forma tous les jours devant la toile à la mode, et Charles X s’y
arrêta. MADAME, instruite de la vie patiente de ce pauvre Breton,
s’enthousiasma pour le Breton. Le duc d’Orléans marchanda la toile.
Les ecclésiastiques dirent à madame la Dauphine que le sujet était
plein de bonnes pensées: il y régnait en effet un air religieux
très-satisfaisant. Monseigneur le Dauphin admira la poussière des
carreaux, une grosse lourde faute, car Fougères avait répandu des
teintes verdâtres qui annonçaient de l’humidité au bas des murs.
MADAME acheta le tableau mille francs, le Dauphin en commanda un
autre. Charles X donna la croix au fils du paysan qui s’était jadis
battu pour la cause royale en 1799. Joseph Bridau, le grand peintre,
ne fut pas décoré. Le Ministre de l’Intérieur commanda deux tableaux
d’église à Fougères. Ce salon fut pour Pierre Grassou toute sa fortune,
sa gloire, son avenir, sa vie. Inventer en toute chose, c’est vouloir
mourir à petit feu; copier, c’est vivre. Après avoir enfin découvert
un filon plein d’or, Grassou de Fougères pratiqua la partie de cette
cruelle maxime à laquelle la société doit ces infâmes médiocrités
chargées d’élire aujourd’hui les supériorités dans toutes les classes
sociales; mais qui naturellement s’élisent elles-mêmes, et font
une guerre acharnée aux vrais talents. Le principe de l’Élection,
appliqué à tout, est faux, la France en reviendra. Néanmoins, la
modestie, la simplicité, la surprise du bon et doux Fougères firent
taire les récriminations et l’envie. D’ailleurs il eut pour lui les
Grassou parvenus, solidaires des Grassou à venir. Quelques gens,
émus par l’énergie d’un homme que rien n’avait découragé, parlaient
du Dominiquin, et disaient: «Il faut récompenser la volonté dans les
Arts! Grassou n’a pas volé son succès! voilà dix ans qu’il pioche,
pauvre bonhomme!» Cette exclamation de _pauvre bonhomme!_ était pour
la moitié dans les adhésions et les félicitations que recevait le
peintre. La pitié élève autant de médiocrités que l’envie rabaisse de
grands artistes. Les journaux n’avaient pas épargné les critiques,
mais le chevalier Fougères les digéra comme il digérait les conseils
de ses amis, avec une patience angélique. Riche alors d’une quinzaine
de mille francs bien péniblement gagnés, il meubla son appartement
et son atelier rue de Navarin, il y fit le tableau demandé par
monseigneur le Dauphin, et les deux tableaux d’église commandés par
le Ministère, à jour fixe, avec une régularité désespérante pour la
caisse du Ministère, habituée à d’autres façons. Mais admirez le
bonheur des gens qui ont de l’ordre? S’il avait tardé, Grassou, surpris
par la Révolution de Juillet, n’eût pas été payé. A trente-sept ans,
Fougères avait fabriqué pour Élias Magus environ deux cents tableaux
complétement inconnus, mais à l’aide desquels il était parvenu à
cette manière satisfaisante, à ce point d’exécution qui fait hausser
les épaules à l’artiste, et que chérit la bourgeoisie. Fougères
était cher à ses amis par une rectitude d’idées, par une sécurité
de sentiments, une obligeance parfaite, une grande loyauté; s’ils
n’avaient aucune estime pour la palette, ils aimaient l’homme qui
la tenait.--Quel malheur que Fougères ait le vice de la peinture!
