courageux, professait les opinions du Centre gauche et s’insurgeait
contre les tyrannies de Baudoyer pour le compte des malheureux esclaves
de ce Bureau. Ce garçon, nommé Fleury, s’abonnait hardiment à une
feuille de l’Opposition, portait un chapeau gris à grands bords,
des bandes rouges à ses pantalons bleus, un gilet bleu à boutons
dorés, et une redingote qui croisait sur la poitrine comme celle d’un
maréchal-des-logis de gendarmerie. Quoique inébranlable dans ses
principes, il restait néanmoins employé dans les Bureaux; mais il y
prédisait un fatal avenir au gouvernement s’il persistait à donner
dans la religion. Il avouait ses sympathies pour Napoléon, depuis que
la mort du grand homme faisait tomber en désuétude les lois contre
les partisans de l’usurpateur. Fleury, ex-capitaine dans un régiment
de la Ligne sous l’Empereur, grand, beau brun, était contrôleur au
Cirque Olympique. Bixiou ne s’était jamais permis de charge sur
Fleury, car ce rude troupier, qui tirait très-bien le pistolet, fort à
l’escrime, paraissait capable dans l’occasion de se livrer à de grandes
brutalités. Passionné souscripteur des _Victoires et Conquêtes_, Fleury
refusait de payer, tout en gardant les livraisons, se fondant sur ce
qu’elles dépassaient le nombre promis par le prospectus. Il adorait
monsieur Rabourdin, qui l’avait empêché d’être destitué. Il lui
était échappé de dire que, si jamais il arrivait malheur à monsieur
Rabourdin par le fait de quelqu’un, il tuerait ce quelqu’un. Dutocq
caressait bassement Fleury, tant il le redoutait. Fleury, criblé de
dettes, jouait mille tours à ses créanciers. Expert en législation,
il ne signait point de lettres de change, et avait lui-même mis sur
son traitement des oppositions sous le nom de créanciers supposés, en
sorte qu’il le touchait presque en entier. Lié très-intimement avec une
comparse de la Porte Saint-Martin, chez laquelle étaient ses meubles,
il jouait heureusement l’écarté, faisait le charme des réunions par ses
talents, il buvait un verre de vin de Champagne d’un seul coup sans
mouiller ses lèvres, et savait toutes les chansons de Béranger par
cœur. Il se montrait fier de sa voix pleine et sonore. Ses trois grands
hommes étaient Napoléon, Bolivar et Béranger. Foy, Laffitte et Casimir
Delavigne n’avaient que son estime. Fleury, vous le devinez, homme du
Midi, devait finir par être éditeur responsable de quelque journal
libéral.
Desroys, l’homme mystérieux de la Division, ne frayait avec personne,
causait peu, cachait si bien sa vie que l’on ignorait son domicile,
ses protecteurs et ses moyens d’existence. En cherchant des causes
à ce silence, les uns faisaient de Desroys un carbonaro, les autres
un orléaniste; ceux-ci un espion, ceux-là un homme profond. Desroys
était tout uniment le fils d’un conventionnel qui n’avait pas voté
la mort. Froid et discret par tempérament, il avait jugé le monde et
ne comptait que sur lui-même. Républicain en secret, admirateur de
Paul-Louis Courier, ami de Michel Chrestien, il attendait du temps et
de la raison publique le triomphe de ses opinions en Europe. Aussi
rêvait-il la Jeune Allemagne et la Jeune Italie. Son cœur s’enflait
de ce stupide amour collectif qu’il faut nommer l’_humanitarisme_,
fils aîné de défunte Philanthropie, et qui est à la divine Charité
catholique ce que le système est à l’Art, le Raisonnement substitué
à l’Œuvre. Ce consciencieux puritain de la liberté, cet apôtre d’une
impossible égalité, regrettait d’être forcé par la misère de servir
le gouvernement, et faisait des démarches pour entrer dans quelque
administration de Messageries. Long, sec, filandreux et grave comme
un homme qui se croyait appelé à donner un jour sa tête pour le
grand œuvre, il vivait d’une page de Volney, étudiait Saint-Just et
s’occupait d’une réhabilitation de Robespierre, considéré comme le
continuateur de Jésus-Christ.
