Malheureusement Xavier considérait les vrais principes de cette

admirable machine comme encore peu compris. Rabourdin imposait la

consommation par le mode des contributions directes, en supprimant

tout l’attirail des contributions indirectes. La recette de l’impôt se

résolvait par un rôle unique composé de divers articles. Il abattait

ainsi les gênantes barrières qui barricadent les villes auxquelles il

procurait de plus gros revenus en simplifiant leurs modes actuels de

perception énormément coûteux. Diminuer la lourdeur de l’impôt n’est

pas en matière de finance diminuer l’impôt, c’est le mieux répartir;

l’alléger, c’est augmenter la masse des transactions en leur laissant

plus de jeu; l’individu paye moins et l’État reçoit davantage. Cette

réforme, qui peut sembler immense, reposait sur un mécanisme fort

simple. Rabourdin avait pris l’impôt personnel et mobilier comme la

représentation la plus fidèle de la consommation générale. Les fortunes

individuelles s’expriment admirablement en France par le loyer, par

le nombre des domestiques, par les chevaux et les voitures de luxe

qui se prêtent à la fiscalité; car les habitations et ce qu’elles

contiennent varient peu, et disparaissaient difficilement. Après

avoir indiqué les moyens de confectionner un rôle de contributions

mobilières plus sincère que ne l’était le rôle actuel, il répartissait

les sommes que produisaient au trésor les impôts dits _indirects_ en

_un tant pour cent_ de chaque cote individuelle. En effet, l’impôt

est un prélèvement d’argent fait sur les choses ou sur les personnes

sous des déguisements plus ou moins spécieux; mais le temps de ces

déguisements, bon quand il fallait extorquer l’argent, était passé dans

une époque où la classe sur laquelle pèsent les impôts sait pourquoi

l’État les prend et par quel mécanisme il les lui rend. En effet, le

budget n’est pas un coffre-fort, mais un arrosoir; plus il prend et

répand d’eau, plus un pays prospère. Ainsi supposez six millions de

_cotes aisées_ (il en avait prouvé l’existence, en y comprenant les

_cotes riches_), ne valait-il pas mieux leur demander directement

_un droit de vin_ qui ne serait pas plus ridicule que l’impôt _des

portes et fenêtres_ et produirait cent millions, plutôt que de les

tourmenter en imposant la chose même? Par cette régularisation de

l’impôt, chaque particulier payerait moins en réalité, l’État recevrait

davantage, et les consommateurs jouiraient d’une immense réduction

dans le prix des choses que l’État ne soumettrait plus à des tortures

infinies. Il conservait un droit de culture sur les vignobles, afin

de protéger cette industrie contre la trop grande abondance de ses

produits. Puis, pour atteindre les consommations des cotes pauvres,

les patentes des débitants étaient taxées d’après la population des

lieux qu’ils habitaient. Ainsi, sous trois formes: droit de vin,

droit de culture et patente, le Trésor levait une recette énorme sans

frais ni vexations, là où il y avait un impôt vexatoire partagé entre

ses employés et lui. L’impôt pesait ainsi sur le riche au lieu de

tourmenter le pauvre. Un autre exemple. Supposez un franc ou deux, par

cote, de droits de sel, vous obtenez dix ou douze millions, la gabelle

moderne disparaît, la population pauvre respire, l’agriculture est

soulagée, l’État reçoit tout autant, et nulle cote ne se plaint, car

toute cote est propriétaire, et peut reconnaître immédiatement les

bénéfices d’un impôt ainsi réparti en voyant au fond des campagnes la

vie s’améliorant. Enfin, d’année en année, l’État verrait le nombre

des _cotes aisées_ croissant. En supprimant l’administration des

contributions indirectes, machine extrêmement coûteuse, et qui est

un État dans l’État, le Trésor et les particuliers y gagnaient donc

énormément, à ne considérer que l’économie des frais de perception.

Le tabac et la poudre s’affermaient en régie, sous une surveillance.

Le système sur ces deux régies, développé par d’autres que Rabourdin

lors du renouvellement de la loi sur les tabacs, était si convaincant

que cette loi n’eût point passé dans une Chambre à qui l’on n’aurait

pas mis le marché à la main, comme le fit alors le ministère. Ce fut

alors moins une question de finance qu’une question de gouvernement.

