Nommé! nommé! La nomination ne se signera seulement pas dans dix jours.

On nommera pour le jour de l’an. Tenez, regardez votre chef dans la

cour, et dites-moi si ma vertueuse Rabourdin a la mine d’un homme en

faveur, on le croirait destitué! (_Fleury se précipite à la fenêtre._)

Adieu, messieurs; je vais aller annoncer à monsieur Baudoyer votre

nomination de monsieur Rabourdin, ça le fera toujours enrager, le saint

homme! Puis je lui raconterai notre pari, pour lui remettre le cœur.

C’est ce que nous nommons au théâtre une péripétie, n’est-ce pas, du

Bruel? Qu’est-ce que cela me fait? Si je gagne, il me prendra pour

Sous-chef. (_Il sort._)

POIRET.

Tout le monde accorde de l’esprit à ce monsieur, eh! bien, moi, je ne

puis jamais rien comprendre à ses discours (_il expédie toujours_). Je

l’écoute, je l’écoute, j’entends des paroles et ne saisis aucun sens;

il parle des environs de Paris à propos du cœur humain, et (_il pose

sa plume et va au poêle_) dit qu’il joue le jeu du diable, à propos

des expéditions de Russie et de Boulogne! il faudrait d’abord admettre

que le diable joue, et savoir quel jeu? Je vois d’abord le jeu de

dominos... (_il se mouche_).

FLEURY (_interrompant_).

Il est onze heures, le père Poiret se mouche.

DU BRUEL.

C’est vrai. Déjà! Je cours au Secrétariat.

POIRET.

Où en étais-je?

THUILLIER.

_Domino_, au Seigneur; car il s’agit du diable, et le diable est un

suzerain sans charte. Mais ceci vise plus à la pointe qu’au calembour.

Ceci est le jeu de mots. Au reste, je ne vois pas de différence entre

le jeu de mots et... (_Sébastien entre pour prendre des circulaires à

signer et à collationner_).

VIMEUX.

Vous voilà, beau jeune homme. Le temps de vos peines est fini, vous

serez appointé! Monsieur Rabourdin sera nommé! Vous étiez hier à la

soirée de madame Rabourdin. Êtes-vous heureux d’aller là! On dit qu’il

y va des femmes superbes.

SÉBASTIEN.

Je ne sais pas.

FLEURY.

Vous êtes aveugle?

SÉBASTIEN.

Je n’aime point à regarder ce que je ne saurais avoir.

PHELLION (_enchanté_).

Bien dit! jeune homme.

VIMEUX.

Vous faites bien attention à madame Rabourdin, que diable! une femme

charmante.

FLEURY.

Bah! des formes maigres. Je l’ai vue aux Tuileries, j’aime bien mieux

Percilliée, la maîtresse de Ballet, la victime à Castaing.

PHELLION.

Mais qu’a de commun une actrice avec la femme d’un Chef de bureau?

DUTOCQ.

Toutes deux jouent la comédie.

FLEURY (_regardant Dutocq de travers_).

Le physique n’a rien à faire avec le moral, et si vous entendez par là

que...

DUTOCQ.

Moi, je n’entends rien.

FLEURY.

Celui de tous les employés qui sera fait chef de Bureau, voulez-vous le

savoir?

TOUS.

Dites!

FLEURY.

C’est Colleville.

THUILLIER.

Pourquoi?

FLEURY.

Madame Colleville a fini par prendre le plus court... le chemin de la

sacristie...

THUILLIER (_sèchement_).

Je suis trop l’ami de Colleville pour ne pas vous prier, monsieur

Fleury, de ne pas parler légèrement de sa femme.

PHELLION.

Jamais les femmes, qui n’ont aucun moyen de défense, ne devraient être

le sujet de nos conversations...

VIMEUX.

D’autant plus que la jolie madame Colleville n’a pas voulu recevoir

Fleury, et qu’il la dénigre par vengeance.

FLEURY.

Elle n’a pas voulu me recevoir sur le même pied que Thuillier, mais j’y

suis allé...

THUILLIER.