se disaient ses camarades. Néanmoins Grassou donnait des conseils
excellents, semblable à ces feuilletonistes incapables d’écrire un
livre, et qui savent très-bien par où pèchent les livres; mais il y
avait entre les critiques littéraires et Fougères une différence:
il était éminemment sensible aux beautés, il les reconnaissait, et
ses conseils étaient empreints d’un sentiment de justice qui faisait
accepter la justesse de ses remarques. Depuis la Révolution de Juillet,
Fougères présentait à chaque Exposition une dizaine de tableaux, parmi
lesquels le Jury en admettait quatre ou cinq. Il vivait avec la plus
rigide économie, et tout son domestique consistait dans une femme de
ménage. Pour toute distraction, il visitait ses amis, il allait voir
les objets d’art, il se permettait quelques petits voyages en France,
il projetait d’aller chercher des inspirations en Suisse. Ce détestable
artiste était un excellent citoyen: il montait sa garde, allait aux
revues, payait son loyer et ses consommations avec l’exactitude la
plus bourgeoise. Ayant vécu dans le travail et dans la misère, il
n’avait jamais eu le temps d’aimer. Jusqu’alors garçon et pauvre, il
ne se souciait point de compliquer son existence si simple. Incapable
d’inventer une manière d’augmenter sa fortune, il portait tous les
trois mois chez son notaire, Cardot, ses économies et ses gains du
trimestre. Quand le notaire avait à Grassou mille écus, il les plaçait
par première hypothèque, avec subrogation dans les droits de la
femme, si l’emprunteur était marié, ou subrogation dans les droits du
vendeur, si l’emprunteur avait un prix à payer. Le notaire touchait
lui-même les intérêts et les joignait aux remises partielles faites
par Grassou de Fougères. Le peintre attendait le fortuné moment où
ses contrats arriveraient au chiffre imposant de deux mille francs de
rente, pour se donner l’_otium cum dignitate_ de l’artiste et faire des
tableaux, oh! mais des tableaux! enfin de vrais tableaux! des tableaux
finis, chouettes, kox-noffs et chocnosoffs. Son avenir, ses rêves
de bonheur, le superlatif de ses espérances, voulez-vous le savoir?
c’était d’entrer à l’Institut et d’avoir la rosette des Officiers de
la Légion-d’Honneur! S’asseoir à côté de Schinner et de Léon de Lora,
arriver à l’Académie avant Bridau! avoir une rosette à sa boutonnière!
Quel rêve! Il n’y a que les gens médiocres pour penser à tout.
En entendant le bruit de plusieurs pas dans l’escalier, Fougères se
rehaussa le toupet, boutonna sa veste de velours vert-bouteille,
et ne fut pas médiocrement surpris de voir entrer une figure
vulgairement appelée _un melon_ dans les ateliers. Ce fruit surmontait
une citrouille, vêtue de drap bleu, ornée d’un paquet de breloques
tintinnabulant. Le melon soufflait comme un marsouin, la citrouille
marchait sur des navets, improprement appelés des jambes. Un vrai
peintre aurait fait ainsi la charge du petit marchand de bouteilles,
et l’eût mis immédiatement à la porte en lui disant qu’il ne peignait
pas les légumes. Fougères regarda la pratique sans rire, car monsieur
Vervelle présentait un diamant de mille écus à sa chemise.
Fougères regarda Magus et dit:--_Il y a gras!_ en employant un mot
d’argot, alors à la mode dans les ateliers.
En entendant ce mot, monsieur Vervelle fronça les sourcils. Ce
bourgeois attirait à lui une autre complication de légumes dans la
personne de sa femme et de sa fille. La femme avait sur la figure un
_acajou répandu_, elle ressemblait à une noix de coco surmontée d’une
tête et serrée par une ceinture. Elle pivotait sur ses pieds, sa robe
était jaune, à raies noires. Elle produisait orgueilleusement des
mitaines extravagantes sur des mains enflées comme les gants d’une
enseigne. Les plumes du convoi de première classe flottaient sur un
chapeau extravasé. Des dentelles paraient des épaules aussi bombées
par derrière que par devant: ainsi la forme sphérique du coco était
parfaite. Les pieds, du genre de ceux que les peintres appellent des
_abatis_, étaient ornés d’un bourrelet de six lignes au-dessus du
cuir verni des souliers. Comment les pieds y étaient-ils entrés? On ne
sait.
