est un homme long et sec, aux formes les plus élégantes, plein de
bonne grâce, disant des mots charmants, devenu colonel par la grâce de
Dieu, et devenu bon militaire par hasard; d’ailleurs brave comme un
Polonais, à tout propos, sans discernement, et cachant le vide de sa
tête sous le jargon de la grande compagnie. Dès l’âge de trente-six
ans, il était par force d’une aussi parfaite indifférence pour le beau
sexe que le roi Charles X son maître; puni comme son maître pour avoir,
comme lui, trop plu dans sa jeunesse. Pendant dix-huit ans l’idole
du faubourg Saint-Germain, il avait, comme tous les fils de famille,
mené une vie dissipée, uniquement remplie de plaisirs. Son père, ruiné
par la Révolution, avait retrouvé sa Charge au retour des Bourbons,
le gouvernement d’un château royal, des traitements, des pensions;
mais cette fortune factice, le vieux prince la mangea très-bien,
demeurant le grand seigneur qu’il était avant la Restauration, en sorte
que, quand vint la loi d’indemnité, les sommes qu’il reçut furent
absorbées par le luxe qu’il déploya dans son immense hôtel, le seul
bien qu’il retrouva, et dont la plus grande partie était occupée par
sa belle-fille. Le prince de Cadignan mourut quelques temps avant la
Révolution de Juillet, âgé de quatre-vingt-sept ans. Il avait ruiné
sa femme, et fut long-temps en délicatesse avec le duc de Navarreins,
qui avait épousé sa fille en premières noces, et auquel il rendit
difficilement ses comptes. Le duc de Maufrigneuse avait eu des
liaisons avec la duchesse d’Uxelles. Vers 1814, au moment où monsieur
de Maufrigneuse atteignait à trente-six ans, la duchesse le voyant
pauvre mais très-bien en cour, lui donna sa fille qui possédait environ
cinquante ou soixante mille livres de rente, sans ce qu’elle devait
attendre d’elle. Mademoiselle d’Uxelles devenait ainsi duchesse, et sa
mère savait qu’elle aurait vraisemblablement la plus grande liberté.
Après avoir eu le bonheur inespéré de se donner un héritier, le duc
laissa sa femme entièrement libre de ses actions, et alla s’amuser de
garnison en garnison, passant les hivers à Paris, faisant des dettes
que son père payait toujours, professant la plus entière indulgence
conjugale, avertissant la duchesse huit jours à l’avance de son retour
à Paris, adoré de son régiment, aimé du Dauphin, courtisan adroit, un
peu joueur, d’ailleurs sans aucune affectation: jamais la duchesse
ne put lui persuader de prendre une fille d’Opéra par décorum et
par égard pour elle, disait-elle plaisamment. Le duc, qui avait la
survivance de la Charge de son père, sut plaire aux deux rois, à Louis
XVIII et à Charles X, ce qui prouve qu’il tirait assez bon parti de sa
nullité; mais cette conduite, cette vie, tout était recouvert du plus
beau vernis: langage, noblesse de manières, tenue offraient en lui la
perfection; enfin les Libéraux l’aimaient. Il lui fut impossible de
continuer les Cadignan qui, selon le vieux prince, étaient connus pour
ruiner leurs femmes, car la duchesse mangea elle-même sa fortune. Ces
particularités devinrent si publiques dans le monde de la cour et dans
le faubourg Saint-Germain, que, pendant les cinq dernières années de
la Restauration, on se serait moqué de quelqu’un qui en aurait parlé,
comme s’il eût voulu raconter la mort de Turenne ou celle de Henri IV.
Aussi pas une femme ne parlait-elle de ce charmant duc sans en faire
l’éloge: il avait été parfait pour sa femme, il était difficile à un
homme de se montrer aussi bien que Maufrigneuse pour la duchesse,
il lui avait laissé la libre disposition de sa fortune, il l’avait
défendue et soutenue en toute occasion. Soit orgueil, soit bonté,
soit chevalerie, monsieur de Maufrigneuse avait sauvé la duchesse
en bien des circonstances où toute autre femme eût péri, malgré
son entourage, malgré le crédit de la vieille duchesse d’Uxelles,
du duc de Navarreins, de son beau-père et de la tante de son mari.
