Ce Bixiou (prononcez Bisiou) était un dessinateur qui se moquait de

Dutocq aussi bien que de Rabourdin, surnommé par lui _la vertueuse

Rabourdin_. Pour exprimer la vulgarité de son chef, il l’appelait

_la place Baudoyer_, il nommait le vaudevilliste _Flon-Flon_. Sans

contredit l’homme le plus spirituel de la Division et du Ministère,

mais spirituel à la façon du singe, sans portée ni suite, Bixiou était

d’une si grande utilité à Baudoyer et à Godard qu’ils le protégeaient

malgré sa malfaisance, il expédiait leur besogne par-dessous la jambe.

Bixiou désirait la place de Godard ou de du Bruel; mais sa conduite

nuisait à son avancement. Tantôt il se moquait des Bureaux, et c’était

quand il venait de faire une bonne affaire, comme la publication des

portraits dans le procès Fualdès pour lesquels il prit des figures au

hasard, ou celle des débats du procès de Castaing; tantôt saisi par

une envie de parvenir, il s’appliquait au travail; puis il le laissait

pour un vaudeville qu’il ne finissait point. D’ailleurs égoïste, avare

et dépensier tout ensemble, c’est-à-dire ne dépensant son argent que

pour lui; cassant, agressif et indiscret, il faisait le mal pour le

mal; il attaquait surtout les faibles, ne respectait rien, ne croyait

ni à la France, ni à Dieu, ni à l’Art, ni aux Grecs, ni aux Turcs, ni

au Champ-d’Asile, ni à la monarchie, insultant surtout ce qu’il ne

comprenait point. Ce fut lui qui, le premier, mit des calottes noires à

la tête de Charles X sur les pièces de cent sous. Il contrefaisait le

docteur Gall à son cours, de manière à décravater de rire le diplomate

le mieux boutonné. La plaisanterie principale de ce terrible inventeur

de charges consistait à chauffer les poêles outre mesure, afin de

procurer des rhumes à ceux qui sortaient imprudemment de son étuve, et

il avait de plus la satisfaction de consommer le bois du gouvernement.

Remarquable dans ses mystifications, il les variait avec tant

d’habileté, qu’il y prenait toujours quelqu’un. Son grand secret en ce

genre était de deviner les désirs de chacun; il connaissait le chemin

de tous les châteaux en Espagne, le rêve où l’homme est mystifiable

parce qu’il cherche à s’attraper lui-même, et il vous _faisait poser_

pendant des heures entières. Ainsi, ce profond observateur, qui

déployait un tact inouï pour une raillerie, ne savait plus user de sa

puissance pour employer les hommes à sa fortune ou à son avancement.

Celui qu’il aimait le plus à vexer était le jeune La Billardière, sa

bête noire, son cauchemar, et que néanmoins il patelinait constamment,

afin de le mieux mystifier: il lui adressait des lettres de femme

amoureuse signées Comtesse de M... ou Marquise de B..., l’attirait

ainsi aux jours gras dans le foyer de l’Opéra devant la pendule et le

lâchait à quelque grisette, après l’avoir montré à tout le monde. Allié

de Dutocq (il le considérait comme un mystificateur sérieux) dans sa

haine contre Rabourdin et dans ses éloges de Baudoyer il l’appuyait

avec amour. Jean-Jacques Bixiou était petit-fils d’un épicier de Paris.