[Illustration: IMP. S. RAÇON.
M. VERVELLE
..... Et ne fut pas médiocrement surpris de voir entrer une figure
vulgairement appelée _melon_ dans les ateliers.
(PIERRE GRASSOU.)]
Suivait une jeune asperge, verte et jaune par sa robe, et qui
montrait une petite tête couronnée d’une chevelure en bandeau, d’un
jaune-carotte qu’un Romain eût adoré, des bras filamenteux, des taches
de rousseur sur un teint assez blanc, des grands yeux innocents, à
cils blancs, peu de sourcils, un chapeau de paille d’Italie avec deux
honnêtes coques de satin bordé d’un liséré de satin blanc, les mains
vertueusement rouges, et les pieds de sa mère. Ces trois êtres avaient,
en regardant l’atelier, un air de bonheur qui annonçait en eux un
respectable enthousiasme pour les Arts.
--Et c’est vous, monsieur, qui allez faire nos ressemblances? dit le
père en prenant un petit air crâne.
--Oui, monsieur, répondit Grassou.
--Vervelle, _il_ a la croix, dit tout bas la femme à son mari pendant
que le peintre avait le dos tourné.
--Est-ce que j’aurais fait faire nos portraits par un artiste qui ne
serait pas décoré?... dit l’ancien marchand de bouchons.
Élias Magus salua la famille Vervelle et sortit, Grassou l’accompagna
jusque sur le palier.
--Il n’y a que vous pour pêcher de pareilles boules.
--Cent mille francs de dot!
--Oui; mais quelle famille!
--Trois cent mille francs d’espérances, maison rue Boucherat, et maison
de Campagne à Ville-d’Avray.
--Boucherat, bouteilles, bouchons, bouchés, débouchés, dit le peintre.
--Vous serez à l’abri du besoin pour le reste de vos jours, dit Élias.
Cette idée entra dans la tête de Pierre Grassou, comme la lumière du
matin avait éclaté dans sa mansarde. En disposant le père de la jeune
personne, il lui trouva bonne mine et admira cette face pleine de
tons violents. La mère et la fille voltigèrent autour du peintre, en
s’émerveillant de tous ses apprêts, il leur parut être un dieu. Cette
visible adoration plut à Fougères. Le veau d’or jeta sur cette famille
son reflet fantastique.
--Vous devez gagner un argent fou? mais vous le dépensez comme vous le
gagnez, dit la mère.
--Non, madame, répondit le peintre, je ne le dépense pas, je n’ai pas
le moyen de m’amuser. Mon notaire place mon argent, il sait mon compte,
une fois l’argent chez lui, je n’y pense plus.
--On me disait, à moi, s’écria le père Vervelle, que les artistes
étaient tous paniers percés.
--Quel est votre notaire, s’il n’y a pas d’indiscrétion? demanda madame
Vervelle.
--Un brave garçon, tout rond, Cardot.
--Tiens! tiens! est-ce farce! dit Vervelle, Cardot est le nôtre.
--Ne vous dérangez pas! dit le peintre.
--Mais tiens-toi donc tranquille, Anténor, dit la femme, tu ferais
manquer monsieur, et si tu le voyais travailler tu comprendrais.
--Mon Dieu! pourquoi ne m’avez-vous pas appris les Arts? dit
mademoiselle de Vervelle à ses parents.
--Virginie, s’écria la mère, une jeune personne ne doit pas apprendre
certaines choses. Quand tu seras mariée... bien! mais, jusque-là,
tiens-toi tranquille.
Pendant cette première séance, la famille Vervelle se familiarisa
presque avec l’honnête artiste. Elle dut revenir deux jours après. En
sortant, le père et la mère dirent à Virginie d’aller devant eux; mais
malgré la distance, elle entendit ces mots dont le sens devait éveiller
sa curiosité.
