Quand des Lupeaulx fut seul, il tomba dans une étrange méditation. De

quel pouvoir Rabourdin était-il l’instrument? fallait-il profiter de ce

singulier document pour le perdre, ou s’en armer pour réussir auprès de

sa femme? Ce mystère fut tout obscur pour des Lupeaulx, qui parcourait

avec effroi les pages de cet état où les hommes de sa connaissance

étaient jugés avec une profondeur inouïe. Il admirait Rabourdin, tout

en se sentant blessé au cœur par lui. L’heure du déjeuner surprit des

Lupeaulx dans sa lecture.

--Monseigneur va vous attendre si vous ne descendez pas, vint lui dire

le valet de chambre du ministre.

Le ministre déjeunait avec sa femme, ses enfants et des Lupeaulx, sans

domestiques. Le repas du matin est le seul moment d’intimité que les

hommes d’État peuvent conquérir sur le mouvement de leurs dévorantes

affaires. Mais, malgré les ingénieuses barrières par lesquelles ils

défendent cette heure de causerie intime et de laissez-aller donnée à

leur famille et à leurs affections, beaucoup de grands et de petits

savent les franchir. Les affaires viennent souvent, comme en ce moment,

se jeter à travers leur joie.

--Je croyais Rabourdin un homme au-dessus des employés ordinaires, et

le voilà qui, dix minutes après la mort de La Billardière, invente de

me faire parvenir par La Brière un vrai billet de théâtre. Tenez, dit

le ministre à des Lupeaulx en lui donnant un papier qu’il roulait entre

ses doigts.

Trop noble pour songer au sens honteux que la mort de monsieur La

Billardière prêtait à sa lettre, Rabourdin ne l’avait pas retirée des

mains de La Brière en apprenant par lui la nouvelle. Des Lupeaulx lut

ce qui suit:

«Monseigneur,

»Si vingt-trois ans de services irréprochables peuvent mériter

une faveur, je supplie Votre Excellence de m’accorder une

audience aujourd’hui même, il s’agit d’une affaire où mon honneur

se trouve engagé.»

Suivaient les formules de respect.

--Pauvre homme! dit des Lupeaulx avec un ton de compassion qui laissa

le ministre dans son erreur, nous sommes entre nous, faites-le

venir. Vous avez Conseil après la Chambre, et votre Excellence doit

aujourd’hui répondre à l’Opposition, il n’y a pas d’autre heure où vous

puissiez le recevoir. Des Lupeaulx se leva, demanda l’huissier, lui dit

un mot, et revint s’asseoir à table.--Je l’ajourne au dessert, dit-il.

Comme tous les ministres de la Restauration, le ministre était un homme

sans jeunesse. La charte concédée par Louis XVIII avait le défaut de

lier les mains aux rois en les forçant à livrer les destinées du pays

aux quadragénaires de la Chambre des Députés et aux septuagénaires de

la Pairie, de les dépouiller du droit de saisir un homme de talent

politique là où il était, malgré sa jeunesse ou malgré la pauvreté de

sa condition. Napoléon seul put employer des jeunes gens à son choix,

sans être arrêté par aucune considération. Aussi, depuis la chute

de cette grande volonté, l’énergie avait-elle déserté le pouvoir.

Or, faire succéder la mollesse à la vigueur est un contraste plus

dangereux en France qu’en tout autre pays. En général, les ministres

arrivés vieux ont été médiocres, tandis que les ministres pris jeunes

ont été l’honneur des monarchies européennes et des républiques où

ils dirigèrent les affaires. Le monde retentissait encore de la lutte

de Pitt et de Napoléon, deux hommes qui conduisirent la politique

à l’âge où les Henri de Navarre, les Richelieu, les Mazarin, les

Colbert, les Louvois, les d’Orange, les Guise, les la Rovère, les

Machiavel, enfin tous les grands hommes connus, partis d’en bas ou

nés aux environs des trônes, commencèrent à gouverner des États. La

Convention, modèle d’énergie, fut composée en grande partie de têtes

jeunes; aucun souverain ne doit oublier qu’elle sut opposer quatorze

armées à l’Europe; sa politique, si fatale aux yeux de ceux qui

tiennent pour le pouvoir, dit absolu, n’en était pas moins dictée par

les vrais principes de la monarchie, car elle se conduisit comme un

grand roi. Après dix ou douze années de luttes parlementaires, après

avoir ressassé la politique et s’y être harassé, ce ministre avait

été véritablement intronisé par un parti qui le considérait comme son

homme d’affaires. Heureusement pour lui-même, il approchait plus de

soixante ans que de cinquante; s’il avait conservé quelque vigueur

juvénile, il aurait été promptement brisé. Mais, habitué à rompre, à

faire retraite, à revenir à la charge, il pouvait se laisser frapper

tour à tour par son parti, par l’Opposition, par la cour, par le

clergé, en leur opposant la force d’inertie d’une matière à la fois

molle et consistante; enfin, il avait les bénéfices de son malheur.

