quel pouvoir Rabourdin était-il l’instrument? fallait-il profiter de ce
singulier document pour le perdre, ou s’en armer pour réussir auprès de
sa femme? Ce mystère fut tout obscur pour des Lupeaulx, qui parcourait
avec effroi les pages de cet état où les hommes de sa connaissance
étaient jugés avec une profondeur inouïe. Il admirait Rabourdin, tout
en se sentant blessé au cœur par lui. L’heure du déjeuner surprit des
Lupeaulx dans sa lecture.
--Monseigneur va vous attendre si vous ne descendez pas, vint lui dire
le valet de chambre du ministre.
Le ministre déjeunait avec sa femme, ses enfants et des Lupeaulx, sans
domestiques. Le repas du matin est le seul moment d’intimité que les
hommes d’État peuvent conquérir sur le mouvement de leurs dévorantes
affaires. Mais, malgré les ingénieuses barrières par lesquelles ils
défendent cette heure de causerie intime et de laissez-aller donnée à
leur famille et à leurs affections, beaucoup de grands et de petits
savent les franchir. Les affaires viennent souvent, comme en ce moment,
se jeter à travers leur joie.
--Je croyais Rabourdin un homme au-dessus des employés ordinaires, et
le voilà qui, dix minutes après la mort de La Billardière, invente de
me faire parvenir par La Brière un vrai billet de théâtre. Tenez, dit
le ministre à des Lupeaulx en lui donnant un papier qu’il roulait entre
ses doigts.
Trop noble pour songer au sens honteux que la mort de monsieur La
Billardière prêtait à sa lettre, Rabourdin ne l’avait pas retirée des
mains de La Brière en apprenant par lui la nouvelle. Des Lupeaulx lut
ce qui suit:
«Monseigneur,
»Si vingt-trois ans de services irréprochables peuvent mériter
une faveur, je supplie Votre Excellence de m’accorder une
audience aujourd’hui même, il s’agit d’une affaire où mon honneur
se trouve engagé.»
Suivaient les formules de respect.
--Pauvre homme! dit des Lupeaulx avec un ton de compassion qui laissa
le ministre dans son erreur, nous sommes entre nous, faites-le
venir. Vous avez Conseil après la Chambre, et votre Excellence doit
aujourd’hui répondre à l’Opposition, il n’y a pas d’autre heure où vous
puissiez le recevoir. Des Lupeaulx se leva, demanda l’huissier, lui dit
un mot, et revint s’asseoir à table.--Je l’ajourne au dessert, dit-il.
Comme tous les ministres de la Restauration, le ministre était un homme
sans jeunesse. La charte concédée par Louis XVIII avait le défaut de
lier les mains aux rois en les forçant à livrer les destinées du pays
aux quadragénaires de la Chambre des Députés et aux septuagénaires de
la Pairie, de les dépouiller du droit de saisir un homme de talent
politique là où il était, malgré sa jeunesse ou malgré la pauvreté de
sa condition. Napoléon seul put employer des jeunes gens à son choix,
sans être arrêté par aucune considération. Aussi, depuis la chute
de cette grande volonté, l’énergie avait-elle déserté le pouvoir.
Or, faire succéder la mollesse à la vigueur est un contraste plus
dangereux en France qu’en tout autre pays. En général, les ministres
arrivés vieux ont été médiocres, tandis que les ministres pris jeunes
ont été l’honneur des monarchies européennes et des républiques où
ils dirigèrent les affaires. Le monde retentissait encore de la lutte
de Pitt et de Napoléon, deux hommes qui conduisirent la politique
à l’âge où les Henri de Navarre, les Richelieu, les Mazarin, les
Colbert, les Louvois, les d’Orange, les Guise, les la Rovère, les
Machiavel, enfin tous les grands hommes connus, partis d’en bas ou
nés aux environs des trônes, commencèrent à gouverner des États. La
Convention, modèle d’énergie, fut composée en grande partie de têtes
jeunes; aucun souverain ne doit oublier qu’elle sut opposer quatorze
armées à l’Europe; sa politique, si fatale aux yeux de ceux qui
tiennent pour le pouvoir, dit absolu, n’en était pas moins dictée par
les vrais principes de la monarchie, car elle se conduisit comme un
grand roi. Après dix ou douze années de luttes parlementaires, après
avoir ressassé la politique et s’y être harassé, ce ministre avait
été véritablement intronisé par un parti qui le considérait comme son
homme d’affaires. Heureusement pour lui-même, il approchait plus de
soixante ans que de cinquante; s’il avait conservé quelque vigueur
juvénile, il aurait été promptement brisé. Mais, habitué à rompre, à
faire retraite, à revenir à la charge, il pouvait se laisser frapper
tour à tour par son parti, par l’Opposition, par la cour, par le
clergé, en leur opposant la force d’inertie d’une matière à la fois
molle et consistante; enfin, il avait les bénéfices de son malheur.
