princesse en souriant de l’amicale épigramme par laquelle la marquise
l’interrompait; puis une ou deux fois, pour me voir ou pour se faire
voir, il mettait le nez à la vitre d’une loge en face de la mienne. Si
je recevais une visite, je l’apercevais collé à ma porte, il pouvait
alors me jeter un coup d’œil furtif; il avait fini par connaître les
personnes de ma société, il les suivait quand elles se dirigeaient vers
ma loge, afin d’avoir les bénéfices de l’ouverture de ma porte. Le
pauvre garçon a sans doute bientôt su qui j’étais, car il connaissait
de vue monsieur de Maufrigneuse et mon beau-père. Je trouvai dès lors
mon inconnu mystérieux aux Italiens, à une stalle d’où il m’admirait en
face, dans une extase naïve: c’en était joli. A la sortie de l’Opéra
comme à celle des Bouffons, je le voyais planté dans la foule, immobile
sur ses deux jambes: on le coudoyait, on ne l’ébranlait pas. Ses
yeux devenaient moins brillants quand il m’apercevait appuyée sur le
bras de quelque favori. D’ailleurs, pas un mot, pas une lettre, pas
une démonstration. Avouez que c’était du bon goût? Quelquefois, en
rentrant à mon hôtel au matin, je retrouvais mon homme assis sur une
des bornes de ma porte cochère. Cet amoureux avait de bien beaux yeux,
une barbe épaisse et longue en éventail, une royale, une moustache
et des favoris; on ne voyait que des pommettes blanches et un beau
front; enfin, une véritable tête antique. Le prince a, comme vous le
savez, défendu les Tuileries du côté des quais dans les journées de
juillet. Il est revenu le soir à Saint-Cloud quand tout a été perdu.
«Ma chère, m’a-t-il dit, j’ai failli être tué sur les quatre heures.
J’étais visé par un des insurgés, lorsqu’un jeune homme à longue barbe,
que je crois avoir vu aux Italiens, et qui conduisait l’attaque, a
détourné le canon du fusil.» Le coup a frappé je ne sais quel homme,
un maréchal-des-logis du régiment, et qui était à deux pas de mon mari.
Ce jeune homme devait donc être un républicain. En 1831, quand je
suis revenue me loger ici, je l’ai rencontré le dos appuyé au mur de
cette maison; il paraissait joyeux de mes désastres, qui peut-être lui
semblaient nous rapprocher; mais, depuis les affaires de Saint-Merry,
je ne l’ai plus revu: il y a péri. La veille des funérailles du général
Lamarque, je suis sortie à pied avec mon fils, et mon républicain nous
a suivis, tantôt derrière, tantôt devant nous, depuis la Madeleine
jusqu’au passage des Panoramas où j’allais.
--Voilà tout? dit la marquise.
--Tout, répondit la princesse. Ah! le matin de la prise de Saint-Merry,
un gamin a voulu me parler à moi-même, et m’a remis une lettre écrite
sur du papier commun, signé du nom de l’inconnu.
--Montrez-la-moi, dit la marquise.
--Non, ma chère. Cet amour a été trop grand et trop saint dans ce cœur
d’homme pour que je viole son secret. Cette lettre, courte et terrible,
me remue encore le cœur quand j’y songe. Cet homme mort me cause plus
d’émotions que tous les vivants que j’ai distingués, il revient dans ma
pensée.
--Son nom, demanda la marquise.
--Oh! un nom bien vulgaire, Michel Chrestien.
--Vous avez bien fait de me le dire, reprit vivement madame d’Espard,
j’ai souvent entendu parler de lui. Ce Michel Chrestien était l’ami
d’un homme célèbre que vous avez déjà voulu voir, de Daniel d’Arthez,
qui vient une ou deux fois par hiver chez moi. Ce Chrestien, qui est
effectivement mort à Saint-Merry, ne manquait pas d’amis. J’ai entendu
dire qu’il était un de ces grands politiques auxquels, comme à de
Marsay, il ne manque que le mouvement de ballon de la circonstance pour
devenir tout d’un coup ce qu’ils doivent être.
