Au physique, Clément des Lupeaulx était le reste d’un joli homme:

taille de cinq pieds quatre pouces, embonpoint tolérable, le teint

échauffé par la bonne chère, un air usé, une titus poudrée, de petites

lunettes fines; au moins blond, couleur indiquée par une main potelée

comme celle d’une vieille femme blonde, un peu trop carrée, les ongles

courts, une main de satrape. Le pied ne manquait pas de distinction.

Passé cinq heures, des Lupeaulx était toujours en bas de soie à jour,

en souliers, pantalon noir, gilet de cachemire, mouchoir de batiste

sans parfums, chaîne d’or, habit bleu de roi à boutons ciselés, et sa

brochette d’ordres; le matin, des bottes craquant et un pantalon gris.

Sa tenue ressemblait beaucoup plus à celle d’un avoué madré qu’à la

contenance d’un ministre. Son œil miroité par l’usage des lunettes le

rendait plus laid qu’il ne l’était réellement quand par malheur il les

ôtait. Pour les juges habiles, pour les gens droits que le vrai seul

met à l’aise, des Lupeaulx était insupportable: ses façons gracieuses

frisaient le mensonge, ses protestations aimables, ses vieilles

gentillesses toujours neuves pour les imbéciles, montraient trop la

corde. Tout homme perspicace voyait en lui une planche pourrie sur

laquelle il fallait bien se garder de poser le pied.

Dès que la belle madame Rabourdin daigna s’occuper de la fortune

administrative de son mari, elle devina Clément des Lupeaulx et

l’étudia pour savoir si dans cette volige il y avait encore quelques

fibres ligneuses assez solides pour lestement passer dessus du Bureau

à la Division, de huit mille à douze mille francs. La femme supérieure

crut pouvoir jouer ce roué politique. Monsieur des Lupeaulx fut donc un

peu cause des dépenses extraordinaires qui s’étaient faites et qui se

continuaient dans le ménage de Rabourdin.

La rue Duphot, bâtie sous l’Empire, est remarquable par quelques

maisons élégantes au dehors et dont les appartements ont été

généralement bien entendus. Celui de madame Rabourdin avait

d’excellentes dispositions, avantage qui entre pour beaucoup dans la

noblesse de la vie intérieure. C’était une jolie antichambre assez

vaste, éclairée sur la cour et menant à un grand salon dont les

fenêtres avaient vue sur la rue. A droite de ce salon, se trouvaient le

cabinet et la chambre de Rabourdin, en retour desquels était la salle

à manger où l’on entrait par l’antichambre; à gauche, la chambre à

coucher de madame et son cabinet de toilette, en retour desquels était

le petit appartement de sa fille. Aux jours de réception, la porte

du cabinet de Rabourdin et celle de la chambre de madame restaient

ouvertes. L’espace permettait de recevoir une assemblée choisie, sans

se donner le ridicule qui pèse sur certaines soirées bourgeoises où

le luxe s’improvise aux dépens des habitudes journalières et paraît

alors une exception. Le salon venait d’être retendu en soie jaune

avec des agréments de couleur carmélite. La chambre de madame était

vêtue en étoffe _vraie perse_ et meublée dans le genre _rococo_. Le

cabinet de Rabourdin hérita de la tenture de l’ancien salon nettoyée,

et fut orné des beaux tableaux laissés par Leprince. La fille du

commissaire-priseur utilisa dans sa salle à manger de ravissants tapis

turcs, bonne occasion saisie par son père, en les y encadrant dans

de vieux ébènes, d’un prix devenu exorbitant. D’admirables buffets de

Boulle, achetés également par le feu commissaire-priseur, meublèrent

le pourtour de cette pièce, au milieu de laquelle scintillèrent les

arabesques en cuivre incrustées dans l’écaille de la première horloge

à socle qui reparut pour remettre en honneur les chefs-d’œuvre du

dix-septième siècle. Des fleurs embaumaient cet appartement plein

de goût et de belles choses, où chaque détail était une œuvre d’art

bien placée et bien accompagnée, où madame Rabourdin, mise avec cette

originale simplicité que trouvent les artistes, se montrait comme une

femme accoutumée à ces jouissances, n’en parlait pas et se contentait

d’achever par les grâces de son esprit l’effet produit sur ses hôtes

par cet ensemble. Grâce à son père, dès que le _rococo_ fut à la mode,

Célestine fit parler d’elle.