Gehenné dans mille questions de gouvernement, comme est le jugement
d’un vieil avocat après avoir tout plaidé, son esprit ne possédait plus
ce vif que gardent les esprits solitaires, ni cette prompte décision
des gens accoutumés de bonne heure à l’action, et qui se distingue
chez les jeunes militaires. Pouvait-il en être autrement? il avait
constamment chicané au lieu de juger, il avait critiqué les effets
sans assister aux causes, il avait surtout la tête pleine des mille
réformes qu’un parti lance à son chef, des programmes que les intérêts
privés apportent à un orateur d’avenir, en l’embarrassant de plans
et de conseils inexécutables. Loin d’arriver frais, il était arrivé
fatigué de ses marches et contre-marches. Puis en prenant position
sur la sommité tant désirée, il s’y était accroché à mille buissons
épineux, il y avait trouvé mille volontés contraires à concilier. Si
les hommes d’État de la Restauration avaient pu suivre leurs propres
idées, leurs capacités seraient sans doute moins exposées à la
critique; mais si leurs vouloirs furent entraînés, leur âge les sauva
en ne leur permettant plus de déployer cette résistance qu’on sait
opposer au début de la vie à ces intrigues à la fois basses et élevées
qui vainquirent quelquefois Richelieu, et auxquelles, dans une sphère
moins élevée, Rabourdin allait se prendre. Après les tiraillements de
leurs premières luttes, ces gens, moins vieux que vieillis, eurent les
tiraillements ministériels. Ainsi leurs yeux se troublaient déjà quand
il fallait la perspicacité de l’aigle, leur esprit était lassé quand
il fallait redoubler de verve. Le ministre à qui Rabourdin voulait
se confier, entendait journellement des hommes d’une incontestable
supériorité lui exposant les théories les plus ingénieuses, applicables
ou inapplicables aux affaires de la France. Ces gens à qui les
difficultés de la politique générale étaient cachées, assaillaient
ce ministre au retour d’une bataille parlementaire, d’une lutte avec
les secrètes imbécillités de la cour, ou à la veille d’un combat avec
l’esprit public, ou le lendemain d’une question diplomatique qui avait
déchiré le Conseil en trois opinions. Dans cette situation, un homme
d’État tient naturellement un bâillement tout prêt au service de la
première phrase où il s’agit de mieux ordonner la chose publique. Il
ne se faisait pas alors de dîner où les plus audacieux spéculateurs,
où les hommes des coulisses financières et politiques, ne résumassent
en un mot profond les opinions de la Bourse et de la Banque, celles
surprises à la diplomatie, et les plans que comportait la situation
de l’Europe. Le ministre avait d’ailleurs en des Lupeaulx et son
secrétaire particulier, un petit conseil pour ruminer cette nourriture,
pour contrôler et analyser les intérêts qui parlaient par tant de voix
habiles. En effet, son malheur, qui sera celui de tous les ministres
sexagénaires, était de biaiser avec toutes les difficultés: avec le
journalisme que l’on voulait en ce moment amortir sourdement au lieu
de l’abattre franchement; avec la question financière, comme avec
les questions d’industrie; avec le clergé comme avec la question des
biens nationaux; avec le Libéralisme comme avec la Chambre. Après
avoir tourné le pouvoir en sept ans, le ministre croyait pouvoir
tourner ainsi toutes les questions. Il est si naturel de vouloir se
maintenir par les moyens qui servirent à s’élever, que nul n’osait
blâmer un système inventé par la médiocrité pour plaire à des esprits
médiocres. La Restauration de même que la Révolution polonaise ont su
démontrer, aux nations comme aux princes, ce que vaut un homme, et ce
qui arrive quand il leur manque. Le dernier et le plus grand défaut des
hommes d’État de la Restauration fut leur honnêteté dans une lutte où
leurs adversaires employaient toutes les ressources de la friponnerie
politique, le mensonge et les calomnies, en déchaînant contre eux, par
les moyens les plus subversifs, les masses inintelligentes, habiles
seulement à comprendre le désordre.