Le dernier de ces personnages qui mérite un coup de crayon est le petit
La Billardière. Ayant, pour son malheur, perdu sa mère, protégé par le
ministre, exempt des rebuffades de la Place-Baudoyer, reçu dans tous
les salons ministériels, il était haï de tout le monde à cause de son
impertinence et de sa fatuité. Les chefs se montraient polis avec lui,
mais les employés l’avaient mis en dehors de leur camaraderie par une
politesse grotesque inventée pour lui. Bellâtre de vingt-deux ans, long
et fluet, ayant les manières d’un Anglais, insultant les Bureaux par
sa tenue de dandy, frisé, parfumé, colleté, venant en gants jaunes, en
chapeaux à coiffes toujours neuves, ayant un lorgnon, allant déjeuner
au Palais-Royal, étant d’une bêtise vernissée par des manières qui
sentaient l’imitation, Benjamin de La Billardière se croyait joli
garçon, et avait tous les vices de la haute société sans en avoir
les grâces. Sûr d’être fait _quelque chose_, il pensait à écrire un
livre pour avoir la croix comme littérateur et l’imputer à ses talents
administratifs. Il cajolait donc Bixiou dans le dessein de l’exploiter,
mais sans avoir encore osé s’ouvrir à lui sur ce projet. Ce noble cœur
attendait avec impatience la mort de son père pour succéder à un titre
de baron accordé récemment, il mettait sur ses cartes _le chevalier de
La Billardière_, et avait exposé dans son cabinet ses armes encadrées
(_chef d’azur à trois étoiles, et deux épées en sautoir sur un fond
de sable, avec cette devise_: TOUJOURS FIDÈLE!) Ayant la manie de
s’entretenir de l’art héraldique, il avait demandé au jeune vicomte de
Portenduère pourquoi ses armes étaient si chargées, et s’était attiré
cette jolie réponse: «Je ne les ai pas fait faire.» Il parlait de son
dévouement à la monarchie, et des bontés que la Dauphine avait pour
lui. Très-bien avec des Lupeaulx, il déjeunait souvent avec lui, et le
croyait son ami. Bixiou, posé comme son mentor, espérait débarrasser la
Division et la France de ce jeune fat en le jetant dans la débauche, et
il avouait hautement son projet.
Telles étaient les principales physionomies de la Division La
Billardière, où il se trouvait encore quelques autres employés dont les
mœurs ou les figures se rapprochaient ou s’éloignaient plus ou moins
de celles-ci. On rencontrait dans le Bureau Baudoyer des employés à
front chauve, frileux, bardés de flanelles, perchés à des cinquièmes
étages, y cultivant des fleurs, ayant des cannes d’épine, de vieux
habits râpés, le parapluie en permanence. Ces gens, qui tiennent le
milieu entre les portiers heureux et les ouvriers gênés, trop loin
des centres administratifs pour songer à un avancement quelconque,
représentent les pions de l’échiquier bureaucratique. Heureux d’être
de garde pour ne pas aller au Bureau, capables de tout pour une
gratification, leur existence est un problème pour ceux-là mêmes qui
les emploient, et une accusation contre l’État qui, certes, engendre
ces misères en les acceptant. A l’aspect de ces étranges physionomies,
il est difficile de décider si ces mammifères à plumes se crétinisent
à ce métier, ou s’ils ne font pas ce métier parce qu’ils sont un peu
crétins de naissance. Peut-être la part est-elle égale entre la Nature
et le Gouvernement. «Les villageois, a dit un inconnu, subissent
sans s’en rendre compte, l’action des circonstances atmosphériques
et des faits extérieurs. Identifiés en quelque sorte avec la nature
au milieu de laquelle ils vivent, ils se pénètrent insensiblement
des idées et des sentiments qu’elle éveille et les reproduisent dans
leurs actions et sur leur physionomie, selon leur organisation et leur
caractère individuel. Moulés ainsi et façonnés de longue main sur
les objets qui les entourent sans cesse, ils sont le livre le plus
intéressant et le plus vrai pour quiconque se sent attiré vers cette
partie de la physiologie, si peu connue et si féconde, qui explique
les rapports de l’être moral avec les agents extérieurs de la Nature.»
