taille de cinq pieds quatre pouces, embonpoint tolérable, le teint
échauffé par la bonne chère, un air usé, une titus poudrée, de petites
lunettes fines; au moins blond, couleur indiquée par une main potelée
comme celle d’une vieille femme blonde, un peu trop carrée, les ongles
courts, une main de satrape. Le pied ne manquait pas de distinction.
Passé cinq heures, des Lupeaulx était toujours en bas de soie à jour,
en souliers, pantalon noir, gilet de cachemire, mouchoir de batiste
sans parfums, chaîne d’or, habit bleu de roi à boutons ciselés, et sa
brochette d’ordres; le matin, des bottes craquant et un pantalon gris.
Sa tenue ressemblait beaucoup plus à celle d’un avoué madré qu’à la
contenance d’un ministre. Son œil miroité par l’usage des lunettes le
rendait plus laid qu’il ne l’était réellement quand par malheur il les
ôtait. Pour les juges habiles, pour les gens droits que le vrai seul
met à l’aise, des Lupeaulx était insupportable: ses façons gracieuses
frisaient le mensonge, ses protestations aimables, ses vieilles
gentillesses toujours neuves pour les imbéciles, montraient trop la
corde. Tout homme perspicace voyait en lui une planche pourrie sur
laquelle il fallait bien se garder de poser le pied.
Dès que la belle madame Rabourdin daigna s’occuper de la fortune
administrative de son mari, elle devina Clément des Lupeaulx et
l’étudia pour savoir si dans cette volige il y avait encore quelques
fibres ligneuses assez solides pour lestement passer dessus du Bureau
à la Division, de huit mille à douze mille francs. La femme supérieure
crut pouvoir jouer ce roué politique. Monsieur des Lupeaulx fut donc un
peu cause des dépenses extraordinaires qui s’étaient faites et qui se
continuaient dans le ménage de Rabourdin.
La rue Duphot, bâtie sous l’Empire, est remarquable par quelques
maisons élégantes au dehors et dont les appartements ont été
généralement bien entendus. Celui de madame Rabourdin avait
d’excellentes dispositions, avantage qui entre pour beaucoup dans la
noblesse de la vie intérieure. C’était une jolie antichambre assez
vaste, éclairée sur la cour et menant à un grand salon dont les
fenêtres avaient vue sur la rue. A droite de ce salon, se trouvaient le
cabinet et la chambre de Rabourdin, en retour desquels était la salle
à manger où l’on entrait par l’antichambre; à gauche, la chambre à
coucher de madame et son cabinet de toilette, en retour desquels était
le petit appartement de sa fille. Aux jours de réception, la porte
du cabinet de Rabourdin et celle de la chambre de madame restaient
ouvertes. L’espace permettait de recevoir une assemblée choisie, sans
se donner le ridicule qui pèse sur certaines soirées bourgeoises où
le luxe s’improvise aux dépens des habitudes journalières et paraît
alors une exception. Le salon venait d’être retendu en soie jaune
avec des agréments de couleur carmélite. La chambre de madame était
vêtue en étoffe _vraie perse_ et meublée dans le genre _rococo_. Le
cabinet de Rabourdin hérita de la tenture de l’ancien salon nettoyée,
et fut orné des beaux tableaux laissés par Leprince. La fille du
commissaire-priseur utilisa dans sa salle à manger de ravissants tapis
turcs, bonne occasion saisie par son père, en les y encadrant dans
de vieux ébènes, d’un prix devenu exorbitant. D’admirables buffets de
Boulle, achetés également par le feu commissaire-priseur, meublèrent
le pourtour de cette pièce, au milieu de laquelle scintillèrent les
arabesques en cuivre incrustées dans l’écaille de la première horloge
à socle qui reparut pour remettre en honneur les chefs-d’œuvre du
dix-septième siècle. Des fleurs embaumaient cet appartement plein
de goût et de belles choses, où chaque détail était une œuvre d’art
bien placée et bien accompagnée, où madame Rabourdin, mise avec cette
originale simplicité que trouvent les artistes, se montrait comme une
femme accoutumée à ces jouissances, n’en parlait pas et se contentait
d’achever par les grâces de son esprit l’effet produit sur ses hôtes
par cet ensemble. Grâce à son père, dès que le _rococo_ fut à la mode,
Célestine fit parler d’elle.
