diriez-vous, si nous devenions vous Chef et moi Sous-chef?
BIXIOU (_haussant les épaules_).
Allons, pas de farces!
DUTOCQ.
Si Baudoyer était nommé, Rabourdin ne resterait pas, il donnerait sa
démission. Entre nous, Baudoyer est si incapable que si du Bruel et
vous, vous ne voulez pas l’aider, dans deux mois il sera renvoyé. Si je
sais compter, nous aurons devant nous trois places vides.
BIXIOU.
Trois places qui nous passeront sous le nez, et qui seront données
à des ventrus, à des laquais, à des espions, à des hommes de la
Congrégation, à Colleville dont la femme a fini par où finissent les
jolies femmes... par la dévotion...
DUTOCQ.
A vous, mon cher, si vous voulez une fois dans votre vie employer votre
esprit logiquement. (_Il s’arrête comme pour étudier sur la figure de
Bixiou l’effet de son adverbe._) Jouons ensemble cartes sur table.
BIXIOU (_impassible_).
Voyons votre jeu?
DUTOCQ.
Moi je ne veux pas être autre chose que Sous-chef, je me connais, je
sais que je n’ai pas, comme vous, les moyens d’être Chef. Du Bruel peut
devenir directeur, vous serez son Chef de bureau, il vous laissera sa
place quand il aura fait sa pelote, et moi je boulotterai, protégé par
vous, jusqu’à ma retraite.
BIXIOU.
Finaud! Mais par quels moyens comptez-vous mener à bien une entreprise
où il s’agit de forcer la main au ministre, et d’expectorer un homme de
talent? Entre nous, Rabourdin est le seul homme capable de la Division,
et peut-être du Ministère. Or il s’agit de mettre à sa place le carré
de la sottise, le cube de la niaiserie, _la Place Baudoyer_!
DUTOCQ (_se rengorgeant_).
Mon cher, je puis soulever contre Rabourdin tous les Bureaux! vous
savez combien Fleury l’aime? eh! bien Fleury le méprisera.
BIXIOU.
Être méprisé par Fleury!
DUTOCQ.
Il ne restera personne au Rabourdin: les employés en masse iront
se plaindre de lui au ministre, et ce ne sera pas seulement notre
Division, mais la Division Clergeot, mais la Division Bois-Levant et
les autres Ministères....
BIXIOU.
C’est cela! cavalerie, infanterie, artillerie et le corps des marins de
la Garde, en avant! Vous délirez, mon cher! Et moi, qu’ai-je à faire
là-dedans?
DUTOCQ.
Une caricature mordante, un dessin à tuer un homme.
BIXIOU.
Le paierez-vous?
DUTOCQ.
Cent francs.
BIXIOU (_en lui-même_).
Il y a quelque chose.
DUTOCQ (_continuant_).
Il faudrait représenter Rabourdin habillé en boucher, mais bien
ressemblant, chercher des analogies entre un bureau et une cuisine, lui
mettre à la main un tranche-lard, peindre les principaux employés des
ministères en volailles, les encager dans une immense souricière sur
laquelle on écrirait: _Exécutions administratives_, et il serait censé
leur couper le cou un à un. Il y aurait des oies, des canards à têtes
conformées comme les nôtres, des portraits vagues, vous comprenez! il
tiendrait un volatile à la main, Baudoyer, par exemple, fait en dindon.
BIXIOU.
Ris d’aboyeur d’oie! (_Il a regardé pendant long-temps Dutocq._) Vous
avez trouvé cela, vous?
DUTOCQ.
Oui, moi.
BIXIOU (_se parlant à lui-même_).
Les sentiments violents conduiraient-ils donc au même but que le
talent? (_A Dutocq._) Mon cher, je ferai cela... (_Dutocq laisse
échapper un mouvement de joie_) quand (_point d’orgue_) je saurai sur
quoi m’appuyer; car si vous ne réussissez pas, je perds ma place, et
il faut que je vive. Vous êtes encore singulièrement _bon enfant_, mon
cher collègue!
