juillet, reprit-elle, je fus sur le point de succomber au désir que
j’avais de lui prendre la main, de la lui serrer devant tout le monde,
sous le péristyle du Théâtre-Italien, en lui donnant mon bouquet. J’ai
pensé que ce témoignage de reconnaissance serait mal interprété, comme
tant d’autres choses nobles qui passent aujourd’hui pour les folies de
madame de Maufrigneuse, et que je ne pourrai jamais expliquer, car il
n’y a que mon fils et Dieu qui me connaîtront jamais.
Ces paroles, soufflées à l’oreille de l’écouteur de manière à
être dérobées à la connaissance des convives, et avec un accent
digne de la plus habile comédienne, devaient aller au cœur; aussi
atteignirent-elles à celui de d’Arthez. Il ne s’agissait point de
l’écrivain célèbre, cette femme cherchait à se réhabiliter en faveur
d’un mort. Elle avait pu être calomniée, elle voulait savoir si rien
ne l’avait ternie aux yeux de celui qui l’aimait. Était-il mort avec
toutes ses illusions?
--Michel, répondit d’Arthez, était un de ces hommes qui aiment d’une
manière absolue, et qui, s’ils choisissent mal, peuvent en souffrir
sans jamais renoncer à celle qu’ils ont élue.
--Étais-je donc aimée ainsi?... s’écria-t-elle d’un air de béatitude
exaltée.
--Oui, madame.
--J’ai donc fait son bonheur?
--Pendant quatre ans.
--Une femme n’apprend jamais une pareille chose sans éprouver une
orgueilleuse satisfaction, dit-elle en tournant son doux et noble
visage vers d’Arthez par un mouvement plein de confusion pudique.
Une des plus savantes manœuvres de ces comédiennes est de voiler leurs
manières quand les mots sont trop expressifs, et de faire parler les
yeux quand le discours est restreint. Ces habiles dissonances, glissées
dans la musique de leur amour faux ou vrai, produisent d’invincibles
séductions.
--N’est-ce pas, reprit-elle en abaissant encore la voix et après s’être
assurée d’avoir produit de l’effet, n’est-ce pas avoir accompli sa
destinée que de rendre heureux, et sans crime, un grand homme?
--Ne vous l’a-t-il pas écrit?
--Oui, mais je voulais en être bien sûre, car, croyez-moi, monsieur, en
me mettant si haut, il ne s’est pas trompé.
Les femmes savent donner à leurs paroles une sainteté particulière,
elles leur communiquent je ne sais quoi de vibrant qui étend le sens
des idées et leur prête de la profondeur; si plus tard leur auditeur
charmé ne se rend pas compte de ce qu’elles ont dit, le but a été
complétement atteint, ce qui est le propre de l’éloquence. La princesse
aurait en ce moment porté le diadème de la France, son front n’eût pas
été plus imposant qu’il l’était sous le beau diadème de ses cheveux
élevés en natte comme une tour, et ornés de ses jolies bruyères. Cette
femme semblait marcher sur les flots de la calomnie, comme le Sauveur
sur les vagues du lac de Tibériade, enveloppée dans le suaire de cet
amour, comme un ange dans ses nimbes. Il n’y avait rien qui sentît ni
la nécessité d’être ainsi, ni le désir de paraître grande ou aimante:
ce fut simple et calme. Un homme vivant n’aurait jamais pu rendre
à la princesse les services qu’elle obtenait de ce mort. D’Arthez,
travailleur solitaire, à qui la pratique du monde était étrangère, et
que l’Étude avait enveloppé de ses voiles protecteurs, fut la dupe de
cet accent et de ces paroles. Il fut sous le charme de ces exquises
manières, il admira cette beauté parfaite, mûrie par le malheur,
reposée dans la retraite; il adora la réunion si rare d’un esprit
fin et d’une belle âme. Enfin il désira recueillir la succession de
Michel Chrestien. Le commencement de cette passion fut, comme chez la
plupart des profonds penseurs, une idée. En voyant la princesse, en
étudiant la forme de sa tête, la disposition de ses traits si doux, sa
taille, son pied, ses mains si finement modelées, de plus près qu’il
ne l’avait fait en accompagnant son ami dans ses folles courses, il
remarqua le surprenant phénomène de la seconde vue morale que l’homme
exalté par l’amour trouve en lui-même. Avec quelle lucidité Michel
Chrestien n’avait-il pas lu dans ce cœur, dans cette âme, éclairée par
les feux de l’amour? Le fédéraliste avait donc été deviné, lui aussi!
il eût sans doute été heureux. Ainsi la princesse avait aux yeux de
d’Arthez un grand charme, elle était entourée d’une auréole de poésie.