Quelque habitué qu’il fût aux fausses et aux réelles magnificences de

tout étage, des Lupeaulx fut surpris chez madame Rabourdin. Le charme

qui saisit cet Asmodée parisien peut s’expliquer par une comparaison.

Imaginez un voyageur fatigué des mille aspects si riches de l’Italie,

du Brésil, des Indes, qui revient dans sa patrie et trouve sur son

chemin un délicieux petit lac, comme est le lac d’Orta au pied du

Mont-Rose, une île bien jetée dans des eaux calmes, coquette et simple,

naïve et cependant parée, solitaire et bien accompagnée: élégants

bouquets d’arbres, statues d’un bel effet. A l’entour, des rives à la

fois sauvages et cultivées; le grandiose et ses tumultes au dehors,

au dedans les proportions humaines. Le monde que le voyageur a vu

se retrouve en petit, modeste et pur; son âme reposée le convie à

rester là, car un charme poétique et mélodieux l’entoure de toutes les

harmonies et réveille toutes les idées. C’est à la fois une Chartreuse

et la vie!

Quelques jours auparavant, la belle madame Firmiani, l’une des plus

ravissantes femmes du faubourg Saint-Germain, qui aimait et recevait

madame Rabourdin, avait dit à des Lupeaulx invité tout exprès pour

entendre cette phrase: «Pourquoi n’allez-vous donc pas chez madame?»

Et elle avait montré Célestine. «Madame a des soirées délicieuses, et

surtout on y dîne... mieux que chez moi.»

Des Lupeaulx s’était laissé surprendre une promesse par la belle madame

Rabourdin qui, pour la première fois, avait levé les yeux sur lui

en parlant. Et il était allé rue Duphot, n’est-ce pas tout dire? La

femme n’a qu’une ruse, s’écrie Figaro, mais elle est infaillible. En

dînant chez ce simple Chef de Bureau, des Lupeaulx se promit d’y dîner

quelquefois. Grâce au jeu décent et convenable de la charmante femme

que sa rivale, madame Colleville, surnommait _la Célimène de la rue

Duphot_, il y dînait tous les vendredis depuis un mois, et revenait de

son propre mouvement prendre une tasse de thé le mercredi.

Depuis quelques jours, après de savantes et fines perquisitions, madame

Rabourdin croyait avoir trouvé dans cette planche ministérielle la

place d’y mettre une fois le pied. Elle ne doutait plus du succès. Sa

joie intérieure ne peut être comprise que dans ces ménages d’employés

où l’on a, trois ou quatre ans durant, calculé le bien-être résultant

d’une nomination espérée, caressée, choyée. Combien de souffrances

apaisées! combien de vœux élancés vers les divinités ministérielles!

combien de visites intéressées! Enfin, grâce à sa hardiesse, madame

Rabourdin entendait tinter l’heure où elle allait avoir vingt mille

francs par an au lieu de huit mille.

--Et je me serai bien conduite, se disait-elle. J’ai fait un peu de

dépense; mais nous ne sommes pas dans une époque où l’on va chercher

les mérites qui se cachent, tandis qu’en se mettant en vue, en

restant dans le monde, en cultivant ses relations, en s’en faisant de

nouvelles, un homme arrive. Après tout, les ministres et leurs amis ne

s’intéressent qu’aux gens qu’ils voient, et Rabourdin ne se doute pas

du monde! Si je n’avais pas entortillé ces trois députés, ils auraient

peut-être voulu la place de La Billardière; tandis que, reçus chez moi,

la vergogne les prend, ils deviennent nos appuis au lieu d’être nos

rivaux. J’ai fait un peu la coquette, mais je suis heureuse que les

premières niaiseries avec lesquelles on amuse les hommes aient suffi...

Le jour où commença réellement une lutte inattendue à propos de cette

place, après le dîner ministériel qui précédait une de ces soirées que

les ministres considèrent comme publiques, des Lupeaulx se trouvait à

la cheminée auprès de la femme du ministre; et, en prenant sa tasse

de café, il lui arriva de comprendre encore une fois madame Rabourdin

parmi les sept ou huit femmes véritablement supérieures de Paris; à

plusieurs reprises, il avait mis au jeu madame Rabourdin comme le

caporal Trim y mettait son bonnet.

