--Quelle calomnie! répondit des Lupeaulx, un des plus immobiles

diplomates et qui garde le pouvoir depuis qu’il est né, vient d’épouser

la fille d’une actrice, et de la faire recevoir à la cour la plus

ferrée sur les quartiers de noblesse.

--Et vous nous soutiendrez?

--Je fais le travail des nominations. Mais pas de tricherie!

Elle lui tendit sa main à baiser et lui donna un petit soufflet sur la

joue.

--Vous êtes à moi, dit-elle.

Des Lupeaulx admira ce mot. (Le soir à l’Opéra, le fat le raconta de

cette manière: «Une femme ne voulant pas dire à un homme qu’elle était

à lui, aveu qu’une femme comme il faut ne fait jamais, lui a dit: Vous

êtes à moi. Comment trouvez-vous le détour?»)

--Mais soyez mon alliée, reprit-il. Votre mari a parlé au ministre d’un

plan d’administration auquel se rattache l’État dans lequel je suis si

bien traité; sachez-le, dites-le-moi ce soir.

--Ce sera fait, dit-elle sans voir grande importance à ce qui avait

amené des Lupeaulx chez elle si matin.

--Madame, le coiffeur, dit la femme de chambre.

--Il s’est bien fait attendre, je ne sais pas comment je m’en serais

tirée, s’il avait tardé, pensa Célestine.

--Vous ne savez pas jusqu’où va mon dévouement, lui dit des Lupeaulx en

se levant. Vous serez invitée à la première soirée particulière de la

femme du ministre...

--Ah! vous êtes un ange, dit-elle. Et je vois maintenant combien vous

m’aimez: vous m’aimez avec intelligence.

--Ce soir, chère enfant, reprit-il, j’irai savoir à l’Opéra quels sont

les journalistes qui conspirent pour Baudoyer, et nous mesurerons nos

bâtons.

--Oui, mais vous dînez ici, n’est-ce pas? j’ai fait chercher et trouver

les choses que vous aimez.

--Tout cela cependant ressemble tant à l’amour, qu’il serait doux

d’être longtemps trompé ainsi! se dit des Lupeaulx en descendant les

escaliers. Mais si elle se moque de moi, je le saurai: je lui prépare

le plus habile de tous les piéges avant la signature, afin de pouvoir

lire dans son cœur. Mes petites chattes, nous vous connaissons! car,

après tout, les femmes sont tout ce que nous sommes! Vingt-huit ans et

vertueuse, et ici, rue Duphot! c’est un bonheur bien rare, qui vaut la

peine d’être cultivé.

Le papillon éligible sautillait par les escaliers.

--Mon Dieu, cet homme-là, sans ses lunettes, poudré, doit être bien

drôle en robe de chambre, se disait Célestine. Il a le harpon dans le

dos, et me remorque enfin là où je voulais aller, chez le ministre. Il

a joué son rôle dans ma comédie.

Quand, à cinq heures, Rabourdin rentra pour s’habiller, sa femme

vint assister à sa toilette, et lui rapporta cet État que, comme la

pantoufle du conte des Mille et une Nuits, le pauvre homme devait

rencontrer partout.

--Qui t’a remis cela? dit Rabourdin stupéfait.

--Monsieur des Lupeaulx!

--Il est venu? demanda Rabourdin en jetant à sa femme un de ces regards

qui certes auraient fait pâlir une coupable, mais qui trouva un front

de marbre et un œil rieur.

--Et il reviendra dîner, répondit-elle. Pourquoi votre air effarouché?

--Ma chère, dit Rabourdin, des Lupeaulx est mortellement offensé par

moi, ces gens-là ne pardonnent pas, et il me caresse! Crois-tu que je

ne voie pas pourquoi?

--Cet homme, reprit-elle, me paraît avoir un goût très-délicat, je ne

puis le blâmer. Enfin, je ne sais rien de plus flatteur pour une femme

que de réveiller un palais blasé. Après.....

--Trève de plaisanterie, Célestine! Épargne un homme accablé. Je ne

puis rencontrer le ministre, et mon honneur est au jeu.

--Mon Dieu, non. Dutocq aura la promesse d’une place et tu seras nommé

Chef de Division.

--Je te devine, chère enfant, dit Rabourdin; mais le jeu que tu joues

est aussi déshonorant que la réalité. Le mensonge est le mensonge, et

une honnête femme.....