--Il vaut mieux alors qu’il soit mort, dit la princesse d’un air
mélancolique sous lequel elle cacha ses pensées.
--Voulez-vous vous trouver un soir avec d’Arthez chez moi? demanda la
marquise, vous causerez de votre revenant.
--Volontiers, ma chère.
Quelques jours après cette conversation, Blondet et Rastignac, qui
connaissaient d’Arthez, promirent à madame d’Espard de le déterminer à
venir dîner chez elle. Cette promesse eût été, certes, imprudente sans
le nom de la princesse dont la rencontre ne pouvait être indifférente à
ce grand écrivain.
Daniel d’Arthez, un des hommes rares qui de nos jours unissent un
beau caractère à un beau talent, avait obtenu déjà non pas toute
la popularité que devaient lui mériter ses œuvres, mais une estime
respectueuse à laquelle les âmes choisies ne pouvaient rien ajouter.
Sa réputation grandira certes encore, mais elle avait alors atteint
tout son développement aux yeux des connaisseurs: il est de ces auteurs
qui, tôt ou tard, sont mis à leur vraie place, et qui n’en changent
plus. Gentilhomme pauvre, il avait compris son époque en demandant
tout à une illustration personnelle. Il avait lutté pendant longtemps
dans l’arène parisienne, contre le gré d’un oncle riche, qui, par une
contradiction que la vanité se charge de justifier, après l’avoir
laissé en proie à la plus rigoureuse misère, avait légué à l’homme
célèbre la fortune impitoyablement refusée à l’écrivain inconnu. Ce
changement subit ne changea point les mœurs de Daniel d’Arthez: il
continua ses travaux avec une simplicité digne des temps antiques, et
s’en imposa de nouveaux en acceptant un siége à la Chambre des députés,
où il prit place au Côté droit. Depuis son avénement à la gloire, il
était allé quelquefois dans le monde. Un de ses vieux amis, un grand
médecin, Horace Bianchon, lui avait fait faire la connaissance du
baron de Rastignac, Sous-secrétaire d’État à un Ministère, et ami de
de Marsay. Ces deux hommes politiques s’étaient assez noblement prêtés
à ce que Daniel, Horace, et quelques intimes de Michel Chrestien,
retirassent le corps de ce républicain à l’église Saint-Merry, et
pussent lui rendre les honneurs funèbres. La reconnaissance, pour un
service qui contrastait avec les rigueurs administratives déployées à
cette époque où les passions politiques se déchaînèrent si violemment,
avait lié pour ainsi dire d’Arthez à Rastignac. Le Sous-secrétaire
d’État et l’illustre ministre étaient trop habiles pour ne pas profiter
de cette circonstance; aussi gagnèrent-ils quelques amis de Michel
Chrestien, qui ne partageaient pas d’ailleurs ses opinions, et qui se
rattachèrent alors au nouveau Gouvernement. L’un d’eux, Léon Giraud,
nommé d’abord Maître des requêtes, devint depuis Conseiller d’État.