DUTOCQ.
Eh! bien, ne faites la lithographie que quand le succès vous sera
démontré...
BIXIOU.
Pourquoi ne videz-vous pas votre sac tout de suite?
DUTOCQ.
Il faut auparavant aller flairer l’air du bureau, nous reparlerons de
cela tantôt. (_Il s’en va._)
BIXIOU (_seul dans le corridor_).
Cette raie au beurre noir, car il ressemble plus à un poisson qu’à un
oiseau, ce Dutocq a eu là une bonne idée, je ne sais pas où il l’a
prise. Si la _Place Baudoyer_ succède à La Billardière, ce serait
drôle, mieux que drôle, nous y gagnerions! (_Il rentre dans le
Bureau._) Messieurs, il va y avoir de fameux changements, le papa La
Billardière est décidément mort. Sans blague! parole d’honneur! Voilà
Godard en course pour notre respectable chef Baudoyer, successeur
présumé du défunt. (_Minard, Desroys, Colleville lèvent la tête avec
étonnement, tous posent leurs plumes, Colleville se mouche._) Nous
allons avancer, nous autres! Colleville sera Sous-Chef au moins, Minard
sera peut-être commis principal, et pourquoi ne le serait-il pas! il
est aussi bête que moi. Hein! Minard, si vous étiez à deux mille cinq
cents, votre petite femme serait joliment contente et vous pourriez
vous acheter des bottes.
COLLEVILLE.
Mais vous ne les avez pas encore, deux mille cinq cents.
BIXIOU.
Monsieur Dutocq les a chez les Rabourdin, pourquoi ne les aurais-je pas
cette année? Monsieur Baudoyer les a eus.
COLLEVILLE.
Par l’influence de monsieur Saillard. Aucun commis principal ne les a
dans la Division Clergeot.
PAULMIER.
Par exemple! Monsieur Cochin n’a peut-être pas trois mille? Il a
succédé à monsieur Vavasseur, qui a été dix ans sous l’Empire à quatre
mille, il a été remis à trois mille à la première rentrée, et est mort
à deux mille cinq cents. Mais par la protection de son frère, monsieur
Cochin s’est fait augmenter, il a trois mille.
COLLEVILLE.
Monsieur Cochin signe _E. L. L. E. Cochin_, il se nomme
Émile-Louis-Lucien-Emmanuel, ce qui _anagrammé_ donne _Cochenille_. Eh!
bien, il est associé d’une maison de droguerie, rue des Lombards, la
maison Matifat qui s’est enrichie par des spéculations sur cette denrée
coloniale.
BIXIOU.
Pauvre homme, il a fait un an de Florine.
COLLEVILLE.
Cochin assiste quelquefois à nos soirées, il est de première force sur
le violon... (_A Bixiou qui ne s’est pas encore mis au travail._) Vous
devriez venir chez nous entendre un concert, mardi prochain. On joue un
_quintetto_ de Reicha.
BIXIOU.
Merci, je préfère regarder la partition.
COLLEVILLE.
Est-ce pour faire un mot que vous dites cela?... car un artiste de
votre force doit aimer la musique.
BIXIOU.
J’irai, mais à cause de madame.
BAUDOYER (_revenant_).
Monsieur Chazelle n’est pas encore venu, vous lui ferez mes
compliments, messieurs.
BIXIOU (_qui a mis un chapeau à la place de Chazelle en entendant le
pas de Baudoyer_).
Pardon, monsieur, il est allé demander un renseignement pour vous chez
les Rabourdin.
CHAZELLE (_entrant son chapeau sur la tête et sans voir Baudoyer_).
Le père La Billardière est enfoncé, messieurs! Rabourdin est Chef
de Division, maître des requêtes! il n’a pas volé son avancement,
celui-là.....
BAUDOYER (_à Chazelle_).