Pendant le dîner, l’écrivain se rappela les confidences désespérées du
républicain, et ses espérances quand il s’était cru aimé; les beaux
poèmes que dicte un sentiment vrai avaient été chantés pour lui seul à
propos de cette femme. Sans le savoir, Daniel allait profiter de ces
préparations dues au hasard. Il est rare qu’un homme passe sans remords
de l’état de confident à l’état de rival, et d’Arthez le pouvait alors
sans crime. En un moment, il aperçut les énormes différences qui
existent entre les femmes comme il faut, ces fleurs du grand monde, et
les femmes vulgaires, qu’il ne connaissait cependant encore que sur un
échantillon; il fut donc pris par les coins les plus accessibles, les
plus tendres de son âme et de son génie. Poussé par sa naïveté, par
l’impétuosité de ses idées à s’emparer de cette femme, il se trouva
retenu par le monde et par la barrière que les manières, disons le
mot, que la majesté de la princesse mettait entre elle et lui. Aussi
pour cet homme habitué à ne pas respecter celle qu’il aimait, y eut-il
là je ne sais quoi d’irritant, un appât d’autant plus puissant qu’il
fut forcé de le dévorer et d’en garder les atteintes sans se trahir.
La conversation, qui demeura sur Michel Chrestien jusqu’au dessert,
fut un admirable prétexte à Daniel comme à la princesse de parler
à voix basse: amour, sympathie, divination; à elle de se poser en
femme méconnue, calomniée; à lui de se fourrer les pieds dans les
souliers du républicain mort. Peut-être cet homme d’ingénuité se
surprit-il à moins regretter son ami? Au moment où les merveilles du
dessert reluisirent sur la table, au feu des candélabres, à l’abri des
bouquets de fleurs naturelles qui séparaient les convives par une haie
brillante, richement colorée de fruits et de sucreries, la princesse
se plut à clore cette suite de confidences par un mot délicieux,
accompagné d’un de ces regards à l’aide desquels les femmes blondes
paraissent être brunes, et dans lequel elle exprima finement cette idée
que Daniel et Michel étaient deux âmes jumelles. D’Arthez se rejeta
dès lors dans la conversation générale en y portant une joie d’enfant
et un petit air fat digne d’un écolier. La princesse prit de la façon
la plus simple le bras de d’Arthez pour revenir au petit salon de la
marquise. En traversant le grand salon, elle alla lentement; et quand
elle fut séparée de la marquise, à qui Blondet donnait le bras, par un
intervalle assez considérable, elle arrêta d’Arthez.
--Je ne veux pas être inaccessible pour l’ami de ce pauvre républicain,
lui dit-elle. Et quoique je me sois fait une loi de ne recevoir
personne, vous seul au monde pourrez entrer chez moi. Ne croyez pas que
ce soit une faveur. La faveur n’existe jamais que pour des étrangers,
et il me semble que nous sommes de vieux amis: je veux voir en vous le
frère de Michel.
D’Arthez ne put que presser le bras de la princesse, il ne trouva rien
à répondre. Quand le café fut servi, Diane de Cadignan s’enveloppa
par un coquet mouvement dans un grand châle, et se leva. Blondet et
Rastignac étaient des hommes de trop haute politique et trop habitués
au monde pour faire la moindre exclamation bourgeoise, et vouloir
retenir la princesse; mais madame d’Espard fit rasseoir son amie en la
prenant par la main et lui disant à l’oreille:--Attendez que les gens
aient dîné, la voiture n’est pas prête. Et elle fit un signe au valet
de chambre qui remportait le plateau du café. Madame de Montcornet
devina que la princesse et madame d’Espard avaient un mot à se dire et
prit avec elle d’Arthez, Rastignac et Blondet, qu’elle amusa par une de
ces folles attaques paradoxales auxquelles s’entendent à merveille les
Parisiennes.