L’État ne possédait plus rien en propre, ni forêts, ni mines, ni

exploitations. Aux yeux de Rabourdin, l’État, possesseur de domaines,

constituait un contre-sens administratif, car l’État ne sait pas

faire valoir et se prive de contributions; il perd deux produits à la

fois. Quant aux fabriques du gouvernement, c’était le même non-sens

reporté dans la sphère de l’industrie. L’État obtient des produits

plus coûteux que ceux du commerce, plus lentement confectionnés, et

manque à percevoir ses droits sur les mouvements de l’Industrie, à

laquelle il retranche des alimentations. Était-ce administrer un pays

que d’y fabriquer au lieu d’y faire fabriquer, d’y posséder au lieu de

créer le plus de possessions diverses? L’État n’exigeait plus un seul

cautionnement en argent. Rabourdin n’admettait que des cautionnements

hypothécaires. Voici pourquoi. Ou l’État gardait le cautionnement en

nature, et c’était gêner le mouvement de l’argent; ou il l’employait

à un taux supérieur à l’intérêt qu’il en donnait, et c’était un vol

ignoble; ou il y perdait, et c’était une sottise; enfin, s’il disposait

un jour de la masse des cautionnements, il préparait dans certains

cas une banqueroute horrible. L’impôt territorial disparaissait donc

en partie, Rabourdin en conservait une faible portion, ne fût-ce

que comme point de départ en cas de guerre; mais évidemment les

productions du sol devenaient libres, et l’Industrie, en trouvant les

matières premières à bas prix, pouvait lutter avec l’étranger sans le

secours trompeur des Douanes. Les riches administraient gratuitement

les Départements, en ayant pour récompense la pairie sous certaines

conditions. Les magistrats, les corps savants, les officiers inférieurs

voyaient leurs services honorablement récompensés. Il n’y avait pas

d’employé qui n’obtînt une immense considération, méritée par l’étendue

de ses travaux et l’importance de ses appointements; chacun d’eux

pensait lui-même à son avenir, et la France n’avait plus sur le corps

le cancer des pensions. En résultat, Rabourdin trouvait sept cents

millions de dépenses seulement et douze cents millions de recettes.

Il était clair qu’un remboursement de cinq cents millions annuels

jouait alors avec un peu plus de force que le maigre amortissement

dont le vice était démontré. Là, selon lui, l’État se faisait encore

rentier, comme l’État s’entêtait d’ailleurs à posséder et à fabriquer.

Enfin, pour exécuter sans secousses sa réforme et pour éviter une

Saint-Barthélemy d’employés, Rabourdin demandait vingt années.

Telles étaient les pensées mûries par cet homme depuis le jour où sa

place fut donnée à monsieur de La Billardière, homme incapable. Ce

plan si vaste en apparence, si simple en réalité, qui supprimait tant

de gros états-majors et tant de petites places également inutiles,

exigeait de continuels calculs, des statistiques exactes, des preuves

évidentes. Rabourdin avait pendant long-temps étudié le budget sur

sa double face, celle des Voies et Moyens, celle des Dépenses. Aussi

avait-il passé bien des nuits à l’insu de sa femme. Ce n’était rien

encore que d’avoir osé concevoir ce plan et de l’avoir superposé sur

le cadavre administratif, il fallait s’adresser à un ministre capable

de l’apprécier. Le succès de Rabourdin tenait donc à la tranquillité

d’une politique alors toujours agitée. Il ne considéra le gouvernement

comme définitivement assis qu’au moment où trois cents députés

eurent le courage de former une majorité compacte, systématiquement

ministérielle. Une administration fondée sur cette base s’était établie

depuis que Rabourdin avait achevé ses travaux. A cette époque, le luxe

de la paix due aux Bourbons faisait oublier le luxe guerrier du temps

où la France brillait comme un vaste camp, prodigue et magnifique parce

qu’il était victorieux. Après sa campagne en Espagne, le Ministère

paraissait devoir commencer une de ces paisibles carrières où le bien

peut s’accomplir, et depuis trois mois un nouveau règne avait commencé

sans éprouver aucune entrave, car le libéralisme de la Gauche avait

salué Charles X avec autant d’enthousiasme que la Droite. C’était

à tromper les gens les plus clairvoyants. Le moment semblait donc

propice. N’était-ce pas un gage de durée pour une administration que

de proposer et de mettre à fin une réforme dont les résultats étaient

si grands? Jamais donc Rabourdin ne s’était montré plus soucieux, plus

préoccupé le matin quand il allait par les rues au Ministère, et le

soir à quatre heures et demie quand il en revenait.