Vous avez trouvé cette nomination dans votre second chapeau, monsieur,
n’est-ce pas? (_Il lui montre le chapeau qui est à sa place_). Voilà
la troisième fois depuis le commencement du mois que vous venez après
neuf heures; si vous continuez ainsi, vous ferez du chemin, mais savoir
en quel sens! (_A Bixiou qui lit le journal._) Mon cher monsieur
Bixiou, de grâce laissez le journal à ces messieurs qui s’apprêtent à
déjeuner, et venez prendre la besogne d’aujourd’hui. Je ne sais pas ce
que monsieur Rabourdin fait de Gabriel; il le garde, je crois, pour
son usage particulier, je l’ai sonné trois fois. (_Baudoyer et Bixiou
rentrent dans le cabinet._)
CHAZELLE.
Damné sort!
PAULMIER (_enchanté de tracasser Chazelle_).
Ils ne vous ont donc pas dit en bas qu’il était monté? D’ailleurs ne
pouviez-vous regarder en entrant, voir le chapeau à votre place, et
l’éléphant.....
COLLEVILLE (_riant_).
Dans la ménagerie.
PAULMIER.
Il est assez gros pour être visible.
CHAZELLE (_au désespoir_).
Parbleu, pour quatre francs soixante-quinze centimes que nous donne le
gouvernement par jour, je ne vois pas que l’on doive être comme des
esclaves.
FLEURY (_entrant_).
A bas Baudoyer! vive Rabourdin! voilà le cri de la Division.
CHAZELLE (_s’exaspérant_).
Baudoyer peut bien me faire destituer s’il le veut, je n’en serai pas
plus triste. A Paris, il existe mille moyens de gagner cinq francs par
jour! on les gagne au Palais à faire des copies pour les avoués...
PAULMIER (_asticotant toujours Chazelle_).
Vous dites cela, mais une place est une place, et le courageux
Colleville qui se donne un mal de galérien en dehors du Bureau, qui
pourrait gagner, s’il perdait sa place, plus que ses appointements,
rien qu’en montrant la musique, eh! bien, il aime mieux sa place. Que
diantre, on n’abandonne pas ses espérances.
CHAZELLE (_continuant sa philippique_).
Lui, mais pas moi! Nous n’avons plus de chances. Parbleu! il fut un
temps où rien n’était plus séduisant que la carrière administrative.
Il y avait tant d’hommes aux armées qu’il en manquait pour
l’administration. Les gens édentés, blessés à la main, au pied, de
santé mauvaise, comme Paulmier, les myopes obtenaient un rapide
avancement. Les familles, dont les enfants grouillaient dans les
lycées, se laissaient alors fasciner par la brillante existence d’un
jeune homme en lunettes, vêtu d’un habit bleu, dont la boutonnière
était allumée par un ruban rouge, et qui touchait un millier de francs
par mois, à la charge d’aller quelques heures dans un Ministère
quelconque, y surveiller quelque chose, y arrivant tard et partant tôt,
ayant, comme lord Byron, des heures de loisir et faisant des romances,
se promenant aux Tuileries, doué d’un petit air rogue, se faisant voir
partout, au spectacle, au bal, _admis dans les meilleures sociétés_,
dépensant ses appointements, rendant ainsi à la France tout ce que la
France lui donnait, rendant même des services. En effet, les employés
étaient alors, comme Thuillier, cajolés par de jolies femmes; ils
paraissaient avoir de l’esprit, ils ne se lassaient point trop dans les
Bureaux. Les impératrices, les reines, les princesses, les maréchales
de cette heureuse époque avaient des caprices. Toutes ces belles dames
avaient la passion des belles âmes: elles aimaient à protéger. Aussi
pouvait-on remplir vingt-cinq ans, une place élevée, être auditeur
au Conseil d’État ou maître des requêtes, et faire des rapports à
l’Empereur en s’amusant avec son auguste famille. On s’amusait et l’on
travaillait tout ensemble. Tout se faisait vite. Mais aujourd’hui,
depuis que la Chambre a inventé la spécialité pour les dépenses, et
les chapitres intitulés: Personnel! nous sommes moins que des soldats.