Son père mort colonel l’avait laissé à la charge de sa grand’mère,

qui s’était mariée en secondes noces à son premier garçon, nommé

Descoings et qui mourut en 1822. Se trouvant sans état au sortir du

collége, il avait tenté la peinture, et malgré l’amitié qui le liait

à Joseph Bridau, son ami d’enfance, il y avait renoncé pour se livrer

à la caricature, aux vignettes, aux dessins de livres, connus, vingt

ans plus tard, sous le nom d’_illustrations_. La protection des ducs

de Maufrigneuse, de Rhétoré, qu’il connut par des danseuses, lui

procura sa place, en 1819. Au mieux avec des Lupeaulx, avec qui, dans

le monde, il se trouvait sur un pied d’égalité, tutoyant du Bruel, il

offrait la preuve vivante des observations de Rabourdin relativement à

la destruction constante de la hiérarchie administrative à Paris, par

la valeur personnelle qu’un homme acquiert en dehors des Bureaux. De

petite taille, mais bien pris, une figure fine, remarquable par une

vague ressemblance avec celle de Napoléon, lèvres minces, menton plat

tombant droit, favoris châtains, vingt-sept ans, blond, voix mordante,

regard étincelant, voilà Bixiou. Cet homme, tout sens et tout esprit,

se perdait par une fureur pour les plaisirs de tout genre qui le jetait

dans une dissipation continuelle. Intrépide chasseur de grisettes,

fumeur, amuseur de gens, dîneur et soupeur, se mettant partout au

diapason, brillant aussi bien dans les coulisses qu’au bal des

grisettes dans l’Allée des Veuves, il étonnait autant à table que dans

une partie de plaisir, en verve à minuit dans la rue, comme le matin si

vous le preniez au saut du lit; mais sombre et triste avec lui-même,

comme la plupart des grands comiques. Lancé dans le monde des actrices

et des acteurs, des écrivains, des artistes et de certaines femmes

dont la fortune est aléatoire, il vivait bien, allait au spectacle

sans payer, jouait à Frascati, gagnait souvent. Enfin cet artiste,

vraiment profond, mais par éclairs, se balançait dans la vie comme sur

une escarpolette, sans s’inquiéter du moment où la corde casserait.

Sa vivacité d’esprit, sa prodigalité d’idées le faisaient rechercher

par tous les gens accoutumés aux rayonnements de l’intelligence; mais

aucun de ses amis ne l’aimait. Incapable de retenir un bon mot, il

immolait ses deux voisins à table avant la fin du premier service.

Malgré sa gaieté d’épiderme, il perçait dans ses discours un secret

mécontentement de sa position sociale, il aspirait à quelque chose de

mieux, et le fatal démon caché dans son esprit l’empêchait d’avoir le

sérieux qui en impose tant aux sots. Il demeurait rue de Ponthieu, à

un second étage où il avait trois chambres livrées à tout le désordre

d’un ménage de garçon, un vrai bivouac. Il parlait souvent de quitter

la France et d’aller violer la fortune en Amérique. Aucune sorcière ne

pouvait prévoir l’avenir d’un jeune homme chez qui tous les talents

étaient incomplets, incapable d’assiduité, toujours ivre de plaisir,

et croyant que le monde finissait le lendemain. Comme costume, il

avait la prétention de n’être pas ridicule, et peut-être était-ce le

seul de tout le Ministère de qui la tenue ne fît pas dire:--«Voilà

un employé!» Il portait des bottes élégantes, un pantalon noir à

sous-pieds, un gilet de fantaisie et une jolie redingote bleue, un col,

éternel présent de la grisette, un chapeau de Bandoni, des gants de

chevreau couleur sombre. Sa démarche, cavalière et simple à la fois, ne

manquait pas de grâce. Aussi, quand il fut mandé par des Lupeaulx pour

une impertinence un peu trop forte dite sur le baron de la Billardière

et menacé de destitution, se contenta-t-il de lui répondre: «Vous me

reprendriez à cause du costume.» Des Lupeaulx ne put s’empêcher de

rire. La plus jolie plaisanterie, faite par Bixiou dans les Bureaux,

est celle inventée pour Godard, auquel il offrit un papillon rapporté

de la Chine que le Sous-chef garde dans sa collection et montre encore

aujourd’hui, sans avoir reconnu qu’il est en papier peint. Bixiou eut

la patience de pourlécher un chef-d’œuvre pour jouer un tour à son

Sous-chef.