De son côté, madame Rabourdin, désolée de sa vie manquée, ennuyée

de travailler en secret pour se procurer quelques jouissances de

toilette, ne s’était jamais montrée plus aigrement mécontente, mais,

en femme attachée à son mari, elle regardait comme indignes d’une

femme supérieure les honteux commerces par lesquels certaines femmes

d’employés suppléaient à l’insuffisance des appointements. Cette raison

lui fit refuser toute relation avec madame Colleville, alors liée

avec François Keller, et dont les soirées effaçaient souvent celles

de la rue Duphot. Humiliée d’être mariée à un homme sans énergie, car

elle prenait l’immobilité du penseur politique et la préoccupation du

travailleur intrépide pour l’apathique abattement de l’employé dompté

par l’ennui des bureaux, et vaincu par la plus détestable de toutes

les misères, par une médiocrité qui permet de vivre; Célestine, vers

cette époque, avait, dans sa grande âme, résolu de faire à elle seule

la fortune de son mari, de l’élever à tout prix, et de lui cacher les

ressorts qu’elle ferait jouer. Elle porta dans ses conceptions cette

indépendance d’idées qui la distinguait, et se complut à s’élever

au-dessus des femmes en n’obéissant point à leurs petits préjugés, en

ne s’embarrassant point des entraves que la société leur impose. Dans

sa rage, elle se promit de battre les sots avec leurs armes, et de se

jouer elle-même s’il le fallait. Elle vit enfin les choses de haut.

L’occasion était favorable. Monsieur de La Billardière, attaqué d’une

maladie mortelle, allait succomber sous peu de jours. Si Rabourdin

lui succédait, ses talents, car Célestine lui accordait des talents

administratifs, seraient si bien appréciés, que la place de maître

des requêtes, autrefois promise, lui serait donnée; elle le voyait

Commissaire du roi, défendant des projets de loi aux Chambres: elle

l’aiderait alors! elle deviendrait, s’il était besoin, son secrétaire;

elle passerait des nuits. Tout cela pour aller au bois de Boulogne

dans une charmante calèche, pour marcher de pair avec madame Delphine

de Nucingen, pour élever son salon à la hauteur de celui de madame de

Colleville, pour être invitée aux grandes solennités ministérielles,

pour conquérir des auditeurs, pour faire dire d’elle: Madame Rabourdin

de _quelque chose_ (elle ne connaissait pas encore sa terre), comme on

disait madame Firmiani, madame d’Espard, madame d’Aiglemont, madame de

Carigliano; enfin pour effacer surtout l’odieux nom de Rabourdin.

Ces secrètes conceptions engendrèrent quelques changements dans

l’intérieur du ménage. Madame Rabourdin commença par marcher d’un pas

ferme dans la voie de la _Dette_. Elle reprit un domestique mâle,

lui fit porter une livrée insignifiante, drap brun à lisérés rouges.

Elle rafraîchit quelques parties de son mobilier, tendit à nouveau

son appartement, l’embellit de fleurs souvent renouvelées, l’encombra

des futilités qui devenaient alors à la mode; puis, elle qui jadis

avait quelques scrupules sur ses dépenses, n’hésita plus à remettre

sa toilette en harmonie avec le rang auquel elle aspirait, et dont

les bénéfices furent escomptés dans quelques magasins où elle fit ses

provisions pour la guerre. Pour mettre à la mode ses mercredis, elle

donna régulièrement un dîner le vendredi, les convives furent tenus à

faire une visite en prenant une tasse de thé, le mercredi suivant. Elle

choisit habilement ses convives parmi les députés influents, parmi les

gens qui, de loin ou de près, pouvaient servir ses intérêts. Enfin elle

se fit un entourage fort convenable. On s’amusait beaucoup chez elle;

on le disait, du moins, ce qui suffit à Paris pour attirer le monde.

Rabourdin était si profondément occupé de son grave et grand travail

qu’il ne remarqua pas cette recrudescence de luxe au sein de son ménage.

