.

Des Lupeaulx inclina la tête.

--Eh! bien, signez cette procuration, dit Gigonnet. Dans deux jours la

nomination de Baudoyer, dans six les créances reconnues, et....

--Et quoi? dit des Lupeaulx.

--Nous vous garantissons...

--Quoi? fit des Lupeaulx de plus en plus étonné.

--Votre nomination, répondit Gigonnet en se grandissant sur ses ergots.

Nous faisons la majorité avec cinquante-deux voix de fermiers et

d’industriels qui obéiront à votre prêteur.

Des Lupeaulx serra la main de Gigonnet.

--Il n’y a qu’entre nous que les malentendus sont impossibles, dit-il,

voilà ce qui s’appelle des affaires! Aussi vous y mettrai-je la

réjouissance.

--Juste, dit Gobseck.

--Que sera-ce? demanda Gigonnet.

--La croix pour votre imbécile de neveu.

--Bon, fit Gigonnet, vous le connaissez bien.

Les usuriers saluèrent alors des Lupeaulx qui les reconduisit jusque

sur l’escalier.

--C’est donc les envoyés secrets de quelques puissances étrangères, se

dirent les deux valets de chambre.

Dans la rue, les deux usuriers se regardèrent en riant, à la lueur d’un

réverbère.

--Il nous devra neuf mille francs d’intérêt par an, et la terre en

rapporte à peine cinq net, s’écria Gigonnet.

--Il est dans nos mains pour long-temps, dit Gobseck.

--Il bâtira, il fera des folies, répondit Gigonnet, Falleix achètera la

terre.

--Son affaire est d’être député, le loup se moque du reste, dit Gobseck.

--Hé, hé!

--Hé, hé!

Ces petites exclamations sèches servaient de rire aux deux usuriers,

qui se rendirent à pied au café Thémis.

Des Lupeaulx revint au salon et trouva madame Rabourdin faisant

très-bien la roue, elle était charmante, et le ministre, ordinairement

si triste, avait une figure déridée et gracieuse.

--Elle opère des miracles, se dit des Lupeaulx. Quelle femme précieuse!

il faut la pénétrer jusqu’au fond du cœur.

--Elle est décidément très-bien, votre petite dame, dit la marquise au

Secrétaire-général, il ne lui manque que votre nom.

--Oui, son seul tort est d’être la fille d’un commissaire-priseur, elle

périra par le défaut de naissance, répondit des Lupeaulx d’un air froid

qui contrastait avec la chaleur qu’il avait mise à parler de madame

Rabourdin un instant auparavant.

La marquise regarda fixement des Lupeaulx.

--Vous leur avez jeté un coup d’œil qui ne m’a pas échappé, dit-elle en

montrant le ministre et madame Rabourdin, il a percé le nuage de vos

lunettes. Vous êtes amusants tous deux, à vous disputer cet os-là.

Comme la marquise passait la porte, le ministre courut à elle et la

reconduisit.

--Eh! bien, dit des Lupeaulx à madame Rabourdin, que pensez-vous de

notre ministre?

--Il est charmant. Vraiment, répondit-elle en élevant la voix pour

se faire entendre de la femme de l’Excellence, il faut les connaître

pour les apprécier ces pauvres ministres. Les petits journaux et les

calomnies de l’Opposition défigurent tant les hommes politiques que

l’on finit par se laisser influencer; mais ces préventions tournent à

leur avantage quand on les voit.

--Il est très-bien, dit des Lupeaulx.

--Eh! bien, je vous assure qu’on peut l’aimer, dit-elle avec bonhomie.

--Chère enfant, dit des Lupeaulx en prenant à son tour un air bonhomme

et câlin, vous avez fait la chose impossible.

--Quoi? dit-elle.

--Vous avez ressuscité un mort, je ne lui croyais pas de cœur,

demandez à sa femme! il en a juste de quoi défrayer une fantaisie;

mais profitez-en, venez par ici, ne soyez pas étonnée. Il amena madame

Rabourdin dans le boudoir et s’assit avec elle sur le divan.--Vous êtes

une rusée, et je vous en aime davantage. Entre nous, vous êtes une

femme supérieure. Des Lupeaulx vous a conduite ici, tout est dit pour

lui, n’est-ce pas? D’ailleurs, quand on se décide à aimer par intérêt,

il vaut mieux prendre un sexagénaire ministre qu’un quadragénaire

secrétaire-général: il y a plus de profit et moins d’ennuis. Je suis un

homme à lunettes, à tête poudrée, usé par les plaisirs, le bel amour

que cela ferait! Oh! je me suis dit cela! S’il faut absolument accorder

quelque chose à l’utile, je ne serai jamais l’agréable, n’est-ce pas?