Or, la Nature, pour l’employé, c’est les Bureaux; son horizon est de
toutes parts borné par des cartons verts; pour lui, les circonstances
atmosphériques, c’est l’air des corridors, les exhalaisons masculines
contenues dans des chambres sans ventilateurs, la senteur des papiers
et des plumes; son terroir est un carreau, ou un parquet émaillé de
débris singuliers, humecté par l’arrosoir du garçon de bureau; son ciel
est un plafond auquel il adresse ses bâillements, et son élément est
la poussière. L’observation sur les villageois tombe à plomb sur les
employés _identifiés_ avec la nature au milieu de laquelle ils vivent.
Si plusieurs médecins distingués redoutent l’influence de cette nature,
à la fois sauvage et civilisée, sur l’être moral contenu dans ces
affreux compartiments, nommés Bureaux, où le soleil pénètre peu, où la
pensée est bornée en des occupations semblables à celle des chevaux qui
tournent un manége, qui bâillent horriblement et meurent promptement;
Rabourdin avait donc profondément raison en raréfiant les employés, en
demandant pour eux et de forts appointements et d’immenses travaux. On
ne s’ennuie jamais à faire de grandes choses. Or, tels qu’ils sont
constitués, les Bureaux, sur les neuf heures que leurs employés doivent
à l’État, en perdent quatre en conversations, comme on va le voir, en
narrés, en disputes, et surtout en intrigues. Aussi faut-il avoir hanté
les Bureaux pour reconnaître à quel point la vie rapetissée y ressemble
à celle des colléges; mais partout où les hommes vivent collectivement,
cette similitude est frappante: au Régiment, dans les Tribunaux, vous
retrouvez le collége plus ou moins agrandi. Tous ces employés, réunis
pendant leurs séances de huit heures dans les bureaux, y voyaient
une espèce de classe où il y avait des devoirs à faire, où les chefs
remplaçaient les préfets d’études, où les gratifications étaient comme
des prix de bonne conduite donnés à des protégés, où l’on se moquait
les uns des autres, où l’on se haïssait et où il existait néanmoins une
sorte de camaraderie, mais déjà plus froide que celle du régiment, qui
elle-même est moins forte que celle des colléges. A mesure que l’homme
s’avance dans la vie, l’égoïsme se développe et relâche les liens
secondaires en affection. Enfin, les Bureaux, n’est-ce pas le monde en
petit, avec ses bizarreries, ses amitiés, ses haines, son envie et sa
cupidité, son mouvement de marche quand même! ses frivoles discours qui
font tant de plaies, et son espionnage incessant.
En ce moment, la Division de monsieur le baron de la Billardière était
en proie à une agitation extraordinaire bien justifiée par l’événement
qui allait s’y accomplir, car les chefs de Division ne meurent pas tous
les jours, et il n’y a pas de tontine où les probabilités de vie et de
mort se calculent avec plus de sagacité que dans les Bureaux. L’intérêt
y étouffe toute pitié, comme chez les enfants; mais les employés ont
l’hypocrisie de plus.