Les moindres places sont soumises à mille chances, car il y a mille
souverains...
BIXIOU (_rentrant_).
Chazelle est donc fou. Où voit-il mille souverains?... serait-ce par
hasard dans sa poche?...
CHAZELLE.
Comptons! Quatre cents au bout du pont de la Concorde, ainsi nommé
parce qu’il mène au spectacle de la perpétuelle discorde entre la
Gauche et la Droite de la Chambre; trois cents autres au bout de la
rue de Tournon. La Cour, qui doit compter pour trois cents, est donc
obligée d’avoir sept cents fois plus de volonté que l’Empereur pour
nommer un de ses protégés à une place quelconque!...
FLEURY.
Tout cela signifie que, dans un pays où il y a trois pouvoirs, il y
a mille à parier contre un qu’un employé qui n’est protégé que par
lui-même n’aura point d’avancement.
BIXIOU (_regardant tour à tour Chazelle et Fleury_).
Ah! mes enfants, vous en êtes encore à savoir qu’aujourd’hui le plus
mauvais état c’est l’état d’être à l’État...
FLEURY.
A cause du gouvernement constitutionnel.
COLLEVILLE.
Messieurs!... ne parlons pas politique.
BIXIOU.
Fleury a raison. Aujourd’hui, messieurs, servir l’État, ce n’est
plus servir le prince qui savait punir et récompenser! Aujourd’hui
l’État, c’est tout le monde. Or, tout le monde ne s’inquiète de
personne. Servir tout le monde, c’est ne servir personne. Personne ne
s’intéresse à personne. Un employé vit entre ces deux négations! Le
monde n’a pas de pitié, n’a pas d’égard, n’a ni cœur, ni tête; tout
le monde est égoïste, oublie demain les services d’hier. Vous avez
beau vous trouver, comme monsieur Baudoyer, dès l’âge le plus tendre,
un génie administratif, le Châteaubriand des rapports, le Bossuet des
circulaires, le Canalis des mémoires, l’enfant sublime de la dépêche,
il existe une loi désolante contre le génie administratif, la loi sur
l’avancement avec sa moyenne. Cette fatale Moyenne résulte des tables
de la loi sur l’avancement et des tables de mortalité combinées. Il est
certain qu’en entrant dans quelque administration que ce soit, à l’âge
de dix-huit ans, on n’obtient dix-huit cents francs d’appointements
qu’à trente ans; pour en obtenir six mille à cinquante, la vie de
Colleville nous prouve que le génie d’une femme, l’appui de plusieurs
pairs de France, de plusieurs députés influents, ne sert à rien. Il
n’est donc pas de carrière libre et indépendante dans laquelle,
en douze années, un jeune homme ayant fait ses humanités, vacciné,
libéré du service militaire, jouissant de ses facultés, sans avoir une
intelligence transcendante, n’ait amassé un capital de quarante-cinq
mille francs de centimes, représentant la rente perpétuelle de notre
traitement essentiellement transitoire, car il n’est pas même viager.
Dans cette période, un épicier doit avoir gagné dix mille francs de
rentes, avoir déposé son bilan, ou présidé le tribunal de commerce.
Un peintre a badigeonné un kilomètre de toile, il doit être décoré
de la Légion-d’Honneur, ou se poser en grand homme inconnu. Un homme
de lettres est professeur de quelque chose, ou journaliste à cent
francs pour mille lignes, il écrit des feuilletons, ou se trouve à
Sainte-Pélagie après un pamphlet lumineux qui mécontente les Jésuites,
ce qui constitue une valeur énorme et en fait un homme politique.