--Ne le dites pas trop, cher ami, vous lui feriez du tort, lui dit la

femme du ministre en riant à demi.

Aucune femme n’aime à entendre faire devant elle l’éloge d’une autre

femme; toutes se réservent en ce cas la parole, afin de vinaigrer la

louange.

--Ce pauvre La Billardière est en train de mourir, reprit Son

Excellence, sa succession administrative revient à Rabourdin, qui est

un de nos plus habiles employés, et envers qui nos prédécesseurs ne

se sont pas bien conduits, quoique l’un d’eux ait dû sa Préfecture de

police sous l’Empire à certain personnage payé pour s’intéresser à

Rabourdin. Franchement, cher ami, vous êtes encore assez jeune pour

être aimé pour vous-même...

--Si la place de La Billardière est acquise à Rabourdin, je puis être

cru quand je vante la supériorité de sa femme, répliqua des Lupeaulx en

sentant l’ironie du ministre; mais si madame la comtesse veut en juger

par elle-même...

--Je l’inviterai à mon premier bal, n’est-ce pas? Votre femme

supérieure arriverait quand j’aurai de ces dames qui viennent ici pour

se moquer de nous, et qui entendraient annoncer _madame Rabourdin_.

--Mais n’annonce-t-on pas madame Firmiani chez le ministre des Affaires

Étrangères?

--Une femme née Cadignan!... dit vivement le nouveau comte en lançant

un coup d’œil foudroyant à son Secrétaire général, car ni lui ni sa

femme n’étaient nobles.

Beaucoup de personnes crurent qu’il s’agissait d’affaires importantes,

les solliciteurs demeurèrent au fond du salon. Quand des Lupeaulx

sortit, la comtesse nouvelle dit à son mari:--Je crois des Lupeaulx

amoureux?

--Ce serait donc la première fois de sa vie, répondit-il en haussant

les épaules comme pour dire à sa femme que des Lupeaulx ne s’occupait

point de bagatelles.

Le ministre vit entrer un député du Centre droit et laissa sa femme

pour aller caresser une voix indécise. Mais, sous le coup d’un désastre

imprévu qui l’accablait, ce député voulait s’assurer une protection

et venait annoncer en secret qu’il serait sous peu de jours obligé de

donner sa démission. Ainsi prévenu, le Ministère pouvait faire jouer

ses batteries avant l’Opposition.

Le ministre, c’est-à-dire des Lupeaulx, avait invité à dîner un

personnage inamovible dans tous les Ministères, assez embarrassé de

sa personne, et qui, dans son désir de prendre une contenance digne,

restait planté sur ses deux jambes réunies à la façon d’une gaîne

égyptienne. Ce fonctionnaire attendait près de la cheminée le moment de

remercier le Secrétaire-général, dont la retraite brusque et imprévue

le surprit au moment où il allait phraser un compliment. C’était

purement et simplement le caissier du ministère, le seul employé qui ne

tremblât jamais lors d’un changement.

Dans ce temps, la Chambre ne tripotait pas mesquinement le budget

comme dans le temps déplorable où nous vivons, elle ne réduisait pas

ignoblement les émoluments ministériels, elle ne faisait pas ce qu’en

style de cuisine on nomme des économies de bouts de chandelles, elle

accordait à chaque ministre qui prenait les affaires une indemnité dite

de _déplacement_. Il en coûte hélas! autant pour entrer au ministère

que pour en sortir, et l’arrivée entraîne des frais de toute nature

qu’il est peu convenable d’inventorier. Cette indemnité consistait en

vingt-cinq jolis petits mille francs. L’ordonnance apparaissait-elle

au Moniteur, pendant que grands et petits, attroupés autour des poêles

ou devant les cheminées, secoués par l’orage dans leurs places, se

disaient: «Que va faire celui-là! va-t-il augmenter le nombre des

employés, va-t-il en renvoyer deux pour en faire rentrer trois?»

le paisible caissier prenait vingt-cinq beaux billets de banque,

les attachait avec une épingle, et gravait sur sa figure de suisse

de cathédrale une expression joyeuse. Il enfilait l’escalier des

appartements et se faisait introduire chez monseigneur à son lever par

les gens qui tous confondent, en un seul et même pouvoir, l’argent et

le gardien de l’argent, le contenant et le contenu, l’idée et la forme.

