En France, le titre de duc prime tous les autres, même celui de

prince, quoiqu’en thèse héraldique pure de tout sophisme, les titres

ne signifient absolument rien, et qu’il y ait égalité parfaite entre

les gentilshommes. Cette admirable égalité fut jadis soigneusement

maintenue par la maison de France; et, de nos jours, elle l’est encore,

au moins nominalement, par le soin qu’ont les rois de donner de simples

titres de comtes à leurs enfants. Ce fut en vertu de ce système que

François Ier écrasa la splendeur des titres que se donnait le pompeux

Charles-Quint en lui signant une réponse: François, seigneur de Vanves.

Louis XI avait fait mieux encore, en mariant sa fille à un gentilhomme

sans titre, à Pierre de Beaujeu. Le système féodal fut si bien brisé

par Louis XIV, que le titre de duc devint dans sa monarchie le suprême

honneur de l’aristocratie, et le plus envié. Néanmoins, il est deux ou

trois familles en France où la principauté, richement possessionnée

autrefois, est mise au-dessus du duché. La maison de Cadignan, qui

possède le titre de duc de Maufrigneuse pour ses fils aînés, tandis

que tous les autres se nomment simplement chevaliers de Cadignan, est

une de ces familles exceptionnelles. Comme autrefois deux princes de

la maison de Rohan, les princes de Cadignan avaient droit à un trône

chez eux; ils pouvaient avoir des pages, des gentilshommes à leur

service. Cette explication est nécessaire, autant pour éviter les

sottes critiques de ceux qui ne savent rien que pour constater les

grandes choses d’un monde qui, dit-on, s’en va, et que tant de gens

poussent sans le comprendre. Les Cadignan portent _d’or à cinq fusées

de sable accolées et mises en fasce_, avec le mot MEMINI pour devise,

et la couronne fermée, sans tenants ni lambrequins. Aujourd’hui la

grande quantité d’étrangers qui affluent à Paris et une ignorance

presque générale de la science héraldique commencent à mettre le titre

de prince à la mode. Il n’y a de vrais princes que ceux qui sont

possessionnés et auxquels appartient le titre d’Altesse. Le dédain de

la noblesse française pour le titre de prince, et les raisons qu’avait

Louis XIV de donner la suprématie au titre de duc, ont empêché la

France de réclamer l’altesse pour les quelques princes qui existent en

France, ceux de Napoléon exceptés. Telle est la raison pour laquelle

les princes de Cadignan se trouvent dans une position inférieure,

nominalement parlant, vis-à-vis des autres princes du continent.

Les personnes de la société dite du faubourg Saint-Germain protégeaient

la princesse par une discrétion respectueuse due à son nom, lequel est

de ceux qu’on honorera toujours, à ses malheurs que l’on ne discutait

plus, et à sa beauté, la seule chose qu’elle eût conservée de son

opulence éteinte. Le monde, dont elle fut l’ornement, lui savait gré

d’avoir pris en quelque sorte le voile en se cloîtrant chez elle. Ce

bon goût était pour elle, plus que pour toute autre femme, un immense

sacrifice. Les grandes choses sont toujours si vivement senties en

France, que la princesse regagna par sa retraite tout ce qu’elle

avait pu perdre dans l’opinion publique au milieu de ses splendeurs.

Elle ne voyait plus qu’une seule de ses anciennes amies, la marquise

d’Espard; encore n’allait-elle ni aux grandes réunions, ni aux fêtes.

La princesse et la marquise se visitaient dans la première matinée,

et comme en secret. Quand la princesse venait dîner chez son amie,

la marquise fermait sa porte. Madame d’Espard fut admirable pour la

princesse: elle changea de loge aux Italiens, et quitta les Premières

pour une Baignoire du Rez-de-chaussée, en sorte que madame de Cadignan

pouvait venir au théâtre sans être vue, et en partir incognito. Peu de

femmes eussent été capables d’une délicatesse qui les eût privées du

plaisir de traîner à leur suite une ancienne rivale tombée, de s’en

dire la bienfaitrice. Dispensée ainsi de faire des toilettes ruineuses,

la princesse allait en secret dans la voiture de la marquise, qu’elle

n’eût pas acceptée publiquement. Personne n’a jamais su les raisons

qu’eut madame d’Espard pour se conduire ainsi avec la princesse de

Cadignan; mais sa conduite fut sublime, et comporta pendant longtemps

un monde de petites choses qui, vues une à une, semblent être des

niaiseries, et qui, vues en masse, atteignent au gigantesque.