Quelque habitué qu’il fût aux fausses et aux réelles magnificences de
tout étage, des Lupeaulx fut surpris chez madame Rabourdin. Le charme
qui saisit cet Asmodée parisien peut s’expliquer par une comparaison.
Imaginez un voyageur fatigué des mille aspects si riches de l’Italie,
du Brésil, des Indes, qui revient dans sa patrie et trouve sur son
chemin un délicieux petit lac, comme est le lac d’Orta au pied du
Mont-Rose, une île bien jetée dans des eaux calmes, coquette et simple,
naïve et cependant parée, solitaire et bien accompagnée: élégants
bouquets d’arbres, statues d’un bel effet. A l’entour, des rives à la
fois sauvages et cultivées; le grandiose et ses tumultes au dehors,
au dedans les proportions humaines. Le monde que le voyageur a vu
se retrouve en petit, modeste et pur; son âme reposée le convie à
rester là, car un charme poétique et mélodieux l’entoure de toutes les
harmonies et réveille toutes les idées. C’est à la fois une Chartreuse
et la vie!
Quelques jours auparavant, la belle madame Firmiani, l’une des plus
ravissantes femmes du faubourg Saint-Germain, qui aimait et recevait
madame Rabourdin, avait dit à des Lupeaulx invité tout exprès pour
entendre cette phrase: «Pourquoi n’allez-vous donc pas chez madame?»
Et elle avait montré Célestine. «Madame a des soirées délicieuses, et
surtout on y dîne... mieux que chez moi.»
Des Lupeaulx s’était laissé surprendre une promesse par la belle madame
Rabourdin qui, pour la première fois, avait levé les yeux sur lui
en parlant. Et il était allé rue Duphot, n’est-ce pas tout dire? La
femme n’a qu’une ruse, s’écrie Figaro, mais elle est infaillible. En
dînant chez ce simple Chef de Bureau, des Lupeaulx se promit d’y dîner
quelquefois. Grâce au jeu décent et convenable de la charmante femme
que sa rivale, madame Colleville, surnommait _la Célimène de la rue
Duphot_, il y dînait tous les vendredis depuis un mois, et revenait de
son propre mouvement prendre une tasse de thé le mercredi.
Depuis quelques jours, après de savantes et fines perquisitions, madame
Rabourdin croyait avoir trouvé dans cette planche ministérielle la
place d’y mettre une fois le pied. Elle ne doutait plus du succès. Sa
joie intérieure ne peut être comprise que dans ces ménages d’employés
où l’on a, trois ou quatre ans durant, calculé le bien-être résultant
d’une nomination espérée, caressée, choyée. Combien de souffrances
apaisées! combien de vœux élancés vers les divinités ministérielles!
combien de visites intéressées! Enfin, grâce à sa hardiesse, madame
Rabourdin entendait tinter l’heure où elle allait avoir vingt mille
francs par an au lieu de huit mille.
--Et je me serai bien conduite, se disait-elle. J’ai fait un peu de
dépense; mais nous ne sommes pas dans une époque où l’on va chercher
les mérites qui se cachent, tandis qu’en se mettant en vue, en
restant dans le monde, en cultivant ses relations, en s’en faisant de
nouvelles, un homme arrive. Après tout, les ministres et leurs amis ne
s’intéressent qu’aux gens qu’ils voient, et Rabourdin ne se doute pas
du monde! Si je n’avais pas entortillé ces trois députés, ils auraient
peut-être voulu la place de La Billardière; tandis que, reçus chez moi,
la vergogne les prend, ils deviennent nos appuis au lieu d’être nos
rivaux. J’ai fait un peu la coquette, mais je suis heureuse que les
premières niaiseries avec lesquelles on amuse les hommes aient suffi...
Le jour où commença réellement une lutte inattendue à propos de cette
place, après le dîner ministériel qui précédait une de ces soirées que
les ministres considèrent comme publiques, des Lupeaulx se trouvait à
la cheminée auprès de la femme du ministre; et, en prenant sa tasse
de café, il lui arriva de comprendre encore une fois madame Rabourdin
parmi les sept ou huit femmes véritablement supérieures de Paris; à
plusieurs reprises, il avait mis au jeu madame Rabourdin comme le
caporal Trim y mettait son bonnet.