Gehenné dans mille questions de gouvernement, comme est le jugement

d’un vieil avocat après avoir tout plaidé, son esprit ne possédait plus

ce vif que gardent les esprits solitaires, ni cette prompte décision

des gens accoutumés de bonne heure à l’action, et qui se distingue

chez les jeunes militaires. Pouvait-il en être autrement? il avait

constamment chicané au lieu de juger, il avait critiqué les effets

sans assister aux causes, il avait surtout la tête pleine des mille

réformes qu’un parti lance à son chef, des programmes que les intérêts

privés apportent à un orateur d’avenir, en l’embarrassant de plans

et de conseils inexécutables. Loin d’arriver frais, il était arrivé

fatigué de ses marches et contre-marches. Puis en prenant position

sur la sommité tant désirée, il s’y était accroché à mille buissons

épineux, il y avait trouvé mille volontés contraires à concilier. Si

les hommes d’État de la Restauration avaient pu suivre leurs propres

idées, leurs capacités seraient sans doute moins exposées à la

critique; mais si leurs vouloirs furent entraînés, leur âge les sauva

en ne leur permettant plus de déployer cette résistance qu’on sait

opposer au début de la vie à ces intrigues à la fois basses et élevées

qui vainquirent quelquefois Richelieu, et auxquelles, dans une sphère

moins élevée, Rabourdin allait se prendre. Après les tiraillements de

leurs premières luttes, ces gens, moins vieux que vieillis, eurent les

tiraillements ministériels. Ainsi leurs yeux se troublaient déjà quand

il fallait la perspicacité de l’aigle, leur esprit était lassé quand

il fallait redoubler de verve. Le ministre à qui Rabourdin voulait

se confier, entendait journellement des hommes d’une incontestable

supériorité lui exposant les théories les plus ingénieuses, applicables

ou inapplicables aux affaires de la France. Ces gens à qui les

difficultés de la politique générale étaient cachées, assaillaient

ce ministre au retour d’une bataille parlementaire, d’une lutte avec

les secrètes imbécillités de la cour, ou à la veille d’un combat avec

l’esprit public, ou le lendemain d’une question diplomatique qui avait

déchiré le Conseil en trois opinions. Dans cette situation, un homme

d’État tient naturellement un bâillement tout prêt au service de la

première phrase où il s’agit de mieux ordonner la chose publique. Il

ne se faisait pas alors de dîner où les plus audacieux spéculateurs,

où les hommes des coulisses financières et politiques, ne résumassent

en un mot profond les opinions de la Bourse et de la Banque, celles

surprises à la diplomatie, et les plans que comportait la situation

de l’Europe. Le ministre avait d’ailleurs en des Lupeaulx et son

secrétaire particulier, un petit conseil pour ruminer cette nourriture,

pour contrôler et analyser les intérêts qui parlaient par tant de voix

habiles. En effet, son malheur, qui sera celui de tous les ministres

sexagénaires, était de biaiser avec toutes les difficultés: avec le

journalisme que l’on voulait en ce moment amortir sourdement au lieu

de l’abattre franchement; avec la question financière, comme avec

les questions d’industrie; avec le clergé comme avec la question des

biens nationaux; avec le Libéralisme comme avec la Chambre. Après

avoir tourné le pouvoir en sept ans, le ministre croyait pouvoir

tourner ainsi toutes les questions. Il est si naturel de vouloir se

maintenir par les moyens qui servirent à s’élever, que nul n’osait

blâmer un système inventé par la médiocrité pour plaire à des esprits

médiocres. La Restauration de même que la Révolution polonaise ont su

démontrer, aux nations comme aux princes, ce que vaut un homme, et ce

qui arrive quand il leur manque. Le dernier et le plus grand défaut des

hommes d’État de la Restauration fut leur honnêteté dans une lutte où

leurs adversaires employaient toutes les ressources de la friponnerie

politique, le mensonge et les calomnies, en déchaînant contre eux, par

les moyens les plus subversifs, les masses inintelligentes, habiles

seulement à comprendre le désordre.

