--Enfin, je n’en ai jamais voulu à la duchesse d’Uxelles d’avoir

plus aimé monsieur de Maufrigneuse que la pauvre Diane que voici.

Ma mère m’avait très-peu vue, elle m’avait oubliée; mais elle s’est

mal conduite envers moi, de femme à femme, en sorte que ce qui est

mal de femme à femme devient horrible de mère à fille. Les mères

qui mènent une vie comme celle de la duchesse d’Uxelles tiennent

leurs filles loin d’elles, je suis donc entrée dans le monde quinze

jours avant mon mariage. Jugez de mon innocence? Je ne savais rien,

j’étais incapable de deviner le secret de cette alliance. J’avais

une belle fortune: soixante mille livres de rente en forêts, que la

Révolution avait oublié de vendre en Nivernais ou n’avait pu vendre

et qui dépendaient du beau château d’Anzy; monsieur de Maufrigneuse

était criblé de dettes. Si plus tard j’ai appris ce que c’était que

d’avoir des dettes, j’ignorais alors trop complétement la vie pour le

soupçonner. Les économies faites sur ma fortune servirent à pacifier

les affaires de mon mari. Monsieur de Maufrigneuse avait trente-huit

ans quand je l’épousai, mais ces années étaient comme celles des

campagnes des militaires, elles devaient compter double. Ah! il avait

bien plus de soixante-seize ans. A quarante ans, ma mère avait encore

des prétentions, et je me suis trouvée entre deux jalousies. Quelle vie

ai-je menée pendant dix ans?... Ah! si l’on savait ce que souffrait

cette pauvre petite femme tant soupçonnée! Être gardée par une mère

jalouse de sa fille! Dieu!... Vous autres qui faites des drames,

vous n’en inventerez jamais un aussi noir, aussi cruel que celui-là.

Ordinairement, d’après le peu que je sais de la littérature, un drame

est une suite d’actions, de discours, de mouvements qui se précipitent

vers une catastrophe; mais ce dont je vous parle est la plus horrible

catastrophe en action! C’est l’avalanche tombée le matin sur vous qui

retombe le soir, et qui retombera le lendemain. J’ai froid au moment où

je vous parle et où je vous éclaire la caverne sans issue, froide et

sombre dans laquelle j’ai vécu. S’il faut tout vous dire, la naissance

de mon pauvre enfant qui d’ailleurs est tout moi-même... vous avez

dû être frappé de sa ressemblance avec moi? c’est mes cheveux, mes

yeux, la coupe de mon visage, ma bouche, mon sourire, mon menton,

mes dents... Eh! bien, sa naissance est un hasard ou le fait d’une

convention de ma mère et de mon mari. Je suis restée long-temps jeune

fille après mon mariage, quasi délaissée le lendemain, mère sans être

femme. La duchesse se plaisait à prolonger mon ignorance, et, pour

atteindre à ce but, une mère a près de sa fille d’horribles avantages.

Moi, pauvre petite, élevée dans un couvent comme une rose mystique,

ne sachant rien du mariage, développée fort tard, je me trouvais

très-heureuse: je jouissais de la bonne intelligence et de l’harmonie

de notre famille. Enfin j’étais entièrement divertie de penser à

mon mari, qui ne me plaisait guère et qui ne faisait rien pour se

montrer aimable, par les premières joies de la maternité: elles furent

d’autant plus vives que je n’en soupçonnais pas d’autres. On m’avait

tant corné aux oreilles le respect qu’une mère se devait à elle-même!

Et d’ailleurs, une jeune fille aime toujours à _jouer à la maman_. A

l’âge où j’étais, un enfant remplace alors la poupée. J’étais si fière

d’avoir cette belle fleur, car Georges était beau... une merveille!

Comment songer au monde quand on a le bonheur de nourrir et de soigner

un petit ange! J’adore les enfants quand ils sont tout petits, blancs

et roses. Moi, je ne voyais que mon fils, je vivais avec mon fils,

je ne laissais pas sa gouvernante l’habiller, le déshabiller, le

changer. Ces soins, si ennuyeux pour les mères qui ont des régiments

d’enfants, étaient tout plaisir pour moi. Mais après trois ou quatre

ans, comme je ne suis pas tout à fait sotte, malgré le soin que l’on

mettait à me bander les yeux, la lumière a fini par les atteindre.