Le caissier saisissait le couple ministériel à l’aurore du ravissement

pendant laquelle un homme d’État est bénin et bon prince. Au:--_Que

voulez-vous?_ du ministre, il répondait par l’exhibition des chiffons,

en disant qu’il s’empressait d’apporter à Son Excellence l’indemnité

d’usage; il en expliquait les motifs à madame étonnée, mais heureuse,

et qui ne manquait jamais de prélever quelque chose, souvent le

tout. Un déplacement est une affaire de ménage. Le caissier tournait

son compliment, et glissait à monseigneur quelques phrases:--Si Son

Excellence daignait lui conserver sa place, si elle était contente

d’un service purement mécanique, si, etc. Comme un homme qui apporte

vingt-cinq mille francs est toujours un digne employé, le caissier

ne sortait pas sans entendre sa confirmation au poste d’où il voyait

passer, repasser et trépasser les ministres depuis vingt-cinq ans. Puis

il se mettait aux ordres de madame, il apportait les treize mille

francs du mois en temps utile, il les avançait ou les retardait à

commandement, et se ménageait ainsi, suivant une vieille expression

monastique, une voix au Chapitre. Ancien teneur de livres au Trésor

quand le Trésor avait des livres tenus en parties doubles, le sieur

Saillard fut indemnisé par sa place actuelle quand on y renonça.

C’était un gros et gras bonhomme très-fort sur la tenue des livres et

très-faible en toute autre chose, rond comme un zéro, simple comme

bonjour, qui venait à pas comptés comme un éléphant, et s’en allait de

même à la Place-Royale où il demeurait dans le rez-de-chaussée d’un

vieil hôtel à lui. Il avait pour compagnon de route monsieur Isidore

Baudoyer. Chef de bureau dans la Division de monsieur La Billardière et

partant collègue de Rabourdin, lequel avait épousé sa fille Élisabeth,

et avait naturellement pris un appartement au-dessus du sien. Personne

ne doutait au Ministère que le père Saillard ne fût une bête, mais

personne n’avait jamais pu savoir jusqu’où allait sa bêtise; elle

était trop compacte pour être interrogée, elle ne sonnait pas le

creux, elle absorbait tout sans rien rendre. Bixiou (un employé dont

il sera bientôt question) avait fait sa charge en mettant une tête à

perruque sur le haut d’un œuf et deux petites jambes dessous, avec

cette inscription: «Né pour payer et recevoir sans jamais commettre

d’erreurs. Un peu moins de bonheur, il eût été garçon de la banque

de France; un peu plus d’ambition, il était remercié.» En ce moment,

le ministre regardait son caissier comme on regarde une patère ou la

corniche, sans imaginer que l’ornement puisse entendre le discours, ni

comprendre une pensée secrète.

--Je tiens d’autant plus à ce que nous arrangions tout avec le préfet

dans le plus profond mystère, que des Lupeaulx a des prétentions,

disait le ministre au député démissionnaire, sa bicoque est dans votre

Arrondissement et nous ne voulons pas de lui.

--Il n’a ni le cens, ni l’âge, dit le député.

--Oui, mais vous savez ce qui a été décidé pour Casimir Périer,

relativement à l’âge. Quant à la possession annale, des Lupeaulx

possède quelque chose qui ne vaut pas grand’chose; mais la loi n’a pas

prévu les agrandissements, et il peut acquérir; or, les commissions ont

la marche large pour les députés du Centre, et nous ne pourrions pas

nous opposer ostensiblement à la bonne volonté que l’on aurait pour ce

cher ami.

--Mais où prendrait-il l’argent pour des acquisitions?

--Et comment Manuel a-t-il été possesseur d’une maison à Paris? s’écria

le ministre.

La patère écoutait, mais bien à son corps défendant. Ces vives

interlocutions quoique murmurées aboutissaient à l’oreille de Saillard

par des caprices d’acoustique encore mal observés. Savez-vous quel

sentiment s’empara du bonhomme en entendant ces confidences politiques?

une terreur cuisante. Il était de ces gens naïfs qui se désespèrent de

paraître écouter ce qu’ils ne doivent pas entendre, d’entrer là où ils

ne sont pas appelés, de paraître hardis quand ils sont timides, curieux

quand ils sont discrets. Le caissier se glissa sur le tapis de manière

à se reculer, en sorte que le ministre le trouva fort loin quand il

l’aperçut. Saillard était un séide ministériel incapable de la moindre

indiscrétion; si le ministre l’avait cru dans son secret, il n’aurait

eu qu’à lui dire: _motus!_ Le caissier profita de l’affluence des

courtisans, regagna un fiacre de son quartier pris à l’heure lors de

ces coûteuses invitations, et revint à la Place-Royale.