Quand?... Où?... sous ses fenêtres...

Quoique Fleury fût redouté dans les Bureaux pour sa crânerie, il

accepta silencieusement le dernier mot de Thuillier. Cette résignation,

qui surprit les employés, avait pour cause un billet de deux cents

francs, d’une signature assez douteuse, que Thuillier devait présenter

à mademoiselle Thuillier, sa sœur. Après cette escarmouche, un profond

silence s’établit. Chacun travailla de une heure à trois heures. Du

Bruel ne revint pas.

Vers trois heures et demie, les apprêts du départ, le brossage des

chapeaux, le changement des habits, s’opéra simultanément dans tous

les bureaux du Ministère. Cette chère demi-heure, employée à de

petits soins domestiques, abrège d’autant la séance. En ce moment les

pièces trop chaudes s’attiédissent, l’odeur particulière aux Bureaux

s’évapore, le silence revient. A quatre heures, il ne reste plus que

les véritables employés, ceux qui prennent leur état au sérieux. Un

ministre peut connaître les travailleurs de son Ministère en faisant

une tournée à quatre heures précises, espionnage qu’aucun de ces graves

personnages ne se permet.

A cette heure, dans les cours, quelques chefs s’abordèrent pour se

communiquer leurs idées sur l’événement de la journée. Généralement,

en s’en allant deux à deux, trois à trois, on concluait en faveur de

Rabourdin; mais les vieux routiers comme monsieur Clergeot branlaient

la tête en disant: _Habent sua sidera lites._ Saillard et Baudoyer

furent poliment évités, car personne ne savait quelle parole leur

dire au sujet de la mort de La Billardière, et chacun comprenait que

Baudoyer pouvait désirer la place, quoiqu’elle ne lui fût pas due.

Quand le gendre et le beau-père se trouvèrent à une certaine distance

du Ministère, Saillard rompit le silence en disant:--Cela va mal pour

toi, mon pauvre Baudoyer.

--Je ne comprends pas, répondit le chef, à quoi songe Élisabeth qui a

employé Godard à avoir dare dare un passe-port pour Falleix. Godard

m’a dit qu’elle a loué une chaise de poste d’après l’avis de mon oncle

Mitral, et à cette heure Falleix est en route pour son pays.

--Sans doute une affaire de notre commerce, dit Saillard.

--Notre commerce le plus pressé dans ce moment était de songer à la

place de monsieur de La Billardière.

Ils se trouvaient alors à la hauteur du Palais-Royal dans la rue

Saint-Honoré, Dutocq les salua et les aborda.

--Monsieur, dit-il à Baudoyer, si je puis vous être utile en quelque

chose dans les circonstances où vous vous trouvez, disposez de moi, car

je ne vous suis pas moins dévoué que monsieur Godard.

--Une semblable démarche est au moins consolante, dit Baudoyer, on a

l’estime des honnêtes gens.

--Si vous daignez employer votre influence pour me placer auprès de

vous comme Sous-chef en prenant Bixiou pour votre Chef, vous feriez la

fortune de deux hommes capables de tout pour votre élévation.

--Vous raillez-vous de nous, monsieur? dit Saillard en faisant de gros

yeux bêtes.

--Loin de moi cette pensée, dit Dutocq. Je viens de l’imprimerie

du journal y porter, de la part de monsieur le Secrétaire-général,

le mot sur monsieur de La Billardière. L’article que j’y ai lu m’a

donné la plus haute estime pour vos talents. Quand il faudra achever

le Rabourdin, je puis donner un fier coup de hache, daignez vous en

souvenir.

Dutocq disparut.

--Je veux être pendu si j’y comprends un mot, dit le caissier en

regardant Baudoyer dont les petits yeux annonçaient une stupéfaction

singulière. Il faudra faire acheter le journal ce soir.

Quand Saillard et son gendre entrèrent dans le salon du

rez-de-chaussée, ils y trouvèrent un grand feu, madame Saillard,

Élisabeth, monsieur Gaudron, et le curé de Saint-Paul. Le curé

se tourna vers monsieur Baudoyer, à qui sa femme fit un signe

d’intelligence peu compris.