Le diable pose toujours une victime auprès d’un Bixiou. Le Bureau

Baudoyer avait donc sa victime, un pauvre expéditionnaire, âgé de

vingt-deux ans, aux appointements de quinze cents francs, nommé

Auguste-Jean-François Minard. Minard s’était marié par amour avec une

ouvrière fleuriste, fille d’un portier, qui travaillait chez elle pour

mademoiselle Godard et que Minard avait vue rue de Richelieu dans

la boutique. Étant fille, Zélie Lorain avait eu bien des fantaisies

pour sortir de son état. D’abord élève du Conservatoire, tour à tour

danseuse, chanteuse et actrice, elle avait songé à faire comme font

beaucoup d’ouvrières, mais la peur de mal tourner et de tomber dans une

effroyable misère l’avait préservée du vice. Elle flottait entre mille

partis, lorsque Minard s’était dessiné nettement, une proposition de

mariage à la main. Zélie gagnait cinq cents francs par an, Minard en

avait quinze cents. En croyant pouvoir vivre avec deux mille francs,

ils se marièrent sans contrat, avec la plus grande économie. Minard

et Zélie étaient allés se loger auprès de la barrière de Courcelles,

comme deux tourtereaux, dans un appartement de cent écus, au troisième:

des rideaux de calicot blanc aux fenêtres, sur les murs un petit

papier écossais à quinze sous le rouleau, carreau frotté, meubles

en noyer, petite cuisine bien propre; d’abord une première pièce où

Zélie faisait ses fleurs, puis un salon meublé de chaises foncées en

crin, une table ronde au milieu, une glace, une pendule représentant

une fontaine à cristal tournant, des flambeaux dorés enveloppés de

gaze; enfin une chambre à coucher blanche et bleue; lit, commode et

secrétaire en acajou, petit tapis rayé au bas du lit, six fauteuils et

quatre chaises; dans un coin, le berceau en merisier où dormaient un

fils et une fille. Zélie nourrissait ses enfants elle-même, faisait

sa cuisine, ses fleurs et son ménage. Il y avait quelque chose de

touchant dans cette heureuse et laborieuse médiocrité. En se sentant

aimée par Minard, Zélie l’aima sincèrement. L’amour attire l’amour,

c’est l’_abyssus abyssum_ de la Bible. Ce pauvre homme quittait son

lit le matin pendant que sa femme dormait, et lui allait chercher ses

provisions. Il portait les fleurs terminées en se rendant à son bureau,

en revenant il achetait les matières premières; puis, en attendant le

dîner, il taillait ou estampait les feuilles, garnissait les tiges,

délayait les couleurs. Petit, maigre, fluet, nerveux, ayant des

cheveux rouges et crépus, des yeux d’un jaune clair, un teint d’une

éclatante blancheur, mais marqué de rousseurs, il avait un courage

sourd et sans apparat. Il possédait la science de l’écriture au même

degré que Vimeux. Au Bureau, il se tenait coi, faisait sa besogne et

gardait l’attitude recueillie d’un homme souffrant et songeur. Ses

cils blancs et son peu de sourcils l’avaient fait surnommer le _lapin

blanc_ par l’implacable Bixiou. Minard, ce Rabourdin d’une sphère

inférieure, dévoré du désir de mettre sa Zélie dans une heureuse

situation, cherchait dans l’océan des besoins du luxe et de l’industrie

parisienne une idée, une découverte, un perfectionnement qui lui

procurât une prompte fortune. Son apparente bêtise était produite par

la tension continuelle de son esprit: il allait de la Double Pâte

des Sultanes à l’Huile Céphalique, des briquets phosphoriques au gaz

portatif, des socques articulés aux lampes hydrostatiques, embrassant

ainsi les _infiniment petits_ de la civilisation matérielle. Il

supportait les plaisanteries de Bixiou comme un homme occupé supporte

les bourdonnements d’un insecte, il ne s’en impatientait même point.