--Eh! bien, dit la marquise à Diane, comment le trouvez-vous?
--Mais c’est un adorable enfant, il sort du maillot. Vraiment, cette
fois encore, il y aura, comme toujours, un triomphe sans lutte.
--C’est désespérant, dit madame d’Espard, mais il y a de la ressource.
--Comment?
--Laissez-moi devenir votre rivale.
--Comme vous voudrez, répondit la princesse, j’ai pris mon parti. Le
génie est une manière d’être du cerveau, je ne sais pas ce qu’y gagne
le cœur, nous en causerons plus tard.
En entendant ce dernier mot qui fut impénétrable, madame d’Espard se
jeta dans la conversation générale et ne parut ni blessée du _Comme
vous voudrez_, ni curieuse de savoir à quoi cette entrevue aboutirait.
La princesse resta pendant une heure environ assise sur la causeuse
auprès du feu, dans l’attitude pleine de nonchalance et d’abandon que
Guérin a donnée à Didon, écoutant avec l’attention d’une personne
absorbée, et regardant Daniel par moments, sans déguiser une admiration
qui ne sortait pas d’ailleurs des bornes. Elle s’esquiva quand la
voiture fut avancée, après avoir échangé un serrement de main avec la
marquise et une inclination de tête avec madame de Montcornet.
La soirée s’acheva sans qu’il fût question de la princesse. On profita
de l’espèce d’exaltation dans laquelle était d’Arthez, qui déploya les
trésors de son esprit. Certes, il avait dans Rastignac et dans Blondet
deux acolytes de première force comme finesse d’esprit et comme portée
d’intelligence. Quant aux deux femmes, elles sont depuis long-temps
comptées parmi les plus spirituelles de la haute société. Ce fut
donc une halte dans une oasis, un bonheur rare et bien apprécié pour
ces personnages habituellement en proie au _garde à vous_ du monde,
des salons et de la politique. Il est des êtres qui ont le privilége
d’être parmi les hommes comme des astres bienfaisants dont la lumière
éclaire les esprits, dont les rayons échauffent les cœurs. D’Arthez
était une de ces belles âmes. Un écrivain, qui s’élève à la hauteur où
il est, s’habitue à tout penser, et oublie quelquefois dans le monde
qu’il ne faut pas tout dire; il lui est impossible d’avoir la retenue
des gens qui y vivent continuellement; mais comme ses écarts sont
presque toujours marqués d’un cachet d’originalité, personne ne s’en
plaint. Cette saveur si rare dans les talents, cette jeunesse pleine de
simplesse qui rendent d’Arthez si noblement original, firent de cette
soirée une délicieuse chose. Il sortit avec le baron de Rastignac qui,
en le reconduisant chez lui, parla naturellement de la princesse, en
lui demandant comment il la trouvait.
--Michel avait raison de l’aimer, répondit d’Arthez, c’est une femme
extraordinaire.
--Bien extraordinaire, répliqua railleusement Rastignac. A votre
accent, je vois que vous l’aimez déjà; vous serez chez elle avant trois
jours, et je suis un trop vieil habitué de Paris pour ne pas savoir ce
qui va se passer entre vous. Eh! bien, mon cher Daniel, je vous supplie
de ne pas vous laisser aller à la moindre confusion d’intérêts. Aimez
la princesse si vous vous sentez de l’amour pour elle au cœur; mais
songez à votre fortune. Elle n’a jamais pris ni demandé deux liards à
qui que ce soit, elle est bien trop d’Uxelles et Cadignan pour cela;
mais, à ma connaissance, outre sa fortune à elle, laquelle était
très-considérable, elle a fait dissiper plusieurs millions. Comment?
pourquoi? par quels moyens? personne ne le sait, elle ne le sait pas
elle-même. Je lui ai vu avaler, il y a treize ans, la fortune d’un
charmant garçon et celle d’un vieux notaire en vingt mois.
--Il y a treize ans! dit d’Arthez, quel âge a-t-elle donc?
--Vous n’avez donc pas vu, répondit en riant Rastignac, à table son
fils, le duc de Maufrigneuse? un jeune homme de dix-neuf ans. Or,
dix-neuf et dix-sept font...