Rabourdin s’était dit tout cela. Mais il venait de se décider à jouer
le tout pour le tout, comme un homme qui lassé par le jeu ne s’accorde
plus qu’un coup; or, le hasard lui donnait un tricheur pour adversaire
en la personne de des Lupeaulx. Néanmoins, quelle que fût sa sagacité,
le Chef de Bureau, plus savant en administration qu’en optique
parlementaire, n’imaginait pas toute la vérité: il ne savait pas que
le grand travail qui avait rempli sa vie allait devenir une théorie
pour le ministre, et qu’il était impossible à l’homme d’État de ne pas
le confondre avec les novateurs du dessert, avec les causeurs du coin
du feu.
Au moment où le ministre debout, au lieu de penser à Rabourdin,
songeait à François Keller, et n’était retenu que par sa femme qui
lui offrait une grappe de raisin, le Chef de Bureau fut annoncé par
l’huissier. Des Lupeaulx avait bien compté sur la disposition où devait
être le ministre préoccupé de ses improvisations; aussi, voyant l’homme
d’État aux prises avec sa femme, alla-t-il au devant de Rabourdin et le
foudroya-t-il par sa première phrase.
--Son Excellence et moi nous sommes instruits de ce qui vous préoccupe,
dit des Lupeaulx, et vous n’avez rien à craindre _(baissant la voix_)
ni de Dutocq (_reprenant sa voix ordinaire_) ni de qui que ce soit.
--Ne vous tourmentez point, Rabourdin, lui dit Son Excellence avec
bonté, mais en faisant un mouvement de retraite.
Rabourdin s’avança respectueusement, et le ministre ne put l’éviter.
--Votre Excellence daignera-t-elle me permettre de lui dire deux mots
en particulier? fit Rabourdin en jetant à l’Excellence une œillade
mystérieuse.
Le ministre regarda la pendule et se dirigea vers la fenêtre où le
suivit le pauvre Chef.
--Quand pourrai-je avoir l’honneur de soumettre l’affaire à Votre
Excellence, afin de lui expliquer le nouveau plan d’administration
auquel se rattache la pièce que l’on doit entacher...
--Un plan d’administration! dit le ministre en fronçant les sourcils
et l’interrompant. Si vous avez quelque chose en ce genre à me
communiquer, attendez le jour où nous travaillerons ensemble. J’ai
Conseil aujourd’hui, je dois une réponse à la Chambre sur l’incident
que l’Opposition a élevé hier à la fin de la séance. Votre jour est
mercredi prochain, nous n’avons pas travaillé hier, car hier je n’ai pu
m’occuper des affaires du Ministère. Les affaires politiques ont nui
aux affaires purement administratives.
--Je remets mon honneur avec confiance entre les mains de Votre
Excellence, dit gravement Rabourdin, et je la supplie de ne pas
oublier qu’elle ne m’a pas laissé le temps d’une explication immédiate
à propos de la pièce soustraite...
--Mais ne craignez donc rien, dit des Lupeaulx en s’avançant entre le
ministre et Rabourdin qu’il interrompit, avant huit jours vous serez
sans doute nommé.....
Le ministre se mit à rire en songeant à l’enthousiasme de des Lupeaulx
pour madame Rabourdin, et il guigna sa femme qui sourit. Rabourdin,
surpris de ce jeu muet, en chercha la signification, il cessa de tenir
sous son regard le ministre un moment, et l’Excellence en profita pour
se sauver.
--Nous causerons ensemble de tout cela, dit des Lupeaulx devant qui le
Chef de Bureau se trouva seul, non sans surprise. Mais n’en voulez pas
à Dutocq, je vous réponds de lui.
--Madame Rabourdin est une femme charmante, dit la femme du ministre au
Chef de Bureau pour lui dire quelque chose.
Les enfants regardaient Rabourdin avec curiosité. Rabourdin s’attendait
à quelque chose de solennel, et il était comme un gros poisson pris
dans les mailles d’un léger filet, il se débattait avec lui-même.
--Madame la comtesse est bien bonne, dit-il.
--N’aurai-je pas le plaisir de la voir un mercredi? dit la comtesse,
amenez-nous-la, vous m’obligerez...