Il faut être fou pour ne pas savoir raisonner sa position. Vous pouvez

m’avouer la vérité, me montrer le fond de votre cœur: nous sommes deux

associés et non pas deux amants. Si j’ai quelque caprice, vous êtes

trop supérieure pour faire attention à de telles misères, et vous me le

passerez; autrement, vous auriez des idées de petite pensionnaire ou de

bourgeoise de la rue Saint-Denis! Bah! nous sommes plus élevés que tout

cela, vous et moi. Voilà la marquise d’Espard qui s’en va, croyez-vous

qu’elle ne pense pas ainsi? Nous nous sommes entendus ensemble il y

a deux ans (le fat!), eh! bien, elle n’a qu’à m’écrire un mot, et il

n’est pas long: _Mon cher des Lupeaulx, vous m’obligerez de faire

telle ou telle chose!_ c’est exécuté ponctuellement; nous pensons en

ce moment à faire interdire son mari. Vous autres femmes, il ne vous

en coûte que du plaisir pour avoir ce que vous voulez. Hé! bien donc,

enjuponnez le ministre, chère enfant, je vous y aiderai, c’est dans

mon intérêt. Oui, je lui voudrais une femme qui l’influençât, il ne

m’échapperait pas; il m’échappe quelquefois, et cela se conçoit: je ne

le tiens que par sa raison; en m’entendant avec une jolie femme, je la

tiendrais par sa folie, et c’est plus fort. Ainsi, restons bons amis,

et partageons le crédit que vous aurez.

Madame Rabourdin écouta dans le plus profond étonnement cette

singulière profession de rouerie. La naïveté du commerçant politique

excluait toute idée de surprise.

--Croyez-vous qu’il ait fait attention à moi? lui demanda-t-elle prise

au piége.

--Je le connais, j’en suis sûr.

--Est-il vrai que la nomination de Rabourdin soit signée?

--Je lui ai remis le travail, ce matin. Mais ce n’est rien encore que

d’être Directeur, il faut être Maître des requêtes...

--Oui, dit-elle.

--Eh bien! rentrez, coquetez avec l’Excellence.

--Vraiment, dit-elle, ce n’est que de ce soir que j’ai pu bien vous

connaître. Vous n’avez rien de vulgaire.

--Ainsi donc, reprit des Lupeaulx, nous sommes deux vieux amis, et

nous supprimons les airs tendres, l’amour ennuyeux, pour entendre la

question comme sous la Régence, où l’on avait beaucoup d’esprit.

--Vous êtes vraiment fort, et vous avez mon admiration, dit-elle en

souriant et lui tendant la main. Vous saurez que l’on fait plus pour

son ami que pour son...

Elle n’acheva pas et rentra.

--Chère petite, se dit des Lupeaulx à lui-même en la regardant aborder

le ministre, des Lupeaulx n’a plus de remords à se retourner contre

toi! Demain soir, en m’offrant une tasse de thé, tu m’offriras ce dont

je ne veux plus... Tout est dit! Ah! quand nous avons quarante ans, les

femmes nous attrapent toujours, on ne peut plus être aimé.

Il entra dans le salon après s’être toisé dans la glace et s’être

reconnu pour un fort joli homme politique, mais pour un parfait

invalide de Cythère. En ce moment, madame Rabourdin se résumait. Elle

méditait de s’en aller et s’efforçait de laisser dans l’esprit de

chacun une dernière et gracieuse impression, elle y réussit. Contre

la coutume des salons, quand elle ne fut plus là, chacun s’écria: «La

charmante femme!» et le ministre la reconduisit jusqu’à la dernière

porte.

--Je suis bien sûr que demain vous penserez à moi, dit-il au ménage en

faisant allusion à la nomination.

--Il y a si peu de hauts fonctionnaires dont les femmes soient

agréables que je suis tout content de notre acquisition, dit le

ministre en rentrant.

--Ne la trouvez-vous pas un peu envahissante? dit des Lupeaulx d’un air

piqué.

Les femmes échangèrent entre elles des regards expressifs, la

rivalité du ministre et de son Secrétaire-général les amusait. Alors

eut lieu l’une de ces jolies mystifications auxquelles s’entendent

si admirablement les Parisiennes. Les femmes animèrent le ministre

et des Lupeaulx en s’occupant de madame Rabourdin: l’une la trouva

trop apprêtée et visant à l’esprit; l’autre compara les grâces de la

bourgeoisie aux manières de la grande compagnie afin de critiquer

Célestine; et des Lupeaulx défendit sa prétendue maîtresse, comme on

défend ses ennemis dans les salons.