Vers huit heures, les employés du Bureau Baudoyer arrivaient à leur
poste, tandis qu’à neuf heures ceux de Rabourdin commençaient à peine
à se montrer, ce qui n’empêchait pas d’expédier la besogne beaucoup
plus rapidement chez Rabourdin que chez Baudoyer. Dutocq avait de
graves raisons pour être venu de si bonne heure. Entré furtivement la
veille dans le cabinet où travaillait Sébastien, il l’avait surpris
copiant un travail pour Rabourdin; il s’était caché, et avait vu
sortir Sébastien sans papiers. Sûr alors de trouver cette minute assez
volumineuse et la copie cachées en un endroit quelconque, en fouillant
tous les cartons l’un après l’autre, il avait fini par trouver ce
terrible état. Il s’était empressé d’aller chez le directeur d’un
établissement autographique faire tirer deux exemplaires de ce travail
au moyen d’une presse à copier, et possédait ainsi l’écriture même de
Rabourdin. Pour ne pas éveiller le soupçon, il s’était hâté de replacer
la minute dans le carton, en se rendant le premier au Bureau. Retenu
jusqu’à minuit rue Duphot, Sébastien fut, malgré sa diligence, devancé
par la haine. La haine demeurait rue Saint-Louis-Saint-Honoré, tandis
que le dévouement demeurait rue du Roi-Doré au Marais. Ce simple retard
pesa sur toute la vie de Rabourdin. Sébastien, pressé d’ouvrir le
carton, y trouva sa copie inachevée, la minute en ordre, et les serra
dans la caisse de son chef. Vers la fin de décembre, il fait souvent
peu clair le matin dans les Bureaux, il en est même plusieurs où l’on
gardait des lampes jusqu’à dix heures. Sébastien ne put donc remarquer
la pression de la pierre sur le papier. Mais quand, à neuf heures et
demie, Rabourdin examina sa minute, il aperçut d’autant mieux l’effet
produit par les procédés de l’autographie, qu’il s’en était beaucoup
occupé pour vérifier si les presses autographiques remplaceraient les
expéditionnaires. Le Chef de Bureau s’assit dans son fauteuil, prit
ses pincettes et se mit à arranger méthodiquement son feu, tant il fut
absorbé par ses réflexions; puis, curieux de savoir entre les mains de
qui se trouvait son secret, il manda Sébastien.
--Quelqu’un est venu avant vous au Bureau? lui demanda-t-il.
--Oui, dit Sébastien, monsieur Dutocq.
--Bien, il est exact. Envoyez-moi Antoine.
Trop grand pour affliger inutilement Sébastien en lui reprochant un
malheur consommé, Rabourdin ne lui dit pas autre chose. Antoine vint,
Rabourdin lui demanda si la veille il n’était pas resté quelques
employés après quatre heures; le garçon de bureau lui nomma Dutocq
comme ayant travaillé plus tard que monsieur de la Roche. Rabourdin
congédia le garçon par un signe de tête, et reprit le cours de ses
réflexions.
--A deux fois j’ai empêché sa destitution, se dit-il, voilà ma
récompense.
Cette matinée devait être pour le Chef de Bureau comme le moment
solennel où les grands capitaines décident d’une bataille en pesant
toutes les chances. Connaissant mieux que personne l’esprit des
Bureaux, il savait qu’on n’y pardonne pas plus là qu’on ne le pardonne
au Collége, au Bagne, ou à l’Armée, ce qui ressemble à la délation, à
l’espionnage. Un homme capable de fournir des notes sur ses camarades
est honni, perdu, vilipendé; les ministres abandonnent en ce cas leurs
propres instruments. Un employé doit alors donner sa démission et
quitter Paris, son honneur est à jamais taché: les explications sont
inutiles, personne n’en demande ni n’en veut écouter. A ce jeu, un
ministre est un grand homme, il est censé choisir les hommes; mais un
simple employé passe pour un espion, quels que soient ses motifs. Tout
en mesurant le vide de ces sottises, Rabourdin les savait immenses et
s’en voyait accablé. Plus surpris qu’atterré, il chercha la meilleure
conduite à tenir dans cette circonstance, et resta donc étranger
au mouvement des Bureaux mis en émoi par la mort de monsieur de La
Billardière, il ne l’apprit que par le petit de La Brière qui savait
apprécier l’immense valeur du Chef de Bureau.
Or donc, dans le Bureau des Baudoyer (on disait les Baudoyer, les
Rabourdin), vers dix heures Bixiou racontait les derniers moments du
directeur de la Division à Minard, à Desroys, à monsieur Godard qu’il
avait fait sortir de son cabinet, à Dutocq accouru chez les Baudoyer
par un double motif. Colleville et Chazelle manquaient.
BIXIOU (_debout devant le poêle, à la bouche duquel il présente
alternativement la semelle de chaque botte pour la sécher_.)
Ce matin, à sept heures et demie, je suis allé savoir des nouvelles
de notre digne et respectable Directeur, chevalier du Christ, etc.,
etc. Eh! mon Dieu, oui, messieurs, le baron était encore hier vingt
_et cætera_; mais aujourd’hui il n’est plus rien, pas même employé.