--Monsieur, dit le curé, je n’ai pas voulu tarder à venir vous

remercier du magnifique cadeau par lequel vous avez embelli ma pauvre

église, je n’osais pas m’endetter pour acheter ce bel ostensoir,

digne d’une cathédrale. Vous qui êtes un de nos plus pieux et assidus

paroissiens, vous deviez plus que tout autre avoir été frappé

du dénûment de notre maître-autel. Je vais voir, dans quelques

moments, monseigneur le coadjuteur, et il vous témoignera bientôt sa

satisfaction.

--Je n’ai rien fait encore.... dit Baudoyer.

--Monsieur le curé, répondit sa femme en lui coupant la parole, je puis

trahir son secret tout entier. Monsieur Baudoyer compte achever son

œuvre en vous donnant un dais pour la prochaine Fête-Dieu. Mais cette

acquisition tient un peu à l’état de nos finances, et nos finances

tiennent à notre avancement.

--Dieu récompense ceux qui l’honorent, dit monsieur Gaudron en se

retirant avec le curé.

--Pourquoi, dit Saillard à monsieur Gaudron et au curé, ne nous

faites-vous pas l’honneur de manger avec nous la fortune du pot?

--Restez, mon cher vicaire, dit le curé à Gaudron. Vous me savez invité

par monsieur le curé de Saint-Roch, qui demain enterre monsieur de La

Billardière.

--Monsieur le curé de Saint-Roch peut-il dire un mot pour nous? demanda

Baudoyer que sa femme tira violemment par le pan de sa redingote.

--Mais tais-toi donc, Baudoyer, lui dit-elle en l’attirant dans un coin

pour lui souffler à l’oreille:--Tu as donné à la paroisse un ostensoir

de cinq mille francs. Je t’expliquerai tout.

L’avare Baudoyer fit une grimace horrible et resta songeur pendant tout

le dîner.

--Pourquoi donc t’es-tu tant remuée à propos du passe-port de Falleix?

de quoi te mêles-tu? lui demanda-t-il enfin.

--Il me semble que les affaires de Falleix sont un peu les nôtres,

répondit sèchement Élisabeth en jetant un regard à son mari pour lui

montrer monsieur Gaudron devant lequel il devait se taire.

--Certainement, dit le père Saillard en pensant à sa commandite.

--Vous êtes arrivé, j’espère, à temps au bureau du journal, demanda

Élisabeth à monsieur Gaudron en lui servant le potage.

--Oui, chère madame, répondit le vicaire. Aussitôt que le directeur du

journal a vu le mot du secrétaire de la Grande aumônerie, il n’a plus

fait la moindre difficulté. La petite note a été mise par ses soins

à la place la plus convenable, je n’y aurais jamais songé; mais ce

jeune homme du journal a l’intelligence éveillée. Les défenseurs de la

Religion pourront combattre l’impiété sans désavantage, il y a beaucoup

de talents dans les journaux royalistes. J’ai tout lieu de penser que

le succès couronnera vos espérances. Mais songez, mon cher Baudoyer,

à protéger monsieur Colleville, il est l’objet de l’attention de Son

Éminence, on m’a recommandé de vous parler de lui...

--Si je suis Chef de Division, j’en ferai l’un de mes Chefs de Bureau,

si l’on veut! dit Baudoyer.

Le mot de l’énigme arriva quand le dîner fut fini. La feuille

ministérielle, achetée par le portier, contenait aux Faits-Paris les

deux articles suivants, dits entrefilets.

«Monsieur le baron de La Billardière est mort ce matin, après une

longue et douloureuse maladie. Le Roi perd un serviteur dévoué,

l’Église un de ses plus pieux enfants. La fin de monsieur de La

Billardière a dignement couronné sa belle vie, consacrée tout

entière dans des temps mauvais à des missions périlleuses, et

vouée encore naguère aux fonctions les plus difficiles. Monsieur

de La Billardière fut grand-prévôt dans un Département où son

caractère triompha des obstacles que la rébellion y multipliait.

