ses anciennes pratiques, répondit Gigonnet. Eh! bien, Mitral, nous
venons, entre nous trois, dit-il à l’oreille de l’ancien huissier,
d’acheter des créances qui sont en liquidation.
--Que pouvez-vous sacrifier? demanda Mitral.
--Rien, dit Gobseck.
--On ne nous sait pas là, fit Gigonnet, Samanon nous sert de paravent.
--Écoutez-moi, Gigonnet? dit Mitral. Il fait froid et votre
petite-nièce attend. Vous me comprendrez en trois mots. Il faut envoyer
entre vous deux, sans intérêt, deux cent cinquante mille francs à
Falleix, qui maintenant brûle la route à trente lieues de Paris, avec
un courrier en avant.
--Possible? dit Gobseck.
--Où va-t-il? s’écria Gigonnet.
--Mais il se rend à la magnifique terre des Lupeaulx, reprit
Mitral. Il connaît le pays, il va acheter autour de la bicoque du
Secrétaire-général pour lesdits deux cent cinquante mille francs
d’excellentes terres qui vaudront toujours bien leur prix. On a neuf
jours pour l’enregistrement des actes notariés (ne perdez pas ceci de
vue!). Avec cette petite augmentation, la terre des Lupeaulx paiera
mille francs d’impôts. _Ergo_, des Lupeaulx devient électeur du grand
Collége, éligible, comte, et tout ce qu’il voudra! Vous savez quel est
le député qui s’est coulé?
Les deux avares firent un signe affirmatif.
--Des Lupeaulx se couperait une jambe pour être député, reprit Mitral.
Mais il veut avoir en son nom les contrats que nous lui montrerons,
en les hypothéquant, bien entendu, de notre prêt avec subrogation
dans les droits des vendeurs..... (Ah! ah! vous y êtes?...) il nous
faut d’abord la place pour Baudoyer, après, nous vous repassons des
Lupeaulx! Falleix reste au pays et prépare la matière électorale; ainsi
vous couchez des Lupeaulx en joue par Falleix pendant tout le temps de
l’élection, une élection d’arrondissement où les amis de Falleix font
la majorité. Y a-t-il du Falleix, là-dedans, papa Gigonnet?
--Il y a aussi du Mitral, reprit Métivier. C’est bien joué.
--C’est fait, dit Gigonnet. Pas vrai, Gobseck? Falleix nous signera des
contre-valeurs, et mettra l’hypothèque en son nom, nous irons voir des
Lupeaulx en temps utile.
--Et nous, dit Gobseck, nous sommes volés!
--Ah papa? dit Mitral, je voudrais bien connaître le voleur.
--Hé! nous ne pouvons être volés que par nous-mêmes, répondit Gigonnet.
Nous avons cru bien faire en achetant les créances sur des Lupeaulx à
soixante pour cent de remise.
--Vous les hypothéquerez sur sa terre et vous le tiendrez encore par
les intérêts! répondit Mitral.
--Possible, dit Gobseck.
Après avoir échangé un fin regard avec Gobseck, Bidault dit Gigonnet
vint à la porte du café.
--Élisabeth, va ton train, ma nièce, dit-il à sa nièce. Nous tenons ton
homme, mais ne néglige pas les accessoires. C’est bien commencé, rusée!
achève, tu as l’estime de ton oncle!... Et il lui frappa gaiement dans
la main.
--Mais, dit Mitral, Métivier et Chaboisseau peuvent nous donner un
coup de main, en allant ce soir à la boutique de quelque journal de
l’Opposition y faire saisir la balle au bond, et rempoigner l’article
ministériel. Va toute seule, ma petite, je ne veux pas lâcher ces deux
cormorans. Et il rentra dans le Café.
--Demain les fonds partiront à leur destination par un mot au
Receveur-général, nous trouverons _chez nos amis_ pour cent mille écus
de son papier, dit Gigonnet à Mitral quand l’huissier vint parler à
l’escompteur.
Le lendemain, les nombreux abonnés d’un journal libéral lurent dans
les premiers-Paris un article entre filets, inséré d’autorité par
Chaboisseau et Métivier, actionnaires dans deux journaux, escompteurs
de la librairie, de l’imprimerie, de la papeterie, et à qui nul
rédacteur ne pouvait rien refuser. Voici l’article.