En 1832, trois années avaient jeté leurs tas de neige sur les aventures

de la duchesse de Maufrigneuse, et l’avaient si bien blanchie qu’il

fallait de grands efforts de mémoire pour se rappeler les circonstances

graves de sa vie antérieure. De cette reine adorée par tant de

courtisans, et dont les légèretés pouvaient défrayer plusieurs romans,

il restait une femme encore délicieusement belle, âgée de trente-six

ans, mais autorisée à ne s’en donner que trente, quoiqu’elle fût mère

du duc Georges de Maufrigneuse, jeune homme de dix-neuf ans, beau comme

Antinoüs, pauvre comme Job, qui devait avoir les plus grands succès, et

que sa mère voulait avant tout marier richement. Peut-être ce projet

était-il le secret de l’intimité dans laquelle elle restait avec la

marquise, dont le salon passe pour le premier de Paris, et où elle

pouvait un jour choisir parmi les héritières une femme pour Georges.

La princesse voyait encore cinq années entre le moment présent et

l’époque du mariage de son fils; des années désertes et solitaires, car

pour faire réussir un bon mariage sa conduite devait être marquée au

coin de la sagesse.

La princesse demeurait rue de Miromesnil, dans un petit hôtel, à un

rez-de-chaussée d’un prix modique. Elle y avait tiré parti des restes

de sa magnificence. Son élégance de grande dame y respirait encore.

Elle y était entourée des belles choses qui annoncent une existence

supérieure. On voyait à sa cheminée une magnifique miniature, le

portrait de Charles X, par madame de Mirbel, sous lequel étaient gravés

ces mots: _Donné par le roi_; et, en pendant, le portrait de MADAME,

qui fut si particulièrement excellente pour elle. Sur une table,

brillait un album du plus haut prix, qu’aucune des bourgeoises qui

trônent actuellement dans notre société industrielle et tracassière

n’oserait étaler. Cette audace peignait admirablement la femme. L’album

contenait des portraits parmi lesquels se trouvait une trentaine

d’amis intimes que le monde avait appelés ses amants. Ce nombre était

une calomnie; mais, relativement à une dizaine, peut-être était-ce,

disait la marquise d’Espard, de la belle et bonne médisance. Les

portraits de Maxime de Trailles, de de Marsay, de Rastignac, du marquis

d’Esgrignon, du général Montriveau, des marquis de Ronquerolles et

d’Adjuda-Pinto, du prince Galathionne, des jeunes ducs de Grandlieu,

de Réthoré, du beau Lucien de Rubempré avaient d’ailleurs été traités

avec une grande coquetterie de pinceau par les artistes les plus

célèbres. Comme la princesse ne recevait pas plus de deux ou trois

personnes de cette collection, elle nommait plaisamment ce livre le

recueil de ses erreurs. L’infortune avait rendu cette femme une bonne

mère. Pendant les quinze années de la Restauration, elle s’était trop

amusée pour penser à son fils; mais en se réfugiant dans l’obscurité,

cette illustre égoïste songea que le sentiment maternel poussé à

l’extrême deviendrait pour sa vie passée une absolution confirmée par

les gens sensibles, qui pardonnent tout à une excellente mère. Elle

aima d’autant mieux son fils, qu’elle n’avait plus autre chose à aimer.

Georges de Maufrigneuse est d’ailleurs un de ces enfants qui peuvent

flatter toutes les vanités d’une mère; aussi la princesse lui fit-elle

toutes sortes de sacrifices: elle eut pour Georges une écurie et une

remise, au-dessus desquelles il habitait un petit entresol sur la rue,

composé de trois pièces délicieusement meublées; elle s’était imposé

plusieurs privations pour lui conserver un cheval de selle, un cheval

de cabriolet et un petit domestique. Elle n’avait plus que sa femme de

chambre, et, pour cuisinière, une de ses anciennes filles de cuisine.