--Ne le dites pas trop, cher ami, vous lui feriez du tort, lui dit la
femme du ministre en riant à demi.
Aucune femme n’aime à entendre faire devant elle l’éloge d’une autre
femme; toutes se réservent en ce cas la parole, afin de vinaigrer la
louange.
--Ce pauvre La Billardière est en train de mourir, reprit Son
Excellence, sa succession administrative revient à Rabourdin, qui est
un de nos plus habiles employés, et envers qui nos prédécesseurs ne
se sont pas bien conduits, quoique l’un d’eux ait dû sa Préfecture de
police sous l’Empire à certain personnage payé pour s’intéresser à
Rabourdin. Franchement, cher ami, vous êtes encore assez jeune pour
être aimé pour vous-même...
--Si la place de La Billardière est acquise à Rabourdin, je puis être
cru quand je vante la supériorité de sa femme, répliqua des Lupeaulx en
sentant l’ironie du ministre; mais si madame la comtesse veut en juger
par elle-même...
--Je l’inviterai à mon premier bal, n’est-ce pas? Votre femme
supérieure arriverait quand j’aurai de ces dames qui viennent ici pour
se moquer de nous, et qui entendraient annoncer _madame Rabourdin_.
--Mais n’annonce-t-on pas madame Firmiani chez le ministre des Affaires
Étrangères?
--Une femme née Cadignan!... dit vivement le nouveau comte en lançant
un coup d’œil foudroyant à son Secrétaire général, car ni lui ni sa
femme n’étaient nobles.
Beaucoup de personnes crurent qu’il s’agissait d’affaires importantes,
les solliciteurs demeurèrent au fond du salon. Quand des Lupeaulx
sortit, la comtesse nouvelle dit à son mari:--Je crois des Lupeaulx
amoureux?
--Ce serait donc la première fois de sa vie, répondit-il en haussant
les épaules comme pour dire à sa femme que des Lupeaulx ne s’occupait
point de bagatelles.
Le ministre vit entrer un député du Centre droit et laissa sa femme
pour aller caresser une voix indécise. Mais, sous le coup d’un désastre
imprévu qui l’accablait, ce député voulait s’assurer une protection
et venait annoncer en secret qu’il serait sous peu de jours obligé de
donner sa démission. Ainsi prévenu, le Ministère pouvait faire jouer
ses batteries avant l’Opposition.
Le ministre, c’est-à-dire des Lupeaulx, avait invité à dîner un
personnage inamovible dans tous les Ministères, assez embarrassé de
sa personne, et qui, dans son désir de prendre une contenance digne,
restait planté sur ses deux jambes réunies à la façon d’une gaîne
égyptienne. Ce fonctionnaire attendait près de la cheminée le moment de
remercier le Secrétaire-général, dont la retraite brusque et imprévue
le surprit au moment où il allait phraser un compliment. C’était
purement et simplement le caissier du ministère, le seul employé qui ne
tremblât jamais lors d’un changement.
Dans ce temps, la Chambre ne tripotait pas mesquinement le budget
comme dans le temps déplorable où nous vivons, elle ne réduisait pas
ignoblement les émoluments ministériels, elle ne faisait pas ce qu’en
style de cuisine on nomme des économies de bouts de chandelles, elle
accordait à chaque ministre qui prenait les affaires une indemnité dite
de _déplacement_. Il en coûte hélas! autant pour entrer au ministère
que pour en sortir, et l’arrivée entraîne des frais de toute nature
qu’il est peu convenable d’inventorier. Cette indemnité consistait en
vingt-cinq jolis petits mille francs. L’ordonnance apparaissait-elle
au Moniteur, pendant que grands et petits, attroupés autour des poêles
ou devant les cheminées, secoués par l’orage dans leurs places, se
disaient: «Que va faire celui-là! va-t-il augmenter le nombre des
employés, va-t-il en renvoyer deux pour en faire rentrer trois?»
le paisible caissier prenait vingt-cinq beaux billets de banque,
les attachait avec une épingle, et gravait sur sa figure de suisse
de cathédrale une expression joyeuse. Il enfilait l’escalier des
appartements et se faisait introduire chez monseigneur à son lever par
les gens qui tous confondent, en un seul et même pouvoir, l’argent et
le gardien de l’argent, le contenant et le contenu, l’idée et la forme.