Ainsi la femme et le mari assiégèrent la même place, en opérant sur des

lignes parallèles, à l’insu l’un de l’autre.

Au Ministère, florissait alors comme Secrétaire-général certain

monsieur Clément Chardin des Lupeaulx, un de ces personnages que

le flot des événements politiques met en saillie pendant quelques

années, qu’il emporte en un jour d’orage, et que vous retrouvez sur

la rive, à je ne sais quelle distance, échoués comme la carcasse

d’une embarcation, mais qui semblent être encore quelque chose. Le

voyageur se demande si ce débris n’a pas contenu des marchandises

précieuses, servi dans de grandes circonstances, coopéré à quelque

résistance, supporté le velours d’un trône ou transporté le cadavre

d’une royauté. En ce moment, Clément des Lupeaulx (les Lupeaulx

absorbaient le Chardin) atteignait à son apogée. Dans les existences

les plus illustres comme dans les plus obscures, n’y a-t-il pas pour

l’animal comme pour les Secrétaires-généraux un zénith et un nadir,

une période où le pelage est magnifique, où la fortune rayonne de

tout son éclat. Dans la nomenclature créée par les fabulistes, des

Lupeaulx appartenait au genre des Bertrand, et ne s’occupait qu’à

trouver des Ratons. Les moralistes déploient ordinairement leur verve

sur les abominations transcendantes. Pour eux, les crimes sont à la

cour d’Assises ou à la Police correctionnelle, mais les finesses

sociales leur échappent; l’habileté qui triomphe sous les armes

du Code est au-dessus ou au-dessous d’eux, ils n’ont ni loupe ni

longue-vue; il leur faut de bonnes grosses horreurs bien visibles.

Toujours occupés des carnassiers, ils négligent les reptiles; et

heureusement pour les poètes comiques, ils leur laissent les nuances

qui colorent le Chardin des Lupeaulx. Égoïste et vain, souple et fier,

libertin et gourmand, avide à cause de ses dettes, discret comme une

tombe d’où rien ne sort pour démentir l’inscription destinée aux

passants, intrépide et sans peur quand il sollicitait, aimable et

spirituel dans toute l’acception du mot, moqueur à propos, plein de

tact, sachant vous compromettre par une caresse comme par un coup de

coude, ne reculant devant aucune largeur de ruisseau et sautant avec

grâce, effronté voltairien et allant à la messe à Saint-Thomas-d’Aquin

quand il s’y trouvait une belle assemblée, le Secrétaire-général

ressemblait à toutes les médiocrités qui forment le noyau du monde

politique. Savant de la science des autres, il avait pris la position

d’écouteur, et il n’en existait point de plus attentif. Aussi, pour

ne pas éveiller le soupçon, était-il flatteur jusqu’à la nausée,

insinuant comme un parfum et caressant comme une femme. Il allait

accomplir sa quarantième année. Sa jeunesse l’avait désespéré pendant

long-temps, car il sentait que l’assiette de sa fortune politique

dépendait de la députation. Comment était-il parvenu? se dira-t-on.

Par un moyen bien simple: Bonneau politique, des Lupeaulx se chargeait

des missions délicates que l’on ne peut donner ni à un homme qui se

respecte, ni à un homme qui ne se respecte pas, mais qui se confient

à des êtres sérieux et apocryphes tout ensemble, que l’on peut avouer

ou désavouer à volonté. Son état était d’être toujours compromis, et

il avançait autant par la défaite que par le succès. Il avait compris

que sous la Restauration, temps de transactions continuelles entre

les hommes, entre les choses, entre les faits accomplis et ceux qui

se massaient à l’horizon, le pouvoir aurait besoin d’une femme de

ménage. Une fois que dans une maison il s’introduit une vieille qui

sait comment se fait et se défait le lit, où se balaient les ordures,

où se jette et d’où se tire le linge sale, où se serre l’argenterie,

comment s’apaise un créancier, quels gens doivent être reçus ou mis à

la porte; cette créature eût-elle des vices, fût-elle sale, bancroche

ou édentée, mît-elle à la loterie et prît-elle trente sous par jour

pour se faire une mise, les maîtres l’aiment par habitude, tiennent

devant elle conseil dans les circonstances les plus critiques: elle

est là, rappelle les ressources et flaire les mystères, apporte à

propos le pot de rouge et le schall, se laisse gronder, rouler par les

escaliers, et le lendemain, au réveil, présente gaiement un excellent

consommé. Quelque grand que soit un homme, il a besoin d’une femme de

ménage avec laquelle il puisse être faible, indécis, disputailleur

avec son propre destin, s’interroger, se répondre et s’enhardir au

combat. N’est-ce pas comme le bois mou des Sauvages, qui, frotté

contre du bois dur, donne le feu? Beaucoup de génies s’allument ainsi.