Aujourd’hui le prince de Cadignan passe pour un des beaux caractères
de l’Aristocratie. Peut-être la fidélité dans le besoin est-elle une
des plus belles victoires que puissent remporter les courtisans sur
eux-mêmes.
La duchesse d’Uxelles avait quarante-cinq ans quand elle maria sa fille
au duc de Maufrigneuse, elle assistait donc depuis longtemps sans
jalousie et même avec intérêt aux succès de son ancien ami. Au moment
du mariage de sa fille et du duc, elle tint une conduite d’une grande
noblesse et qui sauva l’immoralité de cette combinaison. Néanmoins,
la méchanceté des gens de cour trouva matière à railler, et prétendit
que cette belle conduite ne coûtait pas grand’chose à la duchesse,
quoique depuis cinq ans environ elle se fût adonnée à la dévotion et au
repentir des femmes qui ont beaucoup à se faire pardonner.
Pendant plusieurs jours la princesse se montra de plus en plus
remarquable par ses connaissances en littérature. Elle abordait
avec une excessive hardiesse les questions les plus ardues, grâce à
des lectures diurnes et nocturnes poursuivies avec une intrépidité
digne des plus grands éloges. D’Arthez, stupéfait et incapable de
soupçonner que Diane d’Uxelles répétait le soir ce qu’elle avait lu
le matin, comme font beaucoup d’écrivains, la tenait pour une femme
supérieure. Ces conversations éloignaient Diane du but, elle essaya
de se retrouver sur le terrain des confidences d’où son amant s’était
prudemment retiré; mais il ne lui fut pas très-facile d’y faire
revenir un homme de cette trempe une fois effarouché. Cependant, après
un mois de campagnes littéraires et de beaux discours platoniques,
d’Arthez s’enhardit et vint tous les jours à trois heures. Il se
retirait à six heures, et reparaissait le soir à neuf heures, pour
rester jusqu’à minuit ou une heure du matin, avec la régularité d’un
amant plein d’impatience. La princesse se trouvait habillée avec plus
ou moins de recherche à l’heure où d’Arthez se présentait. Cette
mutuelle fidélité, les soins qu’ils prenaient d’eux-mêmes, tout en eux
exprimait des sentiments qu’ils n’osaient s’avouer, car la princesse
devinait à merveille que ce grand enfant avait peur d’un débat autant
qu’elle en avait envie. Néanmoins d’Arthez mettait dans ses constantes
déclarations muettes un respect qui plaisait infiniment à la princesse.
Tous deux se sentaient chaque jour d’autant plus unis que rien de
convenu ni de tranché ne les arrêtait dans la marche de leurs idées,
comme lorsque, entre amants, il y a d’un côté des demandes formelles,
et de l’autre une défense ou sincère ou coquette. Semblable à tous
les hommes plus jeunes que leur âge ne le comporte, d’Arthez était
en proie à ces émouvantes irrésolutions causées par la puissance des
désirs et par la terreur de déplaire, situation à laquelle une jeune
femme ne comprend rien quand elle la partage, mais que la princesse
avait trop souvent fait naître pour ne pas en savourer les plaisirs.
Aussi Diane jouissait-elle de ces délicieux enfantillages avec
d’autant plus de charme qu’elle savait bien comment les faire cesser.
Elle ressemblait à un grand artiste se complaisant dans les lignes
indécises d’une ébauche, sûr d’achever dans une heure d’inspiration
le chef-d’œuvre encore flottant dans les limbes de l’enfantement.