«Hier un journal ministériel indiquait évidemment comme
successeur du baron de La Billardière monsieur Baudoyer, un des
citoyens les plus recommandables d’un quartier populeux où sa
bienfaisance n’est pas moins connue que la piété sur laquelle
appuie tant la feuille ministérielle; elle aurait pu parler
de ses talents! Mais a-t-elle songé qu’en vantant l’antiquité
bourgeoise de monsieur Baudoyer, qui certes est une noblesse
tout comme une autre, elle indiquait la cause de l’exclusion
vraisemblable de son candidat? Perfidie gratuite! La bonne dame
caresse celui qu’elle tue, suivant son habitude. Nommer monsieur
Baudoyer, ce serait rendre hommage aux vertus, aux talents des
classes moyennes, dont nous serons toujours les avocats, quoique
nous voyions notre cause souvent perdue. Cette nomination serait
un acte de justice et de bonne politique, le ministère ne se le
permettra pas. La feuille religieuse a, cette fois, plus d’esprit
que ses patrons; on la grondera.»
Le lendemain matin, vendredi, jour de dîner chez madame Rabourdin,
que des Lupeaulx avait laissée à minuit, éblouissante de beauté, sur
l’escalier des Bouffons, donnant le bras à madame de Camps (madame
Firmiani venait de se marier), le vieux roué se réveilla, ses idées
de vengeance calmées ou plutôt rafraîchies: il était plein du dernier
regard échangé avec madame Rabourdin.
--Je m’assurerai Rabourdin en lui pardonnant d’abord et je le
rattraperai plus tard; pour le moment, s’il n’avait pas sa place, il
faudrait renoncer à une femme qui peut devenir un des plus précieux
instruments d’une haute fortune politique; elle comprend tout, ne
recule devant aucune idée; et puis, je ne saurais pas avant le ministre
quel plan d’administration a conçu Rabourdin! Allons, cher des
Lupeaulx, il s’agit de tout vaincre pour votre Célestine. Vous avez
eu beau faire la grimace, madame la comtesse, vous inviterez madame
Rabourdin à votre première soirée intime.
Des Lupeaulx était un de ces hommes qui, pour satisfaire une passion,
savent mettre leur vengeance dans un coin de leur cœur. Ainsi son parti
fut pris, il résolut de faire nommer Rabourdin.
--Je vous prouverai, cher chef, que je mérite une belle place dans
votre bagne diplomatique, se dit-il en s’asseyant dans son cabinet et
décachetant les journaux.
Il savait trop bien, à cinq heures, ce que devait contenir la feuille
ministérielle, pour s’amuser à la lire; mais il l’ouvrit pour regarder
l’article de La Billardière, en pensant à l’embarras dans lequel du
Bruel l’avait mis en lui apportant la railleuse rédaction de Bixiou. Il
ne put s’empêcher de rire en relisant la biographie de feu le comte de
Fontaine, mort quelques mois auparavant, et qu’il avait réimprimée pour
La Billardière, quand tout à coup ses yeux furent éblouis par le nom
de Baudoyer. Il lut avec fureur le spécieux article qui engageait le
Ministère. Il sonna vivement et fit demander Dutocq pour l’envoyer au
journal. Quel fut son étonnement en lisant la réponse de l’Opposition!
car, par hasard, ce fut la feuille libérale qui lui vint la première
sous la main. La chose était sérieuse. Il connaissait cette partie, et
le maître qui brouillait ses cartes lui parut un Grec de la première
force. Disposer avec cette habilité de deux journaux opposés, à
l’instant, dans la même soirée, et commencer le combat, en devinant
l’intention du Ministre! Il reconnut la plume d’un rédacteur libéral
de sa connaissance, et se promit de le questionner le soir à l’Opéra.
Dutocq parut.
--Lisez, lui dit des Lupeaulx en lui tendant les deux journaux et
continuant à parcourir les autres feuilles pour savoir si Baudoyer
y avait remué quelque autre corde. Allez savoir qui s’est avisé de
compromettre ainsi le Ministère.
--Ce n’est toujours pas monsieur Baudoyer, répondit Dutocq, il n’a pas
quitté son bureau hier. Je n’ai pas besoin d’aller au journal. En y
apportant votre article hier, j’ai vu l’abbé qui s’était présenté muni
d’une lettre de la Grande-Aumônerie, et devant laquelle vous eussiez
plié vous-même.