Me voyez-vous au réveil, quatre ans après, en 1819? Les _Deux Frères

ennemis_ sont une tragédie à l’eau rose auprès d’une mère et d’une

fille placées comme nous le fûmes alors, la duchesse et moi; je les ai

bravés alors, elle et mon mari, par des coquetteries publiques qui ont

fait parler le monde... Dieu sait comme! Vous comprenez, mon ami, que

les hommes avec lesquels j’étais soupçonnée de légèreté avaient pour

moi la valeur du poignard dont on se sert pour frapper son ennemi.

Préoccupée de ma vengeance, je ne sentais pas les blessures que je me

portais à moi-même. Innocente comme un enfant, je passais pour une

femme perverse, pour la plus mauvaise femme du monde, et je n’en savais

rien. Le monde est bien sot, bien aveugle, bien ignorant; il ne pénètre

que les secrets qui l’amusent, qui servent sa méchanceté; les choses

les plus grandes, les plus nobles, il se met la main sur les yeux pour

ne pas les voir. Mais il me semble que, dans ce temps, j’ai eu des

regards, des attitudes d’innocence révoltée, des mouvements de fierté

qui eussent été des bonnes fortunes pour de grands peintres. J’ai dû

éclairer des bals par les tempêtes de ma colère, par les torrents de

mon dédain. Poésie perdue! on ne fait ces sublimes poèmes que dans

l’indignation qui nous saisit à vingt ans! Plus tard on ne s’indigne

plus, on est las, on ne s’étonne plus du vice, on est lâche, on a peur.

Moi, j’allais, oh! j’allais bien. J’ai joué le plus sot personnage

au monde: j’ai eu les charges du crime sans en avoir les bénéfices.

J’avais tant de plaisir à me compromettre! Ah! j’ai fait des malices

d’enfant. Je suis allée en Italie avec un jeune étourdi que j’ai

planté là quand il m’a parlé d’amour; mais quand j’ai su qu’il s’était

compromis pour moi (il avait fait un faux pour avoir de l’argent!) j’ai

couru le sauver. Ma mère et mon mari, qui savaient le secret de ces

choses, me tenaient en bride comme une femme prodigue. Oh! cette fois,

je suis allée au roi. Louis XVIII, cet homme sans cœur, a été touché:

il m’a donné cent mille francs sur sa cassette. Le marquis d’Esgrignon,

ce jeune homme que vous avez peut-être rencontré dans le monde et qui

a fini par faire un très-riche mariage, a été sauvé de l’abîme où il

s’était plongé pour moi. Cette aventure, causée par ma légèreté, m’a

fait réfléchir. Je me suis aperçue que j’étais la première victime

de ma vengeance. Ma mère, mon mari, mon beau-père avaient le monde

pour eux, ils paraissaient protéger mes folies. Ma mère, qui me

savait bien trop fière, trop grande, trop d’Uxelles pour me conduire

vulgairement, fut alors épouvantée du mal qu’elle avait fait. Elle

avait cinquante-deux ans, elle a quitté Paris, elle est allée vivre à

Uxelles. Elle se repent maintenant de ses torts, elle les expie par

la dévotion la plus outrée et par une affection sans bornes pour moi.

Mais, en 1823, elle m’a laissée seule et face à face avec monsieur de

Maufrigneuse. Oh! mon ami, vous autres hommes, vous ne pouvez savoir ce

qu’est un vieil homme à bonnes fortunes. Quel intérieur que celui d’un

homme accoutumé aux adorations des femmes du monde, qui ne trouve ni

encens, ni encensoir chez lui, mort à tout, et jaloux par cela même!