Le tigre du duc avait alors un service un peu rude. Toby, l’ancien

tigre de feu Beaudenord, car telle fut la plaisanterie du beau monde

sur cet élégant ruiné, ce jeune tigre qui, à vingt-cinq ans, était

toujours censé n’en avoir que quatorze, devait suffire à panser les

chevaux, nettoyer le cabriolet ou le tilbury, suivre son maître, faire

les appartements, et se trouver à l’antichambre de la princesse pour

annoncer, si par hasard elle avait à recevoir la visite de quelque

personnage. Quand on songe à ce que fut, sous la Restauration, la

belle duchesse de Maufrigneuse, une des reines de Paris, une reine

éclatante, dont la luxueuse existence en aurait remontré peut-être aux

plus riches femmes à la mode de Londres, il y avait je ne sais quoi de

touchant à la voir dans son humble coquille de la rue Miromesnil, à

quelques pas de son immense hôtel qu’aucune fortune ne pouvait habiter,

et que le marteau des spéculateurs a démoli pour en faire une rue.

La femme à peine servie convenablement par trente domestiques, qui

possédait les plus beaux appartements de réception de Paris, les plus

jolis petits appartements, qui y donna de si belles fêtes, vivait dans

un appartement de cinq pièces: une antichambre, une salle à manger,

un salon, une chambre à coucher et un cabinet de toilette, avec deux

femmes pour tout domestique.

--Ah! elle est admirable pour son fils, disait cette fine commère

de marquise d’Espard, et admirable sans emphase, elle est heureuse.

On n’aurait jamais cru cette femme si légère capable de résolutions

suivies avec autant de persistance; aussi notre bon archevêque l’a-t-il

encouragée, se montre-t-il parfait pour elle, et vient-il de décider la

vieille comtesse de Cinq-Cygne à lui faire une visite.

Avouons-le d’ailleurs? Il faut être reine pour savoir abdiquer, et

descendre noblement d’une position élevée qui n’est jamais entièrement

perdue. Ceux-là seuls qui ont la conscience de n’être rien par

eux-mêmes, manifestent des regrets en tombant, ou murmurent et

reviennent sur un passé qui ne reviendra jamais, en devinant bien qu’on

ne parvient pas deux fois. Forcée de se passer des fleurs rares au

milieu desquelles elle avait l’habitude de vivre et qui rehaussaient

si bien sa personne, car il était impossible de ne pas la comparer à

une fleur, la princesse avait bien choisi son rez-de-chaussée: elle y

jouissait d’un joli petit jardin, plein d’arbustes, et dont le gazon

toujours vert égayait sa paisible retraite. Elle pouvait avoir environ

douze mille livres de rente, encore ce revenu modique était-il composé

d’un secours annuel donné par la vieille duchesse de Navarreins, tante

paternelle du jeune duc, lequel devait être continué jusqu’au jour de

son mariage, et d’un autre secours envoyé par la duchesse d’Uxelles,

du fond de sa terre, où elle économisait comme savent économiser les

vieilles duchesses, auprès desquelles Harpagon n’est qu’un écolier.

Le prince vivait à l’étranger, constamment aux ordres de ses maîtres

exilés, partageant leur mauvaise fortune, et les servant avec un

dévouement sans calcul, le plus intelligent peut-être de tous ceux qui

les entourent. La position du prince de Cadignan protégeait encore sa

femme à Paris. Ce fut chez la princesse que le maréchal auquel nous

devons la conquête de l’Afrique eut, lors de la tentative de MADAME

en Vendée, des conférences avec les principaux chefs de l’opinion

légitimiste, tant était grande l’obscurité de la princesse, tant sa

détresse excitait peu la défiance du gouvernement actuel! En voyant

venir la terrible faillite de l’amour, cet âge de quarante ans au delà

duquel il y a si peu de chose pour la femme, la princesse s’était jetée

dans le royaume de la philosophie. Elle lisait, elle qui avait, durant

seize ans, manifesté la plus grande horreur pour les choses graves.