J’ai demandé les détails de sa nuit. Sa garde, qui se rend et ne meurt
pas, m’a dit que, le matin dès cinq heures, il s’était inquiété de la
famille royale. Il s’était fait lire les noms de ceux d’entre nous qui
venaient savoir de ses nouvelles. Enfin, il avait dit: «Emplissez ma
tabatière, donnez-moi le journal, apportez-moi mes besicles; changez
mon ruban de la Légion-d’Honneur, il est bien sale.» Vous le savez, il
porte ses ordres au lit. Il avait donc toute sa connaissance, toute sa
tête, toutes ses idées habituelles. Mais, bah! dix minutes après, l’eau
avait gagné, gagné, gagné le cœur, gagné la poitrine; il s’était senti
mourir en sentant les kystes crever. En ce moment fatal, il a prouvé
combien il avait la tête forte et combien était vaste son intelligence!
Ah! nous ne l’avons pas apprécié, nous autres! Nous nous moquions de
lui, nous le regardions comme une ganache, tout ce qu’il y a de plus
ganache, n’est-ce pas, monsieur Godard?
GODARD.
Moi, j’estimais les talents de monsieur de La Billardière mieux que qui
que ce soit.
BIXIOU.
Vous vous compreniez!
GODARD.
Enfin, ce n’était pas un méchant homme; il n’a jamais fait de mal à
personne.
BIXIOU.
Pour faire le mal, il faut faire quelque chose, et il ne faisait rien.
Si ce n’est pas vous qui l’aviez jugé tout à fait incapable, c’est donc
Minard.
MINARD (_en haussant les épaules_).
Moi!
BIXIOU.
Hé! bien, vous, Dutocq? (_Dutocq fait un signe de violente
dénégation._) Bon! allons, personne! Il était donc accepté par tout le
monde ici pour une tête herculéenne! Hé! bien, vous aviez raison: il a
fini en homme d’esprit, de talent, de tête, enfin comme un grand homme
qu’il était.
DESROYS (_impatienté_).
Mon Dieu, qu’a-t-il fait de si grand? il s’est confessé!
BIXIOU.
Oui, monsieur, et il a voulu recevoir les saints sacrements. Mais
pour les recevoir, savez-vous comment il s’y est pris? il a mis ses
habits de Gentilhomme ordinaire de la Chambre, tous ses Ordres, enfin
il s’est fait poudrer; on lui a serré sa queue (pauvre queue) dans un
ruban neuf. Or, je dis qu’il n’y a qu’un homme de beaucoup de caractère
qui puisse se faire faire la queue au moment de sa mort; nous voilà
huit ici, il n’y en a pas un seul de nous qui se la ferait faire. Ce
n’est pas tout, il a dit, car vous savez qu’en mourant tous les hommes
célèbres font un dernier _speech_ (mot anglais qui signifie _tartine
parlementaire_), il a dit... Comment a-t-il dit cela? Ah! «_Je dois
bien me parer pour recevoir le Roi du ciel, moi qui me suis tant de
fois mis sur mon_ quarante et un _pour aller chez le Roi de la terre!_»
Voilà comment a fini monsieur de La Billardière, il a pris à tâche de
justifier ce mot de Pythagore: On ne connaît bien les hommes qu’après
leur mort.
COLLEVILLE (_entrant_).
Enfin, messieurs, je vous annonce une fameuse nouvelle...
TOUS.
Nous la savons.
COLLEVILLE.
Je vous en défie bien, de la savoir! J’y suis depuis l’avénement de Sa
Majesté aux trônes collectifs de France et de Navarre. Je l’ai achevée
cette nuit avec tant de peine que madame Colleville me demandait ce que
j’avais à me tant tracasser.
DUTOCQ.
Croyez-vous qu’on ait le temps de s’occuper de vos anagrammes quand le
respectable monsieur de La Billardière vient d’expirer?...
COLLEVILLE.
Je reconnais mon Bixiou! je viens de chez monsieur La Billardière,
il vivait encore; mais on l’attend à passer... (_Godard comprend la
charge, et s’en va mécontent dans son cabinet._) Messieurs, vous ne
devineriez jamais les événements que suppose l’anagramme de cette
phrase sacramentale. (_Il montre un papier._) _Charles dix, par la
grâce de Dieu, roi de France et de Navarre._
GODARD (_revenant_).