Enfin, un oisif, qui n’a rien fait, car il y a des oisifs qui font
quelque chose, a fait des dettes et une veuve qui les lui paye. Un
prêtre a eu le temps de devenir évêque in partibus. Un vaudevilliste
est devenu propriétaire, quand il n’aurait jamais fait, comme du Bruel,
de vaudevilles entiers. Un garçon intelligent et sobre, qui aurait
commencé l’escompte avec un très-petit capital, comme mademoiselle
Thuillier, achète alors un quart de charge d’agent de change. Allons
plus bas! Un petit clerc est notaire, un chiffonnier a mille écus de
rentes, les plus malheureux ouvriers ont pu devenir fabricants; tandis
que, dans le mouvement rotatoire de cette civilisation qui prend la
division infinie pour le progrès, un Chazelle a vécu à vingt-deux
sous par tête!...--se débat avec son tailleur et son bottier!--a des
dettes!--n’est rien! Et s’est _crétinisé_! Allons! messieurs? un beau
mouvement! Hein? donnons tous nos démissions!... Fleury, Chazelle,
jetez-vous dans d’autres parties? et devenez-y deux grands hommes!...
CHAZELLE (_calmé par le discours de Bixiou_).
Merci. (_Rire général._)
BIXIOU.
Vous avez tort, dans votre situation je prendrais les devants sur le
Secrétaire-général.
CHAZELLE (_inquiet_).
Et qu’a-t-il donc à me dire?
BIXIOU.
Odry vous dirait, Chazelle, avec plus d’agrément que n’en mettra
des Lupeaulx, que pour vous la seule place libre est la place de la
Concorde.
PAULMIER (_tenant le tuyau du poêle embrassé_).
Parbleu, Baudoyer ne nous fera pas grâce, allez!
FLEURY.
Encore une vexation de Baudoyer! Ah! quel singulier pistolet vous avez
là! Parlez-moi de monsieur Rabourdin, voilà un homme. Il m’a mis de la
besogne sur ma table, il faudrait trois jours pour l’expédier ici...
eh! bien, il l’aura pour ce soir, à quatre heures. Mais il n’est pas
sur mes talons pour empêcher de venir causer avec les amis.
BAUDOYER (_se montrant_).
Messieurs, vous conviendrez que si l’on a le droit de blâmer le système
de la Chambre ou la marche de l’Administration, ce doit être ailleurs
que dans les Bureaux! (_Il s’adresse à Fleury._) Pourquoi venez-vous
ici, monsieur?
FLEURY (_insolemment_).
Pour avertir ces messieurs qu’il y a du remue-ménage! Du Bruel est
mandé au secrétariat-général, Dutocq y va! Tout le monde se demande qui
sera nommé.
BAUDOYER (_en rentrant_).
Ceci, monsieur, n’est pas votre affaire, retournez à votre Bureau, ne
troublez pas l’ordre dans le mien...
FLEURY (_sur la porte_).
Ce serait une fameuse injustice si Rabourdin _la gobait_! Ma foi!
je quitterais le Ministère (_il revient_). Avez-vous trouvé votre
anagramme, papa Colleville?
COLLEVILLE.
Oui, la voici.
FLEURY (_se penche sur le bureau de Colleville_).
Fameux! fameux! Voilà ce qui ne manquera pas d’arriver si le
gouvernement continue son métier d’hypocrite. (_Il fait signe aux
employés que Baudoyer écoute._) Si le Gouvernement disait franchement
son intention sans conserver d’arrière-pensée, les Libéraux verraient
alors ce qu’ils auraient à faire. Un gouvernement qui met contre lui
ses meilleurs amis, et des hommes comme ceux des _Débats_, comme
Châteaubriand et Royer-Collard! ça fait pitié!
COLLEVILLE (_après avoir consulté ses collègues_).
Tenez, Fleury, vous êtes un bon enfant; mais ne parlez pas politique
ici, vous ne savez pas le tort que vous nous faites.
FLEURY (_sèchement_).