Malgré son esprit, Bixiou ne devinait pas le profond mépris que Minard

avait pour lui. Minard se souciait peu d’une querelle, il y voyait une

perte de temps. Aussi avait-il fini par lasser son persécuteur. Il

venait au Bureau habillé fort simplement, gardait le pantalon de coutil

jusqu’en octobre, portait des souliers et des guêtres, un gilet en poil

de chèvre, un habit de castorine en hiver et de gros mérinos en été,

un chapeau de paille ou un chapeau de soie à onze francs, selon les

saisons, car sa gloire était sa Zélie: il se serait passé de manger

pour lui acheter une robe. Il déjeunait avec sa femme et ne mangeait

rien au Bureau. Une fois par mois il menait Zélie au spectacle avec un

billet donné par du Bruel ou par Bixiou, car Bixiou faisait de tout,

même du bien. La mère de Zélie quittait alors sa loge, et venait garder

l’enfant. Minard avait remplacé Vimeux dans le Bureau de Baudoyer.

Madame et monsieur Minard rendaient en personne leurs visites du jour

de l’an. En les voyant, on se demandait comment faisait la femme d’un

pauvre employé à quinze cents francs pour maintenir son mari dans un

costume noir, et porter des chapeaux de paille d’Italie à fleurs, des

robes de mousseline brodée, des pardessous en soie, des souliers de

prunelle, des fichus magnifiques, une ombrelle chinoise, et venir en

fiacre et rester vertueuse; tandis que madame Colleville ou telle autre

_dame_ pouvaient à peine joindre les deux bouts, elles qui avaient deux

mille quatre cents francs!...

Dans chacun de ces Bureaux, il se trouvait un employé ami l’un de

l’autre jusqu’à rendre leur amitié ridicule, car on rit de tout dans

les Bureaux. Celui du Bureau Baudoyer, nommé Colleville, y était

commis principal, et, sous la Restauration, il eût été Sous-chef ou

même Chef, depuis long-temps. Il avait en madame Colleville une femme

aussi supérieure dans son genre que madame Rabourdin dans le sien.

Colleville, fils d’un premier violon de l’Opéra, s’était amouraché de

la fille d’une célèbre danseuse. Flavie Minoret, une de ces habiles et

charmantes Parisiennes qui savent rendre leurs maris heureux tout en

gardant leur liberté, faisait de la maison de Colleville le rendez-vous

de nos meilleurs artistes, des orateurs de la Chambre. On ignorait

presque chez elle l’humble place occupée par Colleville. La conduite

de Flavie, femme un peu trop féconde, offrait tant de prise à la

médisance, que madame Rabourdin avait refusé toutes ses invitations.