--Dutocq, vous en voulez à monsieur Rabourdin, et ce n’est pas bien,
car il a deux fois empêché votre destitution. Mais nous ne sommes pas
les maîtres de nos sentiments: on peut haïr son bienfaiteur. Seulement,
sachez que si vous vous permettez contre Rabourdin la moindre
traîtrise, avant que je vous aie donné le mot d’ordre, ce sera votre
perte, vous me compterez comme votre ennemi. Quant au journal de mon
ami, que la Grande-Aumônerie lui prenne notre nombre d’abonnements, si
elle veut s’en servir exclusivement. Nous sommes à la fin de l’année,
la question de l’abonnement sera bientôt discutée, et nous nous
entendrons? Quant à la place de La Billardière, il y a un moyen d’en
finir, c’est d’y nommer aujourd’hui même.
--Messieurs, dit Dutocq en rentrant au Bureau et en s’adressant à ses
collègues, je ne sais pas si Bixiou a le don de lire dans l’avenir,
mais si vous n’avez pas lu le journal ministériel, je vous engage à y
étudier l’article Baudoyer; puis, comme monsieur Fleury a la feuille
de l’Opposition, vous pourrez y voir la réplique. Certes, monsieur
Rabourdin a du talent, mais un homme qui, par le temps qui court, donne
aux églises des ostensoirs de six mille francs, a diablement de talent
aussi.
BIXIOU (_entrant_).
Que dites-vous de _la première aux Corinthiens_ contenue dans notre
journal religieux, et de l’_Épître aux ministres_ qui est dans le
journal libéral? Comment va monsieur Rabourdin, du Bruel?
DU BRUEL (_arrivant_).
Je ne sais pas. (_Il emmène Bixiou dans son cabinet et lui dit à voix
basse._) Mon cher, votre manière d’aider les gens ressemble aux façons
du bourreau, qui vous met les pieds sur les épaules pour vous plus
promptement casser le cou. Vous m’avez fait avoir de des Lupeaulx
une chasse que ma bêtise m’a méritée. Il était joli, l’article sur
La Billardière! Je n’oublierai pas ce trait-là. La première phrase
semblait dire au Roi: _Il faut mourir_. Celle sur Quiberon signifiait
clairement que le Roi était un.... Enfin tout était ironique.
BIXIOU (_se mettant à rire_).
Tiens, vous vous fâchez! On ne peut donc plus _blaguer_?
DU BRUEL.
Blaguer! blaguer! Quand vous voudrez être Sous-Chef, on vous répondra
par des blagues, mon cher.
BIXIOU (_d’un ton menaçant_).
Sommes-nous fâchés?
DU BRUEL.
Oui.
BIXIOU (_d’un air sec_).
Eh! bien, tant pis pour vous.
DU BRUEL (_songeur et inquiet_).
Pardonneriez-vous cela, vous?
BIXIOU (_câlin_).
A un ami? je crois bien. (_On entend la voix de Fleury._) Voilà Fleury
qui maudit Baudoyer. Hein! est-ce bien joué? Baudoyer aura la place.
(_Confidentiellement._) Après tout, tant mieux. Du Bruel, suivez bien
les conséquences. Rabourdin serait un lâche de rester sous Baudoyer, il
donnera sa démission, et ça nous fera deux places. Vous serez Chef, et
vous me prendrez avec vous comme Sous-chef. Nous ferons des vaudevilles
ensemble, et je vous piocherai la besogne au Bureau.
DU BRUEL (_souriant_).
Tiens, je ne songeais pas à cela. Pauvre Rabourdin! ça me ferait de la
peine, cependant.
BIXIOU.
Ah! voilà comment vous l’aimez? (_Changeant de ton._) Eh! bien, je
ne le plains pas non plus. Après tout, il est riche; sa femme donne
des soirées, et ne m’invite pas, moi qui vais partout! Allons, mon
bon du Bruel, adieu, sans rancune! (_Il sort dans le Bureau._) Adieu,
Messieurs. Ne vous disais-je pas hier qu’un homme qui n’avait que des
vertus et du talent était toujours bien pauvre, même avec une jolie
femme.
FLEURY.
Vous êtes riche, vous!
BIXIOU.
Pas mal, cher Cincinnatus! Mais vous me donnerez à dîner au _Rocher de
Cancale_.
POIRET.
Il m’est toujours impossible de comprendre le Bixiou.
PHELLION (_d’un air élégiaque_).
Monsieur Rabourdin lit si rarement les journaux, qu’il serait peut-être
utile de les lui porter en nous en privant momentanément. (_Fleury lui
tend son journal, Vimeux celui du Bureau, il prend les journaux et
sort._)
En ce moment, des Lupeaulx, qui descendait pour déjeuner avec le
ministre, se demandait si, avant d’employer la fine fleur de sa rouerie
pour le mari, la prudence ne commandait pas de sonder le cœur de la
femme, afin de savoir s’il serait récompensé de son dévouement. Il
se tâtait le peu de cœur qu’il avait, lorsque, sur l’escalier, il
rencontra son avoué qui lui dit en souriant:--Deux mots, monseigneur?
avec cette familiarité des gens qui se savent indispensables.