J’ai voulu, quand monsieur de Maufrigneuse a été tout à moi, j’ai voulu

être une bonne femme; mais je me suis heurtée à toutes les aspérités

d’un esprit chagrin, à toutes les fantaisies de l’impuissance, aux

puérilités de la niaiserie, à toutes les vanités de la suffisance,

à un homme qui était enfin la plus ennuyeuse élégie du monde, et

qui me traitait comme une petite fille, qui se plaisait à humilier

mon amour-propre à tout propos, à m’aplatir sous les coups de son

expérience, à me prouver que j’ignorais tout. Il me blessait à chaque

instant. Enfin il a tout fait pour se faire prendre en détestation et

me donner le droit de le trahir; mais j’ai été la dupe de mon cœur et

de mon envie de bien faire pendant trois ou quatre années! Savez-vous

le mot infâme qui m’a fait faire d’autres folies? Inventerez-vous

jamais l’horrible des calomnies du monde?--La duchesse de Maufrigneuse

est revenue à son mari, se disait-on.--Bah! c’est par dépravation,

c’est un triomphe que de ranimer les morts, elle n’avait plus que cela

à faire, a répondu ma meilleure amie, une parente, celle chez qui j’ai

eu le bonheur de vous rencontrer.

--Madame d’Espard! s’écria Daniel en faisant un geste d’horreur.

--Oh! je lui ai pardonné, mon ami. D’abord le mot est excessivement

spirituel, et peut-être ai-je dit moi-même de plus cruelles épigrammes

sur de pauvres femmes tout aussi pures que je l’étais.

D’Arthez rebaisa la main de cette sainte femme qui, après lui avoir

servi une mère hachée en morceaux, avoir fait du prince de Cadignan

que vous connaissez, un Othello à triple garde, se mettait elle-même

en capilotade et se donnait des torts, afin de se donner aux yeux du

candide écrivain cette virginité que la plus niaise des femmes essaie

d’offrir à tout prix à son amant.

--Vous comprenez, mon ami, que je suis rentrée dans le monde avec

éclat et pour y faire des éclats. J’ai subi là des luttes nouvelles,

il a fallu conquérir mon indépendance et neutraliser monsieur de

Maufrigneuse. J’ai donc mené par d’autres raisons une vie dissipée.

Pour m’étourdir, pour oublier la vie réelle par une vie fantastique,

j’ai brillé, j’ai donné des fêtes, j’ai fait la princesse, et j’ai fait

des dettes. Chez moi, je m’oubliais dans le sommeil de la fatigue,

je renaissais belle, gaie, folle pour le monde; mais, à cette triste

lutte de la fantaisie contre la réalité, j’ai mangé ma fortune. La

révolte de 1830 est arrivée, au moment où je rencontrais au bout

de cette existence des Mille et une Nuits l’amour saint et pur que

(je suis franche!) je désirais connaître. Avouez-le? n’était-ce pas

naturel chez une femme dont le cœur comprimé par tant de causes et

d’accidents se réveillait à l’âge où la femme se sent trompée, et où

je voyais autour de moi tant de femmes heureuses par l’amour. Ah!

pourquoi Michel Chrestien fut-il si respectueux? Il y a eu là encore

une raillerie pour moi. Que voulez-vous? En tombant, j’ai tout perdu,

je n’ai eu d’illusion sur rien; j’avais tout pressé, hormis un seul

fruit pour lequel je n’ai plus ni goût, ni dents. Enfin, je me suis

trouvée désenchantée du monde quand il me fallait quitter le monde. Il

y a là quelque chose de providentiel, comme dans les insensibilités

qui nous préparent à la mort. (Elle fit un geste plein d’onction

religieuse.)--Tout alors m’a servi, reprit-elle, les désastres de

la monarchie et ses ruines m’ont aidée à m’ensevelir. Mon fils me

console de bien des choses. L’amour maternel nous rend tous les autres

sentiments trompés! Et le monde s’étonne de ma retraite; mais j’y ai

trouvé la félicité. Oh! si vous saviez combien est heureuse ici la

pauvre créature qui est là devant vous! En sacrifiant tout à mon fils,

j’oublie les bonheurs que j’ignore et que j’ignorerai toujours. Qui

pourrait croire que la vie se traduit, pour la princesse de Cadignan,

par une mauvaise nuit de mariage; et toutes les aventures qu’on lui

prête, par un défi de petite fille à deux épouvantables passions? Mais

personne. Aujourd’hui j’ai peur de tout. Je repousserai sans doute un

sentiment vrai, quelque véritable et pur amour, en souvenir de tant de

faussetés, de malheurs; de même que les riches attrapés par des fripons

qui simulent le malheur repoussent une vertueuse misère, dégoûtés

qu’ils sont de la bienfaisance. Tout cela est horrible, n’est-ce pas?

mais croyez-moi, ce que je vous dis est l’histoire de bien des femmes.