Dites-le tout de suite, et n’amusez pas ces messieurs.
COLLEVILLE (_triomphant et développant la partie cachée de sa feuille
de papier_.)
A H. V. il cedera
De S. C. l. d. partira.
En nauf errera.
Decede à Gorix.
Toutes les lettres y sont! (_Il répète._) A Henri cinq cédera (sa
couronne), de Saint-Cloud partira: en nauf (esquif, vaisseau, felouque,
corvette, tout ce que vous voudrez, c’est un vieux mot français),
errera...
DUTOCQ.
Quel tissu d’absurdités! Comment voulez-vous que le roi cède la
couronne à Henri V, qui dans votre hypothèse serait son petit-fils,
quand il y a monseigneur le Dauphin? Vous prophétisez déjà la mort du
Dauphin.
BIXIOU.
Qu’est-ce que Gorix? un nom de chat?
COLLEVILLE (_piqué_).
L’abréviation lapidaire d’un nom de ville, mon cher ami, je l’ai
cherché dans Malte-Brun: Goritz, en latin _Gorixia_, située en Bohême
ou Hongrie, enfin en Autriche...
BIXIOU.
Tyrol, provinces basques, ou Amérique du sud. Vous auriez dû chercher
aussi un air pour jouer cela sur la clarinette.
GODARD (_levant les épaules et s’en allant_).
Quelles bêtises!
COLLEVILLE.
Bêtises! bêtises! je voudrais bien que vous vous donnassiez la peine
d’étudier le fatalisme, religion de l’empereur Napoléon.
GODARD (_piqué du ton de Colleville_).
Monsieur Colleville, Bonaparte peut être dit _empereur_ par les
historiens, mais on ne doit pas le reconnaître en cette qualité dans
les Bureaux.
BIXIOU (_souriant_).
Cherchez cet anagramme-là, mon cher ami! Tenez, en fait d’anagrammes,
j’aime mieux votre femme, c’est plus facile à retourner. (_A voix
basse._) Flavie devrait bien vous faire faire, à ses moments perdus,
Chef de Bureau, ne fût-ce que pour vous soustraire aux sottises d’un
Godard!...
DUTOCQ (_appuyant Godard_).
Si ce n’était pas des bêtises, vous perdriez votre place, car vous
prophétisez des événements peu agréables au roi; tout bon royaliste
doit présumer qu’il a eu assez de séjour à l’étranger.
COLLEVILLE.
Si l’on m’ôtait ma place, François Keller secouerait drôlement votre
ministre. (_Silence profond._) Sachez, maître Dutocq, que tous les
anagrammes connus ont été accomplis. Tenez, vous!... Eh! bien, ne vous
mariez pas: on trouve _coqu_ dans votre nom!
BIXIOU.
D, t, reste alors pour _détestable_.
DUTOCQ (_sans paraître fâché_).
J’aime mieux que ce ne soit que dans mon nom.
PAULMIER (_tout bas à Desroys_).
Attrape, mons Colleville.
DUTOCQ (_à Colleville_).
Avez-vous fait celui de: _Xavier Rabourdin, chef de bureau_?
COLLEVILLE.
Parbleu!
BIXIOU (_taillant sa plume_).
Qu’avez-vous trouvé?
COLLEVILLE.
Il fait ceci: _D’abord rêva bureaux, E-u_... Saisissez-vous bien?... ET
IL EUT! _E-u fin riche._ Ce qui signifie qu’après avoir commencé dans
l’administration, il la plantera là, pour faire fortune ailleurs. (_Il
répète._) _D’abord rêva bureaux, E-u fin riche._
DUTOCQ.
C’est au moins singulier.
BIXIOU.
Et Isidore Baudoyer?
COLLEVILLE (_avec mystère_).
Je ne voudrais pas le dire à d’autres qu’à Thuillier.
BIXIOU.
Gage un déjeuner que je vous le dis.
COLLEVILLE.
Je le paie, si vous le trouvez!