Rabourdin s’était dit tout cela. Mais il venait de se décider à jouer

le tout pour le tout, comme un homme qui lassé par le jeu ne s’accorde

plus qu’un coup; or, le hasard lui donnait un tricheur pour adversaire

en la personne de des Lupeaulx. Néanmoins, quelle que fût sa sagacité,

le Chef de Bureau, plus savant en administration qu’en optique

parlementaire, n’imaginait pas toute la vérité: il ne savait pas que

le grand travail qui avait rempli sa vie allait devenir une théorie

pour le ministre, et qu’il était impossible à l’homme d’État de ne pas

le confondre avec les novateurs du dessert, avec les causeurs du coin

du feu.

Au moment où le ministre debout, au lieu de penser à Rabourdin,

songeait à François Keller, et n’était retenu que par sa femme qui

lui offrait une grappe de raisin, le Chef de Bureau fut annoncé par

l’huissier. Des Lupeaulx avait bien compté sur la disposition où devait

être le ministre préoccupé de ses improvisations; aussi, voyant l’homme

d’État aux prises avec sa femme, alla-t-il au devant de Rabourdin et le

foudroya-t-il par sa première phrase.

--Son Excellence et moi nous sommes instruits de ce qui vous préoccupe,

dit des Lupeaulx, et vous n’avez rien à craindre _(baissant la voix_)

ni de Dutocq (_reprenant sa voix ordinaire_) ni de qui que ce soit.

--Ne vous tourmentez point, Rabourdin, lui dit Son Excellence avec

bonté, mais en faisant un mouvement de retraite.

Rabourdin s’avança respectueusement, et le ministre ne put l’éviter.

--Votre Excellence daignera-t-elle me permettre de lui dire deux mots

en particulier? fit Rabourdin en jetant à l’Excellence une œillade

mystérieuse.

Le ministre regarda la pendule et se dirigea vers la fenêtre où le

suivit le pauvre Chef.

--Quand pourrai-je avoir l’honneur de soumettre l’affaire à Votre

Excellence, afin de lui expliquer le nouveau plan d’administration

auquel se rattache la pièce que l’on doit entacher...

--Un plan d’administration! dit le ministre en fronçant les sourcils

et l’interrompant. Si vous avez quelque chose en ce genre à me

communiquer, attendez le jour où nous travaillerons ensemble. J’ai

Conseil aujourd’hui, je dois une réponse à la Chambre sur l’incident

que l’Opposition a élevé hier à la fin de la séance. Votre jour est

mercredi prochain, nous n’avons pas travaillé hier, car hier je n’ai pu

m’occuper des affaires du Ministère. Les affaires politiques ont nui

aux affaires purement administratives.

--Je remets mon honneur avec confiance entre les mains de Votre

Excellence, dit gravement Rabourdin, et je la supplie de ne pas

oublier qu’elle ne m’a pas laissé le temps d’une explication immédiate

à propos de la pièce soustraite...

--Mais ne craignez donc rien, dit des Lupeaulx en s’avançant entre le

ministre et Rabourdin qu’il interrompit, avant huit jours vous serez

sans doute nommé.....

Le ministre se mit à rire en songeant à l’enthousiasme de des Lupeaulx

pour madame Rabourdin, et il guigna sa femme qui sourit. Rabourdin,

surpris de ce jeu muet, en chercha la signification, il cessa de tenir

sous son regard le ministre un moment, et l’Excellence en profita pour

se sauver.

--Nous causerons ensemble de tout cela, dit des Lupeaulx devant qui le

Chef de Bureau se trouva seul, non sans surprise. Mais n’en voulez pas

à Dutocq, je vous réponds de lui.

--Madame Rabourdin est une femme charmante, dit la femme du ministre au

Chef de Bureau pour lui dire quelque chose.

Les enfants regardaient Rabourdin avec curiosité. Rabourdin s’attendait

à quelque chose de solennel, et il était comme un gros poisson pris

dans les mailles d’un léger filet, il se débattait avec lui-même.

--Madame la comtesse est bien bonne, dit-il.

--N’aurai-je pas le plaisir de la voir un mercredi? dit la comtesse,

amenez-nous-la, vous m’obligerez...

