--La princesse est une des héroïnes du parti légitimiste, n’est-ce pas

un devoir pour tout homme de cœur de la protéger _quand même_? répondit

froidement d’Arthez. Ce qu’elle a fait pour la cause de ses maîtres

excuserait la plus folle vie.

--Il joue serré, dit Nathan à Blondet.

--Absolument comme si la princesse en valait la peine, répondit

Rastignac qui s’était joint à eux.

D’Arthez alla chez la princesse, qui l’attendait en proie aux plus

vives anxiétés. Le résultat de cette expérience que Diane avait

favorisée pouvait lui être fatal. Pour la première fois de sa vie,

cette femme souffrait dans son cœur et suait dans sa robe. Elle ne

savait quel parti prendre au cas où d’Arthez croirait le monde qui

dirait vrai, au lieu de la croire, elle qui mentait; car, jamais un

caractère si beau, un homme si complet, une âme si pure, une conscience

si ingénue ne s’étaient offerts à sa vue, à sa portée. Si elle avait

ourdi de si cruels mensonges, elle y avait été poussée par le désir de

connaître le véritable amour. Cet amour, elle le sentait poindre dans

son cœur, elle aimait d’Arthez; elle était condamnée à le tromper,

car elle voulait rester pour lui l’actrice sublime qui avait joué la

comédie à ses yeux. Quand elle entendit le pas de Daniel dans la salle

à manger, elle éprouva une commotion, un tressaillement qui l’agita

jusque dans les principes de sa vie. Ce mouvement qu’elle n’avait

jamais eu pendant l’existence la plus aventureuse pour une femme de

son rang, lui apprit alors qu’elle avait joué son bonheur. Ses yeux,

qui regardaient dans l’espace, embrassèrent d’Arthez tout entier; elle

vit à travers sa chair, elle lut dans son âme: le soupçon ne l’avait

même donc pas effleuré de son aile de chauve-souris. Le terrible

mouvement de cette peur eut alors sa réaction, la joie faillit étouffer

l’heureuse Diane; car il n’est pas de créature qui n’ait plus de force

pour supporter le chagrin que pour résister à l’extrême félicité.

--Daniel, on m’a calomniée et tu m’as vengée! s’écria-t-elle en se

levant et en lui ouvrant les bras.

Dans le profond étonnement que lui causa ce mot dont les racines

étaient invisibles pour lui, Daniel se laissa prendre la tête par deux

belles mains, et la princesse le baisa saintement au front.

--Comment avez-vous su...

--O niais illustre! ne vois-tu pas que je t’aime follement?

Depuis ce jour, il n’a plus été question de la princesse de Cadignan,

ni de d’Arthez. La princesse a hérité de sa mère quelque fortune, elle

passe tous les étés à Genève dans une villa avec le grand écrivain,

et revient pour quelques mois d’hiver à Paris. D’Arthez ne se montre

qu’à la Chambre, et ses publications sont devenues excessivement rares.

Est-ce un dénoûment? Oui, pour les gens d’esprit; non, pour ceux qui

veulent tout savoir.

Aux Jardies, juin 1839.

LES EMPLOYÉS,

OU

LA FEMME SUPÉRIEURE.

A LA COMTESSE SÉRAFINA SAN-SÉVERINO, NÉE PORCIA.