--Laisse-moi donc me servir des armes employées contre nous.

--Célestine, plus cet homme se verra sottement pris au piége, plus il

s’acharnera sur moi.

--Et si je le renverse?

Rabourdin regarda sa femme avec étonnement.

--Je ne pense qu’à ton élévation, et il était temps mon pauvre ami!...

reprit Célestine. Mais tu prends le chien de chasse pour le gibier,

dit-elle après une pause. Dans quelques jours des Lupeaulx aura

très-bien accompli sa mission. Pendant que tu cherches à parler au

ministre, et avant que tu ne puisses le voir, moi je lui aurai parlé.

Tu as sué sang et eau pour enfanter un plan que tu me cachais; et,

en trois mois, ta femme aura fait plus d’ouvrage que toi en six ans.

Dis-moi ton beau système?

Rabourdin, tout en se faisant la barbe et après avoir obtenu de sa

femme de ne pas dire un seul mot de ses travaux, en la prévenant que

confier une seule idée à des Lupeaulx c’était mettre le chat à même la

jatte au lait, commença l’explication de ses travaux.

--Comment, Rabourdin, ne m’as-tu pas parlé de cela? dit Célestine en

coupant la parole à son mari dès la cinquième phrase. Mais tu te serais

épargné des peines inutiles. Que l’on soit aveuglé pendant un moment

par une idée, je le conçois; mais pendant six ou sept ans, voilà ce que

je ne conçois pas. Tu veux réduire le budget, c’est l’idée vulgaire et

bourgeoise! Mais il faudrait arriver à un budget de deux milliards, la

France serait deux fois plus grande. Un système neuf, ce serait de tout

faire mouvoir par l’emprunt, comme le crie monsieur de Nucingen. Le

trésor le plus pauvre est celui qui se trouve plein d’écus sans emploi;

la mission d’un ministère des finances est de jeter l’argent par les

fenêtres, il lui rentre par ses caves, et tu veux lui faire entasser

des trésors! Mais il faut multiplier les emplois au lieu de les

réduire. Au lieu de rembourser les rentes, il faudrait multiplier les

rentiers. Si les Bourbons veulent régner en paix, ils doivent créer des

rentiers dans les dernières bourgades, et surtout ne pas laisser les

étrangers toucher des intérêts en France, car ils nous en demanderont

un jour le capital; tandis que si toute la rente est en France, ni la

France ni le crédit ne périront. Voilà ce qui a sauvé l’Angleterre. Ton

plan est un plan de petite bourgeoisie. Un homme ambitieux n’aurait

dû se présenter devant son ministre qu’en recommençant Law sans ses

chances mauvaises, en expliquant la puissance du crédit, en démontrant

comme quoi nous ne devons pas amortir le capital, mais les intérêts,

comme font les Anglais...

--Allons, Célestine, dit Rabourdin, mêle toutes les idées ensemble,

contrarie-les; amuse-t’en comme de joujoux! je suis habitué à cela.

Mais ne critique pas un travail que tu ne connais pas encore.

--Ai-je besoin, dit-elle, de connaître un plan dont l’esprit est

d’administrer la France avec six mille employés au lieu de vingt mille?

Mais, mon ami, fût-ce un plan d’homme de génie, un roi de France se

ferait détrôner en voulant l’exécuter. On soumet une aristocratie

féodale en abattant quelques têtes, mais on ne soumet pas une hydre à

mille pattes. Non, l’on n’écrase pas les petits, ils sont trop plats

sous le pied. Et c’est avec les ministres actuels, entre nous de

pauvres sires, que tu veux remuer ainsi les hommes? Mais on remue les

intérêts, et l’on ne remue pas les hommes: ils crient trop; tandis que

les écus sont muets.

--Mais, Célestine, si tu parles toujours, et si tu fais de l’esprit à

côté de la question, nous ne nous entendrons jamais...

--Ah! je comprends à quoi mène l’État où tu as classé les capacités

administratives, reprit-elle sans avoir écouté son mari. Mon Dieu,

mais tu as aiguisé toi-même le couperet pour te faire trancher la

tête. Sainte-Vierge! pourquoi ne m’as-tu pas consultée? au moins je

t’aurais empêché d’écrire une seule ligne, ou tout au moins, si tu

avais voulu faire ce mémoire, je l’aurais copié moi-même, et il ne

serait jamais sorti d’ici... Pourquoi, mon Dieu, ne m’avoir rien dit?