L’existence de Daniel d’Arthez est entièrement consacrée au travail,
il ne voit la Société que par échappées, elle est pour lui comme un
rêve. Sa maison est un couvent où il mène la vie d’un Bénédictin: même
sobriété dans le régime, même régularité dans les occupations. Ses amis
savent que jusqu’à présent la femme n’a été pour lui qu’un accident
toujours redouté, il l’a trop observée pour ne pas la craindre; mais
à force de l’étudier, il a fini par ne plus la connaître, semblable
en ceci à ces profonds tacticiens qui seraient toujours battus sur
des terrains imprévus, où sont modifiés et contrariés leurs axiomes
scientifiques. Il est resté l’enfant le plus candide, en se montrant
l’observateur le plus instruit. Ce contraste, en apparence impossible,
est très-explicable pour ceux qui ont pu mesurer la profondeur qui
sépare les facultés des sentiments: les unes procèdent de la tête
et les autres du cœur. On peut être un grand homme et un méchant,
comme on peut être un sot et un amant sublime. D’Arthez est un de ces
êtres privilégiés chez lesquels la finesse de l’esprit, l’étendue
des qualités du cerveau, n’excluent ni la force ni la grandeur des
sentiments. Il est, par un rare privilége, homme d’action et homme de
pensée tout à la fois. Sa vie privée est noble et pure. S’il avait
fui soigneusement l’amour jusqu’alors, il se connaissait bien, il
savait par avance quel serait l’empire d’une passion sur lui. Pendant
longtemps les travaux écrasants par lesquels il prépara le terrain
solide de ses glorieux ouvrages, et le froid de la misère furent un
merveilleux préservatif. Quand vint l’aisance, il eut la plus vulgaire
et la plus incompréhensible liaison avec une femme assez belle, mais
qui appartenait à la classe inférieure, sans aucune instruction,
sans manières, et soigneusement cachée à tous les regards. Michel
Chrestien accordait aux hommes de génie le pouvoir de transformer les
plus massives créatures en sylphides, les sottes en femmes d’esprit,
les paysannes en marquises: plus une femme était accomplie, plus elle
perdait à leurs yeux; car, selon lui, leur imagination n’avait rien
à y faire. Selon lui, l’amour, simple besoin des sens pour les êtres
inférieurs, était, pour les êtres supérieurs, la création morale
la plus immense et la plus attachante. Pour justifier d’Arthez, il
s’appuyait de l’exemple de Raphaël et de la Fornarina. Il aurait pu
s’offrir lui-même comme un modèle en ce genre, lui qui voyait un ange
dans la duchesse de Maufrigneuse. La bizarre fantaisie de d’Arthez
pouvait d’ailleurs être justifiée de bien des manières: peut-être
avait-il tout d’abord désespéré de rencontrer ici-bas une femme qui
répondît à la délicieuse chimère que tout homme d’esprit rêve et
caresse? peut-être avait-il un cœur trop chatouilleux, trop délicat
pour le livrer à une femme du monde? peut-être aimait-il mieux faire
la part à la Nature et garder ses illusions en cultivant son Idéal?
peut-être avait-il écarté l’amour comme incompatible avec ses travaux,
avec la régularité d’une vie monacale où la passion eût tout dérangé.
Depuis quelques mois, d’Arthez était l’objet des railleries de Blondet
et de Rastignac qui lui reprochaient de ne connaître ni le monde ni
les femmes. A les entendre, ses œuvres étaient assez nombreuses et
assez avancées pour qu’il se permît des distractions: il avait une
belle fortune et vivait comme un étudiant; il ne jouissait de rien,
ni de son or ni de sa gloire; il ignorait les exquises jouissances de
la passion noble et délicate que certaines femmes bien nées et bien
élevées inspiraient ou ressentaient; n’était-ce pas indigne de lui de
n’avoir connu que les grossièretés de l’amour! L’amour, réduit à ce que
le faisait la Nature, était à leurs yeux la plus sotte chose du monde.
L’une des gloires de la Société, c’est d’avoir créé _la femme_ là où la
Nature a fait une femelle; d’avoir créé la perpétuité du désir là où la
Nature n’a pensé qu’à la perpétuité de l’Espèce; d’avoir enfin inventé
l’amour, la plus belle religion humaine. D’Arthez ne savait rien des
charmantes délicatesses de langage, rien des preuves d’affection
incessamment données par l’âme et l’esprit, rien de ces désirs ennoblis
par les manières, rien de ces formes angéliques prêtées aux choses les
plus grossières par les femmes comme il faut. Il connaissait peut-être
la femme, mais il ignorait la divinité. Il fallait prodigieusement
d’art, beaucoup de belles toilettes d’âme et de corps chez une femme
pour bien aimer. Enfin, en vantant les délicieuses dépravations de
pensée qui constituent la coquetterie parisienne, ces deux corrupteurs
plaignaient d’Arthez, qui vivait d’un aliment sain et sans aucun
assaisonnement, de n’avoir pas goûté les délices de la haute cuisine
parisienne, et stimulaient vivement sa curiosité. Le docteur Bianchon,
à qui d’Arthez faisait ses confidences, savait que cette curiosité
s’était enfin éveillée. La longue liaison de ce grand écrivain avec une
femme vulgaire, loin de lui plaire par l’habitude, lui était devenue
insupportable; mais il était retenu par l’excessive timidité qui
s’empare de tous les hommes solitaires.