_Obligé de tout lire pour tâcher de ne rien répéter, je

feuilletais, il y a quelques jours, les trois cents contes plus

ou moins drôlatiques de_ Il Bandello, _écrivain du seizième

siècle, peu connu en France, et publiés dernièrement en entier

à Florence dans l’édition compacte des Conteurs italiens: votre

nom, de même que celui du comte, a aussi vivement frappé mes yeux

que si c’était vous-même, madame. Je parcourais pour la première

fois_ Il Bandello _dans le texte original, et j’ai trouvé, non

sans surprise, chaque conte, ne fût-il que de cinq pages, dédié

par une lettre familière aux rois, aux reines, aux plus illustres

personnages du temps, parmi lesquels se remarquent les nobles du

Milanais, du Piémont, patrie de_ Il Bandello, _de Florence et

de Gênes. C’est les_ Dolcini _de Mantoue, les_ San-Severini _de

Créma, les_ Visconti _de Milan, les_ Guidoboni _de Tortone, les_

Sforza, _les_ Doria, _les_ Frégose, _les_ Dante Alighieri _(il

en existait encore un), les_ Frascator, _la reine Marguerite de

France, l’empereur d’Allemagne, le roi de Bohême, Maximilien,

archiduc d’Autriche, les_ Medici, _les_ Sauli, Pallavicini,

Bentivoglio _de Bologne_, Soderini, Colonna, Scaliger, _les_

Cardone _d’Espagne. En France: les Marigny, Anne de Polignac

princesse de Marsillac et comtesse de Larochefoucauld, le

cardinal d’Armagnac, l’évêque de Cahors, enfin toute la grande

compagnie du temps, heureuse et flattée de sa correspondance avec

le successeur de Boccace. J’ai vu aussi combien_ Il Bandello

_avait de noblesse dans le caractère: s’il a orné son œuvre de

ces noms illustres, il n’a pas trahi la cause de ses amitiés

privées. Après la_ signora Gallerana, _comtesse de Bergame, vient

le médecin à qui il a dédié son conte de_ Roméo et Juliette;

_après_ la signora molto magnifica Hypolita Visconti ed Atellana,

_vient le simple capitaine de cavalerie légère_, Livio Liviano;

_après le duc d’Orléans, un prédicateur; après une_ Riario,

_vient_ messer magnifico Girolamo Ungaro, mercante lucchese, _un

homme vertueux auquel il raconte comment_ un gentiluomo navarese

sposa una che era sua sorella et figliuola, non lo sapendo,

_sujet qui lui avait été envoyé par la reine de Navarre. J’ai

pensé que je pouvais, comme_ Il Bandello, _mettre un de mes récits

sous la protection d_’una virtuosa, gentillissima, illustrissima

contessa Serafina San-Severina, _et lui adresser des vérités que

l’on prendra pour des flatteries. Pourquoi ne pas avouer combien

je suis fier d’attester ici et ailleurs, qu’aujourd’hui, comme

au seizième siècle, les écrivains, à quelque étage que les mette

pour un moment la mode, sont consolés des calomnies, des injures,

des critiques amères, par de belles et nobles amitiés dont les

suffrages aident à vaincre les ennuis de la vie littéraire.

Paris, cette cervelle du monde, vous a tant plu par l’agitation

continuelle de ses esprits, il a été si bien compris par la

délicatesse vénitienne de votre intelligence; vous avez tant

aimé ce riche salon de Gérard que nous avons perdu, et où se

voyaient, comme dans l’œuvre de_ Il Bandello, _les illustrations

européennes de ce quart de siècle; puis les fêtes brillantes,

les inaugurations enchantées que fait cette grande et dangereuse

syrène, vous ont tant émerveillée, vous avez si naïvement dit vos

impressions, que vous prendrez sans doute sous votre protection

la peinture d’un monde que vous n’avez pas dû connaître, mais

qui ne manque pas d’originalité. J’aurais voulu avoir quelque

belle poésie à vous offrir, à vous qui avez autant de poésie dans

l’âme et au cœur que votre personne en exprime; mais si un pauvre

prosateur ne peut donner que ce qu’il a, peut-être rachètera-t-il

à vos yeux la modicité du présent par les hommages respectueux

d’une de ces profondes et sincères admirations que vous inspirez._

DE BALZAC.