L’ami de Colleville, nommé Thuillier, occupait dans le Bureau Rabourdin

une place absolument pareille à celle de Colleville, et s’était vu

par les mêmes motifs arrêté dans sa carrière administrative comme

Colleville. Qui connaissait Colleville connaissait Thuillier, et

réciproquement. Leur amitié, née au bureau, venait de la coïncidence de

leurs débuts dans l’administration. La jolie madame Colleville avait,

disait-on dans les Bureaux, accepté les soins de Thuillier que sa femme

laissait sans enfants. Thuillier dit le beau Thuillier, ex-homme à

bonnes fortunes, menait une vie aussi oisive que celle de Colleville

était occupée. Colleville, première clarinette à l’Opéra-Comique, et

teneur de livres le matin, se donnait beaucoup de mal pour élever

sa famille, quoique les protections ne lui manquassent pas. On le

regardait comme un homme très-fin, d’autant plus qu’il cachait son

ambition sous une espèce d’indifférence. En apparence content de son

sort, aimant le travail, il trouvait tout le monde, même les chefs,

disposés à protéger sa courageuse existence. Depuis quelques jours

seulement madame Colleville avait réformé son train de maison, et

semblait tourner à la dévotion; aussi disait-on vaguement dans les

Bureaux qu’elle pensait à prendre dans la Congrégation un point

d’appui plus sûr que le fameux orateur François Keller, un de ses plus

constants adorateurs dont le crédit n’avait pas jusqu’à présent fait

obtenir une place supérieure à Colleville. Flavie s’était adressée,

et ce fut une de ses erreurs, à des Lupeaulx. Colleville avait la

passion de chercher l’horoscope des hommes célèbres dans l’anagramme

de leurs noms. Il passait des mois entiers à décomposer des noms

et les recomposer afin d’y découvrir un sens. _Un corse la finira_

trouvé dans _révolution française.--Vierge de son mari_ dans _Marie

de Vigneros_, nièce du cardinal de Richelieu.--_Henrici mei casta

dea_ dans _Catharina de Médicis.--Eh c’est large nez_ dans _Charles

Genest_, l’abbé de la cour de Louis XIV, si connu par son gros nez

qui amusait le duc de Bourgogne; enfin tous les anagrammes connus

avaient émerveillé Colleville. Érigeant l’anagramme en science, il

prétendait que le sort de tout homme était écrit dans la phrase que

donnait la combinaison des lettres de ses nom, prénoms et qualités.

Depuis l’avénement de Charles X, il s’occupait de l’anagramme du Roi.

Thuillier, qui lâchait quelques calembours, prétendait que l’anagramme

était un calembour en lettres. Colleville, homme plein de cœur, lié

presqu’indissolublement à Thuillier, le modèle de l’égoïste, présentait

un problème insoluble et que beaucoup d’employés de la Division

expliquaient par ces mots: «Thuillier est riche et le ménage Colleville

est lourd!» En effet, Thuillier passait pour joindre aux émoluments de

sa place les bénéfices de l’escompte; on venait souvent le chercher

pour parler à des négociants avec lesquels il avait des conférences

de quelques minutes dans la cour, mais pour le compte de mademoiselle

Thuillier sa sœur. Cette amitié consolidée par le temps était basée

sur des sentiments, sur des faits assez naturels qui trouveront leur

place ailleurs (voyez _les petits bourgeois_) et qui formeraient ici

ce que les critiques appellent des longueurs. Il n’est peut-être pas

inutile de faire observer néanmoins que si l’on connaissait beaucoup

madame Colleville dans les Bureaux, on ignorait presque l’existence de

madame Thuillier. Colleville, l’homme actif, chargé d’enfants, était

gros, gras, réjoui; tandis que du Thuillier, _le Beau de l’Empire_,

sans soucis apparents, oisif, d’une taille svelte, offrait aux regards

une figure blême et presque mélancolique.--«Nous ne savons pas, disait

Rabourdin en parlant de ces deux employés, si nos amitiés naissent

plutôt des contrastes que des similitudes.»

Au contraire de ces deux frères siamois, Chazelle et Paulmier étaient

deux employés toujours en guerre: l’un fumait, l’autre prisait, et ils

se disputaient sans cesse à qui pratiquait le meilleur mode d’absorber

le tabac. Un défaut qui leur était commun et qui les rendait aussi

ennuyeux l’un que l’autre aux employés consistait à se quereller

à propos des valeurs mobilières, du taux des petits pois, du prix

des maquereaux, des étoffes, des parapluies, des habits, chapeaux,

cannes et gants de leurs collègues. Ils vantaient à l’envi l’un de

l’autre les nouvelles découvertes sans jamais y participer. Chazelle

colligeait les prospectus de librairie, les affiches à lithographies

et à dessins; mais il ne souscrivait à rien. Paulmier, le collègue de

Chazelle en bavardage, passait son temps à dire que, s’il avait telle

ou telle fortune, il se donnerait bien telle ou telle chose. Un jour

Paulmier alla chez le fameux Dauriat pour le complimenter d’avoir

amené la librairie à produire des livres satinés avec couvertures

imprimées, et l’engager à persévérer dans sa voie d’améliorations.