Napoléon faisait ménage avec Berthier, et Richelieu avec le père

Joseph: des Lupeaulx faisait ménage avec tout le monde. Il restait

l’ami des ministres déchus en se constituant leur intermédiaire auprès

de ceux qui arrivaient; il embaumait ainsi la dernière flatterie et

parfumait le premier compliment. Il entendait d’ailleurs admirablement

les petites choses auxquelles un homme d’État n’a pas le loisir de

songer: il comprenait une nécessité, il obéissait bien; il relevait

sa bassesse en en plaisantant le premier, afin d’en relever tout le

prix, et choisissait toujours dans les services à rendre celui que l’on

n’oublierait pas. Ainsi, quand il fallut franchir le fossé qui séparait

l’Empire de la Restauration, quand chacun cherchait une planche pour

le passer, au moment où les roquets de l’Empire se ruaient dans un

dévouement de paroles, des Lupeaulx passait la frontière après avoir

emprunté de fortes sommes à des usuriers. Jouant le tout pour le tout,

il rachetait en Allemagne les créances les plus criardes sur le roi

Louis XVIII, et liquidait par ce moyen, lui le premier, près de trois

millions à vingt pour cent; car il eut le bonheur d’opérer à cheval

sur 1814 et sur 1815. Les bénéfices furent dévorés par les sieurs

Gobseck, Werbrust et Gigonnet, croupiers de l’entreprise: des Lupeaulx

les leur avait promis; il ne jouait pas une mise, il jouait toute la

banque, en sachant bien que Louis XVIII n’était pas homme à oublier

cette lessive. Des Lupeaulx fut nommé maître des requêtes, chevalier

de Saint-Louis et officier de la Légion-d’Honneur. Une fois grimpé,

l’homme habile chercha les moyens de se maintenir sur son échelon, car

dans la place forte où il s’était introduit les généraux ne conservent

pas long-temps les bouches inutiles. Aussi, à son métier de ménagère

et d’entremetteur, avait-il joint la consultation gratuite dans les

maladies secrètes du pouvoir. Après avoir reconnu chez les prétendues

supériorités de la Restauration une profonde infériorité relativement

aux événements qui les dominaient, il avait imposé leur médiocrité

politique en leur apportant, leur vendant au milieu d’une crise ce

mot d’ordre que les gens de talent écoutent dans l’avenir. Ne croyez

point que ceci vînt de lui-même; autrement, des Lupeaulx eût été un

homme de génie, et ce n’était qu’un homme d’esprit. Ce Bertrand allait

partout, recueillait les avis, sondait les consciences et saisissait

les sons qu’elles rendaient. Il récoltait la science en véritable

et infatigable abeille politique. Ce dictionnaire de Bayle vivant

ne faisait pas comme le fameux dictionnaire, il ne rapportait pas

toutes les opinions sans conclure, il avait le talent de la mouche et

tombait droit sur la chair la plus exquise, au milieu de la cuisine.