--Quoi, mon cher Desroches? fit l’homme politique. Que m’arrive-t-il?
Ils se fâchent, ces messieurs, et ne savent pas faire comme moi:
attendre!
--J’accours vous prévenir que toutes vos créances sont entre les mains
des sieurs Gobseck et Gigonnet, sous le nom d’un sieur Samanon.
--Des hommes à qui j’ai fait gagner des sommes immenses!
--Écoutez, lui dit l’avoué à l’oreille, Gigonnet s’appelle Bidault, il
est l’oncle de Saillard, votre caissier, et Saillard est le beau-père
d’un certain Baudoyer qui se croit des droits à la place vacante dans
votre Ministère. N’ai-je pas eu raison de vous prévenir?
--Merci, fit des Lupeaulx en saluant l’avoué d’un air fin.
--D’un trait de plume vous aurez quittance, dit Desroches en s’en
allant.
--Voilà de ces sacrifices immenses! se dit des Lupeaulx, il est
impossible d’en parler à une femme, pensa-t-il. Célestine vaut-elle la
quittance de toutes mes dettes? j’irai la voir ce matin.
Ainsi la belle madame Rabourdin allait être dans quelques heures
l’arbitre des destinées de son mari, sans qu’aucune puissance pût
la prévenir de l’importance de ses réponses, sans qu’aucun signal
l’avertît de composer son maintien et sa voix. Et, par malheur, elle
se croyait sûre du succès, elle ne savait pas Rabourdin miné de toutes
parts par le travail sourd des tarets.
--Eh! bien, monseigneur, dit des Lupeaulx en entrant dans le petit
salon où l’on déjeunait, avez-vous lu les articles sur Baudoyer?
--Pour l’amour de Dieu, mon cher, répondit le ministre, laissons les
nominations dans ce moment-ci. On m’a cassé la tête, hier, de cet
ostensoir. Pour sauver Rabourdin, il faudra faire de sa promotion une
affaire de Conseil, si je ne veux point avoir la main forcée. C’est à
dégoûter des affaires. Pour garder Rabourdin, il nous faut avancer un
certain Colleville...
--Voulez-vous me livrer la conduite de ce vaudeville, et ne pas vous
en occuper! je vous égaierai tous les matins par le récit de la partie
d’échecs que je jouerai contre la Grande-Aumônerie, dit des Lupeaulx.
--Eh! bien, lui dit le ministre, faites le travail avec le chef du
Personnel. Savez-vous que rien n’est plus propre à frapper l’esprit du
roi que les raisons contenues dans le journal de l’Opposition? Menez
donc un ministère avec des Baudoyer!
--Un imbécile dévot, reprit des Lupeaulx, et incapable comme...
--Comme La Billardière, dit le ministre.
--La Billardière avait au moins les manières du gentilhomme ordinaire
de la Chambre, reprit des Lupeaulx. Madame, dit-il, en s’adressant à
la comtesse, il y a maintenant nécessité d’inviter madame Rabourdin à
votre première soirée intime, je vous ferai observer qu’elle a pour
amie madame de Camps; elles étaient ensemble hier aux Italiens, et je
l’ai connue à l’hôtel Firmiani, d’ailleurs vous verrez si elle est de
nature à compromettre un salon.
--Invitez madame Rabourdin, ma chère, dit le ministre, et parlons
d’autre chose.
--Célestine est donc dans mes griffes, dit des Lupeaulx en remontant
chez lui pour faire une toilette du matin.