Voilà les hommes! ils sont capables de dormir auprès d’une femme en

gardant un secret pendant sept ans! Se cacher d’une pauvre femme

pendant sept années, douter de son dévouement?

--Mais, dit Rabourdin impatienté, voici onze ans que je n’ai jamais pu

discuter avec toi sans que tu me coupes la parole et sans substituer

aussitôt tes idées aux miennes... Tu ne sais rien de mon travail.

--Rien! je sais tout!

--Dis-le-moi donc? s’écria Rabourdin impatienté pour la première fois

depuis son mariage.

--Tiens, il est six heures et demie, fais ta barbe, habille-toi,

répondit-elle comme répondent toutes les femmes quand on les presse

sur un point où elles doivent se taire. Je vais achever ma toilette,

et nous ajournerons la discussion, car je ne veux pas être agacée le

jour où je reçois. Mon Dieu, le pauvre homme! dit-elle en sortant,

travailler sept ans pour accoucher de sa mort! Et se défier de sa femme!

Elle rentra.

--Si tu m’avais écoutée dans le temps, tu n’aurais pas intercédé

pour conserver ton Commis principal, et il a sans doute une copie

autographiée de ce maudit état! Adieu, homme d’esprit!

En voyant son mari dans une tragique attitude de douleur, elle comprit

qu’elle était allée trop loin, elle courut à lui, le saisit tout

barbouillé de savon, et l’embrassa tendrement.

--Cher Xavier, ne te fâche pas, lui dit-elle, ce soir nous étudierons

ton plan, tu parleras à ton aise, j’écouterai bien et aussi long-temps

que tu le voudras!... est-ce gentil? Va, je ne demande pas mieux que

d’être la femme de Mahomet.

Elle se mit à rire. Rabourdin ne put s’empêcher de rire aussi, car

Célestine avait de la mousse blanche aux lèvres, et sa voix avait

déployé les trésors de la plus pure et de la plus solide affection.

--Va t’habiller, mon enfant, et surtout ne dis rien à des Lupeaulx,

jure-le-moi? voilà la seule pénitence que je t’impose.

--_Impose?_... dit-elle, alors je ne jure rien!

--Allons, Célestine, j’ai dit en riant une chose sérieuse.

--Ce soir, répondit-elle, ton secrétaire-général saura qui nous avons à

combattre, et moi, je sais qui attaquer.

--Qui? dit Rabourdin.

--Le ministre, répondit-elle en se grandissant de deux pieds.

Malgré la grâce amoureuse de sa chère Célestine, Rabourdin, en

s’habillant, ne put empêcher quelques douloureuses pensées d’obscurcir

son front.

--Quand saura-t-elle m’apprécier? se disait-il. Elle n’a pas même

compris qu’elle seule était la cause de tout ce travail! Quel

brise-raison, et quelle intelligence! Si je ne m’étais pas marié, je

serais déjà bien haut et bien riche! J’aurais économisé cinq mille

francs par an sur mes appointements. En les employant bien j’aurais

aujourd’hui dix mille livres de rente en dehors de ma place, je

serais garçon et j’aurais la chance de devenir par un mariage... Oui,

reprit-il en s’interrompant, mais j’ai Célestine et mes deux enfants.

Il se rejeta sur son bonheur. Dans le plus heureux ménage, il y a

toujours des moments de regret. Il vint au salon et contempla son

appartement.--Il n’y a pas dans Paris deux femmes qui s’entendent à

la vie comme elle. Avec douze mille livres de rente faire tout cela!

dit-il en regardant les jardinières pleines de fleurs, et songeant aux

jouissances de vanité que le monde allait lui donner. Elle était faite

pour être la femme d’un ministre. Quand je pense que celle du mien ne

lui sert à rien; elle a l’air d’une bonne grosse bourgeoise, et quand

elle se trouve au château, dans les salons... Il se pinça les lèvres.

Les hommes très-occupés ont des idées si fausses en ménage, qu’on peut

également leur faire croire qu’avec cent mille francs on n’a rien, et

qu’avec douze mille francs on a tout.