Combien de fois, en voyant d’Arthez prêt à s’avancer, ne se plut-elle
pas à l’arrêter par un air imposant? Elle refoulait les secrets orages
de ce jeune cœur, elle les soulevait, les apaisait par un regard, en
tendant sa main à baiser, ou par des mots insignifiants, dits d’une
voix émue et attendrie. Ce manége, froidement convenu mais divinement
joué, gravait son image toujours plus avant dans l’âme de ce spirituel
écrivain, qu’elle se plaisait à rendre enfant, confiant, simple et
presque niais auprès d’elle; mais elle avait aussi des retours sur
elle-même, et il lui était alors impossible de ne pas admirer tant
de grandeur mêlée à tant d’innocence. Ce jeu de grande coquette
l’attachait elle-même insensiblement à son esclave. Enfin, elle
s’impatienta contre cet Épictète amoureux, et, quand elle crut l’avoir
disposé à la plus entière crédulité, elle se mit en devoir de lui
appliquer sur les yeux le bandeau le plus épais.
Un soir Daniel trouva Diane pensive, un coude sur une petite table,
sa belle tête blonde baignée de lumière par la lampe; elle badinait
avec une lettre qu’elle faisait danser sur le tapis de la table. Quand
d’Arthez eut bien vu ce papier, elle finit par le plier et le passer
dans sa ceinture.
--Qu’avez-vous? dit d’Arthez, vous paraissez inquiète.
--J’ai reçu une lettre de monsieur de Cadignan, répondit-elle. Quelque
graves que soient ses torts envers moi, je pensais, après avoir lu sa
lettre, qu’il est exilé, sans famille, sans son fils qu’il aime.
Ces paroles, prononcées d’une voix pleine d’âme, révélaient une
sensibilité angélique. D’Arthez fut ému au dernier point. La curiosité
de l’amant devint pour ainsi dire une curiosité presque psychologique
et littéraire. Il voulut savoir jusqu’à quel point cette femme
était grande, sur quelles injures portait son pardon, comment ces
femmes du monde, taxées de frivolité, de dureté de cœur, d’égoïsme,
pouvaient être des anges. En se souvenant d’avoir été déjà repoussé
quand il avait voulu connaître ce cœur céleste, il eut, lui, comme
un tremblement dans la voix, lorsqu’en prenant la main transparente,
fluette, à doigts tournés en fuseau de la belle Diane, il lui
dit:--Sommes-nous maintenant assez amis pour que vous me disiez ce que
vous avez souffert? Vos anciens chagrins doivent être pour quelque
chose dans cette rêverie.
--Oui, dit elle en sifflant cette syllabe comme la plus douce note
qu’ait jamais soupirée la flûte de Tulou.
Elle retomba dans sa rêverie, et ses yeux se voilèrent. Daniel demeura
dans une attente pleine d’anxiété, pénétré de la solennité de ce
moment. Son imagination de poète lui faisait voir comme des nuées qui
se dissipaient lentement en lui découvrant le sanctuaire où il allait
voir aux pieds de Dieu l’agneau blessé.
--Eh! bien?... dit-il d’une voix douce et calme.
Diane regarda le tendre solliciteur; puis elle baissa les yeux
lentement en déroulant ses paupières par un mouvement qui décelait
la plus noble pudeur. Un monstre seul aurait été capable d’imaginer
quelque hypocrisie dans l’ondulation gracieuse par laquelle la
malicieuse princesse redressa sa jolie petite tête pour plonger encore
un regard dans les yeux avides de ce grand homme.
--Le puis-je? le dois-je? fit-elle en laissant échapper un geste
d’hésitation et regardant d’Arthez avec une sublime expression de
tendresse rêveuse. Les hommes ont si peu de foi pour ces sortes de
choses! ils se croient si peu obligés à la discrétion!
--Ah! si vous vous défiez de moi, pourquoi suis-je ici? s’écria
d’Arthez.
--Eh! mon ami, répondit-elle en donnant à son exclamation la grâce
d’un aveu involontaire, lorsqu’elle s’attache pour la vie, une femme
calcule-t-elle? Il ne s’agit pas de mon refus (que puis-je vous
refuser?); mais de l’idée que vous aurez de moi, si je parle. Je
vous confierais bien l’étrange situation dans laquelle je suis à mon
âge; mais que penseriez-vous d’une femme qui découvrirait les plaies
secrètes du mariage, qui trahirait les secrets d’un autre? Turenne
gardait sa parole aux voleurs; ne dois-je pas à mes bourreaux la
probité de Turenne?