A Paris, où les hommes d’étude et de pensée ont quelques analogies

en vivant dans le même milieu, vous avez dû rencontrer plusieurs

figures semblables à celle de monsieur Rabourdin, que ce récit

prend au moment où il est Chef de Bureau à l’un des plus importants

Ministères: quarante ans, des cheveux gris d’une si jolie nuance que

les femmes peuvent à la rigueur les aimer ainsi, et qui adoucissent

une physionomie mélancolique; des yeux bleus pleins de feu, un teint

encore blanc, mais chaud et parsemé de quelques rougeurs violentes; un

front et un nez à la Louis XV, une bouche sérieuse, une taille élevée,

maigre ou plutôt maigrie comme celle d’un homme qui relève de maladie,

enfin une démarche entre l’indolence du promeneur et la méditation de

l’homme occupé. Si ce portrait fait préjuger un caractère, la mise de

l’homme contribuait peut-être à le mettre en relief. Rabourdin portait

habituellement une grande redingote bleue, une cravate blanche, un

gilet croisé à la Robespierre, un pantalon noir sans sous-pieds, des

bas de soie gris et des souliers découverts. Rasé, lesté de sa tasse

de café dès huit heures du matin, il sortait avec une exactitude

d’horloge, et passait par les mêmes rues en se rendant au Ministère;

mais si propre, si compassé que vous l’eussiez pris pour un Anglais

allant à son ambassade. A ces traits principaux, vous devinez le père

de famille harassé par des contrariétés au sein du ménage, tourmenté

par des ennuis au Ministère, mais assez philosophe pour prendre la vie

comme elle est; un honnête homme aimant son pays et le servant, sans se

dissimuler les obstacles que l’on rencontre à vouloir le bien; prudent

parce qu’il connaît les hommes, d’une exquise politesse avec les femmes

parce qu’il n’en attend rien; enfin, un homme plein d’acquis, affable

avec ses inférieurs, tenant à une grande distance ses égaux, et d’une

haute dignité avec ses chefs. A cette époque, en 1825, vous eussiez

remarqué surtout en lui l’air froidement résigné de l’homme qui avait

enterré les illusions de la jeunesse, qui avait renoncé à de secrètes

ambitions; vous eussiez reconnu l’homme découragé mais encore sans

dégoût et qui persiste dans ses premiers projets, plus pour employer

ses facultés que dans l’espoir d’un douteux triomphe. Il n’était décoré

d’aucun ordre, et s’accusait comme d’une faiblesse d’avoir porté celui

du Lys aux premiers jours de la Restauration.

La vie de cet homme offrait des particularités mystérieuses; il n’avait

jamais connu son père; sa mère, femme chez qui le luxe éclatait,

toujours parée, toujours en fête, ayant un riche équipage, dont la

beauté lui parut merveilleuse par souvenir, et qu’il voyait rarement,

lui laissa peu de chose; mais elle lui avait donné l’éducation

vulgaire et incomplète qui produit tant d’ambitions et si peu de

capacités. A seize ans, quelques jours avant la mort de sa mère, il

était sorti du lycée Napoléon pour entrer comme surnuméraire dans les

Bureaux. Un protecteur inconnu l’avait promptement fait appointer.

A vingt-deux ans, Rabourdin était Sous-Chef, et Chef à vingt-cinq.

Depuis ce jour, la main qui soutenait ce garçon dans la vie n’avait

plus fait sentir son pouvoir que dans une seule circonstance; elle

l’avait amené, lui pauvre, dans la maison de monsieur Leprince, ancien

commissaire-priseur, homme veuf, passant pour très-riche et père

d’une fille unique. Xavier Rabourdin devint éperdument amoureux de

mademoiselle Célestine Leprince, alors âgée de dix-sept ans et qui

avait les prétentions de deux cent mille francs de dot. Soigneusement

élevée par une mère artiste qui lui transmit tous ses talents, cette

jeune personne devait attirer les regards des hommes les plus haut

placés. Elle était grande, belle et admirablement bien faite; elle

peignait, était bonne musicienne, parlait plusieurs langues et avait

reçu quelque teinture de science, dangereux avantage qui oblige une

femme à beaucoup de précautions si elle veut éviter toute pédanterie.