Quoique très-impatiemment attendu, malgré les flatteries préparées pour

ses appétits de gourmet émérite, des Lupeaulx ne vint pas dîner, il ne

se montra que très-tard dans la soirée, à minuit, heure à laquelle la

causerie devient, dans tous les salons, plus intime et confidentielle.

Andoche Finot, le journaliste, était resté.

--Je sais tout, dit des Lupeaulx quand il fut bien assis sur la

causeuse au coin du feu, sa tasse de thé à la main, madame Rabourdin

debout devant lui, tenant une assiette pleine de sandwiches et de

tranches d’un gâteau bien justement nommé _gâteau de plomb_. Finot,

mon cher et spirituel ami, vous pourrez rendre service à notre

gracieuse reine en lâchant quelques chiens après des hommes de qui

nous causerons. Vous avez contre vous, dit-il à monsieur Rabourdin en

baissant la voix pour n’être entendu que des trois personnes auxquelles

il s’adressait, des usuriers et le clergé, l’argent et l’église.

L’article du journal libéral a été demandé par un vieil escompteur à

qui l’on avait des obligations, mais le petit bonhomme qui l’a fait

s’en soucie peu. La rédaction en chef de ce journal change dans trois

jours, et nous reviendrons là-dessus. L’opposition royaliste, car

nous avons, grâce à M. de Châteaubriand, une opposition royaliste,

c’est-à-dire qu’il y a des Royalistes qui passent aux Libéraux, mais ne

faisons pas de haute politique; ces assassins de Charles X m’ont promis

leur appui en mettant pour prix à votre nomination notre approbation

à un de leurs amendements. Toutes mes batteries sont dressées. Si

l’on nous impose Baudoyer, nous dirons à la Grande-Aumônerie: «Tel et

tel journal et messieurs _tels et tels_ attaqueront la loi que vous

voulez, et toute la presse sera contre (car les journaux ministériels

que je tiens seront sourds et muets, ils n’auront pas de peine à

l’être, ils le sont assez, n’est-ce pas, Finot?) Nommez Rabourdin, et

vous aurez l’opinion pour vous.» Pauvres Bonifaces de gens de province

qui se carrent dans leurs fauteuils au coin du feu, très-heureux de

l’indépendance des organes de l’Opinion, ah! ah!

--Hi, hi, hi! fit Andoche Finot.

--Ainsi, soyez tranquille, dit des Lupeaulx. J’ai tout arrangé ce soir.

La Grande-Aumônerie pliera.

--J’aurais mieux aimé perdre tout espoir et vous avoir à dîner, lui dit

Célestine à l’oreille en le regardant d’un air fâché qui pouvait passer

pour l’expression d’un amour-fou.

--Voici qui m’obtiendra ma grâce, reprit-il en lui remettant une

invitation pour la soirée de mardi.

Célestine ouvrit la lettre, et le plaisir le plus rouge anima ses

traits. Aucune jouissance ne peut se comparer à celle de la vanité

triomphante.

--Vous savez ce qu’est la soirée du mardi, reprit des Lupeaulx en

prenant un air mystérieux; c’est dans notre ministère comme le

Petit-Château à la cour. Vous serez au cœur du pouvoir! Il y aura la

comtesse Féraud, qui est toujours en faveur malgré la mort de Louis

XVIII, Delphine de Nucingen, madame de Listomère, la marquise d’Espard,

votre chère de Camps que j’ai priée afin que vous trouviez un appui

dans le cas où les femmes vous _blakbolleraient_. Je veux vous voir au

milieu de ce monde-là.

Célestine hochait la tête comme un _pur sang_ avant la course, et

relisait l’invitation comme Baudoyer et Saillard avaient relu leurs

articles dans les journaux, sans pouvoir s’en rassasier.

--Là d’abord, et un jour aux Tuileries, dit-elle à des Lupeaulx.

Des Lupeaulx fut effrayé du mot et de l’attitude, tant ils exprimaient

d’ambition et de sécurité.--Ne serais-je qu’un marchepied? se dit-il.

Il se leva, s’en alla dans la chambre à coucher de madame Rabourdin,

et y fut suivi par elle, car elle avait compris à un geste du

Secrétaire-général qu’il voulait lui parler en secret.--Hé, bien! le

plan? dit-il.