Les ménages parisiens sont dévorés par le besoin de se mettre en
harmonie avec le luxe qui les environne de toutes parts, aussi en
est-il peu qui aient la sagesse de conformer leur situation extérieure
à leur budget intérieur. Mais ce vice tient peut-être à un patriotisme
tout français et qui a pour but de conserver à la France sa suprématie
en fait de costume. La France règne par le vêtement sur toute l’Europe,
chacun y sent la nécessité de garder un sceptre commercial qui
fait de la Mode en France ce qu’est la Marine en Angleterre. Cette
patriotique fureur qui porte à tout sacrifier au _paroistre_, comme
disait d’Aubigné sous Henri IV, est la cause de travaux secrets et
immenses qui prennent toute la matinée des femmes parisiennes, quand
elles veulent, ainsi que le voulait madame Rabourdin, tenir avec douze
mille livres de rente le train que beaucoup de riches ne se donnent
pas avec trente mille. Ainsi, les vendredis, jours de dîner, madame
Rabourdin aidait la femme de chambre à faire les appartements; car la
cuisinière allait de bonne heure à la Halle, et le domestique nettoyait
l’argenterie, façonnait les serviettes, brossait les cristaux. Le
mal-avisé qui, par une distraction de la portière, serait monté vers
onze heures ou midi chez madame Rabourdin, l’eût trouvée, au milieu
du désordre le moins pittoresque, en robe de chambre, les pieds
dans de vieilles pantoufles, mal coiffée, arrangeant elle-même ses
lampes, disposant elle-même ses jardinières ou se cuisinant à la hâte
un déjeuner peu poétique. Le visiteur à qui les mystères de la vie
parisienne auraient été inconnus eût certes appris à ne pas mettre le
pied dans les coulisses du théâtre; bientôt signalé comme un homme
capable des plus grandes noirceurs, la femme surprise dans ses mystères
du matin aurait parlé de sa bêtise et de son indiscrétion de manière
à le ruiner. La Parisienne, si indulgente pour les curiosités qui
lui profitent, est implacable pour celles qui lui font perdre ses
prestiges. Aussi une pareille invasion domiciliaire n’est elle pas,
comme dit la Police correctionnelle, une attaque à la pudeur, mais
un vol avec effraction, le vol de ce qu’il y a de plus précieux,
_le crédit_! Une femme se laisse volontiers surprendre peu vêtue,
les cheveux tombants; quand tous ses cheveux sont à elle, elle y
gagne; mais elle ne veut pas se laisser voir faisant elle-même son
appartement, elle y perd son _paroistre_. Madame Rabourdin était dans
tous les apprêts de son vendredi, au milieu des provisions pêchées par
sa cuisinière dans l’océan de la Halle, alors que monsieur des Lupeaulx
se rendit sournoisement chez elle. Certes, le Secrétaire-général était
bien le dernier que la belle Rabourdin attendît; aussi, en entendant
craquer des bottes sur le palier, s’écria-t-elle:--Déjà le coiffeur!
Exclamation aussi peu agréable pour des Lupeaulx que la vue de des
Lupeaulx le fut pour elle. Elle se sauva donc dans sa chambre à
coucher, où régnait un effroyable gâchis de meubles qui ne veulent pas
être vus, des choses hétérogènes en fait d’élégance, un vrai mardi-gras
domestique. L’effronté des Lupeaulx suivit la belle effarée, tant il
la trouva piquante dans son déshabillé. Je ne sais quoi d’alléchant
tentait le regard: la chair, vue par un hiatus de camisole, semblait
mille fois plus attrayante que quand elle se bombait gracieusement
depuis la ligne circulaire tracée sur le dos par le surjet de velours,
jusqu’aux rondeurs fuyantes du plus joli col de cygne où jamais un
amant ait posé son baiser avant le bal. Quand l’œil se promène sur une
femme parée qui montre une magnifique poitrine, ne croit-on pas voir le
dessert monté de quelque beau dîner; mais le regard qui se coule entre
l’étoffe froissée par le sommeil embrasse des coins friands, et s’en
régale comme on dévore un fruit volé qui rougit entre deux feuilles sur
l’espalier.
--Attendez, attendez! cria la jolie Parisienne en verrouillant son
désordre.
Elle sonna Thérèse, sa fille, la cuisinière, le domestique, implorant
un schall et souhaitant le coup de sifflet du machiniste à l’Opéra.
Et le coup de sifflet partit. Et en un tour de main, autre phénomène!
la chambre prit un air de matin fort piquant en harmonie avec une
toilette subitement combinée pour la plus grande gloire de cette femme,
évidemment supérieure en ceci.
--Vous! dit-elle. Et à cette heure! Que se passe-t-il donc?
--Les choses les plus graves du monde, répondit des Lupeaulx. Il s’agit
aujourd’hui de bien nous comprendre.
Célestine regarda cet homme à travers ses lunettes et comprit.
--Mon principal vice, répondit-elle, est d’être prodigieusement
fantasque, ainsi je ne mêle pas mes affections à la politique; parlez
politique, affaires, et nous verrons après. Ce n’est pas, d’ailleurs,
une fantaisie, mais une conséquence de mon goût d’artiste, s’il me
défend de faire hurler les couleurs, d’allier des choses disparates, et
m’ordonne d’éviter les dissonances. Nous avons notre politique aussi,
nous autres femmes!