--Comment, disait Rastignac, quand on porte _tranché de gueules et d’or
à un bezan et un tourteau de l’un en l’autre_, ne fait-on pas briller
ce vieil écu picard sur une voiture? Vous avez trente mille livres
de rentes et les produits de votre plume; vous avez justifié votre
devise, qui forme le calembour tant recherché par nos ancêtres: ARS,
THES_aurusque virtus_, et vous ne le promenez pas au bois de Boulogne!
Nous sommes dans un siècle où la vertu doit se montrer.
--Si vous lisiez vos œuvres à cette espèce de grosse Laforêt, qui fait
vos délices, je vous pardonnerais de la garder, dit Blondet. Mais, mon
cher, si vous êtes au pain sec matériellement parlant: sous le rapport
de l’esprit, vous n’avez même pas de pain...
Cette petite guerre amicale durait depuis quelques mois entre Daniel et
ses amis, quand madame d’Espard pria Rastignac et Blondet de déterminer
d’Arthez à venir dîner chez elle, en leur disant que la princesse de
Cadignan avait un excessif désir de voir cet homme célèbre. Ces sortes
de curiosités sont, pour certaines femmes, ce qu’est la lanterne
magique pour les enfants, un plaisir pour les yeux, assez pauvre
d’ailleurs, et plein de désenchantement. Plus un homme d’esprit excite
de sentiments à distance, moins il y répondra de près; plus il a été
rêvé brillant, plus terne il sera. Sous ce rapport, la curiosité déçue
va souvent jusqu’à l’injustice. Ni Blondet ni Rastignac ne pouvaient
tromper d’Arthez, mais ils lui dirent en riant qu’il s’offrait pour lui
la plus séduisante occasion de se décrasser le cœur et de connaître
les suprêmes délices que donnait l’amour d’une grande dame parisienne.
La princesse était positivement éprise de lui, il n’avait rien à
craindre, il avait tout à gagner dans cette entrevue; il lui serait
impossible de descendre du piédestal où madame de Cadignan l’avait
élevé. Blondet ni Rastignac ne virent aucun inconvénient à prêter cet
amour à la princesse, elle pouvait porter cette calomnie, elle dont le
passé donnait lieu à tant d’anecdotes. L’un et l’autre, ils se mirent à
raconter à d’Arthez les aventures de la duchesse de Maufrigneuse: ses
premières légèretés avec de Marsay, ses secondes inconséquences avec
d’Adjuda qu’elle avait diverti de sa femme en vengeant ainsi madame de
Beauséant, sa troisième liaison avec le jeune d’Esgrignon qui l’avait
accompagnée en Italie et s’était horriblement compromis pour elle;
puis combien elle avait été malheureuse avec un célèbre ambassadeur,
heureuse avec un général russe; comment elle avait été l’Égérie de deux
Ministres des Affaires étrangères, etc. D’Arthez leur dit qu’il en
avait su plus qu’ils ne pouvaient lui en dire sur elle par leur pauvre
ami, Michel Chrestien, qui l’avait adorée en secret pendant quatre
années, et avait failli en devenir fou.
--J’ai souvent accompagné, dit Daniel, mon ami aux Italiens, à l’Opéra.
Le malheureux courait avec moi dans les rues en allant aussi vite que
les chevaux, et admirant la princesse à travers les glaces de son
coupé. C’est à cet amour que le prince de Cadignan a dû la vie, Michel
a empêché qu’un gamin ne le tuât.
--Eh! bien, vous aurez un thème tout prêt, dit en souriant Blondet.