BIXIOU.
Vous me régalerez donc; mais n’en soyez pas fâché: deux artistes comme
nous s’amuseront à mort!... _Isidore Baudoyer_ donne _Ris d’aboyeur
d’oie!_
COLLEVILLE (_frappé d’étonnement_).
Vous me l’avez volé.
BIXIOU (_cérémonieusement_).
Monsieur de Colleville, faites-moi l’honneur de me croire assez riche
en niaiseries pour ne pas dérober celles de mon prochain.
BAUDOYER (_entrant un dossier à la main_).
Messieurs, je vous en prie, parlez encore un peu plus haut, vous mettez
le Bureau en très-bon renom auprès des administrateurs. Le digne
monsieur Clergeot, qui m’a fait l’honneur de venir me demander un
renseignement, entendait vos propos. (_Il passe chez monsieur Godard._)
BIXIOU (_à voix basse_).
L’aboyeur est bien doux ce matin, nous aurons un changement dans
l’atmosphère.
DUTOCQ (_bas à Bixiou_).
J’ai quelque chose à vous dire.
BIXIOU (_tâtant le gilet de Dutocq_).
Vous avez un joli gilet qui sans doute ne vous coûte presque rien.
Est-ce là le secret?
DUTOCQ.
Comment, pour rien! je n’ai jamais rien payé de si cher. Cela vaut six
francs l’aune au grand magasin de la rue de la Paix, une belle étoffe
mate qui va bien en grand deuil.
BIXIOU.
Vous vous connaissez en gravures, mais vous ignorez les lois de
l’étiquette. On ne peut pas être universel. La soie n’est pas
admise dans le grand deuil. Aussi n’ai-je que de la laine. Monsieur
Rabourdin, monsieur Clergeot, le ministre sont tout laine; le faubourg
Saint-Germain tout laine. Il n’y a que Minard qui ne porte pas de
laine, il a peur d’être pris pour un mouton, nommé _Laniger_ en latin
de Bucolique; il s’est dispensé, sous ce prétexte, de se mettre en
deuil de Louis XVIII, grand législateur, auteur de la charte et homme
d’esprit, un roi qui tiendra bien sa place dans l’histoire, comme il la
tenait sur le trône, comme il la tenait bien partout; car savez-vous
le plus beau trait de sa vie? non. Eh! bien, à sa seconde rentrée, en
recevant tous les souverains alliés, il a passé le premier en allant à
table.
PAULMIER (_regardant Dutocq_).
Je ne vois pas...
DUTOCQ (_regardant Paulmier_).
Ni moi non plus.
BIXIOU.
Vous ne comprenez pas? Eh! bien, il ne se regardait pas comme chez lui.
C’était spirituel, grand et épigrammatique. Les souverains n’ont pas
plus compris que vous, même en se cotisant pour comprendre; il est vrai
qu’ils étaient tous étrangers...
(_Baudoyer, pendant cette conversation, est au coin de la cheminée dans
le cabinet de son Sous-chef, et tous deux ils parlent à voix basse._)
BAUDOYER.
Oui, le digne homme expire. Les deux ministres y sont pour recevoir son
dernier soupir, mon beau-père vient d’être averti de l’événement. Si
vous voulez me rendre un signalé service, vous prendrez un cabriolet
et vous irez prévenir madame Baudoyer, car monsieur Saillard ne peut
quitter sa caisse et moi je n’ose laisser le Bureau seul. Mettez-vous
à sa disposition: elle a, je crois, ses vues, et pourrait vouloir faire
faire simultanément quelques démarches. (_Les deux fonctionnaires
sortent ensemble._)
GODARD.
Monsieur Bixiou, je quitte le bureau pour la journée, ainsi
remplacez-moi.
BAUDOYER (_à Bixiou d’un air bénin_).
Vous me consulterez, s’il y avait lieu.
BIXIOU.
Pour le coup, La Billardière est mort!
DUTOCQ (_à l’oreille de Bixiou_).
Venez un peu dehors me reconduire. (_Bixiou et Dutocq sortent dans le
corridor et se regardent comme deux augures._)
DUTOCQ (_parlant dans l’oreille de Bixiou_).