Ces derniers mots furent prononcés d’un ton de plaisanterie et de

légèreté qui rappelait la femme élégante et moqueuse. D’Arthez était

abasourdi. A ses yeux, les gens que les tribunaux envoient au Bagne,

qui pour avoir tué, qui pour avoir volé avec des circonstances

aggravantes, qui pour s’être trompés de nom sur un billet, étaient de

petits saints, comparés aux gens du monde. Cette atroce élégie, forgée

dans l’arsenal du mensonge et trempée aux eaux du Styx parisien, avait

été dite avec l’accent inimitable du vrai. L’écrivain contempla pendant

un moment cette femme adorable, plongée dans son fauteuil, et dont les

deux mains pendaient aux deux bras du fauteuil, comme deux gouttes de

rosée à la marge d’une fleur, accablée par cette révélation, abîmée en

paraissant avoir ressenti toutes les douleurs de sa vie à les dire,

enfin un ange de mélancolie.

--Et jugez, fit-elle en se redressant par un soubresaut et levant une

de ses mains et lançant des éclairs par les yeux où vingt soi-disant

chastes années flambaient, jugez quelle impression dut faire sur moi

l’amour de votre ami; mais par une atroce raillerie du sort... ou Dieu

peut être... car alors, je l’avoue, un homme, mais un homme digne de

moi, m’eût trouvée faible, tant j’avais soif de bonheur! Eh! bien, il

est mort, et mort en sauvant la vie à qui?... à monsieur de Cadignan!

Étonnez-vous de me trouver rêveuse...

Ce fut le dernier coup. Le pauvre d’Arthez n’y tint pas, il se mit

à genoux, il fourra sa tête dans les mains de la princesse, et il y

pleura, il y versa de ces larmes douces que répandraient les anges, si

les anges pleuraient. Comme Daniel avait la tête là, madame de Cadignan

put laisser errer sur ses lèvres un malicieux sourire de triomphe, un

sourire qu’auraient les singes en faisant un tour supérieur, si les

singes riaient.--Ah! je le tiens, pensa-t-elle; et elle le tenait bien

en effet.

--Mais, vous êtes... dit-il en relevant sa belle tête et la regardant

avec amour.

--Vierge et martyre, reprit-elle en souriant de la vulgarité de cette

vieille plaisanterie mais en lui donnant un sens charmant par ce

sourire plein d’une gaieté cruelle. Si vous me voyez riant, c’est que

je pense à la princesse que connaît le monde, à cette duchesse de

Maufrigneuse à qui l’on donne et de Marsay, et l’infâme de Trailles,

un coupe-jarret politique, et ce petit sot d’Esgrignon, et Rastignac,

Rubempré, des ambassadeurs, des ministres, des généraux russes,

que sais-je? l’Europe! On a glosé de cet album que j’ai fait faire

en croyant que ceux qui m’admiraient étaient mes amis. Ah! c’est

épouvantable. Je ne comprends pas comment je laisse un homme à mes

pieds: les mépriser tous, telle devrait être ma religion.

Elle se leva, alla dans l’embrasure de la fenêtre par une démarche

pleine de motifs magnifiques.

D’Arthez resta sur la chauffeuse où il se remit, n’osant suivre

la princesse, mais la regardant; il l’entendit se mouchant sans

se moucher. Quelle est la princesse qui se mouche? Diane essayait

l’impossible pour faire croire à sa sensibilité. D’Arthez crut son ange

en larmes, il accourut, la prit par la taille, la serra sur son cœur.

--Non, laissez-moi, dit-elle d’une voix faible et en murmurant, j’ai

trop de doutes pour être bonne à quelque chose. Me réconcilier avec la

vie est une tâche au-dessus de la force d’un homme.

--Diane! je vous aimerai, moi, pour toute votre vie perdue.

--Non, ne me parlez pas ainsi, répondit-elle. En ce moment je suis

honteuse et tremblante comme si j’avais commis les plus grands péchés.