Le caissier saisissait le couple ministériel à l’aurore du ravissement
pendant laquelle un homme d’État est bénin et bon prince. Au:--_Que
voulez-vous?_ du ministre, il répondait par l’exhibition des chiffons,
en disant qu’il s’empressait d’apporter à Son Excellence l’indemnité
d’usage; il en expliquait les motifs à madame étonnée, mais heureuse,
et qui ne manquait jamais de prélever quelque chose, souvent le
tout. Un déplacement est une affaire de ménage. Le caissier tournait
son compliment, et glissait à monseigneur quelques phrases:--Si Son
Excellence daignait lui conserver sa place, si elle était contente
d’un service purement mécanique, si, etc. Comme un homme qui apporte
vingt-cinq mille francs est toujours un digne employé, le caissier
ne sortait pas sans entendre sa confirmation au poste d’où il voyait
passer, repasser et trépasser les ministres depuis vingt-cinq ans. Puis
il se mettait aux ordres de madame, il apportait les treize mille
francs du mois en temps utile, il les avançait ou les retardait à
commandement, et se ménageait ainsi, suivant une vieille expression
monastique, une voix au Chapitre. Ancien teneur de livres au Trésor
quand le Trésor avait des livres tenus en parties doubles, le sieur
Saillard fut indemnisé par sa place actuelle quand on y renonça.
C’était un gros et gras bonhomme très-fort sur la tenue des livres et
très-faible en toute autre chose, rond comme un zéro, simple comme
bonjour, qui venait à pas comptés comme un éléphant, et s’en allait de
même à la Place-Royale où il demeurait dans le rez-de-chaussée d’un
vieil hôtel à lui. Il avait pour compagnon de route monsieur Isidore
Baudoyer. Chef de bureau dans la Division de monsieur La Billardière et
partant collègue de Rabourdin, lequel avait épousé sa fille Élisabeth,
et avait naturellement pris un appartement au-dessus du sien. Personne
ne doutait au Ministère que le père Saillard ne fût une bête, mais
personne n’avait jamais pu savoir jusqu’où allait sa bêtise; elle
était trop compacte pour être interrogée, elle ne sonnait pas le
creux, elle absorbait tout sans rien rendre. Bixiou (un employé dont
il sera bientôt question) avait fait sa charge en mettant une tête à
perruque sur le haut d’un œuf et deux petites jambes dessous, avec
cette inscription: «Né pour payer et recevoir sans jamais commettre
d’erreurs. Un peu moins de bonheur, il eût été garçon de la banque
de France; un peu plus d’ambition, il était remercié.» En ce moment,
le ministre regardait son caissier comme on regarde une patère ou la
corniche, sans imaginer que l’ornement puisse entendre le discours, ni
comprendre une pensée secrète.
--Je tiens d’autant plus à ce que nous arrangions tout avec le préfet
dans le plus profond mystère, que des Lupeaulx a des prétentions,
disait le ministre au député démissionnaire, sa bicoque est dans votre
Arrondissement et nous ne voulons pas de lui.
--Il n’a ni le cens, ni l’âge, dit le député.
--Oui, mais vous savez ce qui a été décidé pour Casimir Périer,
relativement à l’âge. Quant à la possession annale, des Lupeaulx
possède quelque chose qui ne vaut pas grand’chose; mais la loi n’a pas
prévu les agrandissements, et il peut acquérir; or, les commissions ont
la marche large pour les députés du Centre, et nous ne pourrions pas
nous opposer ostensiblement à la bonne volonté que l’on aurait pour ce
cher ami.
--Mais où prendrait-il l’argent pour des acquisitions?
--Et comment Manuel a-t-il été possesseur d’une maison à Paris? s’écria
le ministre.