Il avait accepté une Direction ardue où ses lumières ne furent

pas moins utiles que l’aménité française de ses manières, pour

concilier les affaires graves qui s’y sont traitées. Nulles

récompenses n’ont été mieux méritées que celles par lesquelles

le roi Louis XVIII et Sa Majesté se sont plu à couronner une

fidélité qui n’avait pas chancelé sous l’usurpateur. Cette

vieille famille revivra dans un rejeton héritier des talents et

du dévouement de l’homme excellent dont la perte afflige tant

d’amis. Déjà Sa Majesté a fait savoir, par un mot gracieux,

qu’elle comptait monsieur Benjamin de La Billardière au nombre de

ses Gentilshommes ordinaires de la chambre.

Les nombreux amis qui n’auraient pas reçu de billets de faire

part, ou chez lesquels ces billets n’arriveraient pas à temps,

sont prévenus que les obsèques se feront demain à quatre heures,

à l’église de Saint-Roch. Le discours sera prononcé par monsieur

l’abbé Fontanon.»

* * * * *

«Monsieur Isidore Baudoyer, représentant d’une des plus anciennes

familles de la bourgeoisie parisienne, et chef de bureau dans

la division La Billardière, vient de rappeler les vieilles

traditions de piété qui distinguaient ces grandes familles,

si jalouses de la splendeur de la Religion et si amies de ses

monuments. L’église de Saint-Paul manquait d’un ostensoir en

rapport avec la magnificence de cette basilique, due à la

Compagnie de Jésus. Ni la Fabrique ni le curé n’étaient assez

riches pour en orner l’autel. Monsieur Baudoyer a fait don

à cette paroisse de l’ostensoir que plusieurs personnes ont

admiré chez monsieur Gohier, orfévre du roi. Grâce à cet homme

pieux, qui n’a pas reculé devant l’énormité du prix, l’église de

Saint-Paul possède aujourd’hui ce chef-d’œuvre d’orfévrerie, dont

les dessins sont dus à monsieur de Sommervieux. Nous aimons à

publier un fait qui prouve combien sont vaines les déclamations

du libéralisme sur l’esprit de la bourgeoisie parisienne. De

tout temps, la haute bourgeoisie fut royaliste, elle le prouvera

toujours dans l’occasion.»

* * * * *

--Le prix était de cinq mille francs, dit l’abbé Gaudron; mais en

faveur de l’argent comptant, l’orfévre de la Cour a modéré ses

prétentions.

--_Représentant d’une des plus anciennes familles de la bourgeoisie

parisienne!_ disait Saillard. C’est imprimé, et dans le Journal

officiel encore!

--Cher monsieur Gaudron, aidez donc mon père à composer une phrase

qu’il pourrait glisser dans l’oreille de madame la comtesse en lui

portant le traitement du mois, une phrase qui dise bien tout! Je vais

vous laisser. Je dois sortir avec mon oncle Mitral. Croiriez-vous qu’il

m’a été impossible de trouver mon oncle Bidault. Et dans quel chenil

demeure-t-il! Enfin monsieur Mitral, qui connaît ses allures, dit qu’il

a fini ses affaires entre huit heures et midi; que, passé cette heure,

on ne peut le trouver qu’à un café nommé café Thémis, un singulier

nom....

--Y rend-on la justice? dit en riant l’abbé Gaudron.

--Comment va-t-il dans un café situé au coin de la rue Dauphine et du

quai des Augustins; mais on dit qu’il y joue tous les soirs aux dominos

avec son ami monsieur Gobseck. Je ne veux pas aller là toute seule, mon

oncle me conduit et me ramène.

En ce moment Mitral montra sa figure jaune plaquée de sa perruque qui

semblait faite en chiendent, et fit signe à sa nièce de venir afin de

ne pas dissiper un temps payé deux francs à l’heure. Madame Baudoyer

sortit donc sans rien expliquer à son père ni à son mari.