--Madame Rabourdin reçoit le mercredi, répondit des Lupeaulx qui
connaissait la banalité des mercredis officiels; mais si vous avez tant
de bonté pour elle, vous avez bientôt, je crois, une soirée intime.
La femme du ministre se leva contrariée.
--Vous êtes le maître de mes cérémonies, dit-elle à des Lupeaulx.
Paroles ambiguës par lesquelles elle exprima la contrariété que lui
causait des Lupeaulx en entreprenant sur ses soirées intimes, où
elle n’admettait que des personnes de choix. Elle sortit en saluant
Rabourdin. Des Lupeaulx et le Chef de Bureau furent donc seuls dans le
petit salon où le ministre déjeunait en famille. Des Lupeaulx froissait
entre ses doigts la lettre confidentielle que La Brière avait remise au
ministre, Rabourdin la reconnut.
--Vous ne me connaissez pas bien, dit-il au Chef de Bureau en lui
souriant. Vendredi soir, nous nous entendrons à fond. En ce moment,
je dois faire l’audience, le ministre me la laisse aujourd’hui sur
le dos, car il se prépare pour la Chambre. Mais je vous le répète,
Rabourdin, ne craignez rien.
Rabourdin chemina lentement par les escaliers, confondu de la
singulière tournure que prenaient les choses. Il s’était cru dénoncé
par Dutocq, et ne se trompait point: des Lupeaulx avait entre les main
l’État où il était jugé si sévèrement et des Lupeaulx caressait son
juge. C’était à s’y perdre! Les gens droits comprennent difficilement
les intrigues embrouillées, et Rabourdin se perdait dans ce dédale,
sans pouvoir deviner le jeu que jouait le Secrétaire-général.
--Ou il n’a pas lu son article, ou il aime ma femme.
Telles furent les deux pensées auxquelles s’arrêta le chef en
traversant la cour, car le regard qu’il avait saisi la veille entre
Célestine et des Lupeaulx lui revint dans la mémoire comme un éclair.
Pendant l’absence de Rabourdin, son Bureau avait été nécessairement en
proie à une agitation violente, car dans les Ministères les rapports
entre les employés et les supérieurs sont si bien réglés, que quand
l’huissier du ministre vient de la part de Son Excellence chez un Chef
de bureau, surtout à l’heure où le ministre n’est pas visible, il se
fait de grands commentaires. La coïncidence de cette communication
extraordinaire avec la mort de monsieur La Billardière donna d’ailleurs
une importance insolite à ce fait que monsieur Saillard apprit par
monsieur Clergeot, et il vint en conférer avec son gendre. Bixiou, qui
travaillait alors avec son chef, le laissa causer avec son beau-père
et se transporta dans le bureau Rabourdin où les travaux étaient
interrompus.
BIXIOU (_entrant_).
Il ne fait guère chaud chez vous, messieurs! Vous ne savez pas ce qui
se passe en bas? _La vertueuse Rabourdin_ est enfoncée! Oui, destitué!
Une scène horrible chez le ministre.
DUTOCQ (_il regarde Bixiou_).
Est-ce vrai?
BIXIOU.
A qui cela peut-il faire de la peine? ce n’est pas à vous, vous
deviendrez Sous-chef et du Bruel chef. Monsieur Baudoyer passe à la
Division.
FLEURY.
Je gage cent francs que Baudoyer ne sera jamais Chef de Division.
VIMEUX.
Je me mets dans le pari. Vous y mettez-vous, monsieur Poiret?
POIRET.
J’ai ma retraite au premier janvier.
BIXIOU.
Comment, nous ne verrons plus vos souliers à cordons, et que deviendra
le ministère sans vous? Qui se met de mon pari?
DUTOCQ.
Je ne puis en être, je parierais à coup sûr. Monsieur Rabourdin est
nommé, monsieur de La Billardière l’a recommandé sur son lit de mort
aux deux ministres, en s’accusant d’avoir touché les émoluments d’une
place dont le travail était fait par Rabourdin: il a eu des scrupules
de conscience; et, sauf tout ordre supérieur, ils lui ont promis, pour
le calmer, de nommer Rabourdin.
BIXIOU.
Messieurs, mettez-vous tous contre moi: vous voilà sept? car vous en
serez, monsieur Phellion. Je parie un dîner de cinq cents francs au
Rocher de Cancale que Rabourdin n’a pas la place de La Billardière.