La patère écoutait, mais bien à son corps défendant. Ces vives
interlocutions quoique murmurées aboutissaient à l’oreille de Saillard
par des caprices d’acoustique encore mal observés. Savez-vous quel
sentiment s’empara du bonhomme en entendant ces confidences politiques?
une terreur cuisante. Il était de ces gens naïfs qui se désespèrent de
paraître écouter ce qu’ils ne doivent pas entendre, d’entrer là où ils
ne sont pas appelés, de paraître hardis quand ils sont timides, curieux
quand ils sont discrets. Le caissier se glissa sur le tapis de manière
à se reculer, en sorte que le ministre le trouva fort loin quand il
l’aperçut. Saillard était un séide ministériel incapable de la moindre
indiscrétion; si le ministre l’avait cru dans son secret, il n’aurait
eu qu’à lui dire: _motus!_ Le caissier profita de l’affluence des
courtisans, regagna un fiacre de son quartier pris à l’heure lors de
ces coûteuses invitations, et revint à la Place-Royale.
A l’heure où le père Saillard voyageait dans Paris, son gendre et sa
chère Élisabeth étaient occupés avec l’abbé Gaudron, leur directeur,
à faire un vertueux boston en compagnie de quelques voisins, et d’un
certain Martin Falleix, fondeur en cuivre au faubourg Saint-Antoine,
à qui Saillard avait prêté les fonds nécessaires pour créer un
bénéficieux établissement. Ce Falleix, honnête Auvergnat venu le
chaudron sur le dos, avait été promptement employé chez les Brézac,
grands dépeceurs de châteaux. Vers vingt-sept ans, altéré de bien-être
tout comme un autre, Martin Falleix eut le bonheur d’être commandité
par monsieur Saillard pour l’exploitation d’une découverte en fonderie.
(Brevet d’invention et médaille d’or à l’exposition de 1825.) Madame
Baudoyer, dont la fille unique marchait, suivant un mot du père
Saillard, sur la queue de ses douze ans, avait jeté son dévolu sur
Falleix, garçon trapu, noiraud, actif, de probité dégourdie, dont elle
faisait l’éducation. Suivant ses idées, cette éducation consistait
à apprendre au petit Auvergnat à jouer au boston, à bien tenir ses
cartes, à ne pas laisser voir dans son jeu, à venir chez eux rasé,
les mains savonnées au gros savon ordinaire, à ne pas jurer, à parler
leur français, à porter des bottes au lieu de souliers, des chemises
en calicot au lieu de chemises en toile à sacs, à relever ses cheveux
au lieu de les tenir plats. Depuis huit jours, Élisabeth avait décidé
Falleix à ôter de ses oreilles deux énormes anneaux plats, qui
ressemblaient à des cerceaux.
--Vous allez trop loin, madame Baudoyer, dit-il en la voyant heureuse
de ce sacrifice, vous prenez sur moi trop d’empire: vous me faites
nettoyer mes dents, ce qui les ébranle; vous me ferez bientôt brosser
mes ongles et friser mes cheveux, ce qui ne va pas dans notre commerce:
on n’y aime pas les muscadins.
Élisabeth Baudoyer, _née Saillard_, est une de ces figures qui se
dérobent au pinceau par leur vulgarité même, et qui néanmoins doivent
être esquissées, car elles offrent une expression de cette petite
bourgeoisie parisienne, placée au-dessus des riches artisans et
au-dessous de la haute classe, dont les qualités sont presque des
vices, dont les défauts n’ont rien d’aimable, mais dont les mœurs,
quoique plates, ne manquent pas d’originalité. Élisabeth avait en
elle quelque chose de chétif qui faisait mal à voir. Sa taille,
qui dépassait à peine quatre pieds, était si mince que sa ceinture
comportait à peine une demi-aune. Ses traits fins, ramassés vers le
nez, donnaient à sa figure une vague ressemblance avec le museau d’une
belette. A trente ans passés, elle paraissait n’en avoir que seize
ou dix-sept. Ses yeux d’un bleu de faïence, opprimés par de grosses
paupières unies à l’arcade des sourcils, jetaient peu d’éclat. Tout en
elle était mesquin: et ses cheveux d’un blond qui tirait sur le blanc,
et son front plat éclairé par des plans où le jour semblait s’arrêter,
et son teint plein de tons gris presque plombés. Le bas du visage plus
triangulaire qu’ovale terminait irrégulièrement des contours assez
généralement tourmentés. Enfin la voix offrait une assez jolie suite
d’intonations aigres-douces. Élisabeth était bien la petite bourgeoisie
conseillant son mari le soir sur l’oreiller, n’ayant pas le moindre
mérite dans ses vertus; ambitieuse sans arrière-pensée, par le seul
développement de l’égoïsme domestique; à la campagne, elle aurait voulu
arrondir ses propriétés; dans l’administration, elle voulait avancer.