Voilà bien la femme qu’il vous faut, elle ne sera cruelle que par
délicatesse, et vous initiera très-gracieusement aux mystères de
l’élégance; mais prenez garde? elle a dévoré bien des fortunes! La
belle Diane est une de ces dissipatrices qui ne coûtent pas un centime,
et pour laquelle on dépense des millions. Donnez-vous corps et âme;
mais gardez à la main votre monnaie, comme le vieux du Déluge de
Girodet.
Après cette conversation, la princesse avait la profondeur d’un
abîme, la grâce d’une reine, la corruption des diplomates, le mystère
d’une initiation, le danger d’une syrène. Ces deux hommes d’esprit,
incapables de prévoir le dénoûment de cette plaisanterie, avaient fini
par faire de Diane d’Uxelles la plus monstrueuse Parisienne, la plus
habile coquette, la plus enivrante courtisane du monde. Quoiqu’ils
eussent raison, la femme qu’ils traitaient si légèrement était sainte
et sacrée pour d’Arthez, dont la curiosité n’avait pas besoin d’être
excitée; il consentit à venir de prime abord, et les deux amis ne
voulaient pas autre chose de lui.
Madame d’Espard alla voir la princesse dès qu’elle eut la réponse.
--Ma chère, vous sentez-vous en beauté, en coquetterie? lui dit-elle,
venez dans quelques jours dîner chez moi; je vous servirai d’Arthez.
Notre homme de génie est de la nature la plus sauvage, il craint les
femmes, et n’a jamais aimé. Faites votre thème là-dessus. Il est
excessivement spirituel, d’une simplicité qui vous abuse en ôtant toute
défiance. Sa pénétration, toute rétrospective, agit après coup et
dérange tous les calculs. Vous l’avez surpris aujourd’hui, demain il
n’est plus la dupe de rien.
--Ah! dit la princesse, si je n’avais que trente ans, je m’amuserais
bien! Ce qui m’a manqué jusqu’à présent, c’était un homme d’esprit à
jouer. Je n’ai eu que des partenaires et jamais d’adversaires. L’amour
était un jeu au lieu d’être un combat.
--Chère princesse, avouez que je suis bien généreuse; car enfin?...
charité bien ordonnée...
Les deux femmes se regardèrent en riant, et se prirent les mains en
se les serrant avec amitié. Certes elles avaient toutes deux l’une
à l’autre des secrets importants, et n’en étaient sans doute, ni à
un homme près, ni à un service à rendre; car, pour faire les amitiés
sincères et durables entre femmes, il faut qu’elles aient été cimentées
par de petits crimes. Quand deux amies peuvent se tuer réciproquement,
et se voient un poignard empoisonné dans la main, elles offrent le
spectacle touchant d’une harmonie qui ne se trouble qu’au moment où
l’une d’elles a, par mégarde, lâché son arme.
Donc, à huit jours de là, il y eut chez la marquise une de ces soirées
dites de petits jours, réservées pour les intimes, auxquelles personne
ne vient que sur une invitation verbale, et pendant lesquelles la
porte est fermée. Cette soirée était donnée pour cinq personnes: Émile
Blondet et madame de Montcornet, Daniel d’Arthez, Rastignac et la
princesse de Cadignan. En comptant la maîtresse de la maison, il se
trouvait autant d’hommes que de femmes.