La littérature et la politique sont aujourd’hui ce qu’était autrefois

la dévotion pour les femmes, le dernier asile de leurs prétentions.

Dans les cercles élégants, on disait que Diane voulait écrire un

livre. Depuis que, de jolie, de belle femme, la princesse était passée

femme spirituelle en attendant qu’elle passât tout à fait, elle avait

fait d’une réception chez elle un honneur suprême qui distinguait

prodigieusement la personne favorisée. A l’abri de ces occupations,

elle put tromper l’un de ses premiers amants, de Marsay, le plus

influent personnage de la politique bourgeoise intronisée en juillet

1830; elle le reçut quelquefois le soir, tandis que le maréchal et

plusieurs légitimistes s’entretenaient à voix basse, dans sa chambre

à coucher, de la conquête du royaume, qui ne pouvait se faire sans le

concours des idées, le seul élément de succès que les conspirateurs

oubliassent. Ce fut une jolie vengeance de jolie femme, que de se jouer

du premier ministre en le faisant servir de paravent à une conspiration

contre son propre gouvernement. Cette aventure, digne des beaux jours

de la Fronde, fut le texte de la plus spirituelle lettre du monde,

où la princesse rendit compte des négociations à MADAME. Le duc de

Maufrigneuse alla dans la Vendée, et put en revenir secrètement, sans

s’être compromis, mais non sans avoir pris part aux périls de MADAME,

qui, malheureusement, le renvoya lorsque tout parut être perdu.

Peut-être la vigilance passionnée de ce jeune homme eût-elle déjoué

la trahison. Quelque grands qu’aient été les torts de la duchesse de

Maufrigneuse aux yeux du monde bourgeois, la conduite de son fils les

a certes effacés aux yeux du monde aristocratique. Il y eut de la

noblesse et de la grandeur à risquer ainsi le fils unique et l’héritier

d’une maison historique. Il est certaines personnes, dites habiles,

qui réparent les fautes de la vie privée par les services de la vie

politique, et réciproquement; mais il n’y eut chez la princesse de

Cadignan aucun calcul. Peut-être n’y en a-t-il pas davantage chez tous

ceux qui se conduisent ainsi. Les événements sont pour la moitié dans

ces contresens.

Dans un des premiers beaux jours du mois de mai 1833, la marquise

d’Espard et la princesse tournaient, on ne pouvait dire se promenaient,

dans l’unique allée qui entourait le gazon du jardin, vers deux heures

de l’après-midi, par un des derniers éclairs du soleil. Les rayons

réfléchis par les murs faisaient une chaude atmosphère dans ce petit

espace qu’embaumaient des fleurs, présent de la marquise.

--Nous perdrons bientôt de Marsay, disait madame d’Espard à la

princesse, et avec lui s’en ira votre dernier espoir de fortune pour le

duc de Maufrigneuse; car depuis que vous l’avez si bien joué, ce grand

politique a repris de l’affection pour vous.

--Mon fils ne capitulera jamais avec la branche cadette, dit la

princesse, dût-il mourir de faim, dussé-je travailler pour lui. Mais

Berthe de Cinq-Cygne ne le hait pas.

--Les enfants, dit madame d’Espard, n’ont pas les mêmes engagements que

leurs pères...

--Ne parlons point de ceci, dit la princesse. Ce sera bien assez, si je

ne puis apprivoiser la marquise de Cinq-Cygne, de marier mon fils avec

quelque fille de forgeron, comme a fait ce petit d’Esgrignon!

--L’avez-vous aimé? dit la marquise.

--Non, répondit gravement la princesse. La naïveté de d’Esgrignon était

une sorte de sottise départementale de laquelle je me suis aperçue un

peu trop tard, ou trop tôt si vous voulez.

--Et de Marsay?

--De Marsay a joué avec moi comme avec une poupée. J’étais si jeune!