--Avez-vous donné votre parole à quelqu’un?
--Monsieur de Cadignan n’a pas cru nécessaire de me demander le
secret. Vous voulez donc plus que mon âme? Tyran! vous voulez donc que
j’ensevelisse en vous ma probité, dit-elle en jetant sur d’Arthez un
regard par lequel elle donna plus de prix à cette fausse confidence
qu’à toute sa personne.
--Vous faites de moi un homme par trop ordinaire, si de moi vous
craignez quoi que ce soit de mal, dit-il avec une amertume mal déguisée.
--Pardon, mon ami, répondit-elle en lui prenant la main, la regardant,
la prenant dans les siennes et la caressant en y traînant les doigts
par un mouvement d’une excessive douceur. Je sais tout ce que vous
valez. Vous m’avez raconté toute votre vie, elle est noble, elle est
belle, elle est sublime, elle est digne de votre nom; peut-être, en
retour, vous dois-je la mienne? Mais j’ai peur en ce moment de déchoir
à vos yeux en vous racontant des secrets qui ne sont pas seulement les
miens. Puis peut-être ne croirez-vous pas, vous, homme de solitude et
de poésie, aux horreurs du monde. Ah! vous ne savez pas qu’en inventant
vos drames, ils sont surpassés par ceux qui se jouent dans les familles
en apparence les plus unies. Vous ignorez l’étendue de certaines
infortunes dorées.
--Je sais tout, s’écria-t-il.
--Non, reprit-elle, vous ne savez rien. Une fille doit-elle jamais
livrer sa mère?
En entendant ce mot, d’Arthez se trouva comme un homme égaré par une
nuit noire dans les Alpes, et qui, aux premières lueurs du matin,
aperçoit qu’il enjambe un précipice sans fond. Il regarda la princesse
d’un air hébété, il avait froid dans le dos. Diane crut que cet homme
de génie était un esprit faible, mais elle lui vit un éclat dans les
yeux qui la rassura.
--Enfin, vous êtes devenu pour moi presque un juge, dit-elle d’un air
désespéré. Je puis parler, en vertu du droit qu’a tout être calomnié
de se montrer dans son innocence. J’ai été, je suis encore, (si tant
est qu’on se souvienne d’une pauvre recluse forcée par le monde de
renoncer au monde!) accusée de tant de légèreté, de tant de mauvaises
choses, qu’il peut m’être permis de me poser dans le cœur où je trouve
un asile de manière à n’en être pas chassée. J’ai toujours vu dans
la justification une forte atteinte faite à l’innocence, aussi ai-je
toujours dédaigné de parler. A qui d’ailleurs pouvais-je adresser la
parole? On ne doit confier ces cruelles choses qu’à Dieu ou à quelqu’un
qui nous semble bien près de lui, un prêtre, ou un autre nous-même.
Eh! bien, si mes secrets ne sont pas là, dit-elle en appuyant sa main
sur le cœur de d’Arthez, comme ils étaient ici... (Elle fit fléchir
sous ses doigts le haut de son busc) vous ne serez pas le grand
d’Arthez, j’aurai été trompée!
Une larme mouilla les yeux de d’Arthez, et Diane dévora cette larme par
un regard de côté qui ne fit vaciller ni sa prunelle ni sa paupière.
Ce fut leste et net comme un geste de chatte prenant une souris.