Jamais le hasard ne s’était permis de préparations plus savantes que
pour la rencontre de d’Arthez et de madame de Cadignan. La princesse
passe encore aujourd’hui pour une des plus fortes sur la toilette, qui,
pour les femmes, est le premier des Arts. Elle avait mis une robe de
velours bleu à grandes manches blanches traînantes, à corsage apparent,
une de ces guimpes en tulle légèrement froncée, et bordée de bleu,
montant à quatre doigts de son cou, et couvrant les épaules, comme
on en voit dans quelques portraits de Raphaël. Sa femme de chambre
l’avait coiffée de quelques bruyères blanches habilement posées dans
ses cascades de cheveux blonds, l’une des beautés auxquelles elle
devait sa célébrité. Certes Diane ne paraissait pas avoir vingt-cinq
ans. Quatre années de solitude et de repos avaient rendu de la vigueur
à son teint. N’y a-t-il pas d’ailleurs des moments où le désir de
plaire donne un surcroît de beauté aux femmes? La volonté n’est pas
sans influence sur les variations du visage. Si les émotions violentes
ont le pouvoir de jaunir les tons blancs chez les gens d’un tempérament
sanguin, mélancolique, de verdir les figures lymphatiques, ne faut-il
pas accorder au désir, à la joie, à l’espérance, la faculté d’éclaircir
le teint, de dorer le regard d’un vif éclat, d’animer la beauté par un
jour piquant comme celui d’une jolie matinée? La blancheur si célèbre
de la princesse avait pris une teinte mûrie qui lui prêtait un air
auguste. En ce moment de sa vie, frappée par tant de retours sur
elle-même et par des pensées sérieuses, son front rêveur et sublime
s’accordait admirablement avec son regard bleu, lent et majestueux. Il
était impossible au physionomiste le plus habile d’imaginer des calculs
et de la décision sous cette inouïe délicatesse des traits. Il est des
visages de femmes qui trompent la science et déroutent l’observation
par leur calme et par leur finesse; il faudrait pouvoir les examiner
quand les passions parlent, ce qui est difficile; ou quand elles ont
parlé, ce qui ne sert plus à rien: alors la femme est vieille et ne
dissimule plus. La princesse est une de ces femmes impénétrables,
elle peut se faire ce qu’elle veut être: folâtre, enfant, innocente à
désespérer; ou fine, sérieuse et profonde à donner de l’inquiétude.
Elle vint chez la marquise avec l’intention d’être une femme douce et
simple à qui la vie était connue par ses déceptions seulement, une
femme pleine d’âme et calomniée, mais résignée, enfin un ange meurtri.
Elle arriva de bonne heure, afin de se trouver posée sur la causeuse,
au coin du feu, près de madame d’Espard, comme elle voulait être vue,
dans une de ces attitudes où la science est cachée sous un naturel
exquis, une de ces poses étudiées, cherchées qui mettent en relief
cette belle ligne serpentine qui prend au pied, remonte gracieusement
jusqu’à la hanche, et se continue par d’admirables rondeurs jusqu’aux
épaules, en offrant aux regards tout le profil du corps. Une femme nue
serait moins dangereuse que ne l’est une jupe si savamment étalée, qui
couvre tout et met tout en lumière à la fois. Par un raffinement que
bien des femmes n’eussent pas inventé, Diane, à la grande stupéfaction
de la marquise, s’était fait accompagner du duc de Maufrigneuse. Après
un moment de réflexion, madame d’Espard serra la main de la princesse
d’un air d’intelligence.
--Je vous comprends! En faisant accepter à d’Arthez toutes les
difficultés du premier coup, vous ne les trouverez pas à vaincre plus
tard.
La comtesse de Montcornet vint avec Blondet. Rastignac amena d’Arthez.
La princesse ne fit à l’homme célèbre aucun de ces compliments dont
l’accablaient les gens vulgaires; mais elle eut de ces prévenances
empreintes de grâce et de respect qui devaient être le dernier terme
de ses concessions. Elle était sans doute ainsi avec le roi de France,
avec les princes. Elle parut heureuse de voir ce grand homme et
contente de l’avoir cherché. Les personnes pleines de goût, comme
la princesse, se distinguent surtout par leur manière d’écouter,
par une affabilité sans moquerie, qui est à la politesse ce que la
pratique est à la vertu. Quand l’homme célèbre parlait, elle avait
une pose attentive mille fois plus flatteuse que les compliments les
mieux assaisonnés. Cette présentation mutuelle se fit sans emphase
et avec convenance par la marquise. A dîner, d’Arthez fut placé
près de la princesse, qui, loin d’imiter les exagérations de diète
que se permettent les minaudières, mangea de fort bon appétit, et
tint à honneur de se montrer femme naturelle, sans aucunes façons
étranges. Entre un service et l’autre, elle profita d’un moment où la
conversation générale s’engageait, pour prendre d’Arthez à partie.