--Madame Rabourdin reçoit le mercredi, répondit des Lupeaulx qui

connaissait la banalité des mercredis officiels; mais si vous avez tant

de bonté pour elle, vous avez bientôt, je crois, une soirée intime.

La femme du ministre se leva contrariée.

--Vous êtes le maître de mes cérémonies, dit-elle à des Lupeaulx.

Paroles ambiguës par lesquelles elle exprima la contrariété que lui

causait des Lupeaulx en entreprenant sur ses soirées intimes, où

elle n’admettait que des personnes de choix. Elle sortit en saluant

Rabourdin. Des Lupeaulx et le Chef de Bureau furent donc seuls dans le

petit salon où le ministre déjeunait en famille. Des Lupeaulx froissait

entre ses doigts la lettre confidentielle que La Brière avait remise au

ministre, Rabourdin la reconnut.

--Vous ne me connaissez pas bien, dit-il au Chef de Bureau en lui

souriant. Vendredi soir, nous nous entendrons à fond. En ce moment,

je dois faire l’audience, le ministre me la laisse aujourd’hui sur

le dos, car il se prépare pour la Chambre. Mais je vous le répète,

Rabourdin, ne craignez rien.

Rabourdin chemina lentement par les escaliers, confondu de la

singulière tournure que prenaient les choses. Il s’était cru dénoncé

par Dutocq, et ne se trompait point: des Lupeaulx avait entre les main

l’État où il était jugé si sévèrement et des Lupeaulx caressait son

juge. C’était à s’y perdre! Les gens droits comprennent difficilement

les intrigues embrouillées, et Rabourdin se perdait dans ce dédale,

sans pouvoir deviner le jeu que jouait le Secrétaire-général.

--Ou il n’a pas lu son article, ou il aime ma femme.

Telles furent les deux pensées auxquelles s’arrêta le chef en

traversant la cour, car le regard qu’il avait saisi la veille entre

Célestine et des Lupeaulx lui revint dans la mémoire comme un éclair.

Pendant l’absence de Rabourdin, son Bureau avait été nécessairement en

proie à une agitation violente, car dans les Ministères les rapports

entre les employés et les supérieurs sont si bien réglés, que quand

l’huissier du ministre vient de la part de Son Excellence chez un Chef

de bureau, surtout à l’heure où le ministre n’est pas visible, il se

fait de grands commentaires. La coïncidence de cette communication

extraordinaire avec la mort de monsieur La Billardière donna d’ailleurs

une importance insolite à ce fait que monsieur Saillard apprit par

monsieur Clergeot, et il vint en conférer avec son gendre. Bixiou, qui

travaillait alors avec son chef, le laissa causer avec son beau-père

et se transporta dans le bureau Rabourdin où les travaux étaient

interrompus.

BIXIOU (_entrant_).

Il ne fait guère chaud chez vous, messieurs! Vous ne savez pas ce qui

se passe en bas? _La vertueuse Rabourdin_ est enfoncée! Oui, destitué!

Une scène horrible chez le ministre.

DUTOCQ (_il regarde Bixiou_).

Est-ce vrai?

BIXIOU.

A qui cela peut-il faire de la peine? ce n’est pas à vous, vous

deviendrez Sous-chef et du Bruel chef. Monsieur Baudoyer passe à la

Division.

FLEURY.

Je gage cent francs que Baudoyer ne sera jamais Chef de Division.

VIMEUX.

Je me mets dans le pari. Vous y mettez-vous, monsieur Poiret?

POIRET.

J’ai ma retraite au premier janvier.

BIXIOU.

Comment, nous ne verrons plus vos souliers à cordons, et que deviendra

le ministère sans vous? Qui se met de mon pari?

DUTOCQ.

Je ne puis en être, je parierais à coup sûr. Monsieur Rabourdin est

nommé, monsieur de La Billardière l’a recommandé sur son lit de mort

aux deux ministres, en s’accusant d’avoir touché les émoluments d’une

place dont le travail était fait par Rabourdin: il a eu des scrupules

de conscience; et, sauf tout ordre supérieur, ils lui ont promis, pour

le calmer, de nommer Rabourdin.

BIXIOU.

Messieurs, mettez-vous tous contre moi: vous voilà sept? car vous en

serez, monsieur Phellion. Je parie un dîner de cinq cents francs au

Rocher de Cancale que Rabourdin n’a pas la place de La Billardière.