--Trente-six, s’écria l’auteur surpris, je lui donnais vingt ans.
--Elle les acceptera, dit Rastignac; mais soyez sans inquiétude
là-dessus: elle n’aura jamais que vingt ans pour vous. Vous allez
entrer dans le monde le plus fantastique. Bonsoir, vous voilà chez
vous, dit le baron en voyant sa voiture entrer rue de Bellefond où
demeure d’Arthez dans une jolie maison à lui, nous nous verrons dans la
semaine chez mademoiselle des Touches.
D’Arthez laissa l’amour pénétrer dans son cœur à la manière de
notre oncle Tobie, sans faire la moindre résistance, il procéda par
l’adoration sans critique, par l’admiration exclusive. La princesse,
cette belle créature, une des plus remarquables créations de ce
monstrueux Paris où tout est possible en bien comme en mal, devint,
quelque vulgaire que le malheur des temps ait rendu ce mot, l’ange
rêvé. Pour bien comprendre la subite transformation de cet illustre
auteur, il faudrait savoir tout ce que la solitude et le travail
constant laissent d’innocence au cœur, tout ce que l’amour réduit au
besoin et devenu pénible auprès d’une femme ignoble, développe de
désirs et de fantaisies, excite de regrets et fait naître de sentiments
divins dans les plus hautes régions de l’âme. D’Arthez était bien
l’enfant, le collégien que le tact de la princesse avait soudain
reconnu. Une illumination presque semblable s’était accomplie chez
la belle Diane. Elle avait donc enfin rencontré cet homme supérieur
que toutes les femmes désirent, ne fût-ce que pour le jouer; cette
puissance à laquelle elles consentent à obéir, ne fût-ce que pour
avoir le plaisir de la maîtriser; elle trouvait enfin les grandeurs
de l’intelligence unies à la naïveté du cœur, au neuf de la passion;
puis elle voyait, par un bonheur inouï, toutes ces richesses contenues
dans une forme qui lui plaisait. D’Arthez lui semblait beau, peut-être
l’était-il. Quoiqu’il arrivât à l’âge grave de l’homme, à trente-huit
ans, il conservait une fleur de jeunesse due à la vie sobre et chaste
qu’il avait menée, et comme tous les gens de cabinet, comme les hommes
d’État, il atteignait à un embonpoint raisonnable. Très-jeune, il
avait offert une vague ressemblance avec Bonaparte général. Cette
ressemblance se continuait encore, autant qu’un homme aux yeux noirs,
à la chevelure épaisse et brune, peut ressembler à ce souverain aux
yeux bleus, aux cheveux châtains; mais tout ce qu’il y eut jadis
d’ambition ardente et noble dans les yeux de d’Arthez avait été comme
attendri par le succès. Les pensées dont son front était gros avaient
fleuri, les lignes creuses de sa figure étaient devenues pleines. Le
bien-être répandait des teintes dorées là où, dans sa jeunesse, la
misère avait mélangé les tons jaunes des tempéraments dont les forces
se bandent pour soutenir des luttes écrasantes et continues. Si vous
observez avec soin les belles figures des philosophes antiques, vous
y apercevrez toujours les déviations du type parfait de la figure
humaine auxquelles chaque physionomie doit son originalité, rectifiées
par l’habitude de la méditation, par le calme constant nécessaire aux
travaux intellectuels. Les visages les plus tourmentés, comme celui de
Socrate, deviennent à la longue d’une sérénité presque divine. A cette
noble simplicité qui décorait sa tête impériale, d’Arthez joignait
une expression naïve, le naturel des enfants, et une bienveillance
touchante. Il n’avait pas cette politesse toujours empreinte de
fausseté par laquelle dans ce monde les personnes les mieux élevées et
les plus aimables jouent des qualités qui souvent leur manquent, et qui
laissent blessés ceux qui se reconnaissent dupés. Il pouvait faillir à
quelques lois mondaines par suite de son isolement; mais comme il ne
choquait jamais, ce parfum de sauvagerie rendait encore plus gracieuse
l’affabilité particulière aux hommes d’un grand talent, qui savent
déposer leur supériorité chez eux pour se mettre au niveau social,
pour, à la façon d’Henri IV, prêter leur dos aux enfants, et leur
esprit aux niais.