Elle était entièrement revenue à l’innocence des petites filles, et se

montrait néanmoins auguste, grande, noble autant qu’une reine. Il est

impossible de décrire l’effet de ce manége, si habile qu’il arrivait à

la vérité pure sur une âme neuve et franche comme celle de d’Arthez.

Le grand écrivain resta muet d’admiration, passif dans cette embrasure

de fenêtre, attendant un mot, tandis que la princesse attendait un

baiser; mais elle était trop sacrée pour lui. Quand elle eut froid, la

princesse alla reprendre sa position sur son fauteuil, elle avait les

pieds gelés.

--Ce sera bien long, pensait-elle en regardant Daniel le front haut et

la tête sublime de vertu.

--Est-ce une femme? se demandait ce profond observateur du cœur humain.

Comment s’y prendre avec elle?

Jusqu’à deux heures du matin, ils passèrent le temps à se dire les

bêtises que les femmes de génie, comme est la princesse, savent rendre

adorables. Diane se prétendit trop détruite, trop vieille, trop

passée; d’Arthez lui prouva, ce dont elle était convaincue, qu’elle

avait la peau la plus délicate, la plus délicieuse au toucher, la

plus blanche au regard, la plus parfumée; elle était jeune et dans

sa fleur. Ils disputèrent beauté à beauté, détail à détail, par

des:--Croyez-vous?--Vous êtes fou.--C’est le désir!--Dans quinze

jours, vous me verrez telle que je suis.--Enfin, je vais vers quarante

ans. Peut-on aimer une si vieille femme. D’Arthez fut d’une éloquence

impétueuse et lycéenne, bardée des épithètes les plus exagérées. Quand

la princesse entendit ce spirituel écrivain disant des sottises de

sous-lieutenant, elle l’écouta d’un air absorbé, tout attendrie, mais

riant en elle-même.

Quand d’Arthez fut dans la rue, il se demanda s’il n’aurait pas dû être

moins respectueux. Il repassa dans sa mémoire ces étranges confidences

qui naturellement ont été fort abrégées ici, elles auraient voulu tout

un livre pour être rendues dans leur abondance melliflue et avec les

façons dont elles furent accompagnées. La perspicacité rétrospective de

cet homme si naturel et si profond fut mise en défaut par le naturel de

ce roman, par sa profondeur, par l’accent de la princesse.

--C’est vrai, se disait-il sans pouvoir dormir, il y a de ces drames-là

dans le monde; le monde couvre de semblables horreurs sous les fleurs

de son élégance, sous la broderie de ses médisances, sous l’esprit de

ses récits. Nous n’inventons jamais que le vrai. Pauvre Diane! Michel

avait pressenti cette énigme, il disait que sous cette couche de glace

il y avait des volcans! Et Bianchon, Rastignac ont raison: quand un

homme peut confondre les grandeurs de l’idéal et les jouissances

du désir, en aimant une femme à jolies manières, pleine d’esprit,

de délicatesse, ce doit être un bonheur sans nom. Et il sondait en

lui-même son amour, et il le trouvait infini.

Le lendemain, sur les deux heures, madame d’Espard, qui depuis plus

d’un mois ne voyait plus la princesse, et n’avait pas reçu d’elle un

seul traître mot, vint amenée par une excessive curiosité. Rien de plus

plaisant que la conversation de ces deux fines couleuvres pendant la

première demi-heure. Diane d’Uxelles se gardait, comme de porter une

robe jaune, de parler de d’Arthez. La marquise tournait autour de cette

question comme un Bédouin autour d’une riche caravane. Diane s’amusait,

la marquise enrageait. Diane attendait, elle voulait utiliser son

amie, et s’en faire un chien de chasse. De ces deux femmes si célèbres

dans le monde actuel, l’une était plus forte que l’autre. La princesse

dominait de toute la tête la marquise, et la marquise reconnaissait

intérieurement cette supériorité. Là, peut-être, était le secret de

cette amitié. La plus faible se tenait tapie dans son faux attachement

pour épier l’heure si long-temps attendue par tous les faibles, de

sauter à la gorge des forts, et leur imprimer la marque d’une joyeuse

morsure. Diane y voyait clair. Le monde entier était la dupe des

câlineries de ces deux amies. A l’instant où la princesse aperçut une

interrogation sur les lèvres de son amie, elle lui dit:--Eh! bien, ma

chère, je vous dois un bonheur complet, immense, infini, céleste.