Paulmier ne possédait pas un livre! Le ménage de Chazelle, tyrannisé

par sa femme et voulant paraître indépendant, fournissait d’éternelles

plaisanteries à Paulmier; tandis que Paulmier, garçon, souvent à jeun

comme Vimeux, offrait à Chazelle un texte fécond avec ses habits râpés

et son indigence déguisée. Chazelle et Paulmier prenaient du ventre:

celui de Chazelle, rond, petit, pointu, avait, suivant un mot de

Bixiou, l’impertinence de toujours passer le premier; celui de Paulmier

flottait de droite à gauche; Bixiou le leur faisait mesurer une fois

par trimestre. Tous deux ils étaient entre trente et quarante ans; tous

deux, assez niais, ne faisant rien en dehors du Bureau, présentaient le

type de l’employé pur sang, hébété par les paperasses, par l’habitation

des Bureaux. Chazelle s’endormait souvent en travaillant; et sa plume,

qu’il tenait toujours, marquait par de petits points ses aspirations.

Paulmier attribuait alors ce sommeil à des exigences conjugales. En

réponse à cette plaisanterie, Chazelle accusait Paulmier de boire de

la tisane quatre mois de l’année sur les douze et lui disait qu’il

mourrait d’une grisette. Paulmier démontrait alors que Chazelle

indiquait sur un almanach les jours où madame Chazelle le trouvait

aimable. Ces deux employés, à force de laver leur linge sale en

s’apostrophant à propos des plus menus détails de leur vie privée,

avaient obtenu la déconsidération qu’ils méritaient.--«Me prenez-vous

pour un Chazelle?» était un mot qui servait à clore une discussion

ennuyeuse.

Monsieur Poiret jeune, pour le distinguer de son frère Poiret l’aîné,

retiré dans la Maison-Vauquer, où Poiret jeune allait parfois dîner, se

proposant d’y finir également ses jours, avait trente ans de service.

La nature n’était pas si invariable dans ses révolutions que le pauvre

homme dans les actes de sa vie: il mettait toujours ses effets dans

le même endroit, posait sa plume au même fil du bois, s’asseyait à

sa place à la même heure, se chauffait au poêle à la même minute,

car sa seule vanité consistait à porter une montre infaillible,

réglée d’ailleurs tous les jours sur l’Hôtel-de-Ville devant lequel

il passait, demeurant rue du Martroi. De six heures à huit heures du

matin, il tenait les livres d’une forte maison de nouveautés de la

rue Saint-Antoine, et de six heures à huit heures du soir ceux de

la maison Camusot rue des Bourdonnais. Il gagnait ainsi mille écus,

y compris les émoluments de sa place. Atteignant, à quelques mois

près, le temps voulu pour avoir sa pension, il montrait une grande

indifférence aux intrigues des Bureaux. Semblable à son frère à qui sa

retraite avait porté un coup fatal, il baisserait sans doute beaucoup

quand il n’aurait plus à venir de la rue du Martroi au Ministère, à

s’asseoir sur sa chaise et à expédier. Chargé de faire la collection du

journal auquel s’abonnait le bureau et celle du _Moniteur_, il avait le

fanatisme de cette collection. Si quelque employé perdait un numéro,

l’emportait et ne le rapportait pas, Poiret jeune se faisait autoriser

à sortir, se rendait immédiatement au bureau du journal, réclamait le

numéro manquant et revenait enthousiasmé de la politesse du caissier.