--Le ciel, dit monsieur Gaudron à Baudoyer quand Élisabeth fut partie,

vous a donné dans cette femme un trésor de prudence et de vertus, un

modèle de sagesse, une chrétienne en qui se trouve un entendement

divin. La Religion seule forme des caractères si complets. Demain

je dirai la messe pour le succès de la bonne cause! Il faut, dans

l’intérêt de la monarchie et de la religion, que vous soyez nommé.

Monsieur Rabourdin est un Libéral, abonné au _Journal des Débats_,

journal funeste qui fait la guerre à monsieur le comte de Villèle pour

servir les intérêts froissés de monsieur de Châteaubriand. Son Éminence

lira ce soir le journal quand ce ne serait qu’à cause de son pauvre ami

monsieur de La Billardière, et monseigneur le coadjuteur lui parlera de

vous et de Rabourdin. Je connais monsieur le curé! Quand on pense à sa

chère église, il ne vous oublie pas dans son prône. Or, il a l’honneur

en ce moment de dîner avec le coadjuteur, chez monsieur le curé de

Saint-Roch.

Ces paroles commençaient à faire comprendre à Saillard et à Baudoyer

qu’Élisabeth n’était pas restée oisive depuis le moment où Godard

l’avait avertie.

--Est-elle fûtée, ct’Élisabeth, s’écria Saillard en appréciant avec

plus de justesse que ne le faisait l’abbé le rapide chemin de taupe

tracé par sa fille.

--Elle a envoyé Godard savoir à la porte de monsieur Rabourdin quel

journal il recevait, dit Gaudron, et je l’ai dit au secrétaire de

Son Éminence; car nous sommes dans un moment où l’Église et le trône

doivent bien connaître quels sont leurs amis, quels sont leurs ennemis.

--Voilà cinq jours que je cherche une phrase à dire à la femme de Son

Excellence, dit Saillard.

--Tout Paris lit cela, s’écria Baudoyer dont les yeux étaient attachés

sur le journal.

--Votre éloge nous coûte quatre mille huit cent francs, mon fiston! dit

madame Saillard.

--Vous avez embelli la maison de Dieu, répondit l’abbé Gaudron.

--Nous pouvions faire notre salut sans cela, reprit-elle. Mais si

Baudoyer a la place, elle vaut huit mille francs de plus, le sacrifice

ne sera pas grand. Et s’il ne l’avait pas?... Hein, ma mère! dit-elle

en regardant son mari, quelle saignée!...

--Eh! bien, dit Saillard enthousiasmé, nous regagnerions cela chez

Falleix qui va maintenant étendre ses affaires en se servant de son

frère qu’il a mis agent de change exprès. Élisabeth aurait bien dû nous

dire pourquoi Falleix s’est envolé. Mais cherchons la phrase. Voilà ce

que j’ai déjà trouvé: _Madame, si vous vouliez dire deux mots à Son

Excellence_.....

--_Vouliez_, dit Gaudron, _daigniez_, pour parler plus

respectueusement. D’ailleurs il faut savoir avant tout si madame la

Dauphine vous accorde sa protection, car alors vous pourriez lui

insinuer l’idée de coopérer aux désirs de son Altesse Royale.

--Il faudrait aussi désigner la place vacante, dit Baudoyer.

--_Madame la comtesse_, reprit Saillard en se levant et regardant sa

femme avec un sourire agréable.

--Jésus! Saillard es-tu drôle comme ça! Mais, mon fils, prends donc

garde, tu la feras rire, c’te femme!

--_Madame la comtesse..._ Suis-je mieux? dit-il en regardant sa femme.

--Oui, mon poulet.

--_La place de feu le digne monsieur La Billardière est vacante; mon

gendre, monsieur Baudoyer...._

--_Homme de talent et de haute piété_, souffla Gaudron.

--Écris, Baudoyer, cria le père Saillard, écris la phrase.

Baudoyer prit naïvement une plume et écrivit sans rougir son propre

éloge, absolument comme eussent fait Nathan ou Canalis en rendant

compte d’un de leurs livres.

--_Madame la comtesse..._ Vois-tu, ma mère, dit Saillard à sa femme, je

suppose que tu es la femme du ministre.