Ça ne vous coûtera pas cent francs à chacun, et moi j’en risque cinq
cents. Je vous fais la chouette enfin. Ça va-t-il? En êtes-vous, du
Bruel?
PHELLION (_posant sa plume_).
_Môsieur_, sur quoi fondez-vous cette proposition aléatoire, car
aléatoire est le mot; mais je me trompe en employant le terme de
proposition, c’est _contrat_ que je voulais dire. Le pari constitue un
contrat.
FLEURY.
Non, car on ne peut donner le nom de contrat qu’aux conventions
reconnues par le code, et le code n’accorde pas d’action pour le pari.
DUTOCQ.
C’est le reconnaître que de le proscrire.
BIXIOU.
Ça, c’est fort, mon petit Dutocq!
POIRET.
Par exemple!
FLEURY.
C’est juste. C’est comme se refuser au paiement de ses dettes, on les
reconnaît.
THUILLIER.
Vous faites de fameux jurisconsultes!
POIRET.
Je suis aussi curieux que monsieur Phellion de savoir sur quelles
raisons s’appuie monsieur Bixiou...
BIXIOU (_criant à travers le bureau_).
En êtes-vous, du Bruel?
DU BRUEL (_apparaissant_).
Sac-à-papier, messieurs, j’ai quelque chose de difficile à faire, c’est
la réclame pour la mort de monsieur La Billardière. De grâce! un peu de
silence: vous rirez et parierez après.
THUILLIER.
Rirez et pas rirez! vous entreprenez sur mes calembours!
BIXIOU (_allant dans le bureau de du Bruel_).
C’est vrai, du Bruel, l’éloge du bonhomme est une chose bien difficile,
j’aurais plus tôt fait sa charge!
DU BRUEL.
Aide-moi donc, Bixiou!
BIXIOU.
Je veux bien, quoique ces articles-là se fassent mieux en mangeant.
DU BRUEL.
Nous dînerons ensemble. (_Lisant._)
«_La religion et la monarchie perdent tous les jours quelques-uns de
ceux qui combattirent pour elles dans les temps révolutionnaires..._
BIXIOU.
Mauvais. Je mettrais:
«_La mort exerce particulièrement ses ravages parmi les plus vieux
défenseurs de la monarchie et les plus fidèles serviteurs du roi,
dont le cœur saigne de tous ces coups._ (Du Bruel écrit rapidement.)
_Monsieur le baron Flamet de La Billardière est mort ce matin d’une
hydropisie de poitrine, causée par une affection au cœur._
Vois-tu, il n’est pas indifférent de prouver que l’on a du cœur dans
les Bureaux. Faut-il couler là une petite tartine sur les émotions des
royalistes pendant la terreur? Hein! ça ne ferait pas mal. Mais non,
les petits journaux diraient que les émotions ont plus frappé sur les
intestins que sur le cœur. N’en parlons pas. Qu’as-tu mis?
DU BRUEL (_lisant_).
«_Issu d’une vieille souche parlementaire..._
BIXIOU.
Très-bien cela! c’est poétique, et souche est profondément vrai.
DU BRUEL (_continuant_).
«_Où le dévouement pour le trône était héréditaire, aussi bien que
l’attachement à la foi de nos pères, monsieur de La Billardière..._
BIXIOU.
Je mettrais _monsieur le baron_.
DU BRUEL.
Mais il ne l’était pas en 1793...
BIXIOU.
C’est égal, tu sais que, sous l’Empire, Fouché rapportant une
anecdote sur la Convention, et dans laquelle Robespierre lui parlait,
la contait ainsi: «Robespierre me dit: Duc d’Otrante, vous irez à
l’Hôtel-de-Ville!» Il y a donc un précédent.
DU BRUEL.
Laisse-moi noter ce mot-là! Mais ne mettons pas _le baron_, car j’ai
réservé pour la fin les faveurs qui ont plu sur lui.
BIXIOU.
Ah! bien! C’est le coup de théâtre, le tableau d’ensemble de l’article.
DU BRUEL.
Voyez-vous?...
«_En nommant monsieur de La Billardière baron, gentilhomme ordinaire..._
BIXIOU (_à part_).
Très-ordinaire.
DU BRUEL (_continuant_).
«_De la chambre, etc., le roi récompensa tout ensemble les services
rendus par le prévôt qui sut concilier la rigueur de ses fonctions avec
la mansuétude ordinaire aux Bourbons, et le courage du Vendéen qui n’a
pas plié le genou devant l’idole impériale. Il laisse un fils, héritier
de son dévouement et de ses talents, etc._»
BIXIOU.