--Que voulez-vous dire?

--Vous souvenez-vous de ce que nous ruminions, il y a trois mois, dans

ce petit jardin, sur le banc, au soleil, sous le jasmin? Ah! il n’y a

que les gens de génie qui sachent aimer. J’appliquerais volontiers à

mon grand Daniel d’Arthez le mot du duc d’Albe à Catherine de Médicis:

la tête d’un seul saumon vaut celle de toutes les grenouilles.

--Je ne m’étonne point de ne plus vous voir, dit madame d’Espard.

--Promettez-moi, si vous le voyez, de ne pas lui dire un mot de moi,

mon ange, dit la princesse en prenant la main de la marquise. Je suis

heureuse, oh! mais heureuse au delà de toute expression, et vous

savez combien dans le monde un mot, une plaisanterie vont loin. Une

parole tue, tant on sait mettre de venin dans une parole! Si vous

saviez combien, depuis huit jours, j’ai désiré pour vous une semblable

passion! Enfin, il est doux, c’est un beau triomphe pour nous autres

femmes que d’achever notre vie de femme, de s’endormir dans un amour

ardent, pur, dévoué, complet, entier, surtout quand on l’a cherché

pendant si long-temps.

--Pourquoi me demandez-vous d’être fidèle à ma meilleure amie? dit

madame d’Espard. Vous me croyez donc capable de vous jouer un vilain

tour?

--Quand une femme possède un tel trésor, la crainte de le perdre est

un sentiment si naturel qu’elle inspire les idées de la peur. Je suis

absurde, pardonnez-moi, ma chère.

Quelques moments après, la marquise sortit; et, en la voyant partir, la

princesse se dit: Comme elle va m’arranger! puisse-t-elle tout dire sur

moi; mais pour lui épargner la peine d’arracher Daniel d’ici, je vais

le lui envoyer.

A trois heures, quelques instants après, d’Arthez vint. Au milieu d’un

discours intéressant, la princesse lui coupa net la parole, et lui posa

sa belle main sur le bras.

--Pardon, mon ami, lui dit-elle en l’interrompant, mais j’oublierais

cette chose qui semble une niaiserie, et qui cependant est de la

dernière importance. Vous n’avez pas mis le pied chez madame d’Espard

depuis le jour mille fois heureux où je vous ai rencontré; allez-y,

non pas pour vous ni par politesse, mais pour moi. Peut-être m’en

avez-vous fait une ennemie, si elle a par hasard appris que depuis son

dîner vous n’êtes pour ainsi dire pas sorti de chez moi. D’ailleurs,

mon ami, je n’aimerais pas à vous voir abandonnant vos relations et le

monde, ni vos occupations et vos ouvrages. Je serais encore étrangement

calomniée. Que ne dirait-on pas? je vous tiens en lesse, je vous

absorbe, je crains les comparaisons, je veux encore faire parler de

moi, je m’y prends bien pour conserver ma conquête, en sachant que

c’est la dernière. Qui pourrait deviner que vous êtes mon unique ami?

Si vous m’aimez autant que vous dites m’aimer, vous ferez croire au

monde que nous sommes purement et simplement frère et sœur. Continuez.

D’Arthez fut pour toujours discipliné par l’ineffable douceur avec

laquelle cette gracieuse femme arrangeait sa robe pour tomber en

toute élégance. Il y avait je ne sais quoi de fin, de délicat dans ce

discours qui le toucha aux larmes. La princesse sortait de toutes les

conditions ignobles et bourgeoises des femmes qui se disputent et se

chicanent pièce à pièce sur des divans, elle déployait une grandeur

inouïe; elle n’avait pas besoin de le dire, cette union était entendue

entre eux noblement. Ce n’était ni hier, ni demain, ni aujourd’hui; ce

serait quand ils le voudraient l’un et l’autre, sans les interminables

bandelettes de ce que les femmes vulgaires nomment _un sacrifice_;

sans doute elles savent tout ce qu’elles doivent y perdre, tandis

que cette fête est un triomphe pour les femmes sûres d’y gagner. Dans

cette phrase, tout était vague comme une promesse, doux comme une

espérance et néanmoins certain comme un droit. Avouons-le? Ces sortes

de grandeurs n’appartiennent qu’à ces illustres et sublimes trompeuses,

elles restent royales encore là où les autres femmes deviennent

sujettes. D’Arthez put alors mesurer la distance qui existe entre ces

femmes et les autres. La princesse se montrait toujours digne et belle.