--Me prends-tu pour une bête? je le devine bien, répondit-elle.

--_La place de feu le digne monsieur de La Billardière est vacante;

mon gendre, monsieur Baudoyer, homme d’un talent consommé et de haute

piété..._ Après avoir regardé monsieur Gaudron qui réfléchissait, il

ajouta: _serait bien heureux s’il l’avait_. Ha! ce n’est pas mal, c’est

bref et ça dit tout.

--Mais, attends donc, Saillard, tu vois bien que monsieur l’abbé

rumine, lui dit sa femme, ne le trouble donc pas.

--_Serait bien heureux si vous daigniez vous intéresser à lui_, reprit

Gaudron, _et en disant quelques mots à Son Excellence, vous seriez

particulièrement agréable à madame la Dauphine, par laquelle il a le

bonheur d’être protégé_.

--Ah, monsieur Gaudron, cette phrase vaut l’ostensoir, je regrette

moins les quatre mille huit cents... D’ailleurs, dis donc, Baudoyer, tu

les paieras, mon garçon! As-tu écrit?

--Je te ferai répéter cela, ma mère, dit madame Saillard, et tu me la

réciteras matin et soir. Oui, elle est bien troussée, cette phrase-là!

Êtes-vous heureux d’être si savant, monsieur Gaudron! Voilà ce que

c’est que d’étudier dans les séminaires, on apprend à parler à Dieu et

à ses saints.

--Il est aussi bon que savant, dit Baudoyer en serrant les mains au

prêtre. Est-ce vous qui avez rédigé l’article? demanda-t-il en montrant

le journal.

--Non, répondit Gaudron. Cette rédaction est du secrétaire de Son

Éminence, un jeune abbé qui m’a de grandes obligations et qui

s’intéresse à monsieur Colleville; autrefois, j’ai payé sa pension au

séminaire.

--Un bienfait a toujours sa récompense, dit Baudoyer.

Pendant que ces quatre personnes s’attablaient pour faire leur boston,

Élisabeth et son oncle Mitral atteignaient le café Thémis, après s’être

entretenus en chemin de l’affaire que le tact d’Élisabeth lui avait

indiquée comme le plus puissant levier pour forcer la main au ministre.

L’oncle Mitral, l’ancien huissier fort en chicane, en expédients

et précautions judiciaires, regarda l’honneur de sa famille comme

intéressé au triomphe de son neveu. Son avarice lui faisait sonder le

coffre-fort de Gigonnet, et il savait que cette succession revenait

à son neveu Baudoyer; il lui voulait donc une position en harmonie

avec la fortune des Saillard et de Gigonnet, qui toutes écherraient à

la petite Baudoyer. A quoi ne devait pas prétendre une fille dont la

fortune irait à plus de cent mille livres de rente! Il avait adopté

les idées de sa nièce et les avait entendues. Aussi avait-il accéléré

le départ de Falleix en lui expliquant comment on allait vite en

poste. Puis il avait réfléchi pendant son dîner sur la courbure qu’il

convenait d’imprimer au ressort inventé par Élisabeth. En arrivant au

café Thémis, il dit à sa nièce que lui seul pouvait arranger l’affaire

avec Gigonnet, et il la fit rester dans le fiacre, afin qu’elle

n’intervînt qu’en temps et lieu. A travers les vitres, Élisabeth

aperçut les deux figures de Gobseck et de son oncle Bidault qui se

détachaient sur le fond jaune vif des boiseries de ce vieux café, comme

deux têtes de camées, froides et impassibles dans l’attitude que le

graveur leur a donnée. Ces deux avares Parisiens étaient entourés de

vieux visages où le trente pour cent d’escompte semblait écrit dans

les rides circulaires qui, partant du nez, retroussaient des pommettes

glacées. Ces physionomies s’animèrent à l’aspect de Mitral, et les yeux

brillèrent d’une curiosité tigresque.

--Hé, hé, c’est le papa Mitral! s’écria Chaboisseau.

Ce petit vieillard faisait l’escompte de la librairie.