--Rendez-lui donc justice, mesdames! n’est-il pas extraordinaire que

la fille d’un commissaire-priseur soit si bien! Voyez d’où elle est

partie, et voyez où elle est: elle ira aux Tuileries, elle en a la

prétention, elle me l’a dit.

--Si elle est la fille d’un commissaire, dit madame d’Espard en

souriant, en quoi cela peut-il nuire à l’avancement de son mari?

--Par le temps qui court, n’est-ce pas? dit la femme du ministre en se

pinçant les lèvres.

--Madame, dit sévèrement le ministre à la marquise, avec des mots

pareils, que malheureusement la Cour n’épargne à personne, on prépare

des révolutions. Vous ne sauriez croire combien la conduite peu mesurée

de l’Aristocratie déplaît à certains personnages clairvoyants du

Château. Si j’étais grand seigneur, au lieu d’être un petit gentilhomme

de province qui semble être mis où je suis pour faire vos affaires, la

monarchie ne serait pas aussi mal assise que je la vois. Que devient un

trône qui ne sait pas communiquer son éclat à ceux qui le représentent?

Nous sommes loin du temps où le Roi faisait grands par sa seule volonté

les Louvois, les Colbert, les Richelieu, les Jeannin, les Villeroy et

les Sully... Oui, Sully, à son début, n’était pas plus que je ne suis.

Je vous parle ainsi parce que nous sommes entre nous et que je serais,

en effet, bien peu de chose si je me choquais d’une pareille misère.

C’est à nous et non aux autres à nous rendre grands.

--Tu es nommé, mon cher, dit Célestine en serrant la main de son mari.

Sans le des Lupeaulx, j’eusse expliqué ton plan au ministre; mais ce

sera pour mardi prochain, et tu pourras ainsi devenir plus promptement

maître des requêtes.

Dans la vie de toutes les femmes, il est un jour où elles ont brillé

de tout leur éclat, et qui leur donne un éternel souvenir auquel elles

reviennent complaisamment. Quand madame Rabourdin défit un à un les

artifices de sa parure, elle récapitula sa soirée en la comptant parmi

ses jours de gloire et de bonheur: toutes ses beautés avaient été

jalousées, elle avait été vantée par la femme du ministre, heureuse

de l’opposer à ses amies. Enfin toutes ses vanités avaient rayonné au

profit de l’amour conjugal. Rabourdin était nommé!

--N’étais-je pas bien ce soir? dit-elle à son mari comme si elle avait

eu besoin de l’animer.

En ce moment Mitral, qui attendait au café Thémis les deux usuriers,

les vit entrer et n’aperçut rien sur ces deux figures impassibles.

--Où en sommes-nous? leur dit-il quand ils furent attablés.

--Eh! bien, comme toujours, dit Gigonnet en se frottant les mains, la

victoire aux écus.

--Vrai, répondit Gobseck.

Mitral prit un cabriolet, alla trouver les Saillard et les Baudoyer,

chez qui le boston s’était prolongé; mais il ne restait plus que l’abbé

Gaudron. Falleix, quasi mort de fatigue, était allé se coucher.

--Vous serez nommé, mon neveu, et l’on vous réserve une surprise.

--Quoi? dit Saillard.

--La croix! s’écria Mitral.

--Dieu protége ceux qui songent à ses autels! dit Gaudron.

On chantait ainsi le _Te Deum_ dans les deux camps avec un égal bonheur.

Le lendemain, mercredi, monsieur Rabourdin devait travailler avec

le ministre, car il faisait l’intérim depuis la maladie de défunt

La Billardière. Ces jours-là, les employés étaient fort exacts, les

garçons de bureau très-empressés, car les jours de signature tout

est en l’air dans les Bureaux, et pourquoi? personne ne le sait. Les

trois garçons étaient donc à leur poste, et se flattaient d’avoir

quelque gratification, car le bruit de la nomination de monsieur

Rabourdin s’était répandu la veille par les soins de des Lupeaulx.

L’oncle Antoine et l’huissier Laurent se trouvaient en grande tenue,

quand, à huit heures moins un quart, le garçon du Secrétariat vint

prier Antoine de remettre en secret à monsieur Dutocq une lettre que

le Secrétaire-général lui avait dit d’aller porter chez le Commis

principal à sept heures.