--Un homme décoré... trente-sept ans... un artiste qui a des commandes,
qui place son argent chez notre notaire. Consultons Cardot? Hein,
s’appeler madame de Fougères!... ça n’a pas l’air d’être un méchant
homme!... Tu me diras un commerçant?... mais un commerçant tant qu’il
n’est pas retiré, vous ne savez pas ce que peut devenir votre fille!
tandis qu’un artiste économe... puis nous aimons les Arts... Enfin!...
Pierre Grassou, pendant que la famille Vervelle le discutait, discutait
la famille Vervelle. Il lui fut impossible de demeurer en paix dans
son atelier, il se promena sur le Boulevard, il y regardait les femmes
rousses qui passaient! Il se faisait les plus étranges raisonnements:
l’or était le plus beau des métaux, la couleur jaune représentait l’or,
les Romains aimaient les femmes rousses, et il devint Romain, etc.
Après deux ans de mariage, quel homme s’occupe de la couleur de sa
femme? La beauté passe... mais la laideur reste! L’argent est la moitié
du bonheur. Le soir, en se couchant, le peintre trouvait déjà Virginie
Vervelle charmante.
Quand les trois Vervelle entrèrent le jour de la seconde séance,
l’artiste les accueillit avec un aimable sourire. Le scélérat avait
fait sa barbe, il avait mis du linge blanc; il s’était agréablement
disposé les cheveux, il avait choisi un pantalon fort avantageux et des
pantoufles rouges à la poulaine. La famille répondit par un sourire
aussi flatteur que celui de l’artiste, Virginie devint de la couleur
de ses cheveux, baissa les yeux et détourna la tête, en regardant les
études. Pierre Grassou trouva ces petites minauderies ravissantes.
Virginie avait de la grâce, elle ne tenait heureusement ni du père, ni
de la mère; mais de qui tenait-elle?
--Ah! j’y suis, se dit-il toujours, la mère aura eu un regard de son
commerce.
Pendant la séance il y eut des escarmouches entre la famille et le
peintre qui eut l’audace de trouver le père Vervelle spirituel. Cette
flatterie fit entrer la famille au pas de charge dans le cœur de
l’artiste, il donna l’un de ses croquis à Virginie, et une esquisse à
la mère.
--Pour rien? dirent-elles.
Pierre Grassou ne put s’empêcher de sourire.
--Il ne faut pas donner ainsi vos tableaux, c’est de l’argent, lui dit
Vervelle.
A la troisième séance, le père Vervelle parla d’une belle galerie de
tableaux qu’il avait à sa campagne de Ville-d’Avray: des Rubens, des
Gérard Dow, des Mieris, des Terburg, des Rembrandt, un Titien, des Paul
Potter, etc.
--Monsieur Vervelle a fait des folies, dit fastueusement madame
Vervelle, il a pour cent mille francs de tableaux.
--J’aime les Arts, reprit l’ancien marchand de bouteilles.
Quand le portrait de madame Vervelle fut commencé, celui du mari était
presque achevé, l’enthousiasme de la famille ne connaissait alors plus
de bornes. Le notaire avait fait le plus grand éloge du peintre: Pierre
Grassou était à ses yeux le plus honnête garçon de la terre, un des
artistes les plus rangés qui d’ailleurs avait amassé trente-six mille
francs; ses jours de misère étaient passés, il allait par dix mille
francs chaque année, il capitalisait les intérêts; enfin il était
incapable de rendre une femme malheureuse. Cette dernière phrase fut
d’un poids énorme dans la balance. Les amis des Vervelle n’entendaient
plus parler que du célèbre Fougères. Le jour où Fougères entama le
portrait de Virginie, il était _in petto_ déjà le gendre de la famille
Vervelle. Les trois Vervelle fleurissaient dans cet atelier qu’ils
s’habituaient à considérer comme une de leurs résidences: il y avait
pour eux un inexplicable attrait dans ce local propre, soigné, gentil,
artiste. _Abyssus abyssum_, le bourgeois attire le bourgeois. Vers
la fin de la séance, l’escalier fut agité, la porte fut brutalement
ouverte, et entra Joseph Bridau: il était à la tempête, il avait les
cheveux au vent; il montra sa grande figure ravagée, jeta partout les
éclairs de son regard, tourna tout autour de l’atelier et revint à
Grassou brusquement, en ramassant sa redingote sur la région gastrique,
et tâchant, mais en vain, de la boutonner, le bouton s’étant évadé de
sa capsule de drap.