Adieu, messieurs. Je vais expédier. (_Il revient et parle bas à
Bixiou._) On dit que madame Colleville est liée avec la Congrégation.
BIXIOU.
Par où?...
FLEURY (_il éclate de rire_).
On ne vous prend jamais sans vert!
COLLEVILLE (_inquiet_).
Que dites-vous?
FLEURY.
Notre Théâtre a fait hier mille écus avec la pièce nouvelle,
quoiqu’elle soit à sa quarantième représentation? vous devriez venir la
voir, les décorations sont superbes.
En ce moment, des Lupeaulx recevait au secrétariat du Bruel, à la
suite duquel Dutocq s’était mis. Des Lupeaulx avait appris par son
valet de chambre la mort de monsieur de La Billardière, et voulait
plaire aux deux ministres, en faisant paraître le soir même un article
nécrologique.
--Bonjour, mon cher du Bruel, dit le demi-ministre au Sous-chef en
le voyant entrer et le laissant debout. Vous savez la nouvelle? La
Billardière est mort, les deux ministres étaient présents quand il
a été administré. Le bonhomme a fortement recommandé Rabourdin,
disant qu’il mourrait bien malheureux s’il ne savait pas avoir pour
successeur celui qui constamment avait rempli sa place. Il paraît que
l’agonie est une question où l’on avoue tout..... Le ministre s’est
d’autant plus engagé, que son intention, comme celle du Conseil, est
de récompenser les nombreux services de monsieur Rabourdin (il hoche
la tête), le Conseil d’État réclame ses lumières. On dit que monsieur
de La Billardière quitte la Division de défunt son père et passe à la
Commission du Sceau, c’est comme si le roi lui faisait un cadeau de
cent mille francs, la place est comme une charge de notaire et peut se
vendre. Cette nouvelle réjouira votre Division, car on pouvait croire
que Benjamin y serait placé. Du Bruel, il faudrait brocher dix ou douze
lignes en manière de _fait Paris_, sur le bonhomme; leurs Excellences
y jetteront un coup d’œil (il lit les journaux). Savez-vous la vie du
papa La Billardière?
Du Bruel fit un geste pour accuser son ignorance.
--Non? reprit des Lupeaulx. Eh! bien, il a été mêlé aux affaires de
la Vendée, il était l’un des confidents du feu roi. Comme monsieur
le comte de Fontaine, il n’a jamais voulu transiger avec le premier
Consul. Il a un peu chouanné. C’est né en Bretagne d’une famille
parlementaire si jeune, qu’il a été anobli par Louis XVIII. Quel âge
avait-il? N’importe! Arrangez bien ça... _La loyauté qui ne s’est
jamais démentie_... _une religion éclairée_... (le pauvre bonhomme
avait pour manie de ne jamais mettre le pied dans une église),
donnez-lui du _pieux serviteur_... Amenez gentiment qu’il a pu chanter
le cantique de Siméon à l’avénement de Charles X. Le comte d’Artois
estimait beaucoup La Billardière, car il a coopéré malheureusement
à l’affaire de Quiberon et a tout pris sur lui. Vous savez?... La
Billardière a justifié le roi dans une brochure publiée en réponse à
une impertinente histoire de la Révolution faite par un journaliste,
vous pouvez donc appuyer sur le dévouement. Enfin, pesez bien vos mots,
afin que les autres journaux ne se moquent pas de nous, et apportez-moi
l’article. Vous étiez hier chez Rabourdin?
--Oui, _Monseigneur_, dit du Bruel. Ah, pardon!
--Il n’y a pas de mal, répondit en riant des Lupeaulx.