Dire la vie de son père et de sa mère, dira toute la femme en peignant
l’enfance de la jeune fille.
Monsieur Saillard avait épousé la fille d’un marchand de meubles,
établi sous les piliers des Halles. L’exiguïté de leur fortune avait
primitivement obligé monsieur et madame Saillard à de constantes
privations. Après trente-trois ans de mariage et vingt-neuf ans de
travail dans les Bureaux, la fortune des Saillard (leur société les
nommait ainsi) consistait en soixante mille francs confiés à Falleix,
l’hôtel de la Place-Royale acheté quarante mille francs en 1804, et
trente-six mille francs de dot donnés à leur fille. Dans ce capital, la
succession de la veuve Bidault, mère de madame Saillard, représentait
une somme de cinquante mille francs environ. Les appointements de
Saillard avaient toujours été de quatre mille cinq cents francs, car
sa place était un vrai cul-de-sac administratif qui pendant longtemps
ne tenta personne. Ces quatre-vingt-dix mille francs, amassés sou à
sou, provenaient donc d’économies sordides et fort inintelligemment
employées. En effet les Saillard ne connaissaient pas d’autre manière
de placer leur argent que de le porter, par somme de dix mille francs,
chez leur notaire, monsieur Sorbier, prédécesseur de Cardot, et de le
prêter à cinq pour cent par première hypothèque avec subrogation dans
les droits de la femme, quand l’emprunteur était marié! Madame Saillard
obtint en 1804 un bureau de papier timbré dont le détail détermina
l’entrée d’une servante au logis. En ce moment l’hôtel, qui valait
plus de cent mille francs, en rapportait huit mille. Falleix donnait
sept pour cent de ses soixante mille francs, outre un partage égal des
bénéfices. Ainsi les Saillard jouissaient d’au moins dix-sept mille
livres de rente. Toute l’ambition du bonhomme était d’avoir la croix en
prenant sa retraite.
La jeunesse d’Élisabeth fut un travail constant dans une famille dont
les mœurs étaient si pénibles et les idées si simples. On y délibérait
sur l’acquisition d’un chapeau pour Saillard, on comptait combien
d’années avait duré un habit, les parapluies étaient accrochés par
en haut au moyen d’une boucle en cuivre. Depuis 1804, il ne s’était
pas fait une réparation à la maison. Les Saillard gardaient leur
rez-de-chaussée dans l’état où le précédent propriétaire le leur avait
livré: les trumeaux étaient dédorés, les peintures des dessus de porte
se voyaient à peine sous la couche de poussière qu’y avait mise le
Temps. Ils conservaient dans ces grandes et belles pièces à cheminées
en marbre sculpté, à plafonds dignes de ceux de Versailles, les meubles
trouvés chez la veuve Bidault. C’étaient des fauteuils en bois de noyer
disjoints et couverts en tapisseries, des commodes en bois de rose, des
guéridons à galerie en cuivre et à marbres blancs fendus, un superbe
secrétaire de Boulle auquel la mode n’avait pas encore rendu sa valeur,
enfin le tohu-bohu des bonnes occasions saisies par la marchande
des piliers des Halles: tableaux achetés à cause de la beauté
des cadres; vaisselle d’ordre composite, c’est-à-dire un dessert en
magnifiques assiettes du Japon, et le reste en porcelaine de toutes les
paroisses; argenterie dépareillée, vieux cristaux, beau linge damassé,
lit en tombeau garni de perse et à plumes. Au milieu de toutes ces
reliques, madame Saillard habitait une bergère d’acajou moderne, les
pieds sur une chaufferette brûlée à chaque trou, près d’une cheminée
pleine de cendres et sans feu, sur laquelle se voyaient un cartel, des
bronzes antiques, des candélabres à fleurs, mais sans bougies, car
elle s’éclairait avec un martinet en cuivre d’où s’élevait une haute
chandelle cannelée par différents coulages.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
MADAME SAILLARD ET SA FILLE.
Quoiqu’elle eût cinquante-sept ans et que sess travaux obstinés
au sein du ménage lui permissent bien de se reposer, elle
tricotait les bas de son mari, etc...
(LES EMPLOYÉS.)]