--Le bois est cher, dit-il à Grassou.
--Ah!
--Les Anglais sont après moi. Tiens, tu peins ces choses-là?
--Tais-toi donc!
--Ah! oui!
La famille Vervelle, superlativement choquée par cette étrange
apparition, passa de son rouge ordinaire au rouge-cerise des feux
violents.
--Ça rapporte! reprit Joseph. Y a-t-il _aubert en fouillouse?_
--Te faut-il beaucoup?
--Un billet de cinq cents... J’ai après moi un de ces négociants de
la nature des dogues, qui, une fois qu’ils ont mordu, ne lâchent plus
qu’ils n’aient le morceau. Quelle race!
--Je vais t’écrire un mot pour mon notaire...
--Tu as donc un notaire?
--Oui.
--Ça m’explique alors pourquoi tu fais encore les joues avec des tons
roses, excellents pour des enseignes de parfumeur!
Grassou ne put s’empêcher de rougir, Virginie posait.
--Aborde donc la Nature comme elle est! dit le grand peintre en
continuant. Mademoiselle est rousse. Eh! bien, est-ce un péché mortel?
Tout est magnifique en peinture. Mets-moi du cinabre sur ta palette,
réchauffe-moi ces joues-là, piques-y leurs petites taches brunes,
beurre-moi cela! Veux-tu avoir plus d’esprit que la Nature?
--Tiens, dit Fougères, prends ma place pendant que je vais écrire.
Vervelle roula jusqu’à la table et s’approcha de l’oreille de Grassou.
--Mais ce _pacant-là_ va tout gâter, dit le marchand.
--S’il voulait faire le portrait de votre Virginie, il vaudrait mille
fois le mien, répondit Fougères indigné.
En entendant ce mot, le bourgeois opéra doucement sa retraite vers sa
femme stupéfaite de l’invasion de la bête féroce, et assez peu rassurée
de la voir coopérant au portrait de sa fille.
--Tiens, suis ces indications, dit Bridau en rendant la palette et
prenant le billet. Je ne te remercie pas! je puis retourner au château
de d’Arthez à qui je peins une salle à manger et où Léon de Lora fait
les dessus de porte, des chefs-d’œuvre. Viens nous voir!
Il s’en alla sans saluer, tant il en avait assez d’avoir regardé
Virginie.
--Qui est cet homme? demanda madame Vervelle.
--Un grand artiste, répondit Grassou.
Un moment de silence.
--Êtes-vous bien sûr, dit Virginie, qu’il n’a pas porté malheur à mon
portrait? il m’a effrayée.
--Il n’y a fait que du bien, répondit Grassou.
--Si c’est un grand artiste, j’aime mieux un grand artiste qui vous
ressemble, dit madame Vervelle.
--Ah! maman, monsieur est un bien plus grand peintre, il me fera tout
entière, fit observer Virginie.
Les allures du Génie avaient ébouriffé ces bourgeois, si rangés.
On entrait dans cette phase d’automne si agréablement nommée _l’Été de
la Saint-Martin_. Ce fut avec la timidité du néophyte en présence d’un
homme de génie que Vervelle risqua une invitation de venir à sa maison
de campagne dimanche prochain: il savait combien peu d’attraits une
famille bourgeoise offrait à un artiste.
--Vous autres! dit-il, il vous faut des émotions! des grands spectacles
et des gens d’esprit; mais il y aura de bons vins, et je compte sur ma
galerie pour vous compenser l’ennui qu’un artiste comme vous pourra
éprouver parmi des négociants.