--Bah! des bêtises d’honnête homme! Il veut supprimer quinze mille

employés et n’en garder que cinq ou six mille, vous n’avez pas idée

d’une monstruosité pareille, je vous ferai lire son mémoire quand la

copie en sera terminée. Il est de bonne foi. Son catalogue analytique

des employés a été dicté par la pensée la plus vertueuse. Pauvre cher

homme!

Des Lupeaulx fut d’autant plus rassuré par le rire vrai qui

accompagnait ces railleuses et méprisantes paroles, qu’il se

connaissait en mensonges, et que pour le moment Célestine était de

bonne foi.

--Mais enfin, le fond de tout cela? demanda-t-il.

--Hé! bien, il veut supprimer la contribution foncière en la remplaçant

par des impôts de consommation.

--Mais il y a déjà un an que François Keller et Nucingen ont proposé un

plan à peu près semblable, et le ministre médite de dégrever l’impôt

foncier.

--Là, quand je lui disais que ce n’était pas neuf? s’écria Célestine en

riant.

--Oui, mais s’il s’est rencontré avec le plus grand financier de

l’époque, un homme qui, je vous le dis entre nous, est le Napoléon de

la finance, il doit y avoir au moins quelques idées dans ses moyens

d’exécution.

--Tout est vulgaire, fit-elle en imprimant à ses lèvres une moue

dédaigneuse. Songez donc qu’il veut gouverner et administrer la France

avec cinq ou six mille employés, tandis qu’il faudrait au contraire

qu’il n’y eût pas en France une seule personne qui ne fût intéressée au

maintien de la monarchie.

Des Lupeaulx parut satisfait de trouver un homme médiocre dans l’homme

auquel il accordait des talents supérieurs.

--Êtes-vous bien sûr de la nomination? Voulez-vous un conseil de femme?

lui dit-elle.

--Vous vous entendez mieux que nous en trahisons élégantes, fit des

Lupeaulx en hochant la tête.

--Hé! bien, dites _Baudoyer_ à la cour et à la Grande-Aumônerie pour

leur ôter tout soupçon et les endormir; mais, au dernier moment,

écrivez _Rabourdin_.

--Il y a des femmes qui disent _oui_ tant qu’on a besoin d’un homme, et

_non_ quand il a joué son rôle, répondit des Lupeaulx.

--J’en connais, lui dit-elle en riant. Mais elles sont bien sottes, car

en politique on se retrouve toujours; c’est bon avec les niais, et vous

êtes un homme d’esprit. Selon moi, la plus grande faute que l’on puisse

commettre dans la vie est de se brouiller avec un homme supérieur.

--Non, dit des Lupeaulx, car il pardonne. Il n’y a de danger qu’avec

de petits esprits rancuneux qui n’ont pas autre chose à faire qu’à se

venger, et je passe ma vie à cela.

Quand tout le monde fut parti, Rabourdin resta chez sa femme, et, après

avoir exigé pour une seule fois son attention, il put lui expliquer

son plan en lui faisant comprendre qu’il ne restreignait point et

augmentait au contraire le budget, en lui montrant à quels travaux

s’employaient les deniers publics, en lui expliquant comment l’État

décuplait le mouvement de l’argent en faisant entrer le sien pour

un tiers ou pour un quart dans les dépenses qui seraient supportées

par des intérêts privés ou de localité; enfin il lui prouva que son

plan était moins une œuvre de théorie qu’une œuvre fertile en moyens

d’exécution. Célestine, enthousiasmée, sauta au cou de son mari et

s’assit au coin du feu sur ses genoux.

--Enfin j’ai donc en toi le mari que je rêvais, dit-elle. L’ignorance

où j’étais de ton mérite t’a sauvé des griffes de des Lupeaulx. Je t’ai

calomnié merveilleusement et de bon cœur.

Cet homme pleura de bonheur. Il avait donc enfin son jour de triomphe.

Après avoir tout entrepris pour plaire à sa femme, il était grand aux

yeux de son seul public!

--Et, pour qui te connaît si bon, si doux, si égal de caractère, si

aimant, tu es dix fois plus grand. Mais, dit-elle, un homme de génie

est toujours plus ou moins enfant, et tu es un enfant, un enfant

bien-aimé. Elle tira son invitation de l’endroit où les femmes mettent

ce qu’elles veulent cacher, et la lui montra.--Voilà ce que je voulais,

dit-elle. Des Lupeaulx m’a mise en présence du ministère, et fût-il de

bronze, cette Excellence sera pendant quelque temps mon serviteur.