N’est-ce pas trop monté de ton, trop riche de couleurs? j’éteindrais
un peu cette poésie: l’idole impériale, plier le genou! diable! Le
vaudeville gâte la main, et l’on ne sait plus tenir le style de la
pédestre prose. Je mettrais: _il appartenait au petit nombre de ceux
qui_, etc. Simplifie, il s’agit d’un homme simple.
DU BRUEL.
Encore un mot de vaudeville. Tu ferais ta fortune au théâtre, Bixiou!
BIXIOU.
Qu’as-tu mis sur Quiberon? (_Il lit._) Ce n’est pas cela! Voilà comment
je rédigerais:
«_Il assuma sur lui, dans un ouvrage récemment publié, tous les
malheurs de l’expédition de Quiberon, en donnant ainsi la mesure d’un
dévouement qui ne reculait devant aucun sacrifice._»
C’est fin, spirituel, et tu sauves La Billardière.
DU BRUEL.
Aux dépens de qui?
BIXIOU (_sérieux comme un prêtre qui monte en chaire_).
De Hoche et de Tallien. Tu ne sais donc pas l’histoire?
DU BRUEL.
Non. J’ai souscrit à la collection des Baudouin, mais je n’ai pas
encore eu le temps de l’ouvrir: il n’y a pas de sujet de vaudeville
là-dedans.
PHELLION (_à la porte_).
Nous voudrions tous savoir, monsieur Bixiou, qui peut vous inciter à
croire que le vertueux et digne monsieur Rabourdin, qui fait l’intérim
de la Division depuis neuf mois, qui est le plus ancien Chef de Bureau
du Ministère, et que le ministre au retour de chez monsieur de la
Billardière a envoyé chercher par son huissier, ne sera pas nommé Chef
de Division.
BIXIOU.
Papa Phellion, vous connaissez la géographie?
PHELLION (_se rengorgeant_).
Monsieur, je m’en flatte.
BIXIOU.
L’histoire?
PHELLION (_d’un air modeste_).
Peut-être.
BIXIOU (_le regardant_).
Votre diamant est mal accroché, il va tomber. Eh! bien, vous ne
connaissez pas le cœur humain, vous n’êtes pas plus avancé là-dedans
que dans les environs de Paris.
POIRET (_bas à Vimeux_).
Les environs de Paris? Je croyais qu’il s’agissait de monsieur
Rabourdin.
BIXIOU.
Le bureau Rabourdin parie-t-il en masse contre moi?
TOUS.
Oui.
BIXIOU.
Du Bruel, en es-tu?
DU BRUEL.
Je crois bien. Il est dans notre intérêt que notre chef passe, alors
chacun dans notre bureau avance d’un cran.
THUILLIER..
D’un crâne (_bas à Phellion_). Il est joli, celui-là.
BIXIOU.
Je gagerai. Voici ma raison. Vous la comprendrez difficilement,
mais enfin je vous la dirai tout de même. Il est juste que monsieur
Rabourdin soit nommé (_il regarde Dutocq_); car en lui, l’ancienneté,
le talent et l’honneur sont reconnus, appréciés et récompensés. La
nomination est même dans l’intérêt bien entendu de l’Administration.
(_Phellion, Poiret et Thuillier écoutent sans rien comprendre et
sont comme des gens qui cherchent à voir clair dans les ténèbres._)
Eh! bien, à cause de toutes ces convenances et de ces mérites, en
reconnaissant combien la mesure est équitable et sage, je parie qu’elle
n’aura pas lieu. Oui! elle manquera comme ont manqué les expéditions de
Boulogne et de Russie, où le génie avait rassemblé toutes les chances
de succès! Elle manquera comme manque ici-bas tout ce qui semble juste
et bon. Je joue le jeu du diable.
DU BRUEL.
Qui donc sera nommé?
BIXIOU.
Plus je considère Baudoyer, plus il me semble réunir toutes les
qualités contraires; conséquemment, il sera chef de Division.
DUTOCQ (_poussé à bout_).
Mais monsieur des Lupeaulx, qui m’a fait venir pour me demander mon
Charlet, m’a dit que monsieur Rabourdin allait être nommé, et que le
petit La Billardière passait Référendaire au Sceau.
BIXIOU.