--Sa femme était délicieusement belle, reprit du Bruel, il n’y a pas
deux femmes pareilles dans Paris: il y en a d’aussi spirituelles
qu’elle; mais il n’y en a pas de si gracieusement spirituelle; une
femme peut être plus belle que Célestine; mais il est difficile qu’elle
soit si variée dans sa beauté. Madame Rabourdin est bien supérieure
à madame Colleville! dit le vaudevilliste en se rappelant l’aventure
de des Lupeaulx. Flavie doit ce qu’elle est au commerce des hommes,
tandis que madame Rabourdin est tout par elle-même, elle sait tout; il
ne faudrait pas se dire un secret en latin devant elle. Si j’avais une
femme semblable, je croirais pouvoir parvenir à tout.
--Vous avez plus d’esprit qu’il n’est permis à un auteur d’en avoir,
répondit des Lupeaulx avec un mouvement de vanité. Puis il se détourna
pour apercevoir Dutocq, et lui dit:--Ah! bonjour, Dutocq. Je vous ai
fait demander pour vous prier de me prêter votre Charlet, s’il est
complet; la comtesse ne connaît rien de Charlet.
Du Bruel se retira.
--Pourquoi venez-vous sans être appelé? dit durement des Lupeaulx à
Dutocq quand ils furent seuls. L’État est-il en péril pour venir me
trouver à dix heures, au moment où je vais déjeuner avec Son Excellence?
--Peut-être, monsieur, dit Dutocq. Si j’avais eu l’honneur de vous voir
ce matin, vous n’auriez sans doute pas fait l’éloge du sieur Rabourdin
après avoir lu le vôtre tracé par lui.
Dutocq ouvrit sa redingote, prit un cahier de papier moulé sur ses
côtés gauches, et le posa sur le bureau de des Lupeaulx, à un endroit
marqué. Puis il alla pousser le verrou, craignant une explosion. Voici
ce que lut le Secrétaire-général à son article pendant que Dutocq
fermait la porte.
MONSIEUR DES LUPEAULX. _Un gouvernement se déconsidère en employant
ostensiblement un tel homme qui a sa spécialité dans la police
diplomatique. On peut opposer ce personnage avec succès aux flibustiers
politiques des autres cabinets, ce serait dommage de l’employer à la
police intérieure: il est au-dessus de l’espion vulgaire, il comprend
un plan, il saurait mener à bien une infamie nécessaire et savamment
couvrir sa retraite._
Des Lupeaulx était succinctement analysé en cinq ou six phrases, la
quintessence du portrait biographique placé au commencement de cette
histoire. Aux premiers mots, le Secrétaire-général se sentit jugé par
un homme plus fort que lui; mais il voulut se réserver d’examiner ce
travail, qui allait loin et haut, sans livrer ses secrets à un homme
comme Dutocq. Des Lupeaulx montra donc à l’espion un visage calme et
grave. Le Secrétaire-général, comme les avoués et les magistrats,
comme les diplomates et tous ceux qui sont obligés de fouiller le cœur
humain, ne s’étonnait plus de rien. Rompu aux trahisons, aux ruses de
la haine, aux piéges, il pouvait recevoir dans le dos une blessure,
sans que son visage en parlât.
--Comment vous êtes-vous procuré cette pièce?
Dutocq raconta sa bonne fortune; en l’écoutant, la figure de des
Lupeaulx ne témoignait aucune approbation. Aussi l’espion finit-il en
grande crainte le récit qu’il avait commencé triomphalement.
--Dutocq, vous avez mis le doigt entre l’écorce et l’arbre, répondit
sèchement le Secrétaire-général. Si vous ne voulez pas vous faire de
très-puissants ennemis, gardez le plus profond secret sur ceci, qui est
un travail de la plus haute importance et à moi connu.
Des Lupeaulx renvoya Dutocq par un de ces regards qui sont plus
expressifs que la parole.
--Ah! ce scélérat de Rabourdin s’en mêle aussi! se disait Dutocq
épouvanté de trouver un rival dans son Chef. Il est dans l’État-major
quand je suis à pied! Je ne l’aurais pas cru!
A tous ces motifs d’aversion contre Rabourdin se joignit la jalousie de
l’homme de métier contre un confrère, un des plus violents ingrédients
de haine.