A l’heure où le père Saillard voyageait dans Paris, son gendre et sa

chère Élisabeth étaient occupés avec l’abbé Gaudron, leur directeur,

à faire un vertueux boston en compagnie de quelques voisins, et d’un

certain Martin Falleix, fondeur en cuivre au faubourg Saint-Antoine,

à qui Saillard avait prêté les fonds nécessaires pour créer un

bénéficieux établissement. Ce Falleix, honnête Auvergnat venu le

chaudron sur le dos, avait été promptement employé chez les Brézac,

grands dépeceurs de châteaux. Vers vingt-sept ans, altéré de bien-être

tout comme un autre, Martin Falleix eut le bonheur d’être commandité

par monsieur Saillard pour l’exploitation d’une découverte en fonderie.

(Brevet d’invention et médaille d’or à l’exposition de 1825.) Madame

Baudoyer, dont la fille unique marchait, suivant un mot du père

Saillard, sur la queue de ses douze ans, avait jeté son dévolu sur

Falleix, garçon trapu, noiraud, actif, de probité dégourdie, dont elle

faisait l’éducation. Suivant ses idées, cette éducation consistait

à apprendre au petit Auvergnat à jouer au boston, à bien tenir ses

cartes, à ne pas laisser voir dans son jeu, à venir chez eux rasé,

les mains savonnées au gros savon ordinaire, à ne pas jurer, à parler

leur français, à porter des bottes au lieu de souliers, des chemises

en calicot au lieu de chemises en toile à sacs, à relever ses cheveux

au lieu de les tenir plats. Depuis huit jours, Élisabeth avait décidé

Falleix à ôter de ses oreilles deux énormes anneaux plats, qui

ressemblaient à des cerceaux.

--Vous allez trop loin, madame Baudoyer, dit-il en la voyant heureuse

de ce sacrifice, vous prenez sur moi trop d’empire: vous me faites

nettoyer mes dents, ce qui les ébranle; vous me ferez bientôt brosser

mes ongles et friser mes cheveux, ce qui ne va pas dans notre commerce:

on n’y aime pas les muscadins.

Élisabeth Baudoyer, _née Saillard_, est une de ces figures qui se

dérobent au pinceau par leur vulgarité même, et qui néanmoins doivent

être esquissées, car elles offrent une expression de cette petite

bourgeoisie parisienne, placée au-dessus des riches artisans et

au-dessous de la haute classe, dont les qualités sont presque des

vices, dont les défauts n’ont rien d’aimable, mais dont les mœurs,

quoique plates, ne manquent pas d’originalité. Élisabeth avait en

elle quelque chose de chétif qui faisait mal à voir. Sa taille,

qui dépassait à peine quatre pieds, était si mince que sa ceinture

comportait à peine une demi-aune. Ses traits fins, ramassés vers le

nez, donnaient à sa figure une vague ressemblance avec le museau d’une

belette. A trente ans passés, elle paraissait n’en avoir que seize

ou dix-sept. Ses yeux d’un bleu de faïence, opprimés par de grosses

paupières unies à l’arcade des sourcils, jetaient peu d’éclat. Tout en

elle était mesquin: et ses cheveux d’un blond qui tirait sur le blanc,

et son front plat éclairé par des plans où le jour semblait s’arrêter,

et son teint plein de tons gris presque plombés. Le bas du visage plus

triangulaire qu’ovale terminait irrégulièrement des contours assez

généralement tourmentés. Enfin la voix offrait une assez jolie suite

d’intonations aigres-douces. Élisabeth était bien la petite bourgeoisie

conseillant son mari le soir sur l’oreiller, n’ayant pas le moindre

mérite dans ses vertus; ambitieuse sans arrière-pensée, par le seul

développement de l’égoïsme domestique; à la campagne, elle aurait voulu

arrondir ses propriétés; dans l’administration, elle voulait avancer.