Nous n’aimons jamais les hommes qui se font nos instituteurs, ils

froissent trop nos petites vanités. Voici bientôt trois années que

je passe dans une solitude entière, eh! bien, ce calme n’a rien eu

de pénible. A vous seule, j’oserai dire qu’ici je me suis sentie

heureuse. J’étais blasée d’adorations, fatiguée sans plaisir, émue à la

superficie sans que l’émotion me traversât le cœur. J’ai trouvé tous

les hommes que j’ai connus petits, mesquins, superficiels; aucun d’eux

ne m’a causé la plus légère surprise, ils étaient sans innocence, sans

grandeur, sans délicatesse. J’aurais voulu rencontrer quelqu’un qui

m’eût imposé.

--Seriez-vous donc comme moi, ma chère, demanda la marquise,

n’auriez-vous jamais rencontré l’amour en essayant d’aimer?

--Jamais, répondit la princesse en interrompant la marquise et lui

posant la main sur le bras.

Toutes deux allèrent s’asseoir sur un banc de bois rustique, sous un

massif de jasmin refleuri. Toutes deux avaient dit une de ces paroles

solennelles pour des femmes arrivées à leur âge.

--Comme vous, reprit la princesse, peut-être ai-je été plus aimée que

ne le sont les autres femmes; mais à travers tant d’aventures, je le

sens, je n’ai pas connu le bonheur. J’ai fait bien des folies, mais

elles avaient un but, et le but se reculait à mesure que j’avançais!

Dans mon cœur vieilli, je sens une innocence qui n’a pas été entamée.

Oui, sous tant d’expérience gît un premier amour qu’on pourrait abuser;

de même que, malgré tant de fatigues et de flétrissures, je me sens

jeune et belle. Nous pouvons aimer sans être heureuses, nous pouvons

être heureuses et ne pas aimer; mais aimer et avoir du bonheur, réunir

ces deux immenses jouissances humaines, est un prodige. Ce prodige ne

s’est pas accompli pour moi.

--Ni pour moi, dit madame d’Espard.

--Je suis poursuivie dans ma retraite par un regret affreux: je me suis

amusée, mais je n’ai pas aimé.

--Quel incroyable secret! s’écria la marquise.

--Ah! ma chère, répondit la princesse, ces secrets, nous ne pouvons les

confier qu’à nous-mêmes: personne, à Paris, ne nous croirait.

--Et, reprit la marquise, si nous n’avions pas toutes deux passé

trente-six ans, nous ne nous ferions peut être pas cet aveu.

--Oui, quand nous sommes jeunes, nous avons de bien stupides fatuités!

dit la princesse. Nous ressemblons parfois à ces pauvres jeunes gens

qui jouent avec un curedent pour faire croire qu’ils ont bien dîné.

--Enfin, nous voilà, répondit avec une grâce coquette madame d’Espard

qui fit un charmant geste d’innocence instruite, et nous sommes, il me

semble, encore assez vivantes pour prendre une revanche.

--Quand vous m’avez dit, l’autre jour, que Béatrix était partie avec

Conti, j’y ai pensé pendant toute la nuit, reprit la princesse après

une pause. Il faut être bien heureuse pour sacrifier ainsi sa position,

son avenir, et renoncer à jamais au monde.

--C’est une petite sotte, dit gravement madame d’Espard. Mademoiselle

des Touches a été enchantée d’être débarrassée de Conti. Béatrix n’a

pas deviné combien cet abandon, fait par une femme supérieure, qui n’a

pas un seul instant défendu son prétendu bonheur, accusait la nullité

de Conti.

--Elle sera donc malheureuse?

--Elle l’est déjà, reprit madame d’Espard. A quoi bon quitter son mari?

Chez une femme, n’est-ce pas un aveu d’impuissance?

--Ainsi vous croyez que madame de Rochefide n’a pas été déterminée par

le désir de jouir en paix d’un véritable amour, de cet amour dont les

jouissances sont, pour nous deux, encore un rêve?

--Non, elle a singé madame de Beauséant et madame de Langeais, qui,

soit dit entre nous, dans un siècle moins vulgaire que le nôtre,

eussent été, comme vous d’ailleurs, des figures aussi grandes que

celles des La Vallière, des Montespan, des Diane de Poitiers, des

duchesses d’Étampes et de Châteauroux.