Ça ne vous coûtera pas cent francs à chacun, et moi j’en risque cinq

cents. Je vous fais la chouette enfin. Ça va-t-il? En êtes-vous, du

Bruel?

PHELLION (_posant sa plume_).

_Môsieur_, sur quoi fondez-vous cette proposition aléatoire, car

aléatoire est le mot; mais je me trompe en employant le terme de

proposition, c’est _contrat_ que je voulais dire. Le pari constitue un

contrat.

FLEURY.

Non, car on ne peut donner le nom de contrat qu’aux conventions

reconnues par le code, et le code n’accorde pas d’action pour le pari.

DUTOCQ.

C’est le reconnaître que de le proscrire.

BIXIOU.

Ça, c’est fort, mon petit Dutocq!

POIRET.

Par exemple!

FLEURY.

C’est juste. C’est comme se refuser au paiement de ses dettes, on les

reconnaît.

THUILLIER.

Vous faites de fameux jurisconsultes!

POIRET.

Je suis aussi curieux que monsieur Phellion de savoir sur quelles

raisons s’appuie monsieur Bixiou...

BIXIOU (_criant à travers le bureau_).

En êtes-vous, du Bruel?

DU BRUEL (_apparaissant_).

Sac-à-papier, messieurs, j’ai quelque chose de difficile à faire, c’est

la réclame pour la mort de monsieur La Billardière. De grâce! un peu de

silence: vous rirez et parierez après.

THUILLIER.

Rirez et pas rirez! vous entreprenez sur mes calembours!

BIXIOU (_allant dans le bureau de du Bruel_).

C’est vrai, du Bruel, l’éloge du bonhomme est une chose bien difficile,

j’aurais plus tôt fait sa charge!

DU BRUEL.

Aide-moi donc, Bixiou!

BIXIOU.

Je veux bien, quoique ces articles-là se fassent mieux en mangeant.

DU BRUEL.

Nous dînerons ensemble. (_Lisant._)

«_La religion et la monarchie perdent tous les jours quelques-uns de

ceux qui combattirent pour elles dans les temps révolutionnaires..._

BIXIOU.

Mauvais. Je mettrais:

«_La mort exerce particulièrement ses ravages parmi les plus vieux

défenseurs de la monarchie et les plus fidèles serviteurs du roi,

dont le cœur saigne de tous ces coups._ (Du Bruel écrit rapidement.)

_Monsieur le baron Flamet de La Billardière est mort ce matin d’une

hydropisie de poitrine, causée par une affection au cœur._

Vois-tu, il n’est pas indifférent de prouver que l’on a du cœur dans

les Bureaux. Faut-il couler là une petite tartine sur les émotions des

royalistes pendant la terreur? Hein! ça ne ferait pas mal. Mais non,

les petits journaux diraient que les émotions ont plus frappé sur les

intestins que sur le cœur. N’en parlons pas. Qu’as-tu mis?

DU BRUEL (_lisant_).

«_Issu d’une vieille souche parlementaire..._

BIXIOU.

Très-bien cela! c’est poétique, et souche est profondément vrai.

DU BRUEL (_continuant_).

«_Où le dévouement pour le trône était héréditaire, aussi bien que

l’attachement à la foi de nos pères, monsieur de La Billardière..._

BIXIOU.

Je mettrais _monsieur le baron_.

DU BRUEL.

Mais il ne l’était pas en 1793...

BIXIOU.

C’est égal, tu sais que, sous l’Empire, Fouché rapportant une

anecdote sur la Convention, et dans laquelle Robespierre lui parlait,

la contait ainsi: «Robespierre me dit: Duc d’Otrante, vous irez à

l’Hôtel-de-Ville!» Il y a donc un précédent.

DU BRUEL.

Laisse-moi noter ce mot-là! Mais ne mettons pas _le baron_, car j’ai

réservé pour la fin les faveurs qui ont plu sur lui.

BIXIOU.

Ah! bien! C’est le coup de théâtre, le tableau d’ensemble de l’article.

DU BRUEL.

Voyez-vous?...

«_En nommant monsieur de La Billardière baron, gentilhomme ordinaire..._

BIXIOU (_à part_).

Très-ordinaire.

DU BRUEL (_continuant_).

«_De la chambre, etc., le roi récompensa tout ensemble les services

rendus par le prévôt qui sut concilier la rigueur de ses fonctions avec

la mansuétude ordinaire aux Bourbons, et le courage du Vendéen qui n’a

pas plié le genou devant l’idole impériale. Il laisse un fils, héritier

de son dévouement et de ses talents, etc._»

BIXIOU.