--Oui, ma foi, répondit un marchand de papier nommé Métivier.--Ah,

c’est un vieux singe qui se connaît en grimaces.

--Et vous, vous êtes un vieux corbeau qui vous connaissez en cadavres,

répondit Mitral.

--Juste, dit le sévère Gobseck.

--Que venez-vous faire ici, mon fils? venez-vous saisir notre ami

Métivier? lui demanda Gigonnet en lui montrant le marchand de papier

qui avait une trogne de vieux portier.

--Votre petite-nièce Élisabeth est là, papa Gigonnet, lui dit Mitral à

l’oreille.

--Quoi, des malheurs! dit Bidault.

Le vieillard fronça les sourcils et prit un air tendre comme celui du

bourreau quand il s’apprête à officier; malgré sa vertu romaine, il dut

être ému, car son nez si rouge perdit un peu de sa couleur.

--Eh! bien, ce serait des malheurs, n’aideriez-vous pas la fille de

Saillard, une petite qui vous tricote des bas depuis trente ans?

s’écria Mitral.

--S’il y avait des garanties, je ne dis pas! répondit Gigonnet. Il

y a du Falleix là-dedans. Votre Falleix établit son frère agent de

change, il fait autant d’affaires que les Brézac, avec quoi? avec son

intelligence, n’est-ce pas! Enfin Saillard n’est pas un enfant.

--Il connaît la valeur de l’argent, dit Chaboisseau.

Ce mot, dit entre ces vieillards, eût fait frémir un artiste, car tous

hochèrent la tête.

--D’ailleurs, ça ne me regarde pas, moi, le malheur de mes proches,

reprit Bidault-Gigonnet. J’ai pour principe de ne jamais me laisser

aller ni avec mes amis, ni avec mes parents, car on ne peut périr que

par les endroits faibles. Adressez-vous à Gobseck, il est doux.

Les escompteurs applaudirent à cette doctrine par un mouvement de leurs

têtes métalliques; et qui les eût vus, aurait cru entendre les cris de

machines mal graissées.

--Allons, Gigonnet, un peu de tendresse, dit Chaboisseau, on vous a

tricoté des bas pendant trente ans.

--Ah! ça vaut quelque chose, dit Gobseck.

--Vous êtes entre vous, on peut parler, dit Mitral après avoir examiné

les êtres autour de lui. Je suis amené par une bonne affaire.....

--Pourquoi venez-vous donc à nous, si elle est bonne? dit aigrement

Gigonnet en interrompant Mitral.

--Un gars qui était Gentilhomme de la chambre, un vieux Chouan, son

nom?... La Billardière est mort.

--Vrai, dit Gobseck.

--Et le neveu donne des ostensoirs aux églises! dit Gigonnet.

--Il n’est pas si bête que de les donner, il les vend, papa, reprit

Mitral avec orgueil. Il s’agit d’avoir la place de monsieur de La

Billardière, et pour y arriver, il est nécessaire de saisir.....

--_Saisir_, toujours huissier, dit Métivier en frappant amicalement sur

l’épaule de Mitral. J’aime cela, moi!

--De saisir le sieur Chardin des Lupeaulx entre nos griffes, reprit

Mitral. Or, Élisabeth en a trouvé le moyen, et il est...

--Élisabeth, s’écria Gigonnet en interrompant encore. Chère petite

créature, elle tient de son grand-père, de mon pauvre frère! Bidault

n’avait pas son pareil! Ah! si vous l’aviez vu aux ventes de vieux

meubles! quel tact! quel fil! Que veut-elle?

--Tiens, tiens, dit Mitral, vous retrouvez bien vite vos entrailles,

papa Gigonnet. Ce phénomène doit avoir ses causes.

--Enfant! dit Gobseck à Gigonnet, toujours trop vif!

--Allons, Gobseck et Gigonnet mes maîtres, vous avez besoin de des

Lupeaulx, vous vous souvenez de l’avoir plumé, vous avez peur qu’il ne

redemande un peu de son duvet, dit Mitral.

--Peut-on lui dire l’affaire, demanda Gobseck à Gigonnet.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 25 / 56 段