--Oh! moins le roi, ma chère. Ah! je voudrais pouvoir évoquer ces

femmes et leur demander si...

--Mais, dit la marquise en interrompant la princesse, il n’est pas

nécessaire de faire parler les morts, nous connaissons des femmes

vivantes qui sont heureuses. Voici plus de vingt fois que j’entame

une conversation intime sur ces sortes de choses avec la comtesse de

Montcornet, qui, depuis quinze ans, est la femme du monde la plus

heureuse avec ce petit Émile Blondet: pas une infidélité, pas une

pensée détournée; ils sont aujourd’hui comme au premier jour; mais

nous avons toujours été dérangées, interrompues au moment le plus

intéressant. Ces longs attachements, comme celui de Rastignac et

de madame de Nucingen, de madame de Camps, votre cousine, pour son

Octave, ont un secret, et ce secret nous l’ignorons, ma chère. Le monde

nous fait l’extrême honneur de nous prendre pour des rouées dignes

de la cour du Régent, et nous sommes innocentes comme deux petites

pensionnaires.

--Je serais encore heureuse de cette innocence-là, s’écria

railleusement la princesse; mais la nôtre est pire, il y a de quoi être

humiliée. Que voulez-vous? nous offrirons cette mortification à Dieu en

expiation de nos recherches infructueuses; car, ma chère, il n’est pas

probable que nous trouvions, dans l’arrière-saison, la belle fleur qui

nous a manqué pendant le printemps et l’été.

--La question n’est pas là, reprit la marquise après une pause pleine

de méditations respectives. Nous sommes encore assez belles pour

inspirer une passion; mais nous ne convaincrons jamais personne de

notre innocence et de notre vertu.

--Si c’était un mensonge, il serait bientôt orné de commentaires, servi

avec les jolies préparations qui le rendent croyable et dévoré comme un

fruit délicieux; mais faire croire à une vérité! Ah! les plus grands

hommes y ont péri, ajouta la princesse avec un de ces fins sourires que

le pinceau de Léonard de Vinci a seul pu rendre.

--Les niais aiment bien parfois, reprit la marquise.

--Mais, fit observer la princesse, pour ceci les niais eux-mêmes n’ont

pas assez de crédulité.

--Vous avez raison, dit en riant la marquise. Mais ce n’est ni un sot,

ni même un homme de talent que nous devrions chercher. Pour résoudre un

pareil problème, il nous faut un homme de génie. Le génie seul a la foi

de l’enfance, la religion de l’amour, et se laisse volontiers bander

les yeux. Si vous et moi nous avons rencontré des hommes de génie,

ils étaient peut-être trop loin de nous, trop occupés, et nous trop

frivoles, trop entraînées, trop prises.

--Ah! je voudrais cependant bien ne pas quitter ce monde sans avoir

connu les plaisirs du véritable amour, s’écria la princesse.

--Ce n’est rien que de l’inspirer, dit madame d’Espard, il s’agit de

l’éprouver. Je vois beaucoup de femmes n’être que les prétextes d’une

passion au lieu d’en être à la fois la cause et l’effet.

--La dernière passion que j’ai inspirée était une sainte et belle

chose, dit la princesse, elle avait de l’avenir. Le hasard m’avait

adressé, cette fois, cet homme de génie qui nous est dû, et qu’il est

si difficile de prendre, car il y a plus de jolies femmes que de gens

de génie. Mais le diable s’est mêlé de l’aventure.

--Contez-moi donc cela, ma chère, c’est tout neuf pour moi.

--Je ne me suis aperçue de cette belle passion qu’au milieu de l’hiver

de 1829. Tous les vendredis, à l’Opéra, je voyais à l’Orchestre un

jeune homme d’environ trente ans, venu là pour moi, toujours à la

même stalle, me regardant avec des yeux de feu, mais souvent attristé

par la distance qu’il trouvait entre nous, ou peut-être aussi par

l’impossibilité de réussir.

--Pauvre garçon! Quand on aime, on devient bien bête, dit la marquise.

La Comédie humaine - Volume 11. Scènes de la vie parisienne - Tome 03 · 第 8 / 56 段