N’est-ce pas trop monté de ton, trop riche de couleurs? j’éteindrais

un peu cette poésie: l’idole impériale, plier le genou! diable! Le

vaudeville gâte la main, et l’on ne sait plus tenir le style de la

pédestre prose. Je mettrais: _il appartenait au petit nombre de ceux

qui_, etc. Simplifie, il s’agit d’un homme simple.

DU BRUEL.

Encore un mot de vaudeville. Tu ferais ta fortune au théâtre, Bixiou!

BIXIOU.

Qu’as-tu mis sur Quiberon? (_Il lit._) Ce n’est pas cela! Voilà comment

je rédigerais:

«_Il assuma sur lui, dans un ouvrage récemment publié, tous les

malheurs de l’expédition de Quiberon, en donnant ainsi la mesure d’un

dévouement qui ne reculait devant aucun sacrifice._»

C’est fin, spirituel, et tu sauves La Billardière.

DU BRUEL.

Aux dépens de qui?

BIXIOU (_sérieux comme un prêtre qui monte en chaire_).

De Hoche et de Tallien. Tu ne sais donc pas l’histoire?

DU BRUEL.

Non. J’ai souscrit à la collection des Baudouin, mais je n’ai pas

encore eu le temps de l’ouvrir: il n’y a pas de sujet de vaudeville

là-dedans.

PHELLION (_à la porte_).

Nous voudrions tous savoir, monsieur Bixiou, qui peut vous inciter à

croire que le vertueux et digne monsieur Rabourdin, qui fait l’intérim

de la Division depuis neuf mois, qui est le plus ancien Chef de Bureau

du Ministère, et que le ministre au retour de chez monsieur de la

Billardière a envoyé chercher par son huissier, ne sera pas nommé Chef

de Division.

BIXIOU.

Papa Phellion, vous connaissez la géographie?

PHELLION (_se rengorgeant_).

Monsieur, je m’en flatte.

BIXIOU.

L’histoire?

PHELLION (_d’un air modeste_).

Peut-être.

BIXIOU (_le regardant_).

Votre diamant est mal accroché, il va tomber. Eh! bien, vous ne

connaissez pas le cœur humain, vous n’êtes pas plus avancé là-dedans

que dans les environs de Paris.

POIRET (_bas à Vimeux_).

Les environs de Paris? Je croyais qu’il s’agissait de monsieur

Rabourdin.

BIXIOU.

Le bureau Rabourdin parie-t-il en masse contre moi?

TOUS.

Oui.

BIXIOU.

Du Bruel, en es-tu?

DU BRUEL.

Je crois bien. Il est dans notre intérêt que notre chef passe, alors

chacun dans notre bureau avance d’un cran.

THUILLIER..

D’un crâne (_bas à Phellion_). Il est joli, celui-là.

BIXIOU.

Je gagerai. Voici ma raison. Vous la comprendrez difficilement,

mais enfin je vous la dirai tout de même. Il est juste que monsieur

Rabourdin soit nommé (_il regarde Dutocq_); car en lui, l’ancienneté,

le talent et l’honneur sont reconnus, appréciés et récompensés. La

nomination est même dans l’intérêt bien entendu de l’Administration.

(_Phellion, Poiret et Thuillier écoutent sans rien comprendre et

sont comme des gens qui cherchent à voir clair dans les ténèbres._)

Eh! bien, à cause de toutes ces convenances et de ces mérites, en

reconnaissant combien la mesure est équitable et sage, je parie qu’elle

n’aura pas lieu. Oui! elle manquera comme ont manqué les expéditions de

Boulogne et de Russie, où le génie avait rassemblé toutes les chances

de succès! Elle manquera comme manque ici-bas tout ce qui semble juste

et bon. Je joue le jeu du diable.

DU BRUEL.

Qui donc sera nommé?

BIXIOU.

Plus je considère Baudoyer, plus il me semble réunir toutes les

qualités contraires; conséquemment, il sera chef de Division.

DUTOCQ (_poussé à bout_).

Mais monsieur des Lupeaulx, qui m’a fait venir pour me demander mon

Charlet, m’a dit que monsieur Rabourdin allait être nommé, et que le

petit La Billardière passait Référendaire au Sceau.

BIXIOU.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 24 / 56 段