--Je ne sais pas comment cela s’est fait, mon vieux, j’ai dormi, dormi,

que je ne fais que de me réveiller. Il me chanterait une gamme d’enfer

s’il savait qu’elle n’est pas à son adresse; au _lieur_ que, comme ça,

je lui soutiendrai que je l’ai remise moi-même chez monsieur Dutocq. Un

fameux secret, père Antoine: ne dites rien aux employés; parole! il me

renverrait, je perdrais ma place pour un seul mot, a-t-il dit?

--Qu’est-ce qu’il y a donc dedans? dit Antoine.

--Rien. Je l’ai regardée, comme ça, tenez.

Et il fit bailler la lettre, qui ne laissa voir que du blanc.

--C’est aujourd’hui le grand jour pour vous, Laurent, dit le garçon

du Secrétariat, vous allez avoir un nouveau directeur. Décidément on

fait des économies, on réunit deux Divisions en une Direction, gare aux

garçons!

--Oui, neuf employés mis à la retraite, dit Dutocq qui arrivait.

Comment savez-vous cela, vous autres?

Antoine présenta la lettre à Dutocq, qui dégringola les escaliers et

courut au Secrétariat après l’avoir ouverte.

Depuis le jour de la mort de monsieur de La Billardière, après avoir

bien bavardé, les deux Bureaux Rabourdin et Baudoyer avaient fini par

reprendre leur physionomie accoutumée et les habitudes du _dolce far

niente_ administratif. Cependant la fin de l’année imprimait dans

les Bureaux une sorte d’application studieuse, de même qu’elle donne

quelque chose de plus onctueusement servile aux portiers. Chacun venait

à l’heure, on remarquait plus de monde après quatre heures, car la

distribution des gratifications dépend des dernières impressions qu’on

laisse de soi dans l’esprit des chefs. La veille, la nouvelle de la

réunion des deux divisions La Billardière et Clergeot en une Direction,

sous une dénomination nouvelle, avait agité les deux Divisions. On

savait le nombre des employés mis à la retraite, mais on ignorait leurs

noms. On supposait bien que Poiret ne serait pas remplacé, on ferait

l’économie de sa place. Le petit La Billardière s’en était allé. Deux

nouveaux surnuméraires arrivaient; et, circonstance effrayante! ils

étaient fils de députés. La nouvelle jetée la veille dans les Bureaux,

au moment où les employés partaient, avait imprimé la terreur dans

les consciences. Aussi, pendant la demi-heure d’arrivée, y eut-t-il

des causeries autour des poêles. Avant que personne ne fût arrivé,

Dutocq vit des Lupeaulx à sa toilette; et, sans quitter son rasoir, le

Secrétaire-général lui jeta le coup-d’œil du général intimant un ordre.

--Sommes-nous seuls? lui dit-il.

--Oui, monsieur.

--Hé! bien, marchez sur Rabourdin, en avant et ferme! vous devez avoir

gardé une copie de son état.

--Oui.

--Vous me comprenez: _Indè iræ!_ Il nous faut un _tolle_ général.

Sachez inventer quelque chose pour activer les clameurs...

--Je puis faire faire une caricature, mais je n’ai pas cinq cents

francs à donner...

--Qui la fera?

--Bixiou!

--Il aura mille francs, et sera Sous-Chef sous Colleville qui

s’entendra avec lui.

--Mais il ne me croira pas.

--Voulez-vous me compromettre, par hasard? Allez, ou sinon rien,

entendez-vous?

--Si monsieur Baudoyer est directeur, il pourrait prêter la somme...

--Oui, il le sera. Laissez-moi, dépêchez-vous, et n’ayez pas l’air de

m’avoir vu, descendez par le petit escalier.

Pendant que Dutocq revenait au Bureau le cœur palpitant de joie, en se

demandant par quels moyens il exciterait la rumeur contre son Chef sans

trop se compromettre, Bixiou était entré chez les Rabourdin pour leur

dire un petit bonjour. Croyant avoir perdu, le mystificateur trouva

plaisant de se poser comme ayant gagné.

BIXIOU (_imitant la voix de Phellion_).

Messieurs, je vous salue, et vous dépose un bonjour collectif.

J’indique dimanche prochain pour un dîner au Rocher-de-Cancale; mais

une question grave se présente, les employés supprimés en sont-ils?

POIRET.

Même ceux qui prennent leur retraite.

BIXIOU.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 28 / 56 段