Aussi passait-il pour un homme d’État indispensable; et cette croyance

avait pris de si profondes racines dans les esprits, que les ambitieux

arrivés jugeaient nécessaire de bien le compromettre afin de l’empêcher

de monter plus haut; ils le dédommageaient par un crédit secret de son

peu d’importance publique. Néanmoins, en se sentant appuyé sur tout

le monde, ce pêcheur d’idées avait exigé des arrhes perpétuelles: il

était rétribué par l’État-major dans la Garde Nationale où il avait

une sinécure payée par la Ville de Paris; il était commissaire du

gouvernement près d’une Société Anonyme; il avait une inspection dans

la Maison du roi. Ses deux places inscrites au budget étaient celles

de Secrétaire-général et de maître des requêtes. Pour le moment, il

voulait être commandeur de la Légion-d’Honneur, gentilhomme de la

chambre, comte et député. Pour être député, il fallait payer mille

francs d’impôt, la misérable bicoque des Lupeaulx valait à peine cinq

cents francs de rente. Où prendre l’argent pour y bâtir un château,

pour l’entourer de plusieurs domaines respectables, et venir y jeter

de la poudre aux yeux de tout un Arrondissement? Quoique dînant tous

les jours en ville, quoique logé depuis neuf ans aux frais de l’État,

quoique voituré par le Ministère, des Lupeaulx ne possédait guère que

trente mille francs de dettes franches et liquides sur lesquelles

personne n’élevait de contestation. Un mariage pouvait le mettre à

flot en écopant sa barque pleine des eaux de la dette; mais le bon

mariage dépendait de son avancement, et son avancement voulait la

députation. En cherchant les moyens de briser ce cercle vicieux, il

ne voyait qu’un immense service à rendre ou quelque bonne affaire à

combiner. Mais, hélas! les conspirations étaient usées, et les Bourbons

avaient en apparence vaincu les partis. Enfin malheureusement, depuis

quelques années le gouvernement était si bien mis à jour par les sottes

discussions de la Gauche, qui s’étudiait à rendre tout gouvernement

impossible en France, qu’on ne pouvait plus y faire d’affaires: les

dernières s’étaient accomplies en Espagne, et combien n’avait-on pas

crié! Puis des Lupeaulx avait multiplié les difficultés en croyant à

l’amitié de son ministre, auquel il eut l’imprudence d’exprimer le

désir d’être assis sur les bancs ministériels. Les ministres devinèrent

d’où venait ce désir: des Lupeaulx voulait consolider une position

précaire et ne plus être dans leur dépendance. Le lévrier se révoltait

contre le chasseur, les ministres lui donnèrent quelques coups de fouet

et le caressèrent tour à tour, ils lui suscitèrent des rivaux; mais des

Lupeaulx se conduisit avec eux comme une habile courtisane avec des

nouvelles venues: il leur tendit des piéges, ils y tombèrent, il en fit

promptement justice. Plus il se sentit menacé, plus il désira conquérir

un poste inamovible; mais il fallait jouer serré! En un instant, il

pouvait tout perdre. Un coup de plume abattrait ses épaulettes de

colonel civil, son inspection, sa sinécure à la Société Anonyme, ses

deux places et leurs avantages: en tout, six traitements conservés sous

le feu de la loi sur le cumul. Souvent il menaçait son ministre comme

une maîtresse menace son amant, il se disait sur le point d’épouser

une riche veuve: le ministre cajolait alors le cher des Lupeaulx. Dans

un de ces raccommodements, il reçut la promesse formelle d’une place

à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, lors de la première

vacance. C’était, disait-il, le pain d’un cheval. Dans son admirable

position, Clément Chardin des Lupeaulx était comme un arbre planté dans

un terrain favorable. Il pouvait satisfaire ses vices, ses fantaisies,

ses vertus et ses défauts.

Voici les fatigues de sa vie: entre cinq ou six invitations

journalières, il avait à choisir la maison où se trouvait le meilleur

dîner. Il allait faire rire le matin le ministre et sa femme au

petit-lever, caressait les enfants et jouait avec eux. Puis il

travaillait une heure ou deux, c’est-à-dire il s’étendait dans un bon

fauteuil pour lire les journaux, dicter le sens d’une lettre, recevoir

quand le ministre n’y était pas, expliquer en gros la besogne, attraper

ou distribuer quelques gouttes d’eau bénite de cour, parcourir des

pétitions d’un coup de lorgnon ou les apostiller par une signature qui

signifiait: «_Je m’en moque, faites comme vous voudrez!_» Chacun savait

que quand des Lupeaulx s’intéressait à quelqu’un ou à quelque chose,

il s’en mêlait personnellement. Il permettait aux employés supérieurs

quelques causeries intimes sur les affaires délicates, et il écoutait

leurs cancans. De temps en temps il allait au Château prendre le mot

d’ordre. Enfin il attendait le ministre au retour de la Chambre quand

il y avait session, pour savoir s’il fallait inventer et diriger

quelque manœuvre. Le sybarite ministériel s’habillait, dînait et

visitait douze ou quinze salons de huit heures à trois heures du matin.