En revenant chez elle, la princesse ne discuta pas plus avec elle-même
que d’Arthez ne se défendit contre le charme qu’elle lui avait jeté.
Tout était dit pour elle: elle aimait avec sa science et avec son
ignorance. Si elle s’interrogea, ce fut pour se demander si elle
méritait un si grand bonheur, et ce qu’elle avait fait au ciel pour
qu’il lui envoyât un pareil ange. Elle voulut être digne de cet amour,
le perpétuer, se l’approprier à jamais, et finir doucement sa vie de
jolie femme dans le paradis qu’elle entrevoyait. Quant à la résistance,
à se chicaner, à coqueter, elle n’y pensa même pas. Elle pensait à
bien autre chose! Elle avait compris la grandeur des gens de génie,
elle avait deviné qu’ils ne soumettent pas les femmes d’élite aux
lois ordinaires. Aussi, par un de ces aperçus rapides, particuliers
à ces grands esprits féminins, s’était-elle promis d’être faible au
premier désir. D’après la connaissance qu’elle avait prise, à une seule
entrevue, du caractère de d’Arthez, elle avait soupçonné que ce désir
ne serait pas assez tôt exprimé pour ne pas lui laisser le temps de se
faire ce qu’elle voulait, ce qu’elle devait être aux yeux de cet amant
sublime.
Ici commence l’une de ces comédies inconnues jouées dans le for
intérieur de la conscience, entre deux êtres dont l’un sera la dupe de
l’autre, et qui reculent les bornes de la perversité, un de ces drames
noirs et comiques, auprès desquels le drame de Tartufe est une vétille;
mais qui ne sont point du domaine scénique, et qui, pour que tout en
soit extraordinaire, sont naturels, concevables et justifiés par la
nécessité, un drame horrible qu’il faudrait nommer l’envers du vice. La
princesse commença par envoyer chercher les œuvres de d’Arthez, elle
n’en avait pas lu le premier mot; et, néanmoins, elle avait soutenu
vingt minutes de discussion élogieuse avec lui, sans quiproquo! Elle
lut tout. Puis elle voulut comparer ces livres à ce que la littérature
contemporaine avait produit de meilleur. Elle avait une indigestion
d’esprit le jour où d’Arthez vint la voir. Attendant cette visite, tous
les jours elle avait fait une toilette de l’ordre supérieur, une de
ces toilettes qui expriment une idée et la font accepter par les yeux,
sans qu’on sache ni comment ni pourquoi. Elle offrit au regard une
harmonieuse combinaison de couleurs grises, une sorte de demi-deuil,
une grâce pleine d’abandon, le vêtement d’une femme qui ne tenait plus
à la vie que par quelques liens naturels, son enfant peut-être, et qui
s’y ennuyait. Elle attestait un élégant dégoût qui n’allait cependant
pas jusqu’au suicide, elle achevait son temps dans le bagne terrestre.
Elle reçut d’Arthez en femme qui l’attendait, et comme s’il était déjà
venu cent fois chez elle; elle lui fit l’honneur de le traiter comme
une vieille connaissance, elle le mit à l’aise par un seul geste en
lui montrant une causeuse pour qu’il s’assît, pendant qu’elle achevait
une lettre commencée. La conversation s’engagea de la manière la
plus vulgaire: le temps, le Ministère, la maladie de de Marsay, les
espérances de la Légitimité. D’Arthez était absolutiste, la princesse
ne pouvait ignorer les opinions d’un homme assis à la Chambre parmi les
quinze ou vingt personnes qui représentent le parti légitimiste; elle
trouva moyen de lui raconter comment elle avait joué de Marsay; puis,
par une transition que lui fournit le dévouement du prince de Cadignan
à la famille royale et à MADAME, elle amena l’attention de d’Arthez sur
le prince.
--Il a du moins pour lui d’aimer ses maîtres et de leur être dévoué,
dit-elle. Son caractère public me console de toutes les souffrances
que m’a causées son caractère privé:--Car, reprit-elle en laissant
habilement de côté le prince, n’avez-vous pas remarqué, vous qui
savez tout, que les hommes ont deux caractères: ils en ont un pour
leur intérieur, pour leurs femmes, pour leur vie secrète, et qui
est le vrai; là, plus de masque, plus de dissimulation, ils ne se
donnent pas la peine de feindre, ils sont ce qu’ils sont, et sont
souvent horribles; puis le monde, les autres, les salons, la Cour, le
souverain, la Politique les voient grands, nobles, généreux, en costume
brodé de vertus, parés de beau langage, pleins d’exquises qualités.