Le secret de cette noblesse est peut-être dans l’art avec lequel les

grandes dames savent se dépouiller de leurs voiles; elles arrivent

à être, dans cette situation, comme des statues antiques; si elles

gardaient un chiffon, elles seraient impudiques. La bourgeoise essaie

toujours de s’envelopper.

Enharnaché de tendresse, maintenu par les plus splendides vertus,

d’Arthez obéit et alla chez madame d’Espard, qui déploya pour lui ses

plus charmantes coquetteries. La marquise se garda bien de dire à

d’Arthez un mot de la princesse, elle le pria seulement à dîner pour un

prochain jour.

D’Arthez vit ce jour-là nombreuse compagnie. La marquise avait invité

Rastignac, Blondet, le marquis d’Ajuda Pinto, Maxime de Trailles, le

marquis d’Esgrignon, les deux Vandenesse, du Tillet, un des plus riches

banquiers de Paris; le baron de Nucingen, Nathan, lady Dudley, deux des

plus perfides attachés d’ambassade, et le chevalier d’Espard, l’un des

plus profonds personnages de ce salon, la moitié de la politique de sa

belle-sœur.

Ce fut en riant que Maxime de Trailles dit à d’Arthez:--Vous voyez

beaucoup la princesse de Cadignan?

D’Arthez fit en réponse à cette question une sèche inclination de tête.

Maxime de Trailles était un _bravo_ d’un ordre supérieur, sans foi ni

loi, capable de tout, ruinant les femmes qui s’attachaient à lui, leur

faisant mettre leurs diamants en gage, mais couvrant cette conduite

d’un vernis brillant, de manières charmantes et d’un esprit satanique.

Il inspirait à tout le monde une crainte et un mépris égal; mais comme

personne n’était assez hardi pour lui témoigner autre chose que les

sentiments les plus courtois, il ne pouvait s’apercevoir de rien, ou il

se prêtait à la dissimulation générale. Il devait au comte de Marsay

le dernier degré d’élévation auquel il pouvait arriver. De Marsay, qui

connaissait Maxime de longue main, l’avait jugé capable de remplir

certaines fonctions secrètes et diplomatiques qu’il lui donnait, et

desquelles il s’acquittait à merveille. D’Arthez était depuis un an

assez mêlé aux affaires politiques pour connaître à fond le personnage,

et lui seul peut-être avait un caractère assez élevé pour exprimer tout

haut ce que le monde pensait tout bas.

--_C’esde sans titte bire elle que fus néclichez la Champre_, dit le

baron de Nucingen.

--Ah! la princesse est une des femmes les plus dangereuses chez

lesquelles un homme puisse mettre le pied, s’écria doucement le marquis

d’Esgrignon, je lui dois l’infamie de mon mariage.

--Dangereuse? dit madame d’Espard. Ne parlez pas ainsi de ma meilleure

amie. Je n’ai jamais rien su ni vu de la princesse qui ne me paraisse

tenir des sentiments les plus élevés.

--Laissez donc dire le marquis, s’écria Rastignac. Quand un homme a été

désarçonné par un joli cheval, il lui trouve des vices et il le vend.

Piqué par ce mot, le marquis d’Esgrignon regarda Daniel d’Arthez, et

lui dit:--Monsieur n’en est pas, j’espère, avec la princesse, à un

point qui nous empêche de parler d’elle.

D’Arthez garda le silence. D’Esgrignon, qui ne manquait pas d’esprit,

fit en réponse à Rastignac un portrait apologétique de la princesse qui

mit la table en belle humeur. Comme cette raillerie était excessivement

obscure pour d’Arthez, il se pencha vers madame de Montcornet, sa

voisine, et lui demanda le sens de ces plaisanteries.