Dire la vie de son père et de sa mère, dira toute la femme en peignant

l’enfance de la jeune fille.

Monsieur Saillard avait épousé la fille d’un marchand de meubles,

établi sous les piliers des Halles. L’exiguïté de leur fortune avait

primitivement obligé monsieur et madame Saillard à de constantes

privations. Après trente-trois ans de mariage et vingt-neuf ans de

travail dans les Bureaux, la fortune des Saillard (leur société les

nommait ainsi) consistait en soixante mille francs confiés à Falleix,

l’hôtel de la Place-Royale acheté quarante mille francs en 1804, et

trente-six mille francs de dot donnés à leur fille. Dans ce capital, la

succession de la veuve Bidault, mère de madame Saillard, représentait

une somme de cinquante mille francs environ. Les appointements de

Saillard avaient toujours été de quatre mille cinq cents francs, car

sa place était un vrai cul-de-sac administratif qui pendant longtemps

ne tenta personne. Ces quatre-vingt-dix mille francs, amassés sou à

sou, provenaient donc d’économies sordides et fort inintelligemment

employées. En effet les Saillard ne connaissaient pas d’autre manière

de placer leur argent que de le porter, par somme de dix mille francs,

chez leur notaire, monsieur Sorbier, prédécesseur de Cardot, et de le

prêter à cinq pour cent par première hypothèque avec subrogation dans

les droits de la femme, quand l’emprunteur était marié! Madame Saillard

obtint en 1804 un bureau de papier timbré dont le détail détermina

l’entrée d’une servante au logis. En ce moment l’hôtel, qui valait

plus de cent mille francs, en rapportait huit mille. Falleix donnait

sept pour cent de ses soixante mille francs, outre un partage égal des

bénéfices. Ainsi les Saillard jouissaient d’au moins dix-sept mille

livres de rente. Toute l’ambition du bonhomme était d’avoir la croix en

prenant sa retraite.

La jeunesse d’Élisabeth fut un travail constant dans une famille dont

les mœurs étaient si pénibles et les idées si simples. On y délibérait

sur l’acquisition d’un chapeau pour Saillard, on comptait combien

d’années avait duré un habit, les parapluies étaient accrochés par

en haut au moyen d’une boucle en cuivre. Depuis 1804, il ne s’était

pas fait une réparation à la maison. Les Saillard gardaient leur

rez-de-chaussée dans l’état où le précédent propriétaire le leur avait

livré: les trumeaux étaient dédorés, les peintures des dessus de porte

se voyaient à peine sous la couche de poussière qu’y avait mise le

Temps. Ils conservaient dans ces grandes et belles pièces à cheminées

en marbre sculpté, à plafonds dignes de ceux de Versailles, les meubles

trouvés chez la veuve Bidault. C’étaient des fauteuils en bois de noyer

disjoints et couverts en tapisseries, des commodes en bois de rose, des

guéridons à galerie en cuivre et à marbres blancs fendus, un superbe

secrétaire de Boulle auquel la mode n’avait pas encore rendu sa valeur,

enfin le tohu-bohu des bonnes occasions saisies par la marchande

des piliers des Halles: tableaux achetés à cause de la beauté

des cadres; vaisselle d’ordre composite, c’est-à-dire un dessert en

magnifiques assiettes du Japon, et le reste en porcelaine de toutes les

paroisses; argenterie dépareillée, vieux cristaux, beau linge damassé,

lit en tombeau garni de perse et à plumes. Au milieu de toutes ces

reliques, madame Saillard habitait une bergère d’acajou moderne, les

pieds sur une chaufferette brûlée à chaque trou, près d’une cheminée

pleine de cendres et sans feu, sur laquelle se voyaient un cartel, des

bronzes antiques, des candélabres à fleurs, mais sans bougies, car

elle s’éclairait avec un martinet en cuivre d’où s’élevait une haute

chandelle cannelée par différents coulages.

[Illustration: IMP. S. RAÇON.

MADAME SAILLARD ET SA FILLE.

Quoiqu’elle eût cinquante-sept ans et que sess travaux obstinés

au sein du ménage lui permissent bien de se reposer, elle

tricotait les bas de son mari, etc...

(LES EMPLOYÉS.)]

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 16 / 56 段