Quelle horrible plaisanterie! Et l’on s’étonne quelquefois du sourire
de certaines femmes, de leur air de supériorité avec leurs maris, de
leur indifférence...
Elle laissa tomber sa main le long du bras de son fauteuil, sans
achever, mais ce geste complétait admirablement son discours. Comme
elle vit d’Arthez occupé d’examiner sa taille flexible, si bien pliée
au fond de son moelleux fauteuil, occupé des jeux de sa robe, et d’une
jolie petite fronsure qui badinait sur le busc, une de ces hardiesses
de toilette qui ne vont qu’aux tailles assez minces pour ne pouvoir
jamais rien perdre, elle reprit l’ordre de ses pensées comme si elle se
parlait à elle-même.
--Je ne continue pas. Vous avez fini, vous autres écrivains, par rendre
bien ridicules les femmes qui se prétendent méconnues, qui sont mal
mariées, qui se font dramatiques, intéressantes, ce qui me semble être
du dernier bourgeois. On plie et tout est dit, ou l’on résiste et l’on
s’amuse. Dans les deux cas, on doit se taire. Il est vrai que je n’ai
su, ni tout à fait plier, ni tout à fait résister; mais peut-être
était-ce une raison encore plus grave de garder le silence. Quelle
sottise aux femmes de se plaindre! Si elles n’ont pas été les plus
fortes, elles ont manqué d’esprit, de tact, de finesse, elles méritent
leur sort. Ne sont-elles pas les reines en France? Elles se jouent de
vous comme elles le veulent, quand elles le veulent, et autant qu’elles
le veulent. Elle fit danser sa cassolette par un mouvement merveilleux
d’impertinence féminine et de gaieté railleuse.--J’ai souvent entendu
de misérables petites espèces regretter d’être femmes, vouloir être
hommes; je les ai toujours regardées en pitié, dit-elle en continuant.
Si j’avais à opter, je préférerais encore être femme. Le beau plaisir
de devoir ses triomphes à la force, à toutes les puissances que vous
donnent des lois faites par vous! Mais quand nous vous voyons à nos
pieds disant et faisant des sottises, n’est-ce donc pas un enivrant
bonheur que de sentir en soi la faiblesse qui triomphe? Quand nous
réussissons, nous devons donc garder le silence, sous peine de perdre
notre empire. Battues, les femmes doivent encore se taire par fierté:
le silence de l’esclave épouvante le maître.
Ce caquetage fut sifflé d’une voix si doucement moqueuse, si mignonne,
avec des mouvements de tête si coquets, que d’Arthez, à qui ce genre
de femme était totalement inconnu, restait exactement comme la perdrix
charmée par le chien de chasse.
--Je vous en prie, madame, dit-il enfin, expliquez-moi comment un
homme a pu vous faire souffrir, et soyez sûre que là où toutes les
femmes seraient vulgaires, vous seriez distinguée, quand même vous
n’auriez pas une manière de dire les choses qui rendrait intéressant un
livre de cuisine.
--Vous allez vite en amitié, dit-elle d’un son de voix grave qui rendit
d’Arthez sérieux et inquiet.
La conversation changea, l’heure avançait. Le pauvre homme de génie
s’en alla contrit d’avoir paru curieux, d’avoir blessé ce cœur, et
croyant que cette femme avait étrangement souffert. Elle avait passé sa
vie à s’amuser, elle était un vrai don Juan femelle, à cette différence
près que ce n’est pas à souper qu’elle eût invité la statue de pierre,
et certes elle aurait eu raison de la statue.
Il est impossible de continuer ce récit sans dire un mot du prince de
Cadignan, plus connu sous le nom de duc de Maufrigneuse; autrement, le
sel des inventions miraculeuses de la princesse disparaîtrait, et les
Étrangers ne comprendraient rien à l’épouvantable comédie parisienne
qu’elle allait jouer pour un homme.