Il avait toujours eu affaire à un charmant garçon; et, selon lui, les

journalistes étaient décidément des gens aimables et peu connus. Homme

de taille médiocre, Poiret avait des yeux à demi éteints, un regard

faible et sans chaleur, une peau tannée, ridée, grise de ton, parsemée

de petits grains bleuâtres, un nez camard et une bouche rentrée où

flânaient quelques dents gâtées. Aussi Thuillier disait-il que Poiret

avait beau se regarder dans un miroir, il ne se voyait pas dedans

(de dents). Ses bras maigres et longs étaient terminés par d’énormes

mains sans aucune blancheur. Ses cheveux gris, collés par la pression

de son chapeau, lui donnaient l’air d’un ecclésiastique, ressemblance

peu flatteuse pour lui, car il haïssait les prêtres et le clergé,

sans pouvoir expliquer ses opinions religieuses. Cette antipathie ne

l’empêchait pas d’être extrêmement attaché au gouvernement quel qu’il

fût. Il ne boutonnait jamais sa vieille redingote verdâtre, même par

les froids les plus violents; il ne portait que des souliers à cordons,

et un pantalon noir. Il se fournissait dans les mêmes maisons depuis

trente ans. Quand son tailleur mourut, il demanda un congé pour aller à

son enterrement, et serra la main au fils sur la fosse du père en lui

assurant sa pratique. L’ami de tous ses fournisseurs, il s’informait

de leurs affaires, causait avec eux, écoutait leurs doléances et les

payait comptant. S’il écrivait à quelqu’un de _ces messieurs_ pour

ordonner un changement dans sa commande, il observait les formules

les plus polies, mettait _Monsieur_ en vedette, datait et faisait un

brouillon de la lettre qu’il gardait dans un carton étiqueté: _Ma

correspondance_. Aucune vie n’était plus en règle. Poiret possédait

tous ses mémoires acquittés, toutes ses quittances même minimes et ses

livres de dépense annuelle enveloppés dans des chemises et par années,

depuis son entrée au Ministère. Il dînait au même restaurant, à la

même place, par abonnement, au Veau-qui-tette, place du Châtelet; les

garçons lui gardaient sa place. Ne donnant pas au _Cocon d’or_, la

fameuse maison de soierie, cinq minutes au delà du temps dû, à huit

heures et demie il arrivait au café David, le plus célèbre du quartier,

et y restait jusqu’à onze heures; il y venait comme au Veau-qui-tette

depuis trente ans, et prenait une bavaroise à dix heures et demie.

Il y écoutait les discussions politiques, les bras croisés sur sa

canne, et le menton dans sa main droite, sans jamais y participer.