Aveuglée par une tendresse mal entendue, la mère avait donné de

fausses espérances à sa fille sur son avenir: à l’entendre, un duc ou

un ambassadeur, un maréchal de France ou un ministre pouvaient seuls

mettre sa Célestine à la place qui lui convenait dans la société. Cette

fille avait d’ailleurs les manières, le langage et les façons du grand

monde. Sa toilette était plus riche et plus élégante que ne doit l’être

celle d’une fille à marier: un mari ne pouvait plus lui donner que

le bonheur. Et, encore, les _gâteries_ continuelles de la mère, qui

mourut deux ans avant le mariage de sa fille, rendaient-elles assez

difficile la tâche d’un amant: il fallait du sang-froid pour gouverner

une pareille femme. Les bourgeois effrayés se retirèrent. Orphelin,

sans autre fortune que sa place de Chef de Bureau, Xavier fut proposé

par monsieur Leprince à Célestine qui résista longtemps. Mademoiselle

Leprince n’avait aucune objection contre son prétendu: il était jeune,

amoureux et beau; mais elle ne voulait pas se nommer madame Rabourdin.

Le père dit à sa fille que Rabourdin était du bois dont on faisait les

ministres. Célestine répondit que jamais homme qui avait nom Rabourdin

n’arriverait sous le gouvernement des Bourbons, etc., etc. Forcé dans

ses retranchements, le père commit une grave indiscrétion en déclarant

à sa fille que son futur serait Rabourdin _de quelque chose_ avant

l’âge requis pour entrer à la Chambre. Xavier devait être bientôt

maître des requêtes et secrétaire-général de son Ministère. De ces deux

échelons, ce jeune homme s’élancerait dans les régions supérieures de

l’administration, riche d’une fortune et d’un nom transmis par certain

testament à lui connu. Le mariage se fit.

Rabourdin et sa femme crurent à cette mystérieuse puissance. Emportés

par l’espérance et par le laissez-aller que les premières amours

conseillent aux jeunes mariés, monsieur et madame Rabourdin dévorèrent

en cinq ans près de cent mille francs sur leur capital. Justement

effrayée de ne pas voir avancer son mari, Célestine voulut employer

en terres les cent mille francs restant de sa dot, placement qui

donna peu de revenu; mais un jour la succession de monsieur Leprince

récompenserait de sages privations par les fruits d’une belle aisance.

Quand le vieux commissaire-priseur vit son gendre déshérité de ses

protections, il tenta, par amour pour sa fille, de réparer ce secret

échec en risquant une partie de sa fortune dans une spéculation pleine

de chances favorables; mais le pauvre homme, atteint par une des

liquidations de la Maison Nucingen, mourut de chagrin, ne laissant

qu’une dizaine de beaux tableaux qui ornèrent le salon de sa fille,

et quelques meubles antiques qu’elle mit au grenier. Huit années

de vaine attente firent enfin comprendre à madame Rabourdin que le

paternel protecteur de son mari devait avoir été surpris par la mort,

que le testament avait été supprimé ou perdu. Deux ans avant la mort

de Leprince, la place de Chef de Division, devenue vacante, avait

été donnée à un monsieur de La Billardière, parent d’un député de

la Droite, fait ministre en 1823. C’était à quitter le métier. Mais

Rabourdin pouvait-il abandonner huit mille francs de traitement avec

gratifications, quand son ménage s’était accoutumé à les dépenser,

et qu’ils formaient les trois quarts du revenu? D’ailleurs, au bout

de quelques années de patience, n’avait-il pas droit à une pension?

Quelle chute pour une femme dont les hautes prétentions au début de

la vie étaient presque légitimes, et qui passait pour être une femme

supérieure!