D’Arthez, pour la première fois, après soixante jours pleins de
protocoles, osa prendre cette main tiède et parfumée, il la porta sous
ses lèvres, il y mit un long baiser traîné depuis le poignet jusqu’aux
ongles avec une si délicate volupté que la princesse inclina sa tête
en augurant très-bien de la littérature. Elle pensa que les hommes de
génie devaient aimer avec beaucoup plus de perfection que n’aiment les
fats, les gens du monde, les diplomates et même les militaires, qui
cependant n’ont que cela à faire. Elle était connaisseuse, et savait
que le caractère amoureux se signe en quelque sorte dans des riens. Une
femme instruite peut lire son avenir dans un simple geste, comme Cuvier
savait dire en voyant le fragment d’une patte: Ceci appartient à un
animal de telle dimension, avec ou sans cornes, carnivore, herbivore,
amphibie, etc., âgé de tant de mille ans. Sûre de rencontrer chez
d’Arthez autant d’imagination dans l’amour qu’il en mettait dans son
style, elle jugea nécessaire de le faire arriver au plus haut degré
de la passion et de la croyance. Elle retira vivement sa main par un
magnifique mouvement plein d’émotions. Elle eût dit: Finissez, vous
allez me faire mourir! elle eût parlé moins énergiquement. Elle resta
pendant un moment les yeux dans les yeux de d’Arthez, en exprimant tout
à la fois du bonheur, de la pruderie, de la crainte, de la confiance,
de la langueur, un vague désir et une pudeur de vierge. Elle n’eut
alors que vingt ans! Mais comptez qu’elle s’était préparée à cette
heure de comique mensonge avec un art inouï dans sa toilette, elle
était dans son fauteuil comme une fleur qui va s’épanouir au premier
baiser du soleil. Trompeuse ou vraie, elle enivrait Daniel. S’il est
permis de risquer une opinion individuelle, avouons qu’il serait
délicieux d’être ainsi trompé long-temps. Certes, souvent Talma, sur la
scène, a été fort au-dessus de la nature. Mais la princesse de Cadignan
n’est-elle pas la plus grande comédienne de ce temps? Il ne manque à
cette femme qu’un parterre attentif. Malheureusement, dans les époques
tourmentées par les orages politiques, les femmes disparaissent comme
les lys des eaux, qui, pour fleurir et s’étaler à nos regards ravis,
ont besoin d’un ciel pur et des plus tièdes zéphyrs.
L’heure était venue, Diane allait entortiller ce grand homme dans les
lianes inextricables d’un roman préparé de longue main, et qu’il allait
écouter comme un néophyte des beaux jours de la foi chrétienne écoutait
l’épître d’un apôtre.
--Mon ami, ma mère, qui vit encore à Uxelles, m’a mariée à dix-sept
ans, en 1814 (vous voyez que je suis bien vieille!), à monsieur de
Maufrigneuse, non pas par amour pour moi, mais par amour pour lui. Elle
s’acquittait, envers le seul homme qu’elle eût aimé, de tout le bonheur
qu’elle avait reçu de lui. Oh! ne vous étonnez pas de cette horrible
combinaison, elle a lieu souvent. Beaucoup de femmes sont plus amantes
que mères, comme la plupart sont meilleures mères que bonnes femmes.
Ces deux sentiments, l’amour et la maternité, développés comme ils le
sont par nos mœurs, se combattent souvent dans le cœur des femmes; il
y en a nécessairement un qui succombe quand ils ne sont pas égaux en
force, ce qui fait de quelques femmes exceptionnelles la gloire de
notre sexe. Un homme de votre génie doit comprendre ces choses qui font
l’étonnement des sots, mais qui n’en sont pas moins vraies, et, j’irai
plus loin, qui sont justifiables par la différence des caractères, des
tempéraments, des attachements, des situations. Moi, par exemple, en
ce moment, après vingt ans de malheurs, de déceptions, de calomnies
supportées, d’ennuis pesants, de plaisirs creux, ne serais-je
pas disposée à me prosterner aux pieds d’un homme qui m’aimerait
sincèrement et pour toujours? Eh! bien, ne serais-je pas condamnée par
le monde? Et cependant vingt ans de souffrances n’excuseraient-elles
pas une douzaine d’années qui me restent à vivre encore belle, données
à un saint et pur amour? Cela ne sera pas, je ne suis pas assez sotte
que de diminuer mes mérites aux yeux de Dieu. J’ai porté le poids du
jour et de la chaleur jusqu’au soir, j’achèverai ma journée, et j’aurai
gagné ma récompense...
--Quel ange! pensa d’Arthez.