--Mais, excepté vous, à en juger par la bonne opinion que vous avez de

la princesse, tous les convives ont été, dit-on, dans ses bonnes grâces.

--Je puis vous assurer qu’il n’y a rien que de faux dans cette opinion,

répondit Daniel.

--Cependant voici monsieur d’Esgrignon, un gentilhomme du Perche, qui

s’est complétement ruiné pour elle, il y a douze ans, et qui, pour

elle, a failli monter sur l’échafaud.

--Je sais l’affaire, dit d’Arthez. Madame de Cadignan est allée sauver

monsieur d’Esgrignon de la Cour d’assises, et voilà comment il l’en

récompense aujourd’hui.

Madame de Montcornet regarda d’Arthez avec un étonnement et une

curiosité presque stupides, puis elle reporta ses yeux sur madame

d’Espard en le lui montrant comme pour dire: Il est ensorcelé!

Pendant cette courte conversation, madame de Cadignan était protégée

par madame d’Espard, dont la protection ressemblait à celle des

paratonnerres qui attirent la foudre. Quand d’Arthez revint à la

conversation générale, il entendit Maxime de Trailles lançant ce

mot:--Chez Diane la dépravation n’est pas un effet, mais une cause;

peut-être doit-elle à cette cause son naturel exquis: elle ne cherche

pas, elle n’invente rien; elle vous offre les recherches les plus

raffinées comme une inspiration de l’amour le plus naïf, et il vous est

impossible de ne pas la croire.

Cette phrase, qui semblait avoir été préparée pour un homme de la

portée de d’Arthez, était si forte que ce fut comme une conclusion.

Chacun laissa la princesse, elle parut assommée. D’Arthez regarda de

Trailles et d’Esgrignon d’un air railleur.

--Le plus grand tort de cette femme est d’aller sur les brisées des

hommes, dit-il. Elle dissipe comme eux des biens paraphernaux, elle

envoie ses amants chez les usuriers, elle dévore des dots, elle ruine

des orphelins, elle fond de vieux châteaux, elle inspire et commet

peut-être aussi des crimes, mais...

Jamais aucun des deux personnages auxquels répondait d’Arthez n’avait

entendu rien de si fort. Sur ce _mais_, la table entière fut frappée,

chacun resta la fourchette en l’air, les yeux fixés alternativement

sur le courageux écrivain et sur les assassins de la princesse, en

attendant la conclusion dans un horrible silence.

--Mais, dit d’Arthez avec une moqueuse légèreté, madame la princesse

de Cadignan a sur les hommes un avantage: quand on s’est mis en danger

pour elle, elle vous sauve, et ne dit de mal de personne. Pourquoi,

dans le nombre, ne se trouverait-il pas une femme qui s’amusât des

hommes, comme les hommes s’amusent des femmes? Pourquoi le beau sexe ne

prendrait-il pas de temps en temps une revanche?...

--Le génie est plus fort que l’esprit, dit Blondet à Nathan.

Cette avalanche d’épigrammes fut en effet comme le feu d’une batterie

de canons opposée à une fusillade. On s’empressa de changer de

conversation. Ni le comte de Trailles, ni le marquis d’Esgrignon ne

parurent disposés à quereller d’Arthez. Quand on servit le café,

Blondet et Nathan vinrent trouver l’écrivain avec un empressement

que personne n’osait imiter, tant il était difficile de concilier

l’admiration inspirée par sa conduite, et la peur de se faire deux

puissants ennemis.

--Ce n’est pas d’aujourd’hui que nous savons combien votre caractère

égale en grandeur votre talent, lui dit Blondet. Vous vous êtes conduit

là, non plus comme un homme, mais comme un Dieu: ne s’être laissé

emporter ni par son cœur, ni par son imagination; ne pas avoir pris la

défense d’une femme aimée, faute qu’on attendait de vous, et qui eût

fait triompher ce monde dévoré de jalousie contre les illustrations

littéraires... Ah! permettez-moi de le dire, c’est le sublime de la

politique privée.

--Ah! vous êtes un homme d’État, dit Nathan. Il est aussi habile que

difficile de venger une femme sans la défendre.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 12 / 56 段