Madame Rabourdin avait justifié les espérances que donnait mademoiselle

Leprince: elle possédait les éléments de l’apparente supériorité

qui plaît au monde, sa vaste instruction lui permettait de parler à

chacun son langage, ses talents étaient réels, elle montrait un esprit

indépendant et élevé, sa conversation captivait autant par sa variété

que par l’étrangeté des idées. Ces qualités utiles et bien placées

chez une souveraine, chez une ambassadrice, servaient à peu de chose

dans un ménage où tout devait aller terre-à-terre. Les personnes qui

parlent bien veulent un public, aiment à parler longtemps et fatiguent

quelquefois. Pour satisfaire aux besoins de son esprit, madame

Rabourdin avait pris un jour de réception par semaine, elle allait

beaucoup dans le monde afin d’y goûter les jouissances auxquelles son

amour-propre l’avait habituée. Ceux qui connaissent la vie de Paris

sauront ce que souffrait une femme de cette trempe, assassinée dans

son intérieur par l’exiguïté de ses moyens pécuniaires. Malgré tant de

niaises déclamations sur l’argent, il faut toujours quand on habite

Paris être acculé au pied des additions, rendre hommage aux chiffres

et baiser la patte fourchue du Veau d’or. Quel problème! douze mille

livres de rente pour défrayer un ménage composé du père, de la mère, de

deux enfants, d’une femme de chambre et d’une cuisinière, le tout logé

rue Duphot, au second, dans un appartement de cent louis! Prélevez la

toilette et les voitures de madame avant d’évaluer les grosses dépenses

de maison, car la toilette passait avant tout; voyez ce qui reste pour

l’éducation des enfants (une fille de sept ans, un garçon de neuf ans,

dont l’entretien, malgré une bourse entière, coûtait déjà deux mille

francs), vous trouverez que madame Rabourdin pouvait à peine donner

trente francs par mois à son mari. Presque tous les maris parisiens en

sont là, sous peine d’être des monstres. Cette femme qui s’était crue

destinée à briller dans le monde, à le dominer, vit enfin arriver le

moment où elle serait forcée d’user son intelligence et ses facultés

dans une lutte ignoble, inattendue, en se mesurant corps à corps avec

son livre de dépense. Déjà, grande souffrance d’amour-propre! elle

avait congédié son domestique mâle, lors de la mort de son père. La

plupart des femmes se fatiguent dans cette lutte journalière, elles

se plaignent, et finissent par se plier à leur sort; mais au lieu de

déchoir, l’ambition de Célestine grandissait avec les difficultés, elle

ne pouvait pas les vaincre, elle voulait les enlever; car, à ses yeux,

cette complication dans les ressorts de la vie était comme le nœud

gordien qui ne se dénoue pas et que le génie tranche. Loin de consentir

à la mesquinerie d’une destinée bourgeoise, elle s’impatientait des

retards qu’éprouvaient les grandes choses de son avenir, en accusant

le sort de tromperie. Célestine se croyait de bonne foi une femme

supérieure. Peut-être avait-elle raison, peut-être eût-elle été

grande dans de grandes circonstances, peut-être n’était-elle pas à sa

place. Reconnaissons-le: il existe des variétés dans la femme comme

dans l’homme que se façonnent les Sociétés pour leurs besoins. Or,

dans l’Ordre Social comme dans l’Ordre Naturel, il se trouve plus de

jeunes pousses qu’il n’y a d’arbres, plus de frai que de poissons

arrivés à tout leur développement: beaucoup de capacités, des Athanase

Granson, doivent donc mourir étouffées comme les graines qui tombent

sur une roche nue. Certes, il y a des femmes de ménage, des femmes

d’agrément, des femmes de luxe, des femmes exclusivement épouses,

ou mères, ou amantes, des femmes purement spirituelles ou purement

matérielles; comme il y a des artistes, des soldats, des artisans, des

mathématiciens, des poètes, des négociants, des gens qui entendent

l’argent, l’agriculture ou l’administration. Puis la bizarrerie des

événements amène des contre-sens: beaucoup d’appelés et peu d’élus

est une loi de la Cité aussi bien que du Ciel. Madame Rabourdin se

jugeait très-capable d’éclairer un homme d’État, d’échauffer l’âme d’un

artiste, de servir les intérêts d’un inventeur et de l’assister dans

ses luttes, de se dévouer à la politique financière d’un Nucingen,

d’un Keller, de représenter avec éclat une haute fortune. Peut-être

voulait-elle ainsi s’expliquer à elle-même son horreur pour le livre

du blanchisseur, pour les contrôles journaliers de la cuisine, les

supputations économiques et les soins d’un petit ménage. Elle se

faisait supérieure là où elle avait plaisir à l’être. En sentant si

vivement les épines d’une position qui peut se comparer à celle de

saint Laurent sur son gril, elle devait laisser échapper des cris.