Déjà le son de la voix, la gentillesse des manières avaient produit
leur effet et métamorphosé la brutalité du Secrétaire-général en
courtoisie sentimentale; elle l’avait rappelé à ses obligations
d’amant. Une jolie femme habile se fait comme une atmosphère où les
nerfs se détendent, où les sentiments s’adoucissent.
--Vous ignorez ce qui se passe, reprit brutalement des Lupeaulx qui
tenait à se montrer brutal. Lisez.
Et il offrit à la gracieuse Rabourdin les deux journaux où il avait
entouré chaque article en encre rouge. En lisant, le schall se décroisa
sans que Célestine s’en aperçût ou par l’effet d’une volonté bien
déguisée. A l’âge où la force des fantaisies est en raison de leur
rapidité, des Lupeaulx ne pouvait pas plus garder son sang-froid que
Célestine ne gardait le sien.
--Comment! dit-elle, mais c’est affreux! Qu’est-ce que ce Baudoyer?
--Un baudet, fit des Lupeaulx; mais, vous le voyez! il porte des
reliques, et arrivera conduit par la main habile qui tient la bride.
Le souvenir de ses dettes passa devant les yeux de madame Rabourdin et
l’éblouit, comme si elle eût vu deux éclairs consécutifs; ses oreilles
tintèrent à coups redoublés sous la pression du sang qui battait dans
ses artères; elle resta tout hébétée, regardant une patère sans la voir.
--Mais vous nous êtes fidèle! dit-elle à des Lupeaulx en le caressant
d’un coup d’œil de manière à se l’attacher.
--C’est selon, fit-il en répondant à cette œillade par un regard
inquisitif qui fit rougir cette pauvre femme.
--S’il vous faut des arrhes, vous perdriez tout le prix, dit-elle en
riant. Je vous faisais plus grand que vous ne l’êtes. Et vous, vous me
croyez bien petite, bien pensionnaire.
--Vous ne m’avez pas compris, reprit-il d’un air fin. Je voulais dire
que je ne pouvais pas servir un homme qui joue contre moi, comme
l’Étourdi contre Mascarille.
--Que signifie ceci?
--Voici qui vous prouvera que je suis grand.
Et il présenta à madame Rabourdin l’État volé par Dutocq, en le lui
offrant à l’endroit où son mari l’avait analysé si savamment.
--Lisez!
Célestine reconnut l’écriture, lut, et pâlit sous ce coup d’assommoir.
--Toutes les administrations y sont, dit des Lupeaulx.
--Mais heureusement, dit-elle, vous seul possédez ce travail, que je ne
puis m’expliquer.
--Celui qui l’a volé n’est pas si niais que de ne pas en avoir un
double, il est trop menteur pour l’avouer et trop intelligent dans son
métier pour le livrer, je n’ai même pas tenté d’en parler.
--Qui est-ce?
--Votre Commis principal.
--Dutocq. On n’est jamais puni que de ses bienfaits! Mais, reprit-elle,
c’est un chien qui veut un os.
--Savez-vous ce qu’on veut m’offrir à moi, pauvre diable de
Secrétaire-général?
--Quoi?
--Je dois trente et quelques malheureux mille francs, vous allez
prendre une bien méchante opinion de moi en sachant que je ne dois pas
davantage; mais enfin, en cela, je suis petit! Eh! bien, l’oncle de
Baudoyer vient d’acheter mes créances et sans doute se dispose à m’en
rendre les titres.
--Mais c’est infernal, tout cela.
--Du tout, c’est monarchique et religieux, car la Grande-Aumônerie s’en
mêle...
--Que ferez-vous?
--Que m’ordonnez-vous de faire? dit-il avec une grâce adorable en lui
tendant la main.
Célestine ne le trouva plus ni laid, ni vieux, ni poudré à frimas, ni
secrétaire-général, ni quoi que ce soit d’immonde; mais elle ne lui
donna pas la main: le soir dans son salon elle la lui aurait laissé
prendre cent fois; mais le matin et seule, le geste constituait une
promesse un peu trop positive, et pouvait mener loin.
--Et l’on dit que les hommes d’État n’ont pas de cœur! s’écria-t-elle
en voulant compenser la dureté du refus par la grâce de la parole. Cela
m’effrayait, ajouta-t-elle en prenant l’air le plus innocent du monde.