A l’Opéra, il causait avec les journalistes, car il était avec eux

du dernier bien; il y avait entre eux un continuel échange de petits

services, il leur entonnait ses fausses nouvelles et gobait les leurs;

il les empêchait d’attaquer tel ou tel ministre sur telle ou telle

chose qui ferait, disait-il, une vraie peine à leurs femmes ou à leurs

maîtresses.

--Dites que le projet de loi ne vaut rien, et démontrez-le si vous

pouvez; mais ne dites pas que Mariette a mal dansé. Calomniez notre

affection pour nos proches en jupons, mais ne révélez pas nos farces

de jeune homme. Diantre! nous avons tous fait nos vaudevilles, et nous

ne savons pas ce que nous pouvons devenir par le temps qui court. Vous

serez peut-être ministre, vous qui salez aujourd’hui les tartines du

_Constitutionnel_...

En revanche, dans l’occasion il servait les rédacteurs, il levait

tout obstacle à la représentation d’une pièce, il lâchait à propos

des gratifications ou quelque bon dîner, il promettait de faciliter

la conclusion d’une affaire. D’ailleurs il aimait la littérature et

protégeait les arts: il avait des autographes, de magnifiques albums

_gratis_, des esquisses, des tableaux. Il faisait beaucoup de bien

aux artistes en ne leur nuisant pas, en les soutenant dans certaines

occasions où leur amour-propre voulait une satisfaction peu coûteuse.

Aussi était-il aimé par tout ce monde de coulisses, de journalistes et

d’artistes. D’abord tous avaient les mêmes vices et la même paresse;

puis ils se moquaient si bien de tout entre deux vins ou entre deux

danseuses! le moyen de ne pas être amis? Si des Lupeaulx n’eût pas été

Secrétaire-général, il aurait été journaliste. Aussi dans la lutte des

quinze années où la batte de l’épigramme ouvrit la brèche par où passa

l’insurrection, des Lupeaulx ne reçut-il jamais le moindre coup.

En voyant cet homme jouant à la boule dans le jardin du Ministère

avec les enfants de Monseigneur, le fretin des employés se creusait

la cervelle pour deviner le secret de son influence et la nature de

son travail, tandis que les talons rouges de tous les Ministères

le regardaient comme le plus dangereux Méphistophélès, l’adoraient

et lui rendaient avec usure les flatteries qu’il débitait dans la

sphère supérieure. Indéchiffrable comme une énigme hiéroglyphique pour

les petits, l’utilité du secrétaire-général était claire comme une

règle de trois pour les intéressés. Chargé de trier les conseils, les

idées, de faire des rapports verbaux, ce petit prince de Wagram de

ce Napoléon ministériel connaissait tous les secrets de la politique

parlementaire, raccrochait les tièdes, portait, rapportait et enterrait

les propositions, disait les _non_ ou les _oui_ que le ministre n’osait

prononcer. Fait à recevoir les premiers feux et les premiers coups de

désespoir ou de la colère, il se lamentait ou riait avec le ministre.

Anneau mystérieux par lequel bien des intérêts se rattachaient au

Château et discret comme un confesseur, tantôt il savait tout et tantôt

ne savait rien; puis, il disait du ministre ce que le ministre ne

pouvait pas dire de soi-même. Enfin, avec cet Ephestion politique, le

ministre osait être lui-même, ôter sa perruque et son râtelier, poser

ses scrupules et se mettre en pantoufles, déboutonner ses roueries et

déchausser sa conscience. Tout d’ailleurs n’était pas roses pour des

Lupeaulx: il flattait et conseillait son ministre, obligé de flatter

pour conseiller, de conseiller en flattant et de déguiser la flatterie

sous le conseil. Aussi presque tous les hommes politiques qui firent ce

métier eurent-ils une figure assez jaune; leur constante habitude de

toujours faire un mouvement de tête affirmatif pour approuver ce qui

se dit, ou pour s’en donner l’air, communiqua quelque chose d’étrange

à leur tête; ils approuvaient indifféremment tout ce qui se disait

devant eux, et leur langage fut plein de _mais_, de _cependant_, de

_néanmoins_, de _moi je ferais_, _moi à votre place_ (ils disaient

souvent _à votre place_), toutes phrases qui préparent la contradiction.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 15 / 56 段