Aussi, dans ses paroxysmes d’ambition contrariée, dans les moments

où sa vanité blessée lui causait de lancinantes douleurs, Célestine

s’attaquait-elle à Xavier Rabourdin. N’était-ce pas à son mari de

la placer convenablement! Si elle était un homme, elle aurait bien

eu l’énergie de faire une prompte fortune pour rendre heureuse une

femme aimée! Elle lui reprochait d’être trop honnête homme; ce qui,

dans la bouche de certaines femmes, est un brevet d’imbécillité.

Elle lui dessinait de superbes plans dans lesquels elle négligeait

les obstacles qu’y apportent les hommes et les choses; puis, comme

toutes les femmes animées par un sentiment violent, elle devenait en

pensée plus machiavélique qu’un Gondreville, plus rouée que Maxime de

Trailles; son esprit concevait tout, et elle se contemplait elle-même

dans l’étendue de ses idées. Au débouché de ces belles imaginations,

Rabourdin, à qui la pratique était connue, restait froid. Célestine

attristée jugea son mari étroit de cervelle, timide, peu compréhensif,

et prit insensiblement la plus fausse opinion sur le compagnon de

sa vie: d’abord, elle l’éteignait constamment par le brillant de sa

discussion; puis, comme ses idées lui venaient par éclairs, elle

l’arrêtait court quand il commençait à donner une explication, afin de

ne pas perdre une étincelle de son esprit. Dès les premiers jours de

leur mariage, en se sentant aimée et admirée par Rabourdin, Célestine

fut sans façon avec lui; elle se mit au-dessus de toutes les lois

conjugales et de politesse intime, en demandant au nom de l’amour le

pardon de ses petits méfaits; et comme elle ne se corrigea point, elle

domina constamment. Dans cette situation, un homme se trouve vis-à-vis

de sa femme comme un enfant devant son précepteur, quand il ne peut

ou ne veut pas croire que l’enfant qu’il a régenté petit soit devenu

grand. Semblable à madame de Staël, qui criait en plein salon à un

plus grand homme qu’elle: «Savez-vous que vous venez de dire quelque

chose de bien profond!» madame Rabourdin disait de son mari:--Il a

quelquefois de l’esprit. Insensiblement la dépendance dans laquelle

elle continuait à tenir Xavier se manifesta sur sa physionomie par

d’imperceptibles mouvements; son attitude et ses manières exprimèrent

son manque de respect. Sans le savoir, elle nuisit donc à son mari; car

en tout pays, avant de juger un homme, le monde écoute ce qu’en pense

sa femme, et demande ainsi ce que les Genevois appellent _un préavis_

(en genevois on prononce _préavisse_). Quand Rabourdin s’aperçut des

fautes que l’amour lui avait fait commettre, le pli était pris; il se

tut et souffrit. Semblable à quelques hommes chez lesquels le sentiment

et les idées sont en force égale, chez lesquels il se rencontre tout à

la fois une belle âme et une cervelle bien organisée, il était l’avocat

de sa femme au tribunal de son jugement; il se disait que la nature

l’avait destinée à un rôle manqué par sa faute, à lui; elle était comme

un cheval anglais de pur sang, un coureur attelé à une charrette pleine

de moellons, elle souffrait; enfin il se condamnait. Puis, à force de

les répéter, sa femme lui avait inoculé ses croyances en elle-même.

Les idées sont contagieuses en ménage: le Neuf Thermidor est, comme

tant d’événements immenses, le résultat d’une influence féminine.

Aussi, poussé par l’ambition de Célestine, Rabourdin avait-il songé

depuis long-temps au moyen de la satisfaire; mais il lui cachait ses

espérances pour ne pas lui en infliger les tourments. Cet homme de bien

était résolu de se faire jour dans l’administration en y pratiquant

une forte trouée. Il voulait y produire une de ces révolutions qui

placent un homme à la tête d’une partie quelconque de la société; mais

incapable de la bouleverser à son profit, il roulait des pensées utiles

et rêvait un triomphe obtenu par de nobles moyens. Cette idée à la fois

ambitieuse et généreuse, il est peu d’employés qui ne l’aient conçue;

mais chez les employés comme chez les artistes, il y a beaucoup plus

d’avortements que d’enfantements, ce qui revient au mot de Buffon: Le

génie c’est la patience.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 13 / 56 段