Cette idolâtrie qui caressait exclusivement son amour-propre charma le
pauvre Pierre Grassou, si peu accoutumé à recevoir de tels compliments.
L’honnête artiste, cette infâme médiocrité, ce cœur d’or, cette loyale
vie, ce stupide dessinateur, ce brave garçon, décoré de l’Ordre royal
de la Légion-d’Honneur, se mit sous les armes pour aller jouir des
derniers beaux jours de l’année, à Ville-d’Avray. Le peintre vint
modestement par la voiture publique, et ne put s’empêcher d’admirer
le beau pavillon du marchand de bouteilles, jeté au milieu d’un
parc de cinq arpents, au sommet de Ville-d’Avray, au plus beau point
de vue. Épouser Virginie, c’était avoir cette belle villa quelque
jour! Il fut reçu par les Vervelle avec un enthousiasme, une joie,
une bonhomie, une franche bêtise bourgeoise qui le confondirent. Ce
fut un jour de triomphe. On promena le futur dans les allées couleur
nankin qui avaient été ratissées comme elles devaient l’être pour un
grand homme. Les arbres eux-mêmes avaient un air peigné, les gazons
étaient fauchés. L’air pur de la campagne amenait des odeurs de cuisine
infiniment réjouissantes. Tous, dans la maison, disaient: Nous avons un
grand artiste. Le petit père Vervelle roulait comme une pomme dans son
parc, la fille serpentait comme une anguille, et la mère suivait d’un
pas noble et digne. Ces trois êtres ne lâchèrent pas Grassou pendant
sept heures. Après le dîner, dont la durée égala la somptuosité,
monsieur et madame Vervelle arrivèrent à leur grand coup de théâtre, à
l’ouverture de la galerie illuminée par des lampes à effets calculés.
Trois voisins, anciens commerçants, un oncle à succession, mandés
pour l’ovation du grand artiste, une vieille demoiselle Vervelle et
les convives suivirent Grassou dans la galerie, assez curieux d’avoir
son opinion sur la fameuse galerie du petit père Vervelle, qui les
assommait de la valeur fabuleuse de ses tableaux. Le marchand de
bouteilles semblait avoir voulu lutter avec le roi Louis-Philippe
et les galeries de Versailles. Les tableaux magnifiquement encadrés
avaient des étiquettes où se lisaient en lettres noires sur fond d’or:
RUBENS.
_Danse de faunes et de nymphes._
REMBRANDT.
_Intérieur d’une salle de dissection. Le docteur Tromp
faisant sa leçon à ses élèves._
Il y avait cent cinquante tableaux tous vernis, époussetés,
quelques-uns étaient couverts de rideaux verts qui ne se tiraient pas
en présence des jeunes personnes.
L’artiste resta les bras cassés, la bouche béante, sans parole sur les
lèvres, en reconnaissant la moitié de ses tableaux dans cette galerie:
il était Rubens, Paul Potter, Mieris, Metzu, Gérard Dow! il était à lui
seul vingt grands maîtres.
--Qu’avez-vous? vous pâlissez!
--Ma fille, un verre d’eau, s’écria la mère Vervelle.
Le peintre prit le père Vervelle par le bouton de son habit, et
l’emmena dans un coin, sous prétexte de voir un Murillo. Les tableaux
espagnols étaient alors à la mode.
--Vous avez acheté vos tableaux chez Élie Magus?
--Oui, tous originaux!
--Entre nous, combien vous a-t-il vendu ceux que je vais vous désigner?
Tous deux, ils firent le tour de la galerie. Les convives furent
émerveillés du sérieux avec lequel l’artiste procédait en compagnie de
son hôte à l’examen des chefs-d’œuvre.
--Trois mille francs! dit à voix basse Vervelle en arrivant au dernier;
mais je dis quarante mille francs!
--Quarante mille francs un Titien? reprit à haute voix l’artiste, mais
ce serait pour rien.
--Quand je vous le disais, j’ai pour cent mille écus de tableaux,
s’écria Vervelle.