--Le secret du plaisir que je me suis procuré en me trouvant auprès
de vous, dit-elle, est dans le désir d’apprendre quelque chose d’un
malheureux ami à vous, monsieur, mort pour une autre cause que
la nôtre, à qui j’ai eu de grandes obligations sans avoir pu les
reconnaître et m’acquitter. Le prince de Cadignan a partagé mes
regrets. J’ai su que vous étiez l’un des meilleurs amis de ce pauvre
garçon. Votre mutuelle amitié, pure, inaltérée était un titre auprès de
moi. Vous ne trouverez donc pas extraordinaire que j’aie voulu savoir
tout ce que vous pouviez me dire de cet être qui vous est si cher. Si
je suis attachée à la famille exilée, et tenue d’avoir des opinions
monarchiques, je ne suis pas du nombre de ceux qui croient qu’il est
impossible d’être à la fois républicain et noble de cœur. La monarchie
et la république sont les deux seules formes de gouvernement qui
n’étouffent pas les beaux sentiments.
--Michel Chrestien était un ange, madame, répondit Daniel d’une voix
émue. Je ne sais pas, dans les héros de l’antiquité, d’homme qui lui
soit supérieur. Gardez-vous de le prendre pour un de ces républicains
à idées étroites, qui voudraient recommencer la Convention et les
gentillesses du Comité de Salut public; non, Michel rêvait la
fédération suisse appliquée à toute l’Europe. Avouons-le, entre nous?
après le magnifique gouvernement d’un seul, qui, je crois, convient
plus particulièrement à notre pays, le système de Michel est la
suppression de la guerre dans le vieux monde et sa reconstitution sur
des bases autres que celles de la conquête qui l’avait jadis féodalisé.
Les républicains étaient, à ce titre, les gens les plus voisins de
son idée; voilà pourquoi il leur a prêté son bras en juillet et à
Saint-Merry. Quoique entièrement divisés d’opinion, nous sommes restés
étroitement unis.
--C’est le plus bel éloge de vos deux caractères, dit timidement madame
de Cadignan.
--Dans les quatre dernières années de sa vie, reprit Daniel, il ne fit
qu’à moi seul la confidence de son amour pour vous, et cette confidence
resserra les nœuds déjà bien forts de notre amitié fraternelle. Lui
seul, madame, vous aura aimée comme vous devriez l’être. Combien de
fois n’ai-je pas reçu la pluie en accompagnant votre voiture jusque
chez vous, en luttant de vitesse avec vos chevaux, pour nous maintenir
au même point sur une ligne parallèle, afin de vous voir... de vous
admirer!
--Mais, monsieur, dit la princesse, je vais être tenue à vous
indemniser.
--Pourquoi Michel n’est-il pas là? répondit Daniel d’un accent plein de
mélancolie.
--Il ne m’aurait peut-être pas aimée long-temps, dit la princesse en
remuant la tête par un geste plein de tristesse. Les républicains sont
encore plus absolus dans leurs idées que nous autres absolutistes, qui
péchons par l’indulgence. Il m’avait sans doute rêvée parfaite, il
aurait été cruellement détrompé. Nous sommes poursuivies, nous autres
femmes, par autant de calomnies que vous en avez à supporter dans la
vie littéraire, et nous ne pouvons nous défendre ni par la gloire, ni
par nos œuvres. On ne nous croit pas ce que nous sommes, mais ce que
l’on nous fait. On lui aurait bientôt caché la femme inconnue qui est
en moi, sous le faux portrait de la femme imaginaire, qui est la vraie
pour le monde. Il m’aurait crue indigne des sentiments nobles qu’il me
portait, incapable de le comprendre.
Ici la princesse hocha la tête en agitant ses belles boucles blondes
pleines de bruyères par un geste sublime. Ce qu’elle exprimait de
doutes désolants, de misères cachées, est indicible. Daniel comprit
tout, et regarda la princesse avec une vive émotion.