La dame du comptoir, seule femme à laquelle il parlât avec plaisir,

était la confidente des petits accidents de sa vie, car il possédait

sa place à la table située près du comptoir. Il jouait au domino,

seul jeu qu’il eût compris. Quand ses partners ne venaient pas, on le

trouvait quelquefois endormi, le dos appuyé sur la boiserie et tenant

un journal dont la planchette reposait sur le marbre de sa table. Il

s’intéressait à tout ce qui se faisait dans Paris, et consacrait le

dimanche à surveiller les constructions nouvelles. Il questionnait

l’invalide chargé d’empêcher le public d’entrer dans l’enceinte en

planches, et s’inquiétait des retards qu’éprouvaient les bâtisses,

du manque de matériaux ou d’argent, des difficultés que rencontrait

l’architecte. On lui entendait dire: «J’ai vu sortir le Louvre de ses

décombres, j’ai vu naître la place du Châtelet, le quai aux Fleurs,

les marchés!» Lui et son frère, nés à Troyes d’un commis des Fermes,

avaient été envoyés à Paris étudier dans les Bureaux. Leur mère se fit

remarquer par une inconduite désastreuse, car les deux frères eurent

le chagrin d’apprendre sa mort à l’hôpital de Troyes, nonobstant de

nombreux envois de fonds. Non-seulement tous deux jurèrent alors de

ne jamais se marier, mais ils prirent les enfants en horreur: mal à

leur aise auprès d’eux, ils les craignaient comme on peut craindre

les fous, et les examinaient d’un œil hagard. L’un et l’autre, ils

avaient été écrasés de besogne sous Robert Lindet. L’Administration

ne fut pas juste alors envers eux, mais ils se regardaient comme

heureux d’avoir conservé leurs têtes, et ne se plaignaient qu’entre

eux de cette ingratitude, car ils avaient _organisé le maximum_. Quand

on joua le tour à Phellion de faire réformer sa fameuse phrase par

Rabourdin, Poiret prit Phellion à part dans le corridor en sortant et

lui dit:--«Croyez bien, monsieur, que je me suis opposé de tout mon

pouvoir à ce qui a eu lieu.» Depuis son arrivée à Paris, il n’était

jamais sorti de la ville. Dès ce temps, il avait commencé un journal de

sa vie où il marquait les événements saillants de la journée; du Bruel

lui apprit que lord Byron faisait ainsi. Cette similitude combla Poiret

de joie, et l’engagea à acheter les œuvres de lord Byron, traduction

de Chastopalli à laquelle il ne comprit rien du tout. On le surprenait

souvent au Bureau dans une pose mélancolique, il avait l’air de penser

profondément et ne songeait à rien. Il ne connaissait pas un seul des

locataires de sa maison, et gardait sur lui la clef de son domicile.

Au jour de l’an, il portait lui-même ses cartes chez tous les employés

de la Division, et ne faisait jamais de visites. Bixiou s’avisa, par

un jour de canicule, de graisser de saindoux l’intérieur d’un vieux

chapeau que Poiret jeune (il avait cinquante-deux ans) ménageait depuis

neuf années. Bixiou, qui n’avait jamais vu que ce chapeau-là sur la

tête de Poiret, en rêvait, il le voyait en mangeant; il avait résolu,

dans l’intérêt de ses digestions, de débarrasser les Bureaux de cet

immonde chapeau. Poiret jeune sortit vers quatre heures. En s’avançant

dans les rues de Paris, où les rayons du soleil réfléchis par les pavés

et les murailles produisent des chaleurs tropicales, il sentit sa tête

inondée, lui qui suait rarement. _S’estimant dès lors malade ou sur le

point de le devenir_, au lieu d’aller au Veau-qui-tette, il rentra chez

lui, tira de son secrétaire le journal de sa vie, et consigna le fait

de la manière suivante:

_Aujourd’hui, 3 juillet 1823, surpris par une sueur étrange et

annonçant peut-être la suette, maladie particulière à la Champagne, je

me dispose à consulter le docteur Haudry. L’invasion du mal a commencé

à la hauteur du quai de l’École._

Tout à coup, étant sans chapeau, il reconnut que la prétendue sueur

avait une cause indépendante de sa personne. Il s’essuya la figure,

examina le chapeau, ne put rien découvrir, car il n’osa découdre la

coiffe. Il nota donc ceci sur son journal:

_Porté le chapeau chez le sieur Tournan, chapelier rue Saint-Martin,

vu que je soupçonne une autre cause à cette sueur, qui ne serait

pas alors une sueur, mais bien l’effet d’une addition quelconque

nouvellement ou anciennement faite au chapeau._

Monsieur Tournan notifia sur-le-champ à sa pratique la présence d’un

corps gras obtenu par la distillation d’un porc ou d’une truie. Le

lendemain Poiret vint avec un chapeau prêté par monsieur Tournan en

attendant le neuf; mais il ne s’était pas couché sans ajouter cette

phrase à son journal: _Il est avéré que mon chapeau contenait du

saindoux ou graisse de porc_. Ce fait inexplicable occupa pendant plus

de quinze jours l’intelligence de Poiret, qui ne sut jamais comment ce

phénomène avait pu se produire. On l’entretint au Bureau des pluies

de crapauds et autres aventures caniculaires, de la tête de Napoléon

trouvée dans une racine d’ormeau, de mille bizarreries d’histoire

naturelle. Vimeux lui dit qu’un jour son chapeau, à lui Vimeux, avait

déteint en noir sur son visage, et que les chapeliers vendaient des

drogues. Poiret alla plusieurs fois chez le sieur Tournan, afin de

s’assurer de ses procédés de fabrication.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 21 / 56 段