Dès le lendemain, Célestine s’occupa de sa présentation au cercle

intime du ministre. C’était sa grande journée, à elle! Jamais

courtisane ne prit tant de soin d’elle-même que cette honnête femme

n’en prit de sa personne. Jamais couturière ne fut plus tourmentée que

la sienne, et jamais couturière ne comprit mieux l’importance de son

art. Enfin madame Rabourdin n’oublia rien. Elle alla elle-même chez

un loueur de voitures, pour choisir un coupé qui ne fût ni vieux, ni

bourgeois, ni insolent. Son domestique, comme les domestiques de bonne

maison, fut tenu d’avoir l’air d’un maître. Puis, vers dix heures

du soir, le fameux mardi, elle sortit dans une délicieuse toilette

de deuil. Elle était coiffée avec des grappes de raisin en jais du

plus beau travail, une parure de mille écus commandée chez Fossin par

une Anglaise partie sans la prendre. Les feuilles étaient en lames

de fer estampé, légères comme de véritables feuilles de vigne, et

l’artiste n’avait pas oublié ces vrilles si gracieuses, destinées à

s’entortiller dans les boucles, comme elles s’accrochent à tout rameau.

Les bracelets, le collier et les pendants d’oreilles étaient en fer

dit de Berlin; mais ces délicates arabesques venaient de Vienne, et

semblaient avoir été faites par ces fées qui, dans les contes, sont

chargées par quelque Carabosse jalouse d’amasser des yeux de fourmis,

ou de filer des pièces de toile contenues dans une noisette. Sa taille

amincie déjà par le noir avait été mise en relief par une robe d’une

coupe étudiée, et qui s’arrêtait à l’épaule dans la courbure, sans

épaulettes; à chaque mouvement, il semblait que la femme, comme un

papillon, allait sortir de son enveloppe, et néanmoins la robe tenait

par une invention de la divine couturière. La robe était en mousseline

de laine, étoffe que le fabricant n’avait pas encore envoyée à Paris,

une divine étoffe qui plus tard eut un succès fou. Ce succès alla

plus loin que ne vont les modes en France. L’économie positive de la

mousseline de laine, qui ne coûte pas de blanchissage, a nui plus tard

aux étoffes de coton, de manière à révolutionner la fabrique à Rouen.

Le pied de Célestine chaussé d’un bas à mailles fines et d’un soulier

de satin turc, car le grand deuil excluait le satin de soie, avait une

tournure supérieure. Célestine fut bien belle ainsi. Son teint, ravivé

par un bain au son, avait un éclat doux. Ses yeux, baignés par les

ondes de l’espoir, étincelant d’esprit, attestaient cette supériorité

dont parlait alors l’heureux et fier des Lupeaulx. Elle fit bien son

entrée, et les femmes sauront apprécier le sens de cette phrase. Elle

salua gracieusement la femme du ministre, en conciliant le respect

qu’elle lui devait avec sa propre valeur à elle, et ne la choqua point

tout en se posant dans sa majesté, car chaque belle femme est une

reine. Aussi eut-elle avec le ministre cette jolie impertinence que les

femmes peuvent se permettre avec les hommes, fussent-ils grands-ducs.

Elle examina le terrain en s’asseyant, et se trouva dans une de ces

soirées choisies, peu nombreuses, où les femmes peuvent se toiser,

se bien apprécier, où la moindre parole retentit dans toutes les

oreilles, où chaque regard porte coup, où la conversation est un duel

avec témoins, où ce qui est médiocre devient plat, mais où tout mérite

est accueilli silencieusement, comme étant au niveau de chaque esprit.

Rabourdin était allé se confiner dans un salon voisin où l’on jouait,

et il resta planté sur ses pieds à faire galerie, ce qui prouve qu’il

ne manquait pas d’esprit.

--Ma chère, dit la marquise d’Espard à la comtesse Féraud la dernière

maîtresse de Louis XVIII, Paris est unique! il en sort, sans qu’on

s’y attende et sans qu’on sache d’où, des femmes comme celle-ci, qui

semblent tout pouvoir et tout vouloir...

--Mais elle peut et veut tout, dit des Lupeaulx en se rengorgeant.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 27 / 56 段