--J’ai fait tous ces tableaux-là, lui dit à l’oreille Pierre Grassou,
je ne les ai pas vendus tous ensemble plus de dix mille francs...
--Prouvez-le-moi, dit le marchand de bouteilles, et je double la dot de
ma fille, car alors vous êtes Rubens, Rembrandt, Terburg, Titien!
--Et Magus est un fameux marchand de tableaux! dit le peintre qui
s’expliqua l’air vieux de ses tableaux et l’utilité des sujets que lui
demandait le brocanteur.
Loin de perdre dans l’estime de son admirateur, monsieur de Fougères,
car la famille persistait à nommer ainsi Pierre Grassou, grandit si
bien, qu’il fit gratis les portraits de la famille, et les offrit
naturellement à son beau-père, à sa belle-mère et à sa femme.
Aujourd’hui, Pierre Grassou, qui ne manque pas une seule Exposition,
passe pour un des bons peintres de portraits. Il gagne une douzaine de
mille francs par an, et gâte pour cinq cents francs de toiles. Sa femme
a eu six mille francs de rentes en dot, il vit avec son beau-père et sa
belle-mère. Les Vervelle et les Grassou, qui s’entendent à merveille,
ont voiture et sont les plus heureuses gens du monde. Pierre Grassou
ne sort pas d’un cercle bourgeois où il est considéré comme un des
plus grands artistes de l’époque; et il ne se dessine pas un portrait
de famille, entre la barrière du Trône et la rue du Temple, qui ne
se fasse chez lui, qui ne se paie au moins cinq cents francs. Comme
il s’est très-bien montré dans les émeutes du 12 mai, il a été nommé
Officier de la Légion-d’Honneur. Il est chef de bataillon dans la Garde
nationale. Le Musée de Versailles n’a pas pu se dispenser de commander
une bataille à un si excellent citoyen. Madame de Fougères adore son
époux à qui elle a donné deux enfants. Ce peintre, bon père et bon
époux, ne peut cependant pas ôter de son cœur une fatale pensée: les
artistes se moquent de lui, son nom est un terme de mépris dans les
ateliers, les feuilletons ne s’occupent pas de ses ouvrages. Mais il
travaille toujours, et il se porte à l’Académie, où il entrera. Puis,
vengeance qui lui dilate le cœur! il achète des tableaux aux peintres
célèbres quand ils sont gênés, et il remplace les croûtes de la galerie
de Ville-d’Avray par de vrais chefs-d’œuvre, qui ne sont pas de lui. On
connaît des médiocrités plus taquines et plus méchantes que celle de
Pierre Grassou qui, d’ailleurs, est d’une bienfaisance anonyme et d’une
obligeance parfaite.
Paris, décembre 1839.
LES SECRETS
DE LA PRINCESSE DE CADIGNAN.
A THÉOPHILE GAUTIER.
Après les désastres de la Révolution de Juillet qui détruisit plusieurs
fortunes aristocratiques soutenues par la Cour, madame la princesse
de Cadignan eut l’habileté de mettre sur le compte des événements
politiques la ruine complète due à ses prodigalités. Le prince avait
quitté la France avec la famille royale en laissant la princesse
à Paris, inviolable par le fait de son absence, car les dettes, à
l’acquittement desquelles la vente des propriétés vendables ne pouvait
suffire, ne pesaient que sur lui. Les revenus du majorat avaient été
saisis. Enfin les affaires de cette grande famille se trouvaient en
aussi mauvais état que celles de la branche aînée des Bourbons.
Cette femme, si célèbre sous son premier nom de duchesse de
Maufrigneuse, prit alors sagement le parti de vivre dans une profonde
retraite, et voulut se faire oublier. Paris fut emporté par un courant
d’événements si vertigineux, que bientôt la duchesse de Maufrigneuse,
enterrée dans la princesse de Cadignan, mutation de nom inconnue à
la plupart des nouveaux acteurs de la société mis en scène par la
Révolution de Juillet, devint comme une étrangère.